mmmf^^ mm*m*m 7 ETUDE MEDICALE « 4 »•,».■ \NC f\53e 1853 . » »... .* -4 AVANT-PROPOS. J'ai eu pour but dans ce travail, de discuter la question de savoir si les créoles de la Nouvelle-Orléans ont la fiè- vre jaune, si cette fièvre règne parfois dans nos campa- gnes, si enfin elle frappe jamais les nègres. Triple en apparence, cette question au fond n'en forme qu'une ; c'est pour plus de clarté, que j'ai dû l'examiner sous ses trois faces. Un fait nouveau en a rendu la discussion nécessaire, c'est l'apparition, sous forme épidémique ou endémique, depuis 1853, de fièvres graves, avec vomissement noir, chez nos enfants de la ville, dans les campagnes, et chez les nègres, fièvres graves, prises pour la fièvre jaune, par bon nombre de médecins, contrairement à ce qu'on croyait possible. Or, il est de la dernière importance de savoir si ces médecins se trompent ou ne se trompent pas. S'ils ne se trompent pas, les conséquences a subir sont dures, mais enfin il vaut mieux les connaître, afin de pou- voir lutter contre elles plus efficacement. — IV — Quelles sonf donc ces conséquences ? Si nos enfants de la ville "sont 5uje(s à la fèvre jaune, faudra-t-il à chaque apparition du fléau les faire partir'? Mais, où les enmener? On nous assure que dans nos cam- pagnes cette même fièvre règne aussi bien qu'en ville. C'est donc à l'étranger qu'il faudra s'en aller presque tous les ans ? Pour le plus grand nombre, c'est une impossibilité. Si encore on pouvait espérer que cette terrible fièvre est bénigne du moins pour les enfants ; mais il n'y a pas moyen de se faire illusion à cet égard. En octobre dernier, il y avait à son compte, pour les enfants au-dessous de cinq ans, plus dé cent morts par semaine ! D'ailleurs, ceux qui soutiennent l'opinion nouvelle, reconnaissent que les enfants de la ville, traités pour la fièvre jaune, mouraient dans les mêmes proportions qu'on meurt géné- ralement de cette fièvre ! Mais enfin, les enfants qui ont pu échapper à une pre- mière attaque, en sont-ils quittes pour l'avenir? Point du tout : on assure aujourd'hui que la fièvre jaune est sujette à récidives. Quant à l'acclimatement, on n'y croit plus; en sorte que, comme on n'est jamais acclimaté, et tou- jours sujet à récidives, il n'y a plus personne à la Nouvelle- Orléans qui puisse, se croire à l'abri de la fièvre jaune. Je montre tout de suite jusqu'où vont les conséquences extrêmes des nouveautés qu'on nous enseigne, parce que leur excès même, évidemment inacceptable, est le meil- leur moyen de nous rassurer. Si donc ces nouveautés sont erronées, qu'est-ce*qui a pu leur donner tant de crédit l Nous pensons que c'est l'importance exagérée ou'on a accordée au vomissement noir, comme signe caractéris- tique de la fièvre jaune, qui a élé la cause principale de l'erreur où l'on s'est laissé entraîner, et nous ferons voir que enfièvres graves, confondues avec la fièvre jaune, à Y Cause du vomissement noir et de la jaunisse, en sont très distinctes, et sont dues k l'empoisonnement par les ma- rais. Or, il ne faut pas imaginer que ce soit là une dispute d'école, et qu'après tout il importe peu que ce soit' des marais ou de la fièvre jaune que vienne le poison, s'il tue aussi bien de quelque côté qu'il arrive. Contre la fièvre jaune, la médecine n'a que ses res- sources ordinaires, et il n'est que trop vrai qu'en présence d'un tel fléau, elle est forcée d'avouer sa pauvreté; Contre l'empoisonnement par les marais, au contraire, un spécifique lui a été donné, d'un prix inestimable. Bien pénétré de ces idées, j'ai cru devoir, à la fin du mois d'août, au moment où l'épidémie de fièvre jaune se compliquait à mes yeux d'une endémie paludéenne, j'ai cru devoir appeler l'attention de mes confrères sur les raisons qui me faisaient douter de la fièvre jaune des en- fants de la ville, de celle des campagnes, et de celle des nègres ; dans ce but, j'ai adressé, à cette époque, une pre- mière lettre à Y Abeille de la Nouvelle-Orléans, qui a bien voulu l'accueillir avec faveur ; malheureusement, il m'a été impossible de continuer cette publication ; c'est elle que je reprends, et que je complète, dans cette brochure. La tâche à remplir est devenue plus difficile, puisque l'opinion opposée semble, de son côté, s'être fortifiée ; mais aussi, les preuves à l'appui de la nôtre, se sont mul- tipliées de la façon la plus décisive. Les conditions particulières de ma clientèle m'ont mis à même d'étudier avec soin ces fièvres des enfants créoles, avec vomissement noir, dont on se préoccupe à bon droit, surtout depuis 1853 ; ma nomination de médecin de l'Asile des Orphelins, vers cette même époque, m'a ouvert en- suite un champ d'observation des plus précieux, et que j'ai tâché de mettre à profit pour cette étude spéciale. On comprend que la possibilité, en temps d'épidémie ou — ri d'endémie, de trouver réunis dans un même cadre les su- jets de l'observation, la facilité de les rapprocher, de les comparer, dans les conditions les plus analogues, rendent cette observation plus frappante, plus précise, et par conséquent plus fructueuse; enfin, l'inappréciable avan- tage de pouvoir, dans cet établissement, faire des autop- sies, a permis à mes recherches d'être plus complètes. Aussi lorsque, dans le but d'étudier la prétendue fièvre jaune des enfants créoles, je me suis mis à analyser les matériaux que j'avais rassemblés de toutes parts, il s'est trouvé que j'étais déjà presque assez riche de faits, pour écrire une monographie, sur une forme de la fièvre palu- déenne, qui peut-être n'a pas été décrite, la forme êatar- rhale ou muqueuse ; à moins pourtant que Griesinger ne l'ait comprise dans sa bilieuse typhoïde du Caire ; cette fièvre paludéenne catarrhah parait appartenir à l'enfance plutôt qu'à l'âge adulte. Pressé par le temps, je n'ai pu que mettre en relief quelques-uns des traits principaux de cette fièvre, mais qui suffisent, pour qu'on ne puisse plus la confondre avec la fièvre jaune. Plus encore pour appeler sur elle l'attention du lecteur que dans l'espoir d'avoir donné une idée complète de l'en- démie qui a sévi sur nos enfants, sous la forme de cette fièvre paludéenne catarrhah, à tendance hémorrhagique, j'ai cru pouvoir me permettre de l'annoncer, même dans le titre de ma brochure. J'entre dans ces détails pour montrer que dans ce tra- vail, c'est sur les faits seulement que je m'appuie ; je n'ai d'ailleurs, pour ma part, aucune prétention aux innova- tions d'aucune sorte, et je ne crains point, par conséquent, de m'être égaré dans le labyrinthe des théories. Il faut, en effet, que nous prenions garde de ne pas nous laisser aller à la littérature médicale facile; ce n'est pas avec des impressions de voyage^ ce n'«st pas avec — vu — quelques fragments d'histoires particulières, racon tées en passant par quelque confrère rencontré dans la rue, que nous pourrons rien établir de solide, et encore moins rien renverser de ce qui a été établi par la tradition, transmise elle-même par des observateurs sévères et rigoureux. Je puis affirmer que c'est avec quelque hésitalion que j'ai entrepris un travail de la nature de celui-ci. J'aurais voulu pouvoir présenter d'abord les faits particuliers, puis les analyser, les comparer sous les yeux du lecteur lui- même, et enfin rechercher avec lui les conséquences qui en ressortent. Mais, pour un pareil travail, il aurait fallu d'abord beaucoup plus de loisirs que je n'en ai ; puis, ce travail n'aurait pu paraître que dans un temps éloigné ; enfin, les médecins d'étude seuls se seraient donné la peine de le lire. Or, il s'agit ici d'une question d'actualité, il s'agit de réagir, le plus tôt possible, contre une erreur grave, qui fait des progrès effrayants, et qui paraît devoir être sou- tenue bientôt publiquement par des hommes de talent. Fort de mes convictions, soutenu par des preuves qui me semblent à la portée de tous, j'ai cru devoir me hâter de les faire valoir, dans l'intérêt de la vérité et du public. Ce travail, sans cesse interrompu par les devoirs de la profession, et sans cesse repris au milieu des soucis et des fatigues d'une clientèle active, a besoin, quant à la forme, de toute la bienveillance du lecteur. Quant au fond, il est extrait rigoureusement de l'ana- lyse d'un grand nombre de faits et de recherches consi- dérables; il doit donc avoir quelque poids. Pour l'endémie paludéenne des enfants, j'ai dit que j'a- vais puisé mes matériaux dans ma clientèle, et à l'Asile des Orphelins ; pour la fièvre jaune, j'ai étudié avec soin le mémoire de notre ancienne Société de Médecine, sur l'épidémie de 1839, mémoire plein de faits recueillis avec une grande exactitude, puis j'ai analysé mes observation* — VIII — de 1.953 et de 1858, et enfin celles que notre regretté con- frère, F. Allain, a eu le temps de prendre à l'Asile Fran- çais avant d'être lui même frappé par le fléau. Puisque j'ai prononcé le nom de Frédéric Allain, et que d'ailleurs il a sa part dans cet ouvrage, qu'il me soit per- mis de donner ici à sa mémoire quelques paroles de re- grets et d'estime profonde. Ce jeune médecin n'a fait que passer parmi nous, et pourtant j'ai été assez favorisé pour me lier avec lui d'une amitié étroite. Quelques-uns se sont demandé si c'était de la nèrre jaune qu'il mourait. Ce que je puis affimer, c'est qu'il est mort de fatigue, d'excitation et d'épuisement. Il est mort pour s'être trop livré, trop donné lui-même ! Aussi, pouvons-nous espérer qu'à force d'activité, de zèle, de charité dans l'accomplissement du devoir, il a su, aux yeux de Dieu, terminer sa tâche dès la première heure. Cette pensée est consolante pour le chrétien. Comme médecins, nos regrets ne peuvent recevoir au- cune compensation. Ceux qui ont pu, comme moi, le voir de près, savent à quel haut degré il possédait les qua- lités qui promettent l'homme de science et le vrai prati- cien. Comment ne pas regretter que d'aussi belles qualités n'aient pas eu le temps de porter leurs fruits ! ETUDE MEDICALE DE QUELQUES QUESTIONS IMPORTANTES Les enfants nés et élevés à la Nouvelle-Orléans ont-ils la fièvre jaune ? Cette fièvre règne-t-elle parfois épidémiquement dans les campagnes et jusqu'au fond des pinières? Les nègres y sont-ils sujets ? Telles sont les questions principales que je me propose d'examiner rapidement dans ce travail. Il y a peu d'an- nées, un tel examen eût été inutile ; aujourd'hui, il offre un intérêt très-sérieux, et tout de circonstance. En effet, avant l'épidémie de 1853, les médecins de la Nouvelle- Orléans, au moins ceux d'origine française, presque à l'unanimité, eussent répondu par la négative aux trois questions ; depuis, les opinions se sont modifiées peu à peu, et à l'heure qu'il est, après l'épidémie de 1858 sur- tout, c'est par l'affirmative, on peut en être sûr, que ré- pondrait à ces mêmes questions l'immense majorité, du même corps médical. Pour expliquer un pareil et si complet revirement dans les idées, que s'est-il donc passé ? D'après une tradition constante, et déjà respectable par le nombre" des années, voici d'abord ce qui était établi en fait : les familles de la Nouvelle-Orléans n'avaient jamais 1 * — 2 — eu à se préoccuper de la fièvre jaune pour leurs enfants ; dans les campagnes, on avait vu souvent des étrangers, partis de la ville avec le germe de la fièvre jaune, tomber malades chez leurs hôtes, être soignés généreusement par eux, sans même qu'on prît les moindres précautions, et jamais la maladie ne s'était communiquée ou répandue sur les habitations ; enfin on n'avait rien vu chez les nè- gres, nouveaux ou anciens, soit à la ville, soit à la cam- pagne, qui donnât l'idée de la fièvre jaune. Ce n'est pas que les vomissements noirs fussent incon- nus dans les campagnes, et qu'il fût sans exemple qu'un enfant de la ville, ou qu'un nègre eût vomi noir ; mais on mettait ces vomissements sur le compte de fièvres, qu'on distinguait de la fièvre jaune, sous le nom ôe fièvres pu- trides et malignes, on les traitait par le quintjuina à larges doses, et la plupart guérissaient. D'ailleurs de pareils faits étaient assez rares, et presque toujours isolés. Au contraire, depuis quelques années ils sont devenus fréquents, se sont même présentés sous forme épidémique, ou plutôt endémique, ont été confondus avec la fièvre jaune, et ont produit des désastres épouvantables. En présence de cet état de choses, trois hypothèses sont possibles : ou nos devanciers s'étaient grossièrement trompés, ou l'opinion nouvelle est erronée, ou bien enfin la fièvre jaune a changé de nature. Que la fièvre jaune ait changé de nature, c'est ce qui n'a été, que je sache, soutenu encore par personne. Nous n'avons donc à nous occuper que des deux autres hypothèses. Avant tout, déterminons nettement le fait nouveau à l'occasion duquel les médecins se sont divisés. Ce fait nouveau, c'est l'apparition dans les campagnes, depuis 1853, de fièvres graves avec vomissements noirs, mus forme épidémique ou endémique, frappant indistincte- ment les blancs comme les noirs, les adultes comme les enfants ; c'est encore l'apparition, à la Nouvelle-Orléans, e — 3 — de fièvres analogues, aussi avec vomissements noirs, et s'attaquant, dans les familles créoles, aux enfants presque exclusivement. La plupart des médecins, surtout à cause des vomisse- ments noirs, n'ont vu dans toutes ces fièvres que la fièvre jaune'; et remarquant cette dernière circonstance, qu'à la Nouvelle-Orléans, dans les familles créoles en particulier, elles ne frappaient, pour ainsi dire, que les enfants, ils en ont conclu que c'était parce que ces enfants n'avaient pas encore eu le temps de s'acclimater ; d'où découle l'assertion nouvelle que nos enfants de la ville ne sont acclimatés qu'après avoir traversé une grande épidémie, c'est-à-dire après avoir eu la fièvre jaune; en sorte que, tous tant que nous sommes, créoles de la ville, sans qu'on s'en soit douté jusqu'à ces dernières années, nous avons tous eu, plus ou moins, la fièvre jaune ! D'autres médecins, restés en petit nombre, ont pensé, au contraire, que toutes ces fièvres avec vomissements noirs, des campagnes, des nègres et des enfants de la ville, appartenaient à l'empoisonnement par les effluves des marais, empoisonnement dont les sources ne sont que trop largement ouvertes en Louisiane, et dont les allures protéiformes, très propres à imiter la fièvre jaune, comme beaucoup d'autres fièvres, sont cause d'une foule d'er- reurs de diagnostic. C'est cette dernière opinion que j'ai embrassée ; c'est la vieille tradition du pays que je viens soutenir, tradition d'après laquelle la fièvre jaune n'a jamais frappé les créo- les de la ville, ni les nègres, et n'étend jamais son foyer d'action au - delà de nos faubourgs, ni par conséquent dans nos campagnes ; en sorte que, comme par le passé, les étrangers sont parfaitement à l'abri de ses coups, alors même qu'elle sévit avec le plus de fureur dans les limites de la ville, pourvu qu'ils se tiennent à quelque distance de nos faubouYgs, pendant toute la durée de l'épidémie. — 4 — S'il était vrai pourtant, comme plusieurs l'ont cru, que le vomissement noir fût un signe caractéristique, ou pa- thognomonique, de la fièvre jaune ; s'il était vrai même, comme d'autres le croient encore, que ce groupe de symptômes réunis, vomissements noirs, jaunisse et hemor- rhagies passives, n'appartînt qu'à la seule fièvre jaune, il n'y aurait pas lieu de discuter : il serait certain qu'on a vu depuis quelques années la fièvre jaune régner endémi- quement dans nos campagnes, certain que les nègres ont la fièvre jaune, certain aussi que c'est cette même fièvre qui a porté la destruction parmi nos enfants de la ville, pendant ces quatre derniers mois ! En effet, non seule- ment les vomissements noirs, mais avec eux la jaunisse et les hémorrhagies passives, ont été observés plus ou moins fréquemment, depuis 1853, et dans les campagnes, et chez les nègres, et chez nos enfants de la ville. S'il était vrai, d'un autre côté, comme quelques-uns sont encore portés à se le persuader, que l'empoisonne- ment par les marais, ou par les effluves végétaux, ne produisît que des fièvres intermittentes, ou tout au plus rémittentes, et jamais de fièvres continues, ou du moins ayant, dès le début, la marche et toutes les allures des continues, il faudrait bien avouer que plusieurs des faits de vomissements noirs, observés dans ces derniers temps, à la campagne ou à la ville, chez des noirs ou des blancs, chez des enfants ou des adultes, n'avaient rien de commun avec les fièvres de marais ; car, dans plusieurs de ces cas, où l'on ne pouvait guère soupçonner la fièvre jaune, on a vu pourtant des vomissements noirs avec continuité de la fièvre. Avant toute discussion, nous avons donc à établir : lo. Que le vomissement noir s'obverve dans d'autres fièvres que la fièvre jaune ; 2o. Que même l'association du vomissement noir avec la jaunisse et les hémorrhagies passives, se montre dans d'autres fièvres aussi ; — 5 — 3o. Que l'empoisonnement par les marais, dans de cer- taines conditions, annuellement réunies en Louisiane, donne quelquefois lieu à des fièvres continues. 6u plutôt pseudo-continues. PREMIERE PROPOSITION. Le Vomissement noir s'observe dans d'autres Fièvres que la Fièvre jaune. C'est là une vérité de fait si certaine, et si facile à cons- tater, qu'il semble tout d'abord étrange qu'il faille en don- ner encore les preuves ; car soutenir que le vomissement noir, considéré comme symptôme dans les maladies ai- guës, n'appartient qu'à la fièvre jaune, c'est se tromper, comme ferait celui qui prétendrait que ce même vomisse- ment noir n'appartient, dans le cadre des affections chro- niques, qu'au seul cancer de l'estomac Cependant, le préjugé en faveur du vomissement noir» comme signe caractéristique de la fièvre jaune, est tou- jours si vivace parmi nous, que pendant la dernière épi- démie encore, il n'était pas rare de rencontrer des méde- cins qui, pour poser leur diagnostic d'une manière iné- branlable, croyaient avoir tout fait quand ils avaient dit : le malade a vomi noir ! Puisqu'il le faut, étudions donc un peu ce phénomène, afin surtout d'en apprécier la valeur et la portée, comme symptôme ou signe dans les fièvres. Et d'abord, qu'est-ce que le vomissement noir ? C'est tout simplement du sang, exhalé dans l'estomac, et dont la couleur a été rendue plus ou moins brune ou noire, par l'action des acides et du mucus qu'il rencontre dans le ventricule. Si cette opinion n'était déjà complètement démontrée» et devenue une vérité d'observation, quelques faits qui se sont passés sous mes yeux, pendant la dernière épidémie, — 6 — ne laisseraient plus à cet égard le moindre doute dans mon esprit ; j'en citerai deux très simples et qui me pa- raissent probants. Un malade de la fièvre jaune, pendant qu'il vomissait, vers le quatrième jour, et rejetait de l'estomac de ces li- quides incolores et acides qui précèdent d'ordinaire de très peu le vomissement noir, fut pris d'un saignement de nez ; une partie du sang de l'épistaxis tombait goutte à goutte dans la cuvette qui recevait les matières vomies ; or, après quelques instants, ce sang tombé rouge clans la cuvette, et divisé en mille petites parcelles qui surna- geaient, ce sang était devenu noir. Le lendemain, ce même malade vomissait noir ; cette fois, ce qu'il rejetait, était exactement semblable à ce qu'était devenu le vomis- sement incolore de la veille, après qu'il avait reçu le sang rouge de l'épistaxis, bientôt rendu noir par l'action des acides de l'estomac. Une autre fois, j'ai constaté, au contraire, chez un enfant de l'Asile, tous les symptômes de la fièvre ré- gnante, sauf que les matières vomies, semblables pour le reste aux matières vomies ordinaires, présentaient en masse des grumeaux, ou petits caillots de sang, qui avaient conservé leur couleur rouge; or, le papier de tournesol resta bleu dans ces matières vomies ; c'est donc l'absence d'acides qui avait permis au sang, dans ce cas exceptionnel, de ne pas devenir noir, après avoir été pour- tant exhalé dans l'estomac. D'ailleurs, les expériences chimiques et microscopiques ne laissent plus rien à apprendre sur la nature intime du vomissement noir : il est maintenant bien établi que c'est tout simplement une hémorrhagie qui ne diffère des autres hémorrhagies passives de ces mêmes fièvres que par son siège dans l'estomac, et par la rencontre qu'elle y fait d'acides divers et d'autres liquides, auxquels elle doit sa coloration noire, ou plus ou moins noire. Car, c'est bien à tort que le vomissement noir a reçu le nom qu'il porte; J,a vérité est qu'il peut présenter toutes les nuances possi- bles, depuis le brun rougeâtre, verdâtre, jusqu'au brun- chocolat, et enfin noirâtre et noir. Ce qui lui est essen- tiel, c'est d'avoir pour base du sang, lequel, combiné aux différentes substances qu'il rencontre dans l'estomac, mu- cus, acides, bile, prend des teintes variées, suivant les pro- portions diverses de ces autres substances. Encore une fois, ce qu'on est convenu d'appeler vomis- sement noir, black vomit, n'est pas autre chose, au fond, qu'une hémorrhagie par exhalation dans l'estomac. Ceci posé, nous n'avons pour démontrer notre première proposition, qu'à indiquer rapidement quelques-unes des maladies aiguës dans lesquelles il a été constaté. S'il nous fallait, en effet, étudier ce symptôme^ depuis Vatrabile d'Hippocrate, ou bile noire des anciens, jusqu'au vomito prieto ou negro des Espagnols, notre tâche serait par trop longue. Nous allons donc nous contenter d'une simple énumé- ration, et nous la trouvons toute faite dans le précieux ouvrage de M. Laroche, de Philadelphie, qui a étudié la question dans tous ses détails. Il est inutile de nous arrêter à quelques maladies ai- guës, pendant le cours desquelles le vomissement noir a été signalé, mais qui ne peuvent pas être confondues avec la fièvre jaune, telles que des péritonites, des fièvres puer- pérales, des varioles, des phthisies galopantes, etc., etc. Citons, pour commencer, quelques fièvres avec vomis- sements noirs, se rapprochant un peu de la fièvre jaune, et qui ont été observées à Paris, à diverses époques, par des célébrités médicales : u Pendant l'été de 1822, après une chaleur inaccoutu- " mée, plusieurs cas de fièvre se présentèrent à l'Hôtel- " Dieu, avec jaunisse et vomissement noir...... Dans le " même temps, deux malades à la Charité, dans les salles " de M. Lerminier, offrirent les mêmes symptômes ; les " matières vomies furent comparées à la suie ; de ces deux — 8 — " malades l'un mourut, et son autopsie fut faite par M. " Andral ; or, on trouva les traces d'une gastro-entérite '• avec ramollissement rodge et ulcération de la membrane " muqueuse;caractères anatomiques, ajoute M. Laroche, " qui n'appartiennent nullement à la fièvre jaune." (Page 273.) " Vers le même temps, M. Magendie signala dans di- " vers hôpitaux de Paris, onze cas avec les mêmes symp- " tomes, et de plus des pétéchies. " Long-temps auparavant, Portai avait décrit un cas u observé en 1775 à Paris encore, et dans lequel les ma- " tières vomies ressemblaient complètement au vomisse- " ment noir de la fièvre jaune." (Page 273.) Toutes ces fièvres de Paris, avec blach vomit, étaient évidemment des typhus. Mais ce n'est pas à Paris seulement qu'on a vu des typhus et des fièvres putrides et malignes, avec vomisse- ments noirs, c'est dans tous les pays du monde. " Le Dr Cormack rapporte un cas de typhus qu'il a " observé dans les salles du Dr Alison, à Edimbourg, et " où il vit le malade, au septième jour, soudainement vo- " mir noir et devenir jaune, après une rémission bien " marquée des symptômes qui avaient été très graves : " or, la température était très froide (the weather was, " during the whole of the case, below the freezing " point.)" [Page 274.] " A Dublin aussi, pendant une épidémie, en 1827, les " Docteurs Stokes et Graves ont vu le vomissement noir, " marc de café, et la jaunisse, dans des cas de typhus, que 11 quelques-uns voulurent confondre avec la fièvre jaune." " Mais, comme l'observe M. Laroche, c'était encore en " plein hiver, et dans un pays où la fièvre jaune est " inconnue ; en outre, à part la jaunisse et le vomissement " noir, les autres symptômes n'étaient plus du tout ceux " de la fièvre jaune. — 9 — " En Angleterre aussi, à Portsmouth, en 1827, le Dr " Niel, de la marine britannique, a vu la même chose." Je m'arrête à ces cas de typhus, ou ship-fevers, avec vomissements noirs, observés dans des pays où l'on ne voit pas la fièvre jaune, afin qu'on veuille bien convenir que ces mêmes cas doivent, à plus forte raison, se montrer dans les pays à fièvre jaune, et en particulier à la Nou- velle-Orléans, les années surtout où des masses d'immi- grants nous arrivent avec le shipfever, même pendant les épidémies de fièvre jaune. Mais d'autres maladies, plus rapprochées encore de la fièvre jaune, et par conséquent plus faciles à confondre avec elle, sont bien souvent, elles aussi, accompagnées de vomissements noirs : telles sont certaines fièvres bilieuses, et surtout rémittentes bilieuses des pays chauds, certaines fièvres intermittentes, et particulièrement de celles dites pernicieuses. " Le professeur Trousseau mentionne quelque part un " cas de fièvre pernicieuse, avec vomissement noir parfai- " ment identique (perfectly identical) à celui de la fièvre "jaune." (Page 272.) " Pugnet parle également du vomissement noir comme " de l'un des symptômes mortels du Dem-el-Mouia, sorte " de fièvre pernicieuse d'Egypte." (Page 271 ) Je me suis assuré positivement que le Dem-el-Mouia est une fièvre à accès bien séparés, et cédant au quinquina. " C'est un fait que le vomissement noir se montre quel- " quefois sous certaines formes malignes ou pernicieuses " des fièvres dont les troupes françaises ont eu si cruelle- " ment à souffrir en Algérie." (Page 271.) Et M. Laroche renvoie à M. Haspel, (Maladies de l'Algérie), ii, 167, 168, et à M. Boudin (Fièvres intermittentes), p. 155. " Lancisi a consigné dans ses écrits des faits de vomis- " sements noirs, pendant une épidémie observée à Pesaro, " en 1708". [Page 272.] t — 10 — " Garnier a vu des faits semblables dans les hôpitaux " de Rome, et dans ceux de Versailles." [Page 272.] Mais rappelons de préférence les faits analogues obser- vés aux Etats-Unis et de notre temps. M. Laroche cite des fièvres rémittentes bilieuses avec vomissements noirs, observées à New-York en 1843, à Charleston en 1825 et 1827, à la Nouvelle-Orléans en 1850, et racontées, ces dernières, par le professeur Fen- ner, qu'on n'accusera point de n'avoir pas accordé une importance suffisante au vomissement noir comme signe pathognomonique de la fièvre jaune. Or, le professeur Fenner, après avoir cité deux cas de black vomit, l'un compliqué de dyssenterie, l'autre dans une fièvre rémit- tente simple, ajoute : " Rien pendant la vie et après l'au- " topsie ne pouvait donner le soupçon de la fièvre jaune " pour ce dernier cas de black-vomit." — " None 'of the " phenomena during life, nor the appearence discovered " after death, were calculated to lead to the suspicion " that the patient was affected with yellow fever. " " Le Dr Hildreth, dans son rapport sur la fièvre qui " régna à Marietta, Ohio, en 1823, mentionne le vomisse- " ment noir, parmi les symptômes des cas les plus graves." [Page 272]. Je ne puis m'empêcher de rapprocher de cette citation un fragment que j'ai trouvé clans l'ouvrage de Volney, intitulé : Tableau du climat et du sol des Etats-Unis d'A- mérique; voici ce fragment : " Les fièvres d'automne, avec frisson, appelées^/èuer and " ague, sont un autre mal régnant aux Etats-Unis, à un " point dont on ne se fait pas d'idée.... Dans l'automne " de 1796, sur une route de plus de 300 lieues, je n'ai pas " trouvé, j'ose le dire, 20 maisons qui en fussent parfaite- " ment exemptes ; tout le cours de l'Ohio, une grande " partie du Kentokey, etc., en sont annuellement infestés. " Etant partis du poste de Cincinnati le 8 septembre, sur " vingt-cinq têtes que nous étions, nous ne campâmes pas — 11 — " une seule nuit sans acquérir un nouveau fiévreux ; à " Grenville, sur environ 370 personnes, 300 étaient atta- " quées. Quand nous arrivâmes à Détroit, j'étais le troi- " sième resté sain, et le lendemain, le major Svvan et moi u nous tombâmes dangereusement frappés de fièvre ma- " ligne. Cette fièvre maligne visite chaque année la gar- " nison du fort Miami, et elle y a pris déjà plus d'une fois " le caractère de la fièvre jaune. " 11 y a des pays où le vomissement noir n'est pas rare, même dans les intermittentes simples, exemple : les tierces de Minorque. " Et cependant", dit le Dr Cleghorn, cité par M. Laroche [Deseases of Minorca, p. 175], " même " les cas graves de ces fièvres ne présentent qu'une ana- " logie éloignée avec la fièvre jaune": — "The symptoms •' of which [tertian fever of Minorca with black-vomit], " even in its worst form, bear but a remote analogy to " those of the yellow fever. " Pour le Dr Cleghorn, le vomissement noir est un symp- tôme très grave dans ces fièvres tierces : "In that disease " the utmost danger is to be apprehended if black matter, " like the grounds of coftee, is discharged upwards and " downwards. " Il n'en pas été ainsi dans le cas que j'ai vu avec les Docteurs Allain et Daret, en 1857, et que j'ai déjà cité dans une lettre adressée à VAbeille ; le malade n'a jamais couru de danger, et pourtant sa fièvre était une quoti- dienne, plutôt qu'une double-tierce ; à la vérité, il a pris le sulfate de quinine de bonne heure et à doses élevées. Ce même malade, je l'ai retrouvé à l'Asile français pen- dant l'épidémie de 1858 ; il y faisait cette fois sa fièvre jaune, mais légère, et sans vomir noir. D'autres médecins que Cleghorn, entre autres sir Wm. Burnett et le Dr. Ross, ont signalé le vomissement noir comme symptôme fréquent des fièvres intermittentes des bords de la Méditerranée. Il est certain que le même fait s'observe sur les bords — 12 — du Golfe du Mexique, et particulièrement à l'embouchure des fleuves qui viennent s'y jeter. J'ai eu occasion d'ob- server un de ces vomissements noirs des mieux caracté- risés, dans une fièvre tierce, prise à l'embouchure de la rivière de Tampico, par un capitaine qui faisait des voya- ges entre ce port et le nôtre ; c'était en 1853, pendant notre grande épidémie. Ce capitaine avait eu autrefois la fièvre jaune à la Havane; d'ailleurs sa fièvre tierce fut des plus simples, mais laissa des suites graves. Enfin, pour terminer cette longue énumération, je cite- rai le Dr. Dickson, de Charleston, qui, comme moi, a vu des vomissements noirs dans de simples gastro-entérites, et même dans de simples fièvres catarrhales. " He has seen it likewise in a case of catarrhal fever, " in a child 3 and a half years old, as also in one of va- " rioloïd, occuring in winter. " Je pense que l'ensemble de ces fiits doit amplement suffire pour démontrer ma première proposition, à savoir, que le vomissement noir s'observe dans d'autres fièvres que la fièvre jaune. Je passe à la seconde. SECONDE PROPOSITION. L'association du Vomissement noir avec la Jaunisse et les Ilémor- rhagies passives se montre dans d?autres fièvres que la Fièvre jaune. Pour mieux appuyer cette seconde proposition, et avant de citer les faits qui en sont !a démonstration, il me paraît utile de bien arrêter nos idées sur la nature intime de la jaunisse, comme nous venons de le faire pour le vo- missement noir. Qu'est-ce donc que la jaunisse dans la fièvre jaune ? A quoi est due cette coloration jaune des tissus, qui a valu à la maladie le nom sous lequel elle est généralement connue? La réponse à ces questions a de l'importance en vue de la solution que nous poursuivons. — 13 — On a tout d'abord pensé que c'était une jaunisse ordi- naire, ou ictère, c'est-à-dire que c'était la matière colo- rante de la bile qui jaunissait les tissus; plus tard, on s'est demandé si ce ne serait pas plutôt une simple décolora- tion due à une altération particulière du sang, à une sorte de dissolution de ses globules, et par conséquent de son hématosine dans son sérum, et c'est cette dernière opi- nion qui a prévalu. Or pendant la dernière épidémie, voici ce que j'ai cons- taté : lo. Dans les cas, relativement assez rares, où les con- jonctives étaient bien jaunes, où la peau avait une teinte foncée, presque safranée, où la pression du doigt re fai- sait pas disparaître momentanément cette coloration jaune, on précipitait dans les urines, par l'acide nitrique, et en même temps que de l'albumine, une matière verte qui appartient évidemment aux éléments de la bile ; de plus, les matières fécales étaient alors quelquefois grisâ- tres, comme cendrées : dans ces cas-là, il existait un vé- ritable ictère. Chez un de mes malades, ce véritable ictère a été porté au point que ses* sueurs teignaient son linge en jaune, et que tout ce qui l'entourait lui paraissait jaune aussi, parce que même les humeurs de l'œil étaient imprégnées alors de la matière colorante de la bile. Du reste, ce n'est qu'à une période avancée de la ma- ladie, et par conséquent chez ceux qui avaient déjà résisté long-temps, que j'ai pu constater ce véritable ictère. 2o. Dans d'autres cas, de beaucoup les plus fréquents, dans lesquels la coloration jaune était moins générale et d'une teinte moins foncée, où la pression du doigt la fai- sait momentanément disparaître, et où enfin les matières fécales conservaient leur teinte bilieuse, l'acide nitrique ne produisit point de coloration verte dans les urines ; c'était de l'albumine seulement qu'elle y précipitait. En outre, immédiatement après la mort, tout le corps devenait en- — 11 — core plus jaune que pendant la vie ; puis, des placards violets ou noirs, simulant des ecchymoses, se dessinaient dans l'épaisseur de la peau, aux parties déclives surtout, niais aussi dans les autres régions, à la face, et aux mem- bres le plus souvent. Ce sont de ces placards violets, dus à de vraies hemorrhagies, et qui quelquefois apparaissent dans les derniers moments de la vie, que le vulgaire prend pour de la gangrène. Les deux sortes de jaunisse, dont l'existence est ainsi démontrée par la double observation qui précède, sont très bien indiquées dans le livre de M. Laroche, publié en 1855. Depuis cette époque, il est clair que tous les méde- cins qui, dans les dernières épidémies de fièvre jaune, ont recherché l'albumine dans les urines, à l'aide de l'acide nitrique, ont dû constater ces deux sortes de jaunisse. Pourtant, au mois de septembre de cette année 1858, le Dr. Octave de St. Vel, de la Martinique, est venu récla- mer, dans la Gazette hebdomadaire, la priorité pour la découverte de ce double ictère que nous étudions. Comme il l'a très nettement défini,j'emprunterai à &a réclamation le passage suivant : " Dès le commencement de 1856 une étude attentive " de la fièvre jaune me conduisit à admettre l'existence " de deux ictères : l'un constant, caractéristique, produit " par la dissociation du sang [ictère de la première pé- " riode, ou ictéricie] ; l'autre accidentel, [ictère de la se- " conde période, ou colihéînie,'] produit par la présence " de la bile dans le sang. Je constatai leur présence " dans les urines en traitant ces dernières par l'acide ni- " trique. Je fus porté à considérer l'apparition de ce se- " cond ictère comme un pronostic favorable, marquant " dans le plus grand nombre des cas le moment de la f convalescence." Quant à ce dernier point, mon observation ne s'accorde pas avec celle du médecin de la Martinique.—Sur quatre malades avec le second ictère, et dont les urines, traitées — 15 - par l'acide nitrique, contenaient et de la matière verte de la bile, et de l'albumine, trois sont morts. Il faut ajouter pourtant que deux de ces derniers ont lutté longtemps : l'un trois, et l'autre deux semaines. Quoi qu'il en soit, les deux explications de la jaunisse dans la fièvre jaune ont donc quelque fondement; mais ce qu'il importe de bien faire ressortir ici, c'est que la co- loration jaune due à l'altération du sang, à la dissociation de ses éléments, [l'ictéricie,] est la chose essentielle, celle qui appartient d'une manière spéciale à la fièvre jaune. Cette dissociation des éléments du sang, annoncée par Yictéricie, manifestée d'un autre côté par la présence de Yalbumine dans les urines, est dévoilée encore aux autop- sies par une décoloration spéciale du foie. Cette sorte de dissolution du sang est le signe avant-coureur des hémor- rhagies passives et du vomissement noir, qui n'est lui- même qu'une hémorrhagio passive, comme nous l'avons vu. Quant à la jaunisse, considérée d'une manière générale et isolément, bien que la dénomination de fièvre jaune ait généralement prévalu sur celle de vomito negro des Espa- gnols, ou black vomit des Anglais, elle a une valeur sé- méiotique bien moindre que celle du vomissement noir. Aussi prendrai-je peu de peine pour indiquer les maladies aiguës ou fièvres diverses, très nombreuses d'ailleurs, dans lesquelles elle se montre comme symptôme. M. Laroche, aux pages 221 et suivantes, en a fait une énumé ration très longue : [maladies aiguës du foie, peste, cho- léra asiatique, causus d'Hippocrate, relapsing fever des Anglais, typhus d'Angleterre, fièvres des nègres à Phila- delphie en 1820 et celle de New-York en 1822 qui étaient des rémittentes paludéennes, puis les fièvres de Chagres, celles du Bengale, de Bombay, de Madras, de Malabar, de Ceylan et de Téhéran, puis encore les rémittentes de la Méditerranée [Minorque, Sicile, îles Ioniennes, Algé- rie, etc., etc.. ••] — 16 — Je passe aux fièvres dans lesquelles avec la jaunisse il y avait vomissement noir, épistaxis, pétéchies, etc., en- fin des hémorrhagies passives de toutes sortes. La réunion de ces symptômes ne doit pas nous étonner, puisqu'ils dépendent tous d'une même altération du sang, de cette sorte de dissociation de ses éléments, dont nous venons de parler. Aussi n'avons nous pu que difficilement trouver des faits de vomissements noirs, même en dehors de la fièvre jaune, qui ne fussent pas en même temps des faits de jaunisse et des autres hémorrhagies passives. Ceux que nous allons maintenantprésenter, comme dé- monstration de notre seconde proposition, sont donc de la même nature que les précédents, et c'est encore la mono- graphie de M. Laroche qui va nous les fournir. lo -"En énumérant les symptômes d'un Typhus qu'il a observé à Dublin, Stoker mentionne le vomissement noir, les selles mélaniques, et la coloration jaune de la peau; [Pathological observations, p. 103,] et il ajoute : " Le " lien qui existe entre ces symptômes est bien démontré " par ce fait qu'ils alternaient les uns avec les autres. " Ainsi les vomissements verts et noirs souvent alter- " naient avec les selles mélaniques ; dans d'autres cas, " c'étaient ces mêmes symptômes qui alternaient avec les " pétéchies et la jaunisse." " The connection which generally subsists between ail " those symptoms is evinced by their fréquent alternation. "Thusthe greenand black vomiting often alternate with " melœnous and alvina discharges ; and both of thèse, in c other cases, with petechiae and dusky yellow colour bf " the surface of thebody, and alsowithsimilarly coloured " suffusion of the eyes." [p. 272.) 2o. " La fièvre qui régna à Copenhague en 1788 et " 1789, et causa de grands ravages, fut caractérisée par " le vomissement noir. Pour cette raison, et aussi parce " qu'il y eut en même temps coloration jaune des yeux et V de la peau, cette fièvre a été, et continue à être regar- _ 17 — " dée par quelques-uns, comme ayant été la vraie fièvre " jaune. Mais, considérant que cette même fièvre s'é- " tait déjà montrée sur la flotte Danoise qui rarement vi- " site les Antilles, qu'elle n'a revêtu ses caractères de " malignité qu'à la fin d'octobre 1788, qu'elle a produit " ses plus grands ravages pendant l'hiver, que son carac- " tère contagieux a été parfaitement évident, qu'elle a " de plus présenté des symptômes qu'on n'observe jamais " dans la fièvre jaune, tels que des gangrènes des pieds, " des mains, de la face, de la gorge, des oreilles, du dos, " etc...., qu'elle a été traitée avec succès par les émé- " tiques, l'opium et le vin, etc...., nous pouvons raison- " nablement -admettre que, nonobstant le vomissement " noir et la jaunisse, la maladie en question était une mo- " dification du shipfever ou typhus."—Laroche [p. 273.] 3o. " Dans la fièvre à rechute, relapsing fever d'Ecosse " et d'Irlande, ces mêmes symptômes réunis ont été fré- " quemment observés dans l'épidémie de Dundee. " La symptomatologie suivante, au sujet de cette sin- •' gulière fièvre, semble presque avoir été écrite pour la 11 fièvre jaune : " En même temps que la jaunisse, il y a " généralement dépression des forces, plus ou moins de " délire, des urines brunes, des selles noires comme mé- " laniques, et des hémorrhagies de plusieurs des mem- " branes muqueuses. Dans les cas les plus graves, des " matières noires comme du marc de café sont rejetées de " l'estomac et se montrent dans les selles. Dans quel- " ques cas le vomissement noir a lieu sans qu'il y ait jau- " nisse ; et d'un autre côté, à l'autopsie de malades avec " la jaunisse, mais qui n'ont point^vomi noir, la matière " noire a été trouvée dans l'estomac et dans d'autres *' parties du canal alimentaire." " Associated with the yellowness, there are generally "dépression, less or more delirium, dusky and often " porter-coloured urine, black molœna-likej stools, and " hemorrhages from some of the mucous membranes. In 14 the worst of the cases, black coffee-ground like matter 3 - 18 — »* is ejected from the stomach, and passed per anura. In " some cases, the black vomit occurs without the yellow- " ness ; and, on the other hand, at the autopsy of yellow " patients who hâve had no black vomit, tins matter has " been found in the stomach and other parts of the ali " mentary canal."—[Craigie, JEdinb.jour. ix, 416.] " Et cependant, comme l'observe avec beaucoup de "justesse le Dr. Craigie, [loc. cit.] nonobstant levomisse- " ment noir et la jaunisse, il est à peine possible avec " quelque notion en nosologie, et d'après l'observation " commune, d'admettre même de la ressemblance entre " cette fièvre et la fièvre jaune." [P. 272.] " Notwithstanding black-vomit and jaundice, it is " scarcely possible, with any consistency in nosology and " common observation, to admit even the resemblance " between this fever and yellow fever." Pour terminer cette seconde série de faits qu'il me soit permis d'en rappeler un dont j'ai été témoin. Pendant le règne de la fièvre grave ou maligne, qui a sévi à la Baie St. Louis, en 1853, je fus appelé à visiter un ma- lade dans une famille qui habitait au fond de la pinière, à plusieurs milles du village. Cette famille, terrifiée par le fléau, s'était tenue dans un isolement complet. JI y avait une semaine déjà qu'un de ses membres, un jeune homme dans la force de l'âge, était gravement malade, et, dans la crainte des communications, on n'avait appelé aucun se- cours. Enfin, le danger pressant, on s'était pourtant décidé à venir chercher un médecin. Je ne trouvai plus, au lieu d'un malade, qu'un moribond à l'extrémité, présentant le ta- bleau achevé d'une fièvre jaune à sa période ultime : II était affaissé sur lui-même en supination, n'ayant plus la force de soulever sa tête ; ses draps étaient contaminés tout autour par le vomissement noir, marc de café, le mieux caractérisé ; son corps était jaune sur toute sa sur- face ; ses lèvres et sa lefngue étaient recouvertes d'un sang noir qui découlait aussi en bavant de ses narines. - 19 - Pourtant cet homme, d'après ses antécédents et la marche de sa maladie, n'avait pas la fièvre jaune : il avait eu un premier accès de fièvre avec les trois stades de frisson, chaleur et sueur ; puis, le lendemain, étant sans fièvre, il s'était senti assez bien pour aller à une noce, de l'autre bord de la Baie ; le surlendemain, comme il revenait de la noce, il fut pris d'un second accès, encore bien marqué par les trois stades de frisson, chaleur et sueur ;, et ce n'avait été ainsi qu'après plusieurs accès d'une fièvre intermittente bien tranchée, qu'il était tombé dans l'état d'adynamie et de putridité où je l'avais vu, en proie à cette profonde décomposition du sang que dé- montraient parfaitement, et le vomissement noir, et la jaunisse, et les hémorrhagies passives, dont il offrait le groupe complet. Il faut ajouter, comme renseignement, qu'avant de tomber malade ce jeune homme passait ses journées, en- foncé jusqu'à.la ceinture dans la fange d'un marais, à raccommoder un canot. Une réflexion qui découle naturellement de tout ce qui précède est celle-ci: les fièvres nombreuses que nous ve- nons de passer en revue sont dues très certainement à des effluves et miasmes très variés, les uns devant être rattachés à des sources végétales, les autres à des sour- ces animales ; or, toutes nous ont offert, plus ou moins, la même altération du sang; cette altération du sang, caractérisée par le vomissement noir, la jaunisse et les hémorrhagies passives, et concurremment par la présence de l'albumine dans les urines, et par la décoloration bla- farde du foie, cette altération du sang JDeut donc être cau- sée par des principes morbifiïmes très divers. C'est précisément ce que prouvent un grand nom- bre de faits et d'expérimentations, signalés encore par M.Laroche, aux pages 266 et 267 de son excellente mono- graphie. On y voit que beaucoup de poisons, tirés des trois règnes, minéral, végétal et animal, ont, dans certai- — 20 — nés circonstances, produit le vomissement noir, la jau- nisse, les hémorrhagies passives, et d'autres symptômes encore de la fièvre jaune, et même ses lésions anatomi- ques ou cadavériques. Dans le règne minéral, un grand nombre de poisons pourraient être cités qui ont produit ces résultats. "Une " fois, M. Laroche a vu, à la suite de l'ingestion d'une " forte dose de borate de soude prise par mégarde, la "jaunisse, le vomissement noir de la dernière période de " la fièvre jaune, pour ne rien dire des douleurs, de la " fièvre, des anxiétés précordiales, etc...., qui vinrent "compléter une ressemblance très grande avec la fièvre "jaune."[P. 266.] " Pour le règne végétal, plusieurs bonnes autorités " médicales ont fourni des faits analogues : Hunter, Wep- " per, [Hist. Cicutœ,] Miller, Dewitt [on Stramonium,] " Sauvages, Rochoux, Salva, et par dessus tous, le|Dr. " Mitchell, de Philadelphie,, qui, dans son livre sur YOri- " gine cryptogamique des fièvres, [p. 73.] a montré que " des champignons de différentes espèces, produisaient " des symptômes analogues à ceux des fièvres de marais " en général, et de la fièvre jaune en particulier, nommé- " ment le vomissement noir."—(P. 266.) Enfin, pour tout ce qui a trait au règne animal, sans parler des vipères, des scorpions, etc...., qui ont occa- sionné quelquefois des effets semblables, ne nous arrêtons qu'aux expériences de Levacher, de Magendie et de Harrison de la Nouvelle-Orléans, qui ont dit à ce sujet des choses très probantes. " En introduisant des matières putrides dans le sys- " tème circulatoire de chiens, Levacher, qui connaissait " fort bien la fièvre jaune, a obtenu des vomissements " noirs et des selles mélaniques, qu'il a reconnus sembla- " blés à ceux de cette fièvre...." [P. 262.] " Magendie a fait les mêmes expériences, et obtenu les " mêmes résultats." [P. 2G7.] — 21 — Mais, pour s'appuyer sur une autorité plus compétente encore, quand il s'agit de fièvre jaune, M. Laroche cite enfin le Dr Harrissonde la Nouvelle-Orléans, lequel s'ex- prime ainsi à propos des mêmes expériences : " Personne, je pense, ne peut manquer d'être frappé " de la ressemblance extraordinaire de ces symptômes et " de ces lésions cadavériques, avec ceux de la fièvre " jaune. Les signes caractéristiques de la maladie, sa " marche rapide, ses tendances hémorrhagiques, ses lé- " sions particulières, tout cela se retrouve dans ses expé- " riences. " "No one, 1 think, can fail to be struck with the extraor- " dinary resemblance of thèse symptoms and post-mortem " lésions, to those of yellow-fever. The characteristics of " the disease, its rapid course, its hemorrhagic tendency, " its peculiar lésions, are ail to be met with in thèse " experiments. " [ On the Causes of yellow fever. N. 0.1. iii. 570.] Ces expériences variées montrent bien qu'une altéra- tion du sang, toujours à peu près semblable, puisqu'elle Be traduit par les mêmes symptômes et les mêmes alté- rations anatomiques, peut être causée par des poisons très différents. Il n'y a donc point lieu de s'étonner si la fièvre jaune, fièvre d'origine animale, très probablement, c&mme les divers typhus, (les ship-fevers, les fièvres des prisons, celles des hôpitaux, etc., et en général les fièvres nosocomiales), présente quelques symptômes importants que l'on retrouve aussi dans certaines fièvres d'origine végétale, les fièvres de marais. Je fais cette remarque en passant, pour nous préparer mieilx à l'opinion qu'il s'agira bientôt de soutenir, à sa- voir que certaines fièvres, confondues généralement en Louisiane, depuis quelques années, avec la fièvre jaune, sont des fièvres paludéennes. Mais, objectent quelques-uns encore, les fièvres palu- déennes sont des fièvres intermittentes, ou tout au plus — 22 — rémittentes ; or, ces fièvres avec vomissement noir, etc., que nous avons observées depuis quelques années dans les campagnes, et même chez les nègres, et que nous regardons comme de vraies fièvres jaunes, ces fièvres- lÀ étaient continues. Je passe donc à ma troisième proposition, et je lui donne pour épigraphe l'aphorisme suivant, de Sylvius de le Boë : Aliud esse continué febricitare, aliud febre conti- nua laborare. TROISIEME PROPOSITION. L'empoisonnement par les marais, dans de certaines conditions, an- nuellement reunies en Louisiane, donne quelquefois lieu à des fièvres continues, ou plutôt pseudo-continues. 11 y aurait tout un travail intéressant à faire au sujet de cette simple proposition. Il est certain qu'en consultant les grands pyrétologistes, depuis Sydenham, Morton, Lancisi, jusqu'à nos jours, on ferait une ample moisson de matériaux de plus en plus probants, surtout quand on arriverait aux médecins qui ont pu employer le sulfate de quinine au lieu du quinquina. Dans ma sphère resserrée, et avec les quelques ouvrages qui sont à ma portée, je désire du moins indiquer ce travail. C'est là incontesta- blement un point, non pas nouveau, non pas inconnu, mais sur lequel il importe d'appeler fortement l'attention des médecins, et particulièrement de ceux des pays chauds et marécageux. Pour nous, plus spécialement encore, médecins de la Louisiane, c'est une étude intéressante, surtout en vue du diagnostic différentiel de la fièvrejaune et des fièvres paludéennes à marche plus ou moins con- tinue. ,J'ai naguère déjà rapporté, clans Y Abeille de la Nou- velle-Orléans, un long passage de Sydenham, et des plus explicites, sur la question qui nous occupe ; qu'il me soit permis de le rappeler, en le résumant : "Il y a de ces fiè- " vres, qui sont réellement de la nature des intermittentes, — 23 — " etc...., et qui imitent si bien en tout les fièvres conti- " nues, qu'à moins d'y apporter le plus scrupuleux exa- l* men, il est impossible de les en distinguer." (Syden- ham, p. 11, C 1. Mal.épid.) A la vérité, comme le dit Lind : " Le Dr. Sydenhami " excellent praticien pour l'endroit qu'il habitait, non seu- lement ne sortit point de l'Angleterre, mais même se " borna à un canton parti culier et très sain de cette isle " la ville de Londres."—(Lind, p. 96 de son Essai sur les maladies des Européens dans les pays chauds.) A bien plus forte raison Sydenham, s'il eût pratiqué dans les pays chauds, eût-il eu à insister sur la continuité du mouvement fébrile dans certainei fièvres de la famille des intermittentes. Il n'en est pas moins étrange d'en- tendre un anglais parler de Sydenham, du grand Syden- ham, comme Lind se l'est permis! Quant à Lind lui- même, qui habitait lui la ville de Portsmouth, et qui de là a fort savamment disserté sur les maladies de toutes les parties du monde, et sur les fièvres intermittentes en par- ticulier, sa pratique peut nous fournir quelques documen ts sur le fait que nous cherchons à établir. " L'année 1765 fut mémorable par la chaleur excessive '4 Pendant les mois de juin et de juillet, on vit des tierces '' régulières, ayant de vraies rémissions ; en août le ther- " momètre monta à 80 degrés. Cette prodigieuse augmen- " tation de chaleur, jointe à la grande sécheresse, rendit " la fièvre plus générale, hii donna plus d'intensité, et la " dénatura dans plusieurs endroits. Portsmouth et l'isle " Portsey furent désolés par une fièvre alarmante du " genre des continues ou rémittentes, qui porta l'effroi jus- " qu'à Chichester." " Les soldats de marine eurent singulièrement à souf- " frir relativement à l'eau stagnante d'un marais conti- " gu...., la majeure partie était atteinte de fièvre rémit- " tente, dont la rémission était quelquefois imperceptible "pendant plusieurs jours. Les symptômes étaient un — 24 — " mal de tête et des vertiges continuels ; quelques-uns dé- " liraient; il y en eut qui rendirent des torrents de bile ; " mais tous en général avaient le visage jaune." "L'universalité de cette fièvre, ainsi que ses symptômes " extraordinaires, furent d'abord très effrayants ; mais " peu de personnes en moururent quand on eut renoncé " à la saignée et qu'on se fut déterminé à faire prendre le " quinquina en grandes doses." (P. 25 à 29.) Et ailleurs, p. 135 du 2d volume : " Dans les pays bas "et marécageux, les fièvres intermittentes se déclarent " souvent pendant l'automne sous la forme de continues ou " rémittentes, d'où elles prennent communément le nom " defièvi'es phrênétiques.... " Un autre médecin anglais, Pringle, qui a très bien étu* dié les maladies qui frappèrent les troupes britanniques, pendant leurs campagnes dans les Pays-Bas, au siècle dernier, Pringle lui aussi a souvent insisté sur le fait de la continuité du mouvement fébrile dans des fièvres dues à l'empoisonnement paludique. Empruntons lui quelques passages instructifs : «' Pendant la campagne dans le Brabant-Hollandais, en " 1748, les exigences de la guerre avaient fait décider " l'inondation du pays; or, à la fin de juillet, des chaleurs " étouffantes se firent sentir ; mais les nuits restèrent " fraîches, etc.; la maladie épidémique parut sous la forme " d'une fièvre ardente. Ceux cuii en étaient attaqués res- " sentaient tout à coup de violents maux de tête, et tom- " baient en délire. Quand ils avaient l'usage de la raison, " ils se plaignaient de douleurs dans le dos et dans les " reins, d'une soif excessive, accompagnée d'un grand mal " d'estomac, et de grands efforts pour vomir. Cette fièvre 11 devenait généralement rémittente, (par conséquent elle " était au début continue), surtout si l'on tirait du sang, ou " si l'on évacuait les premières voies. Mais si l'on venait " à négliger ces précautions, la maladie devenait presque " continue" (ou plutôt restait continue.) — 25 — Dans un rapport, sur la même endémie, adressé à Pringle, par le chirurgien des dragons, il est dit, page 157 ".....Quelques autres n'eurent pas des paroxysmes aussi " distincts.... les rémissions se trouvaient quelquefois telle- " ment imperceptibles que la fièvre paraissait presque con- " tinue. Plus elle approchait de ce dernier état, et plus " elle devenait difficile à traiter..." Dans un autre rapport, par M. Lauder, chirurgien du régiment d'Inskilling, ce régiment étant campé tout près des inondations, on lit encore : " Ces fièvres furent conti- " nues pendant quelques jours, ou du moins elles n'eurent " que de légères rémissions , après quoi elles devinrent " plus évidemment rémittentes, ou parfaitement intermit- " tentes, " [P. 139]. Enfin, au chapitre du traitement, on trouve ce qui suit: " La fièvre des pays marécageux était plus sujette pen- " dant les chaleurs aux paroxysmes, et à prendre une "forme continue qu'à, rester intermittente régulière... L'on " n'a pas trouvé, en cette occasion, le quinquina moins " spécifique en Flandre qu'en Angleterre. " [Pag. 187]. Je passe à Torti, qui pratiquait à Modène, il y a 150 ans environ. C'est à lui que j'ai emprunté l'aphorisme de Sylvius ; il l'appelle un précepte d'or, aureum dogma, et il le commente en ces termes : " Adeôque passe quempiam "febrire quidem assidue, sed tamen perfebres intermit- " tentes sïbi invicem supervenientes, quas ideo subintrantes " libet appeïlare." [P. 289 du vbl. II.] " Il est certes pos- " sible d'avoir la fièvre d'une manière continue, et cepen- " dant par suite d'accès intermittents qui se rencontrent, se " pénètrent et constituent ainsi une fièvre sub-intrante." Voilà, dans Torti, ce que j'ai trouvé de plus favorable à la thèse que je soutiens. Pour ce qui est de ses fièvres continues continentes, qui sont les continues essentielles de ses prédécesseurs, il n'a fait qu'accepter leur définition, et me paraît les avoir parfaitement séparées des fièvres à quinquina. — 26 — Je pense donc que c'est par suite d'une erreur que les auteurs du Compendium de Médecine pratique ont voulu faire valoir, en faveur des fièvres continues paludiques, la définition des fièvres continues continentes par Torti. Voici celte définition, traduite dans le Compendium : " Les fièvres continues, dit Torti, sont celles qui ne sont " marquées par aucune exacerbation, ni aucune rémis- " sion appréciables, et qui ne consistent, depuis le com- " mencement jusqu'à la terminaison, qu'en un seul accès, " et affectent une continuité parfaite, soit que celle-ci " reste toujours uniforme, soit qu'elle aille toujours en " diminuant ou toujours en augmentant." [Page 350 du 5e vol. du Compendium. La traduction est très exacte, mais cette définition de la fièvre continue continente, à moins que je ne me trompe lourdement, n'a rien eu à faire, dans l'esprit de Torti, avec les fièvres continues paludiques, ou fièvres à quin- quina. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à consulter : lo. Le chapitre i du livre x de Torti, dont le titre commence par ces mots : " Peruvianus cortex inutiliter " exhibetur in febribus continuis continentibus...." ; ce qui signifie : "il est inutile d'administrer le quinquina dans " les fièvres continues essentielles...., telles que les ty- phus, la fièvre jaune, etc." 2o. Le chapitre ni du même livre, dont le titre com- mence en ces termes : " Explicatur adhuc Mortonus, mox " statuitur, chinam chinam utilem esse in febribus, conti- " nuis per sub-ingressum paroxysmorum, sub-intrantïbus " appellatis ;" ce qui veut dire : " Le quinquina est utile " dans les fièvres qui sont continues par suite de la sub-in- " trance des paroxysmes." Je tenais à établir nettement cette doctrine des fièvres sub-intrantes de Torti, parceque c'est sur elle que je m'appuierai principalement dans ce travail; en Louisiane, ces sub-intrantes loin d'être des rémittentes, sont souvent — 27 — des exacerbantes, dont les exacerbations sont tout-à-coup suivies, dans quelques cas, d'une apyrexie adynamique et putride, sans réaction nouvelle, et de la gravité la plus ef- frayante. Quant à la sub-conttnue de Torti, je n'ai pas ' pu saisir de différence entre elle et sa sub-intrante. Enfin, pour avoir des idées plus précises encore sur les fièvres de marais à mouvement fébrile continu, il faut arriver à M. Maillot. C'est l'observation dans les ré- gions chaudes et marécageuses du nord de l'Afrique, c'est ensuite l'emploi du sulfate de quinine à la place du quinquina, qui lui ont permis d'arriver à cette précision plus grande. Voici quelques extraits bien explicites, tirés de ses con- sidérations générales sur les fièvres pseudo-continues : " Dans la fièvre sub-continue, (ou sub-intrante,) de " Torti, on voit plus ou moins distinctement les accès " s'enjamber, et la fièvre tendre progressivement à la " continuité. Dans les fièvres pseudo-continues ce n'es " plus la même Vnarche ; dès le début, elles simulent tout-à- " fait une affection réellement continue. Livrées à elles- " mêmes, ou traitées par les anti-phlogistiques seulement, " tantôt, après quelques jours de durée, elles deviennent "nettement rémittentes ou intermittentes ; tantôt elles de- " viennent typhoïdes ; et c'est à cette fâcheuse dégénéres- " cence qu'il faut rapporter tout ce qu'on a écrit sur les "fièvres putrides, nerveuses, malignes, pestilentielles, des "pays chaux et marécageux ; tantôt enfin, elles révèlent " leur nature par l'explosion subite d'accidens que nous " savons appartenir exclusivement aux fièvres intermit- " tentes pernicieuses..."—[p. 227.] " Si parmi les fièvres pseudo-continues de nos contrées, " il en est beaucoup qui, sous l'influence des deplétions " sanguines, passent au type rémittent, il en est aussi qui " poursuivent incessamment leur marche insidieuse, de- " viennent typhoïdes ; et c'est une fâcheuse dégénéres- " cence que l'on prévient presque à coup sûr, en les atta- — 28 — " quant hardiment dès les premiers jours par le traite- " ment des fièvres intermittentes, sans jamais temporiser, " sans courir après une rémission pour le faire. ."[P. 230.] " En somme donc les fièvres intermittentes, rémittentes* " et pseudo-continues sont trois degrés divers de la " mêmii affection ; celles-ci sont des fièvres intermit- " tentes dans lesquelles Y intermittence et la rémittence sont " entièrement masquées par la continuité accidentelle, et à " un degré élevé de la réaction circulatoire."—[P. 233 du Traité des fièvres intermittentes.] Assurément, ces extraits empruntés à M. Maillot, dont l'autorité, dans de pareilles matières, est si considérable, appuient suffisamment ma troisième proposition. Cependant je trouverais plusieurs passages, plus favo- rables encore à l'opinion que je soutiens, dans le Compen- dium de médecine pratique de MM. Monneret et Fleury, s'il ne suffisait pas de renvoyer mes confrères à ce livre classique, si justement estimé, et qui se trouve d'ailleurs entre les mains de presque tous. Bien plus, et s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve que le Compendium va même trop loin et qu'il exagère le rôle de la continuité dans les fièvres d'origine paludéenne; il le fait trop beau, trop régulier, trop parfaitement con- tinu. En preuve de ce que j'avance ici, je me contenterai de transcrire le paragraphe suivant : " Les fièvres intermittentes, rémittentes et continues, " ne sont que des degrés différents d'une même affection, " qui se marque par des paroxysmes plus ou moins com- " plets. Dans les fièvres intermittentes, l'accès et l'in- " termittence fébriie sont tranchés ; dans l'a rémittente, il "n'y a'plus que diminution régulière et périodique du " mouvement fébrile et des autres symptômes ; dans la " fièvre continue, l'appareil fébrile persiste sans rémis- " sion ni exacerbation appréciables, et l'observateur qui '• ne consulter;!it que la marche de la maladie, sans re- — 29 — " monter à son origine première, y trouverait tous les ca- . " ractères d'une fièvre continue essentielle. Aussi l'expres- " sion de pseudo-continues appliquée à ces fièvres est-elle " mauvaise, parce qu'elle tend à faire croire que la fièvre " n'est pas réellement continue ; sans aucun cloute elle " n'est point de la même nature que les pyrexies non pa- " ludéennes, et c'est seulement à ce point de vue que la " continuité peut être considérée comme fausse ; mais " quant aux symptômes et à la marche de la maladie, " leur continuité est bien réelle."—[P. 350 du Compen- dium. ] Immédiatement à la suite, et à l'appui de cette opinion, lès auteurs du Compendium citent l'extrait suivant des Recherches de M. Maillot sur les fièvres intermittentes du Nord de l'Afrique : " Que l'on ne croie pas, dit M. Mail- " lot, que les affections continues, une fois établies, ne ré. " vêlent en rien dans les symptômes leur affinité avec les " affections intermittentes. Transporté du nord de la " France au milieu de nos salles (de Bône,) un médecin " verra dans toutes les gastro-céphalites des affections " vraiment continues, et les traitera comme telles. Cette " erreur est inévitable, parcequ'il n'y a plus de rémittence, . ^plus de sub intrance, plus de paroxysmes saisissables."— y (Même page 350.) J'avoue que ceci est positif, et j'aime à croire v,ue cette fois MM. Monneret et Fleury sont plus heureux qu'ils ne l'ont été dans leur citation de Torti. Cependant, c'est là un fait que je n'ai jamais rencontré dans nos fièvres de marais de la Louisiane, qu'une régula- rité aussi parfaite dans le mouvement fébrile, sans rémit- tence, sans sub-intrance, sans paroxysmes saisissables. Mais alors, s'il n'y a plus ainsi ni rémittence, ni sub- intrance, ni paroxysmes, par quoi donc " ces affections " continues, une fois établies, pourront-elles révéler dans " leurs symptômes, leur affinité avec les intermittentes ?" Cette simple question jette du doute dans mon esprit — 30 — sur la pensée complète de M. Maillot dans le passage cité. Une continuité réelle, mais avec des rémissions ou des exacerbations, avec des paroxysmes enfin se pénétrant, ou s'ajoutant les uns aux autres, voilà ce que j'ai observé dans nos continues paludéennes, ou typhus paludiques, qui paraissent au contraire mériter parfaitement l'épithète de pseudo-continues que leur donne ordinairement M. Mail- lot. A la Nouvelle-Orléans, où la fièvre jaune règne d'or- dinaire à la même époque que les fièvres paludéennes automnales, il est impossible qu'on ne rencontre pas à ces moments-là. des malades, chez lesquels le mouvement fébrile ne soit pas complexe ou mixte, je veux dire provo- qué à la fois, et par le ferment paludique et par celui de la fièvre jaune. Je crois, l'année dernière surtout, avoir ob. serve de ces fièvres-là, de ces fièvres que Torti appelait proportionnelles, et qui, dans cette occasion particulière, étaient issues tout ensemble et de la famille des intermit- tentes et de celles des continues essentielles. C'est là un des sujets les plus intéressants à étudier. Si j'ai insisté d'ailleurs sur le soin avec lequel il faut étudier la marche de nos continues paludéennes de la Loui- siane, c'est dans la pensée que, de cette étude attentive, on ne tardera pas à tirer les meilleurs signes de leur dia- gnostic différentiel. Mais, pour arriver à des résultats po- sitifs et décisifs, il faudra des faits recuillis avec précision, le pouls étant, à chaque visite,, compté avec la montre à secondes. Je regrette beaucoup de n'être pas à même de consul- ter le Traité des Fièvres intermittentes, rémittentes et con- tinues, de M. Boudin, et aussi l'ouvrage de M. Haspel sur les Maladies de l'Algérie; je regrette aussi de n'avoir pas les écrits d'Audouard sur ce qu'il a appelé le typhus paludique. Ce vénérable vétéran de la médecine militaire française, peu de temps avant sa mort, dans un excellent — 31 — article publié dans le cahier de décembre 1853 de la Revue médicale, s'exprimait ainsi : "Au moment où j'écris ces lignes, la fièvre jaune régne '' d'une manière effrayante à la Nouvelle-Orléans..... Si " l'on doit en croire les journaux, cette fièvre jaune dif- " fère de celle des autres pays, ce qui porterait à faire " penser qu'il règne à la Nouvelle-Orléans une maladie " mixte qui serait d'une part celle que j'attribue à l'in- " fection des négriers (la fièvre jaune), et de l'autre celle " qui résulte des émanations marécageuses du Missis- " sipi. " Puis, deux pages plus loin, il disait encore : " En Amérique, les cas de mort sont trop générale- " ment imputés à la fièvre jaune ; on n'y meurt que de " la fièvre jaune. Cependant, il doit y avoir là, comme " dans tous les pays de température élevée, des maladies " de la localité qui diffèrent peu des fièvres pernicieuses " que nous voyons en Europe. J'ai cru <t un des caractères de l'empoi- sonnement paludéen, la non-récidivité en est un contraire, qui appartient tout aussi positivement à la fièvre jaune. Comme règle, on n'a qu'une seule fois la fièvre jaune. Je sais quelles sortes de faits exceptionnels on pourrait citer ; moi aussi, j'ai vu de ces sortes de faits, mais surtout après des fièvres dites d'acclimatement, et qui malheureuse- ment n'acclimatent pas à coup sûr. Pour pouvoir oppo- ser, aux faits de récidive que je viens d'énumérer, un fait de la même valeur, il en faudrait un comme serait celui- ci : un étranger qui aurait eu la fièvre jaune, pendant une vraie épidémie de fièvrejaune, non compliquée d'en- démie paludéenne, mais la fièvre jaune au point de vomir noir, au déclin d'un mouvement fébrile bien continu et ré- gulier, et qui, une autre fois, pendant une autre épidé- mie semblable à la première, aurait encore une fois vomi noir, au déclin d'une fièvre parfaitement continue. Ce serait là une véritable exception à la règle, je doute qu'elle existe. En commençant l'exposé précédent de notre endémie paludéenne de 1858, j'ai fait remarquer qu'elle avait éclaté tout-à-coup, à la fin d'août, que la fièvre jaune, au contraire, dont le règne épidémique datait déjà de plus d'un mois, ne s'était établie que peu à peu. Par opposition, la vraie fièvre jaune a disparu d'une — 62 — manière subite, après la première gelée blanche qui s'est montrée le 5 novembre ; pour moi, mon dernier cas de fièvrejaune, c'est vers le 25 octobre que je l'ai vu, et à Lafayette ; depuis longtemps il ne s'en présentait plus, sinon accidentellement, dans le foyer primitif de l'épidé- mie. Dès le commencement de novembre, les Sociétés de Bienfaisance et le Bureau de Santé ont déclaré que l'épidémie avait cessé ; ou du moins, leurs actes, leurs pu- blications, etc., dès ce moment, n'ont plus continué. C'est en effet une règle, établie par la tradition, que la fièvre jaune disparaît à la première véritable gelée blanche. Au contraire, pendant tout le mois de novembre, en décembre encore, j'ai continué à voir des cas assez nom- breux de fièvres paludéennes, plusieurs avec vomisse- ments noirs, et la plupart à marche intermittente bien marquée pendant ces derniers mois. Bien plus, même à la fin de janvier 1859, après des gla- ces assez fortes, et dans un moment où ma clientèle était fort éprouvée par des angines malignes hémorrhagiques, de celles qu'a décrites Huxham, j'ai eu occasion de cons- tater encore deux cas qui me semblent devoir se ratta- cher à notre endémie paludéenne ; j'ai d'ailleurs aussi de bonnes raisons de penser que les angines malignes aux- quelles je viens de faire allusion, na lui étaient pas tota- lement étrangères. Des deux cas que je viens de rappe- ler, l'un est le fait d'une femme, d'un certain âge déjà, qui m'a présenté des accès bien tranchés de double-tierce, â chacun desquels il y a eu vomissements du magma lourd de mucus gastrique, avec grumeaux de sang, resté rouge, cette fois, justement parceque les liquides vomis n'étaient pas acides ; l'autre cas est celui d'un petit enfant de la clientèle du Dr. D'Aquin, et qui a passé, sans transition, de la santé à la mort, après quelques heures de convul- sions et de vomissements noirs. A l'autopsie, faite par les docteurs D'Aquin et Borde, nous avons trouvé exac- tement les mêmes lésions anatomiques, que celles que — 63 — j'ai constatées à l'Asile, pendant le règne de l'endémie : c'était surtout cette éruption folliculeuse confiuente de tout h tube digestif, et qui faisait dire au Dr. Borde, ancien interne de Y Hôpital d:s enfants malades, qu'il n'avait ja- mais rien vu de semblable. RÉSUMÉ. La fièvrejaune s'est montrée à la Nouvelle-Orléans en 1858, dès le milieu de juin, et d'abord autour d'un bâti- ment soupçonné ; ce n'est qu'un mois plus tard qu'elle est devenue épidémique ; et c'est un mois plus tard en- core, seconde moitié d'août, qu'a éclaté Y endémie, qui a sévi particulièrement sur les enfants de la ville. L'appa- rition subite de cette endémie a coïncidé avec l'abaisse- ment tardif, mais bientôt rapide des eaux du fleuve ; or, comme on le sait, cet abaissement des eaux du fleuve a été traditionnellement considéré comme le signal du règne des mauvaises fièvres de la campagne, surtout les années sans pluies, de ces fièvres, dites autrefois putrides et ma- lignes, et qui ont toujours reconnu dans le quinquina leur meilleur remède. L'examen comparatif de cette fièvre endémique des enfants et de la fièvre jaune, nous a montré qu'elles dif- féraient entre elles profondément, sous les rapports symp- tomatiques, anatomiques, pronostiques, thérapeutiques, etc..., enfin, sous tous les rapports possib.les. Mais c'est surtout sous le rapport thérapeutique que cet examen comparatif est décisif. Il n'était pourtant pas rare, pendant le règne du fléau, de rencontrer des personnes qui raisonnaient de la manière suivante : tel enfant créole de la ville a vomi noir, n'a point pris de qui- nine et a guéri ; donc il avait la fièvrejaune ;—tel autre enfant a vomi noir aussi, a pris de la quinine et est mort ; donc il avait la fièvrejaune. Il serait difficile de raison- ner plus mal ; d'ailleurs, que signifient quelques cas par- ticuliers et exceptionnels ? c'est le résultat général qu'il — 64 — faut considérer. Or, ce résultat que nous apprend-il ? Il nous apprend que la pratique de ceux qui ont reconnu la nature paludéenne de la fièvre des enfants de la ville, et •qui l'ont traitée par le spécifique, le spécifique par excel- lence, a été sept fois plus heureuse que celle des méde- cins, plus nombreux, qui oijt cru à leur fièvre jaune et n'ont point donné de quinine. Il y a encore une preuve bien convaincante que les fiè- vres de nos enfants de la ville étaient de nature palu- déenne, c'est que la quinine administrée seule, comme unique moyen thérapeutique, non-seulement quand elle était donnée convenablement, les guérissait presque tou- tes, mais les jugulait, très souvent les coupait, comme elle est habituée à couper les simples intermittentes. 11 a été très rare, pendant l'endémie, que j'aie vu des enfants malades un septénaire; en général quand ils pouvaient prendre la quiniile dès le début, et à doses suffisantes, ils se relevaient immédiatement. Par opposition, les médecins qui ne donnaient point de quinine, ou qui en donnaient peu, à doses modérées, comme ils disaient, et après la rémission, et surtout après des vomitifs, des purgatifs, desdéplétions sanguines, etc., destinés à amener cette rémission, ces médecins-là ont eu affaire, plus ou moins souvent, à des fièvres bilieuses, à des rémittentes bilieuses, à des fièvres typhoïdes, etc., enfin à des fièvres qui quelquefois ont duré plusieurs sep- ténaires, et qui, lorsqu'elles se sont terminées heureuse ment, ne l'ont fait, qu'après des dangers très grands pour les malades; entre leurs mains, la quinine parait avoir même exaspéré ces dernières fièvres. Je n'ai rien vu de semblable dans ma clientèle. Qu'il me soit donc permis de remettre encore sous leurs yeux quelques passages déjà cités de M. Maillot : ".....Il en est aussi de ces pseudo-continues qui, pour- " suivant incessamment leur marche insidieuse, deviennent " typhoïdes ; et c'est une fâcheuse dégénérescence que — 65 — " l'on prévient, presque à coup sûr, en les attaquant har- " diment dès les premiers jours par le traitement des fié* " vres intermittentes, sans jamais temporiser, sans courir " après une rémission pour le faire.... C'est à cette fatale " dégénérescence typhoïde, qu'il faut rapporter tout ce " qu'on a écrit sur les^èure* putrides, nerveuses, malignes, "pestilentielles, des pays chauds et marécageux." Assurément, c'est une des belles conquêtes médicales de notre époque, que la démonstration de la nature palu- déenne de toutes ces fièvres graves, des pays chauds et marécageux, fièvres graves dont l'ensemble constitue la grande endémique des régions tropicales. CONCLUSION 00 BÉTONS» A LA P2KMIER.S QUESTION. Pendant le cours de l'épidémie que nous venons de tra- verser, il n'y a eu que des analogies très éloignées entre les fièvres de nos enfants créoles et la fièvre jaune; quand bien même il en eût été autrement, quand bien même ces fièvres-là eussent pris, beaucoup plus fidèlement qu'elles ne l'ont fait, à mes yeux du moins, le masque, le déguise- ment de la fièvrejaune, leur nature paludéenne n'en eût pas moins été dévoilée par ce fait que le sulfate de qui- nine a agi contre elles en véritable spécifique, en véritable antidote. Or, ce fait s'est reproduit pour moi constam- ment depuis six années que je vois de ces fièvres des créoles avec vomissements noirs ; il m'est donc permis de généraliser et de dire : les fièvres des enfants de la ville qu'on prend pour des fièvres jaunes, par cela seul qu'elles sont accompagnées quelquefois de vomissements noirs, ces fièvres là sont d'une toute autre nature ; elles sont de nature paludéenne et reconnaissent dans la quinine un spécifique. Pour terminer, il y aurait une question secondaire, de quelque intérêt pourtant, à examiner encore : ce serait la 9 — 06 — question de savoir si les apparences de fièvre jaune qu'ont présentées ces fièvres paludiques des enfants de la ville, pendant la dernière épidémie, étaient dues à une sorte d'influence, d'impression de cette épidémie elle- même, qui leur aurait ainsi, en quelque sorte, imprimé son cachet. On peut soutenir cette idée, et sans inconvénient réel, pourvu que l'on conserve le traitement spécifique de ces fièvres par la quinine. La rais m qu'on peut don- ner en faveur de cette idée, c'est que les fièvres d'origine paludéenne, en vertu de leur mobilité de formes, pren- nent, avec une facilité singulière, les allures, les livrées, si l'on peut ainsi dire, de tous les autres génies morbi- des intercurrents, un peu puissants. Cependant, pour notre dernière endémie, j'ai des doutes à cet égard, et ces doutes sont fondés sur le fait suivant : l'année précé- dente, en septembre 1857, j'ai eu occasion d'observer la même endémie, mais dans un cadre resserré : à l'Asile des Orphelins. Cette petite endémie m'a présenté là les mêmes formes muqueuses ou catarrhales, les mêmes vo- missements noirs, et la même facilité à cédera la quinine; or, en 1857, la fièvre jaune n'a point régné épidémique- ment à la Nouvelle-Orléans, et par conséquent n'a pu exercer aucune sorte d'influence, dans un quartier sur- tout où il est certain qu'elle n'a point paru. La constitution médicale qui m'a semblé dominer et l'épidémie de fièvrejaune, et l'endémie paludéenne que nous venons d'étudier, c'est une constitution catarrhale ou muqueuse. Elle règne encore à l'heure qu'il est, fé- vrier 1859, et date de plusieurs années ; c'est même la constitution qui existe le plus habituellement à la Nou- velle-Orléans ; ce qui n'a rien de surprenant quand on songe à l'humidité du pays, et aux variations brusques de la température, qui sont contm miles, dès que cessent les grandes chaleurs. Les preuves de l'existence de cette constitution catar. rhah, pendant le règne du dernier fléau, je les trouve et — 67 — dans les symptôme, et dans les lésions anatomiques que j'ai observés et décrits. Car, même pour la fièvrejaune, j'ai constaté, une grande augmentation de la sécrétion muqueuse et l'hypertrophie de quelques follicules mucipares, dans l'estomac, le duodénum et F intestin grêle. Sans doute ces manifestations muqueuses n'étaient pas prononcées clans la fièvre jaune, au point où elles Tétaient chez les enfants victimes de l'endémie ; mais elles l'étaient, si je ne me trompe, plus que d'ordinaire dans la fièvre jaune, puisque dans les descriptions des auteurs, en exceptant peut-être celles de Physick de Philadelphie, (qui m'a été cité par le Dr. Jones), il n'en est point quesQon. Physick, d'ailleurs, a bien pu observer une épidémie de fièvre jaune, pendant une constitution catarrhale. Depuis plusieurs années que j'étudie avec soin l'empoi- sonnement paludéen de forme catarrhale, ou si l'on veut la fièvre paludéenne de forme muqueuse, j'ai eu occasion de rencontrer quelques cas intermédiaires en quelque sorte, entre la forme cholérique et la forme fièvre jaune ; cependant d'une manière générale, je pense que lu fièvre paludéenne muqueuse a plus de penchant pour la forme cholérique, aux exhalations séreuses, que pour Informe atrabilieuse, aux exhalations sanguines. A la fin d'août, et au commencement de septembre, au plus fort de l'épidémie de fièvre jaune, j'ai vu plusieurs cas, particulièrement chez des enfants en dentition, qui inclinaient au choléra, bien plus qu'à la fièvre jaune. Dans ces cas-là, je me suis trouvé très bien de l'associa- tion d'un peu de calomel à la quinine. En sus de l'empoisonnement paludéen et de celui de la fièvre jaune, que nous venons d'étudier rapidement, nous avons eu affaire presque constamment à la Nou- velle-Orléans, depuis une année, à deux autres empoi- sonnements, tout aussi redoutables, pour les enfants sur- tout, le diphthéritique et le scarlatineux ; eux aussi ont subi le cachet de la grande constitution catarrhale dont — 68 — nous venons de parler ; assoupis depuis plusieurs mois, ils viennent de se réveiller plus meurtriers que jamais. Ces quelques lignes peuvent donner une idée des com- plications que présentent à la Nouvelle-Orléans les ma- ladies de toutes sortes, et des difficultés par conséquent de la pratique de la médecine, dans un pareil pays. —J'arrive à la seconde question que je me suis posée : Secondement : La fièvre jaune règne-t-elle parfois épidé iniquement daos les campagnes et jusqu'au fond de3 pinières ï Certaines fièvres graves, dont le souvefiir était à peu près effacé dans nos campagnes, s'étant de nouveau mon- trées, et même, ces dernières années, sous forme épidé- mique ou endémique, dans plusieurs parties de la Basse- Louisiane, la plupart des médecins n'ont pas hésité à les confondre avec la fièvre jaune, par cela seul qu'elles étaient souvent accompagnées de jaunisse, de vomisse- ments noirs, et d'autres hémorrhagies passives. J'ai déjà prouvé qu'on pouvait vomir noir, devenir jaune, présenter encore d'autres hémorrhagies passives, et tout cela simultanément, dans le cours d'une fièvre ai- guë, sans que cette fièvre fût la fièvre jaune. J'ai aussi montré que dans les pays bas et maréca- geux, comme sont nos bord* de rivières et de bayous, vé- ritables foyers palustres, les fièvres intermittentes deve- naient quelquefois, à la fin de l'été et en automne, des pseudo-continues, faciles à confondre avec de vraies con- tinues. Voyons maintenant, en nous mettant un peu au cou- rant de la pyrétologie de différents pays, plus ou moins semblables à la Louisiane, si nous ne rencontrerons pas -des fièvres avec jaunisse, vomissements noirs, hémorrha- gies passives, continuité ou sub-continuitédu mouvement fébrile, etc., très distinctes pourtant de la fièvre jaune, et — 69 - desquelles nous pourrons rapprocher nos fièvres des cam- pagnes, bien plus légitimement que de la fièvrejaune. Cette revue, nous l'avons déjà commencée : En Angleterre, Lind décrivant une endémie célèbre celle de 1765, nous a parlé de fièvres de marais, avec ré- missions imperceptibles, débordements de bile, visage jaune, douleurs de tête, vertiges, etc. Dans les Pays-Bas, Pringle, en 171S, à la suite de l'inondation des campagnes, au moment des plus grandes chaleurs, a observé une fièvre ardente, continue, avec violents maux de tête, douleurs,dans les reins, soif exces- sive, grands efforts pour vomir..... Ces fièvres de Lind et de Pringle reconnaissaient dans le quinquina un spécifique. Après avoir étudié l'empoisonnement paludéen en Ita- lie, dans la patrie de Torti, au milieu des maremmes de la Toscane et dans les Marais Pontins, nous avons entendu Audouard, le créateur de la belle expression de typhus paludique, nous l'avons entendu nous dire : " J'ai cru "avoir vu la fièvre jaun% à Rome, parce que plusieurs " de mes malades atteints de fièvres malignes, propres à ce " pays, mouraient étard jaunes et ecchymoses. Je l'ai " écrit, mais je l'ai rétracté, après avoir vu la fièvrejaune " à Barcelone." En relisant les épidémies d'Hippocrate, en analysant ses observations avec vomissements noirs ou atrabilieux, avec selles mélaniques, rémittences et exacerbations des mou- vements fébriles, etc...., je suis toujours resté persuadé que c'étaient là de vraies endémies paludéennes. Si quel- que médecin de la Grèce moderne n'a pas encore donné la démonstration de cette thèse, il me paraît impossible qu'elle tarde beaucoup à être présentée. En attendant, M. le Dr. Dutroulau, ancien médecin en chef de la marine, après 17 années de pratique aux Antilles, vient, de publier, dans les cahiers d'octobre et de novembre 1858 les Archives, deux remarquables articles, sur la fier rt) bilieuse* grave des climats intertropicaux, où nous allons puiser les renseignements les plus précieux et les plus favorables à l'opinion que nous soutenons ; pres- que tout ce qui va suivre en est extrait. Les bords du Danube qui nef laissent pas que de présen- ter quelques analogies avec ceux du Mississippi, sous le rapport de la topographie médicale, surtout en descen- dant vers les embouchures, sont aussi le théâtre, à la fin de la saison chaude, de fièvres assez rapprochées des nô- "tres: "leur type est le quotidien ou le double-tierce; leur " forme, la forme bilieuse ; l'ictère et les urines noires ap- " paraissent dès les premiers accès ; l'anxiété^e' la res- " piration, le délire, les accidents gastriques et ataxo-ady- " namiques arrivent dans les paroxysmes suivants ; l'aug- " mentationdu volume du foie, le gonflement de la^rate, " en sont les lésions anatomiques..... Telle est l'hémitritée " des provinces danubiennes, cet autre climat palustre, à " saison chaude et humide, ajoute M. DutrouIau."[P.575.] Si du Danube, nous passons sur les bords du Nil, dont les points de ressemblance aveft le Mississippi sont bipn plus frappants encore, nous devons nécessairement y ren- contrer des maladies analogues à celles que nous obser- vons ici. C'est d'abord cet horrible mal, horrendvs morbus dem- el-mouia, ab Us appellatus, connu en Egypte, dit Prosper Alpin, cité par Pugnet, sous ce nom de demel-mouia. Le tableau qu'il en a tracé, je l'ai vu plusieurs fois passer sous mes yeux à notre Asile des Orphelins : de pauvres en- fants, qui s'étaient mis à table, sans présenter aucun signe de souffrance, étaient pris là, tout-à-coup, de vomisse- ments, puis de convulsions, puis de vomissements encore, bientôt noirs, comme dans la fièvrejaune ; quelques heu- res plus tard ils étaient morts, avant même que j'eusse le temps d'arriver auprès d'eux. A l'autopsie, je trouvais leur muqueuse gastro intestinale ramollie, en bouillie, dans toute sa longueur. Ces exemples m'en ont rappelé* - 71 - d'autres que j'avais rencontrés dans ma pratique, à nu-s débuts à la Nlle-Orléans, et que j'avais pris alors, et mes confrères aussi, pour des cas foudroyants de choléra. Prosper Alpin raconte un fait particulier, reproduit par Pugnet, et qui finit ainsi: ".....tempus quô febriit, antè " exitium, non excessit duarum horarum spatium.....,deux " heures, du début du mal à la mort !" Il termine ce tableau en avertissant, dit Pugnet, "qu'il " n'est pas fort rare de voir des individus, pendant un " souper très gai, expirer subitement, dans un état qui " tient et de la léthargie et de la frénésie." Les lésions anatomiques que j'ai décrite dans le9 ter- mes suivants, à la page 46 : "Le foie dans le 5ème cada- vre offrait la dégénérescence graisseuse jaune, prétendue caractéristique de la fièvre jaune, dans toute l'épaisseur de sa substance, et cependant ce dernier cas était incon- testablement un cas d'accès pernicieux foudroyant ; de la santé à la mort, il n'y avait pas eu un jour ! La mu- queuse intestinale était ramollie, presque en bouillie, de- puis le pylore jusqu'au cœcum, avec éruption Jolliçuleuse confiuente," ces lésions anatomiques là, je les ai trouvées dans le cadavre d'un jeun« garçon, qui, je le vois claire- ment .aujourd'hui, a succombé au demel-mouia. Après le souper, il avait bien joué et était allé se coucher ; puis des vomissements étaient survenu* ; on avait pensé d'a- bord que c'était une simple indigestion ; le lendemain matin, il était dans le délire, les convulsions, vomissait noir et mourait avant midi I J'ai recueilli cette observa- tion avec détails. Mais, chose digne de remarque, nous allons voir, dans un moment, un médecin allemand, Griesinger, qui a étu- dié avec soin les fièvres des bords du Nil, décrire minu- tieusement, avant 1853, comme lésion anatomique de ces fièvres du Nil, cette même dégénérescence graisseuse du foie que nous venons de rencontrer dans le dem-el-mouia, l'accès pernicieux foudroyant par excellence ; or, cette dé- — 72 — générescence ^graisseuse quelques années plus tard, en 1857, elle devait être regardée à Lisbonne, comme carac- téristique de la fièvrejaune. J'ai déjà dit que la description du dem-el-mouia par Pugnet, qui l'a observé lui-même, est celle d'une perni- cieuse de la plus grande malignité, avec vomissement de matières noires ; ce sont ses propres expressions. Mais revenons à M. Dutroulau. Il a eu la bonne for- tune d'avoir entre ses mains une traduction manuscrite, par le Dr. Charcot, d'un Traité des maladies de l'Egypte, publié à Stuttgard, en 1853, par ce Griesinger dont nous venons de p#ler ; malheureusement il n'en donne que quelques extraits très courts ; les voici : " Dans le livre très remarquable de Griesinger, sur les "maladies de l'Egypte, se trouve décrite, sous le nom de " bilieuse typhoïde, une fièvre qui, d'après l'auteur "a été " par d'autres observateurs et dans d'autres pays, décrite " sous les noms de fièvre rémittente des pays chauds, de " fièvre bilieuse inflammatoire, de typhus ictérode, de " fièvrejaune." " Là, comme aux Antilles, ajoute M. Dutroulau, " c'est le type continu, ou du moins pseudo-continu, qu'af- " fecte la maladie."—(Page 575.) " Dans la bilieuse typhoïde du Caire, Griesinger a cons- " taté, par l'examen microscopique, la présence d'une " grande quantité de graisse à l'état libre ou dans les vé- " sicules, coïncidant avec l'imbibition bilieuse et la flac- " cidité du foie ; et on sait que les observations faites à " Lisbonne, en 1857, ont fait voir que c'est la dégénéres- " cence graisseuse qui est le caractère histologique des " lésions du foie dans la fièvre jaune."—(P. 556.) "L'augmentation de volume, ou le ramollissement brun " ou noir de la rate sont signalés à des degrés divers " par Griesinger, avec lésion particulière des vésicules de " Malpighi."—(P. 564.) — 73 — Ces derniers mots me rappellent que dans l'autopsie faite par les Drs. D'Aquin et Borde, (en janvier 1859,) après cet autre cas foudroyant qui, par analogie, fait na- turellement penser au dem-el-mouia, nous avons vu, en fendant la rate, au milieu de la boue splénique, une foule de petites granulations blanchâtres, sortes de petites vési- cules-qui ne pouvaient être autre chose que les granula- tions ou vésicules de Malpighi, niées chez l'homme par M. Cruveilhier, (édition de 1834), du moins pour l'état normal. C'était la première fois que nous voyions pa- reille chose, les uns et les autres ; du reste c'était pour la première fois aussi que j'avais vu ces éruptions follicùleu- ses de l'intestin, éruptions d'apparence vésiculeuse quel- quefois, dont j'ai parlé en décrivant les lésions anatomi- ques de notre fièvre catarrhale endémique de 1858. A la page 555, je trouve encore une phrase que je tiens à reproduire : " La bilieuse typhoïde d'Egypte, qui est une " maladie si éminemment catarrhale, ne laisse elle-même " aucune trace dans les poumons." On a vu avec quel soin j'ai insisté sur Informe catar- rhale qu'a présentée l'endémie paludéenne de nos enfants en 1858 ; de plus, si en décrivant rapidement les lésions anatomiques de cette fièvre je n'ai rien dit de l'état des poumons, c'est qu'il n'offrait rien de notable. " Enfin, d'après Griesinger, c'est le sulfate de quinine à " haute dose qui est seul efficace contre la bilieuse ty- "phoïde."—(P. 564.) Voilà certes des analogies bien grandes entre certaines pernicieuses foudroyantes, certaines pseudo-continues des bords du Nil, et les pernicieuses et les pseudo-continues correspondantes des bords du Mississipi. Après' cela, que sur les bords du Nil, se montre une " complexité de symptômes qui dénotent des influences " particulières de climat local, et rappellent plusieurs des " caractères delà peste, la grande endémo-épidémie de ce " climat," (p. 654 ;) que sur les bords du Mississipi, il y M — 74 — ait aussi une complexité de symptômes qui rappellent les caractères de la fièvrejaune ; il n'y a rien dans tout cela de très surprenant. Un grand effort d'induction n'était pas nécessaire pour deviner que sur les bords du Nil les per- - nicieuses, aux allures protéiformes, devaient prendre le masque de la peste, sur les bords du Mississipi, celui de la fièvre jaune et sans doute, celui du choléra aux embou- chures du Gange. A Madagascar, aussi, où la fièvrejaune n'a jamais été observée que je sache, les fièvres pernicieuses en pren- nent encore le masque, ou plutôt, pour éviter une méta- phore à ce q#il parait trompeuse, ces fièvres présentent là, avec notre fièvre jaune, de grandes analogies : outre la jaunisse portée à un haut degré, outre leur type quel- quefois continu, elles offrent encore comme symptômes, des hémorrhagies passives, avec excrétions noires, par l'estomac, par l'intestin, et surtout par la vessie. Depuis l'établissement d'un service de santé à Mayotte, plusieurs médecins français les ont bien fait connaître. Voici la description d'un accès jaune de Madagascar, par le Dr. Lebeau : " C'est un frisson qui ouvre la scène ; il est suivi de vo- " missements de la couleur verte de l'arséniate de cui- " vre : aux vomissements s'ajoutent souvent des selles de " même nature ; j'ai vu des malades rendant du sang pur " par cette voie. Quelquefois aussi les vomissements ont " une couleur noirâtre, couleur que partagent les urines, " dont la teinte verte est tellement foncée qu'elles ressemblent " à de l'encre. La réaction ne tarde pas à suivre.... ; elle " dure une vingtaine d'heures. Quand la détente arrive, " la suffusion ictérique se répand sur tout le corps, qui de- " vient d'un jaune orange foncé...."—(P. 388.) Lésions anatomiques : — " Ramolissement de la mu- " queuse gastrique, altération de la couleur du foie qui pré- " sente la coloration jaune générale des autres tissus, rate " hypertrophiés."—(P. 389.) . *- 75 — " Deux autres observateurs, M. Gélineau et M. Gui- " lasse, insistent sur l'importance et le danger des hémor- " rhagiespassives, en particulier de l'hématurie et de l'epis- " taxis qui sont très rebelles dans ces fièvres."—(P. 393.) " M. Guilasse décrit un accès jaune à type intermit- " tent, et un accès jaune continu, un syncopal, un sopo- "reux."—(P. 393.) Enfin, M. Daullé, après un long séjour à Mayotte, a choisi, pour sujet de sa thèse inaugurale, en 1857, cette même fièvre de Madagascar, qu'il nomme: pernicieuse ic- térique. " Elle se montre, dit-il, avec les trois types de "la fièvre paludéenne, plus souvent cependant intermit- " tente que rémittente, et rarement continue."—[P. 395.] En 1851, il s'est passé en Guyanne quelque chose de très analogue à ce qu'on a observé depuis 1853 dans les campagnes de la Louisiane. " En 1850, épidémie de fièvrejaune à Cayenne. " Mais il faut arriver à la fin de 1851, à la transporta- " tion des condamnés d'Europe à la Guyane, à l'augmen- " tation de la population européenne, et à sa dissémina- " tion sur divers points de la plaine, ou du bord des ri- " vières, 'qui sont tous des foyers très intenses d'émanations " palustres, pour voir réapparaître les fièvres graves." Voici quelques extraits des rapports du médecin en chef, M. Laure, de 1S51 à 1853 : <■ Los malades avaient " presque invariablement, dès le premier jour, une fièvre " continue, avec délire, irrégularité du pouls, jaunisse, " urines rares, jaunes, sanguinolentes, en un mot les " symptômes de la maladie jaune [pernicieuse ictéri- " que de Madagascar,] inconnue ici jusqu'à ce jour, et 11 bien plus grave que l'épidémie de fièvre jaune de « 1850." " L'ictère, dit M. Laure, arrive au plus haut degré j " les urines et les selles contiennent une grande quantité " de sang noir et de matières jaunes, constatées par l'a- " nalyse. Il y a des pétéchies et des sudamina...." — 76 — M M. Laure reconnaît Vintoxication palustre comme ta " cause première, essentielle, de la maladie qu'il a obser- " vée... Et cependant, dit-il : " l'action de la quinine est " si douteuse qn'on ne sait pas si la médication ration- " nelle a quelque part dans les guérisons."—[P. 402.] A la vérité, on lit à la page 403 : " C'est par les évacuants éméto-çathartiques d'abord, ,l puis par le sulfate de quinine, que cette fièvre a été " combattue." Enfin, apprenons de M. Dutroulau ce qui se passe dans les Antilles, au sujet de certaines fièvres graves, d'o- rigine paludéenne évidemment, à type pseudo-continu, à forme ictérique, et se compliquant d'hémorrhagies passi- ves, en particulier d'hématuries plutôt que d'hématé- mèses. Remarquons bien que dans son travail, ce médecin expérimenté n'a d'autre but que de prouver l'existence de la fièvre bilieuse grave des climats intertropicaux. Il y réussit parfaitement, mais de plus il démontre que cette fièvre bilieuse grave des pays chauds, est toujours une fièvre, au fond, paludéenne. J'ai bien compris qu'il at- tribue en partie la gravité des accidents à la présence dans le sang de certains éléments de la bile ; mais c'est là une vue de l'esprit, une théorie ; ce qu'il démontre complètement, c'est que la fièvre bilieuse grave a pour base, toujours, l'empoisonnement par les marais ; en sorte que cette fièvre est une des formes, la forme bilieuse, de la grande endémique des pays chauds et palustres, de même que celle que nous avons observée chez nos enfants de la Nouvelle-Orléans, en 1858, en est la forme catarrhale; cette même forme catarrhale, très pro- bablement que Griesinger a vue au Caire. Ces deux formes, la bilieuse et la catharrale de la grande endémique des pays chauds et palustres, se compliquent très souvent d'hémorrhagies passives. Nous l'avons reconnu pour la fièvre endémique de nos enfants et pour le Dem-el-mouià; — 77 — voyons-le maintenant pour la forme bilieuse, et donnons en même temps, par des citations, les preuves de tout ce que nous venons d'avancer. ".....C'est seulement dans les lieux marécageux, là où " règne la fièvre paludéenne grave, qu'o:i observe la fiè- " vre bilieuse grave." (P. 403). " Elle se rencontre avec le type intermittent ou remit- " tent, et avec le type continu." (P. 403.)...... Suit la des- cription de la forme intermittente. " Dans la forme continue, qui est aussi la plus grave, ce " n'est pas tout d'abord qu'apparaissent les symptômes " bilieux ; ce Ti'est qu'après une période de 30 à 48 heu- u reHi, caractérisée par une période inflammatoire, que l'i'c- " 1ère et les excrétions bilieuses se manifestent, mais " moins prononcés que dans la forme intermittente... Les " urines sont toujours sanglantes, mais à un moindre de- " gré S58, circonstances dont les suites se font encore sentir à l'heure qu'il est ; il y en a eu deux principales : lo. l'inondation de la rive droite du fleuve, par une crevasse de la levée, opérée presque en face de la ville ; 2o. les fouilles du Canal Carondelet. lo. L'inondation a commencé de très bonne heure, en mai ou en avril, si je ne me trompe, s'est étendue pro- gressivement, et a fini par couvrir une surface immense ; en outre, elle a duré très long-temps, car le fleuve n'a commencé à baisser qu'en août, et ce n'est ainsi que très tard qu'on a pu boucher enfin les crevasses. Or, l'observation constante a toujours montré qu'il n'y a aucune sorte de lien de cause à effet entre les inondations et la fièvre jaune. En est-il de même pour les fièvres graves de la cam- pagne ? La tradition semble répondre affirmativement : En 1816,"en 1831, et en 1849, il y a eu des inondations dans le voisinage de la Nouvelle-Orléans, et elles n'ont été suivies d'aucune sorte de fièvres graves. Cela est vrai, mais il y a sur ce sujet quelques remarques à faire : ces trois inondations ont eu lieu sur la rive gauche, qui ne présente qu'une langue de terre étroite et encore boise e, entre le fleuve et le lac Pontchartrain ; celle de 1816 et celle de 1849 étaient arrivées dès le commencement du printemps, et elles avaient disparu long-temps avant .l'é- poque des mauvaises fièvres ; quant à celle de 1831, elle est bien survenue dans le mois d'août, mais elle n'a été qu'un refoulement des eaux du lac, et n'a duré qu'une semaine Au contraire, l'inondation de 1858 s'est opérée sur la rive droite, et a recouvert une superficie presque nue, au moins de 300 à 400 lieues carrées ; elle a bien commencé — 103 — au printemps, mais elle n'a disparu qu'en'seplcmbrc, et c'est par conséquent dans ce mois des''mauvaises%[fièvres, que l'immense pays transformé par elles en un mirais fangeux, a été desséché par les ardeurs du soleil. Il est impossible que le voisinage d'un pareil foyer palustre ait été innocent. Aux limites supérieures de ce foyer, à £0 lieues de la Nouvelle-Orléans, dans la paroisse St. «Jac- ques, il y a eu un grand nombre de fièvres d'accès, qui paraissent avoir été simples, mais opiniâtres ; en^face de la ville, les fièvres pernicieuses ont été terribles. 2o. Fouilles du Canal Carondelet. — Ce canal part du centre de la ville, tout près du fleuve, et va communiquer avec le lac Pontchartrain, après s'être transformé en un véritable bayou. Les fouilles en ont été faites au milieu de l'été; en juillet au moins, elles duraient encore. Plu- sieurs machines à vapeur jetaient incessamment, sur cha- cun des deux bords, des masses énormes de terres et de détritus végétaux; au bout de quelque temps, ces bords étaient transformés en monticules de 20 à 25 pieds de hauteur, sur une longueur au moins d'une demi-lieue. Puis, ce travail achevé, des charrettes sont arrivées, qui se sont chargées, pendant plusieurs semaines, d'aller jeter aux quatre vents, sous prétexte de remblayages de ter- rains, toute cette masse de détritus végétaux en putréfac- tion ! Le moment était-il bien choisi pour un pareil travail 1 Ce n'est pas tout ; en 1858, comme en 1853, on peut s'en souvenir, au phis fort des deux épidémies, nos rues, au centre de la ville, ont été dépavées, fouillées, retour- nées, tantôt par la compagnie des VVater-Works, tantôt par celle du Gaz, tantôt par les entrepreneurs du pavage ! Des travaux de cette nature, dans de telles circonstances, devraient-ils jamais être permis? Au milieu de pareilles conditions, indifférentes d'ail- leurs pour la fièvrejaune, est-il surprenant que nous ayons eu à la Nouvelle-Orléans, à la fin de l'été, et dans l'an- — 104 — tomne de 1858, des fièvres paludéennes, et même une endémie paludéenne des plus graves ? Ce qui serait éton- nant, ce serait qu'il en eût été autrement. Maintenant, après tout ce que je viens de dire, et je crois n'avoir rien dit de trop, on peut deviner qu'il doit y avoir parmi nous de chauds partisans du sulfate de qui- nine •; il y en a peut-être d'exagérés, de passionnés même. Mais conçoit-on que ce précieux antidote des poisons palu- déens ait ici des ennemis acharnés, des détracteurs impi-j toyables? C'est pourtant la vérité. Il s'agit là d'une question pratique trop importante pour ne pas l'aborder;je vais le faire aussi nettement, aussi franchement que possible, et avec la plus entière indépendance. Le sulfate de quinine n'est point une poudre inerte, tant s'en faut ; administré mal à propos, et à doses trop éle- vées, il cause des accidents graves ; personne ne peut dire le contraire. Ce n'est donc qu'avec prudence qu'il faut s'en servir, et sans jamais oublier ce que l'expérience a enseigné. Or, voici quelques données positives, établies par cette expérience, et qui doivent diriger dans l'administration de ce précieux alcaloïde : lo. Son action n'est pas la même à l'état physiologi- que, et dans l'empoisonnement paludéen ; 2o. A l'état physiologique, cette action est toujours hyposthénisante ; dans l'empoisonnement paludéen, elle est tantôt hyposthénisante, et tantôt hypersthénisante. Si la réaction de l'organisme est excessive, comme elle l'est au début de nos pseudo-continues exacerbantes, par exemple, le sulfate de quinine agit comme hyposthénisaid ; si, au con- traire, cette réaction de l'organisme est nulle, ou à peu près, comme il arrive dans certaines formes de perni- cieuses, Informe algide, Informe cholérique, etc., le sulfate de quinine agit alors comme hypersthénisant ; à mesure qu'il est absorbé, le pouls se relève 5 — 105 — 3o. C'est donc comme spécifique que le sulfate de qui- nine agit dans l'empoisonnement par les marais ; 4o. Les doses qu'on en peut donner, dans ces condi- tions-là, sont nécessairement plus fortes qu'elles ne pour- raient l'être à l'état physiologique, ou même à l'état pa- thologique, mais en dehors de l'empoisonnement palu- déen ; • 5o. En tout cela, le sulfate de quinine ne fait qu'agir d'après une loi, qui est générale, et en vertu de laquelle tout modificateur de l'organisme a une action différente, suivant qu'il est appliqué à l'état diathésique, dont il est le modificateur, ou en dehors de cet état diathésique ; 60. Les effets physiologiques du sulfate de quinine, pendant l'empoisonnement paludéen, se manifestent dès qu'il a réussi à modifier spécifiquement l'état diathésique auquel il s'adresse. C'est encore là, on le sait, une loi gé- nérale, vraie pour tous les modificateurs des états diathé- siques. Ces données bien établies, il est clair que suivant la violence de l'empoisonnement auquel on a affaire, il faut modifier ses doses : il y a tel empoisonnement, même spo- radique, qui ne cédera qu'à des quantités considérables du spécifique; il y a aussi des conditions épidémiques, ou plutôt endémiques, qui obligent à élever beaucoup les doses du contre-poison. L'expérience a prononcé sur tous ces points. Dans tous les cas, le patricien devra suivre attentive- ment les effets produits par la médication, et agir pour les doses ultérieures, s'arrêter ou continuer, suivant les effets produits. Mais, comme il est facile de le deviner, les médecins les plus disposés à donner trop largement la quinine sont pré- cisément les mêmes qui se laissent aller à voir des empoi- sonnements paludéens là où il n'y en a point ; maintes fois, il faut en convenir, ou en a rencontré poursuivis par des fantômes de fièvres larvées, qui n'existaient que dans — 106 — leur imagination. Or, le sulfate de quinine, administré à doses élevées, en dehors de l'empoisonnement par les marais, peut être cause, et a été cause d'accidents gra- ves ; personne ne le nie. Est-ce une raison pour le proscrire ? Est-ce une raison pour jeter contre lui, dans le public, une telle défaveur, qu'il y f\ des familles maintenant à la Nouvelle-Orléans» qui, pour rien au monde, ne voudraient, voir entrer chez elles du sulfate de quinine, excepté peut-être à doses ho; niœopathiques '. C'est pourtant où nous en sommes! Dans l'un des pays les plus marécageux de la terre, là où la médecine est presque impossible dans de certaines sai- sons, ou du moins doit t;tre alors très-malheureuse, sans l'intervention de ce précieux médicament, on en est réduit à plaider chaque jour sa cause, comme celle d'un accusé véhémentement soupçonné ! Qu'il me soit donc permis de le dire hautement : depuis quatorze ans que je pratique la médecine à la Nouvelle- Orléans, j'ai certes donné beaucoup de quinine ; j'en suis encore à attendre des accidents sérieux, réels et durables, causés par elle ! L'enfant de huit ans, dont j'ai parlé à la page 56, et qui ?> é<é plus ou moins sourd et aveugle, pen- dant plusieurs jours, pour avoir pris mie quarantaine de grains de sulfate de quinine, en moins de 20 heures, est celui de tous qui m'a présenté les accidents les plus gra- ves que j'aie vus, dans le cours de ces 14 ans. Mais re- marquons qu'il n'avait que des accès intermittents, et que nous étions presque sortis de notre endémie paludéenne, quand il a ainsi pris la quinine. J'ai la conviction qu'an mois de septembre, et en proie à des accès sub-intrants, \l eût supporté beauco'ip mieux les mêmes doses du spéci" fique. • D'ailleurs, an pltu fort de l'endémie, je n'ai guère dé- passé une trentaine de grains de sulfate de quinine en 24 heures, pour les enfants de cet âge. Dans le mois d'oc- tobre, j'ai vu encore un autre enfant, Une jeune fille de — 1Ô7 — 14 à 15 ans, rester aveugle pendant 2 ou 3 jours, sans presque de surdité, et qui n'avait pas absorbé plus de 20 à 25 grains dans les w24 heures; dans le même établisse- ment, et en même temps, une autre enfant de 12 ans, mais qui était frappée plus fortement, qui même vomis- sait noir, prenait 30 grains dans les 24 heures , et les supportait sans les moindres accidents. Il est vrai aussi que celle dont la vue a été presque éteinte pendant 2 ou 3 jours, a toujours eu les yeux très faibles ; elle est même 'myope; depuis, ses facultés visuelles sont redevenues ce qu'elles étaient auparavant. A part ces deux enfants, et une dame âgée, parfaite- ment acclimatée, et qui pendant un hiver, il y a quelques années, a vomi noir, dans un accès pernicieux, et a dû alors prendre de fortes doses de quinine, dont les effets ont aussi porté sur la vue, pendant quelque temps, je ne me rappelle aucun accident grave produit par la quinine, administrée pendant l'empoisonnement paludéen. Du reste, les médecins qui crient le plus fort contre la quinine sont précisément ceux qui n'en donnent pas, ou plutôt qui n'en ont jamais donné, ayant toujours redouté ses effets. A les en croire, depuis l'épidémie dernière, c'est par centaines qu'il y aurait à la Nouvelle-Orléans des enfants rendus aveugles, sourds, muets, idiots..., par le fait de la quinine....; sans compter ceux qu'elle a tués ! Torti avait donc bien raison : "Caveat tamen sibi quan- " tùin velit, et quantum lubeat prudens medicus, nun- 44 quam censoriam adversaniium virgam declinabit, et " quoadusquè vivet ignavorum blateratio, eousquè culpa- 44 bitur cortex, et qui corticem prœcrispsit, si quandô unus 44 tantùm inter centum, suâpte naturâ patenter jam mori- 44 turus, nioriatur assumpto cortice. " 44 Le médecin prudent aura beau être sur ses gardes, il 44 n'évitera jamais la censure de ses adversaires, et aussi 44 long-temps que vivra le commérage des ignorants, on 44 ne manquera pas d'accuser et le quinquina et celui qui — 108 — 44 l'a prescrit, si sur cent malades il en meurt un seul qui 14 en aura pris, sa mort, par le fait même de la maladie, 44 fût-elle inévitable." On voit que du temps de Torti on était pour le quinquina aussi juste qu'on l'est aujourd'hui pour la quinine. Nous pouvons donc continuer à nous appuyer sur lui, pour répon- dre aux reproches dont on accable le précieux alcaloïde. 44 Sed bone Deus ! aliud est mori sumpto cortice, aliud 14 est mori propter assumptum corticem..." 44 Mais, bon Dieu ! autre chose est de mourir après 44 qu'on a pris du quinquina ou de la quinine, autre chose 44 est de mourir parce qu'on en a pris. " "Nihilominus apud hommes hujus modi idem est mori 44 aliquandô post eum assumptum, ac propter eum as- 44 sumptum...." (C'est pourtant la même chose aux yeux de ces per- sonnes-là....) (On n'a pas cependant coutume, ajoute Torti, d'accuser ainsi les cardiaques, les bezoards et cent autres drogues de cette espèce qui se débitent tous les jours.) 44 Anne soli cortici injuncta est nécessitas vel sanand- 44 etiam deploratos, vel necandi quos sanare non value 44 rit ?" (Le quinquina seul doit-il donc nécessairement, ou bien guérir même ceux qui sont perdus, ou bien tuer ceux qu'il n'a pas pu guérir ?) 44 An quisquam illum venditavit pro pharmaco immor- " talitatis, ut prœstet primum ?" (Quelqu'un l'a-t-il jamais vanté comme un gage phar- maceutique d'immortalité, ainsi que semble le prétendre la première insinuation ?) La quinine même, ne veut-on pas aujourd'hui que ce soit un antidote tout-puissant des poisons paludéens ? Morton se contentait de l'appeler un antidote Herculéen. La qualification païenne ou mythologique était, on le voit, plus modeste. — 109- 41 An aliquam habet, ut habent tôt alia quœ passim 44 prœscribuntur, noxiam, aut deleteriam qualitatem, ut 44 praestet secundum !" (A-t-il donc, comme tant d'autres médicaments qu'on prescrit au hasard, des qualités délétères ? la seconde in- sinuation semble le prétendre !) 44 Cum vero tam prsestans non sit, ut omnes sanet, prae- 44 sertim in agone constitutos [licet forte sanet ex iis " etiam nonnullos] nùm proptereà ut venenum audiet ?" (Parce qu'il n'a pas la vertu de sauver même ceux qui sont à l'agonie, [et encore est-il permis de dire qu'il en a sauvé plus d'un dans ce cas,] faut-il le faire passer pour un poison ?).... On voit que l'esprit de dénigrement n'est pas inventif ; ce que djsent les détracteurs de la quinine aujourd'hui, c'était ce que disaient les détracteurs du quinquina au temps de Torti. Ce grand homme les a donc d'avance réfutés. On ne saurait le dire assez haut, la défaveur dans la- quelle tombe le sulfate de quinine, auprès de beaucoup de familles de la Nouvelle-Orléans, parce qu'il y a eu quel- ques abus dont on a énormément exagéré l'importance, cette défaveur-là, si elle augmente encore, deviendra cause de vrais désastres ! Quelque grand qu'ait pu être le mal causé,par le sulfate de quinine, imprudemment ad- ministré dans quelques rares occasions, ce mal-là n'est rien en comparaison des malheurs qui sont arrivés déjà trop souvent, pour ne l'avoir pas donné quand il le fal- lait. Par bonheur la médication spécifique par le sulfate de quinine compte des défenseurs parmi les médecins les plus haut placés ici ; ses détracteurs mêmes finiront par se rendre à l'évidence ; le soin de leur réputation, les inté- rêts les plus chers de leurs clients leur en feront un de- voir. \ — ne -^- CONCLUSIONS GÉNÉRALES. L'opinion fausse que le vomissement noir est un symp- tôme pathognomonique de la fièvrejaune, s'étant très gé- néralement répandue, surtout aux Etats-Unis, et depuis une vingtaine d'années, les erreurs contre lesquelles il a fallu lutter dans ce travail, en étaient la conséquence iné- vitable. L'association au vomissement noir, de la jaunisse sui- vie d'ecchymoses, et d'autres hémorrhagies passives, a passé, dans ces derniers temps encore, pour un cortège pathognomonique d'une plus grande valeur que le vomis- sement noir considéré isolément. Une étude plus complète de ces trois symptômes, en montrant qu'ils tiennent à une même altération du sang, a prouvé que leur association n'avait pas plus de valeur diagnostique que leurs manifestations isolées. C'est donc ailleurs que dans ces symptômes, isolés ou réunis, qu'il faut aller chercher les moyens de reconnaître à coup sûr la fièvre jaune. C'est dans la marche de cette fièvre, c'est dans l'ordre de succession où se présentent ses différents symptômes qu'on la voit se trahir de la manière la plus certaine. Ce qui la caractérise essentiellement, c'est la régulari- té de sa marche, c'est la rapidité avec laquelle tombe le nombre des pulsations artérielles qui en marquent le mouvement fébrile ; en sorte que, après avoir présenté à son début les allures d'une fièvre inflammatoire des plus intenses, très uniformément et très rapidement elle ar- rive à Yapyrexie ; et ce n'est qu'alors que se,dessinent, quand les choses doivent tourner mal, mais après des ap- parences trompeuses d'amélioration, les trop célèbres symptômes, jaunisse, vomissement noir, hémorrhagies passives, quelquefois compliqués de phénomènes ataxi- ques. Il n'y a en effet que dans cet ensemble qu'on peut —111 - trouver les signes certains de la fièvre jaune ; mais cet ensemble, s'il est complet, ne peut pas tromper. Une autre erreur qui empêcherait indéfiniment de re- connaître la vraie nature d'un grand nombre de fiè- vres que l'on confond à tort avec la fièvre jaune, c'est de s'imaginer que l'empoisonnement par les marais ne produit que des fièvres intermittentes et rémittentes, ou des fièvres pernicieuses, bien caractérisées par quelque phé- nomène congestif tout-à-fait tranché, (syncope, délire, sueurs froides, etc..) Il faut pourtant reconnaître l'existence des pseudo con- tinues paludéennes on fièvres à quinquina. La démonstration de l'existence de ces fièvres, signa- lées par Sydenham déjà, f» été commencée par Torti et achevée par les médecins des colonies françaises et prin- cipalement par ceux de l'Algérie ; elle a amené à recon- naître que fa grande endémique des pays chauds et maré- cageux, n'est pas autre chose qu'une fièvre paludéenne constituant à elle seule une classe de fièvres, et certaine- ment l'une des plus vastes. Les putrides et malignes de nos devanciers de la Loui- siane appartenaient à cette classe ; simples paludéennes au début, elles ne tardaient pas à mériter leur dénomina- tion, après avoir subi la dégénérescence typhoïde, malgré l'emploi du quinquina, insuffisant pour les juguler. La grande paludéenne des pays chauds offre souvent une altération du sang très voisine de celle qu'on observe dans la fièvrejaune, et qui se manifeste quelquefois par une coloration jaune des téguments, par des vomisse- ments noirs, et par des hémorrhagies passives variées ; de là les analogies que présentent entre elles ces deux fièvres, et qui les ont fait prendre souvent l'une pour l'au- tre. Informe bilieuse est une de celles que présente le plus souvent la fièvre paludéenne, dans les régions torrides. — 112 — La forme catarrhale de cette même paludéenne, paraît avoir été observée au Caire par Griesinger. C'est cette forme qu'a présentée l'endémie de 1858 à la Nouvelle Orléans; elle semble appartenir à l'enfance plu- tôt qu'à l'âge adulte. La marche irrégulière du mouvement fébrile dans les pseudo-continues, marquée soit par des rémissions, soit par des exacerbât ions, les distingue de la fièvre jaune, dès leur début, malgré l'apparence continue de ce début. Quelque chose qui tient à des paroxysmes plus ou moins masqués, trahit des les premières 21 heures, leurs liens avec les in- termittentes. Dès le début, des phénomènes ataxiques, le délire sur- tout, montrent leur violence, et aussi leur danger qui est souvent plus grand que celui de la fièvrejaune. Dès leur début aussi, on voit quelquefois éclater les si- gnes de !a décomposition du sang, la jaunisse, les hémor- rhagies passives, le vomissement noir. Le sulfate de quinine agit contre leur principe morbifi- que en véritable contre poison, tandis qu'il n'a aucune sorte de prise sur celui de la fièvre jaune. Ces conclusions générales, d'accord avec l'observation universelle, le sont aussi avec l'observation particulière des faits qui font la base de ce mémoire ; il en résulte que les fièvres de nos enfants de la ville, celles des campagnes, et des nègres, au lieu d'appartenir à la fièvre jaune, ne sont tque, des variétés de la grande endémique des pays chauds, c'est-à-dire de la fièvre paludénne. FIN . ETUDE MEDICALE DE QUELQUES QUESTIONS IMPORTANTES POUR LA LOUISIANE, ET EXPOSE SUCCINCT D'UNH*«ftDÉMIE PALUDÉENNE, DE FORME CATARRHALE, QUI A SÉVI A LA NOUVELLE-ORLÉANS, PARTICULIÈREMENT SUR LES ENFANTS, PENDANT L'ÉPIDÉMIE DE FIÈVRE JAUNE DE 1858, Par J. C FAGET, Ancien interne des Hôpitaux, docteur de la Faculté de Paris, membre de la Société Anatomique et de lalSpciét^M%âlS-dms^vation, membre coi resnondant lauréat de la Société de Médecine de Caen. Evitare censuram vulgi difficile Si aliquandà csger hae methodo euratus occumbat Torti [Titre du Chap. V.l NOUVELLE-ORLEANS. IMPRIMERIE FRANCO-AMÉRICAINE, 136, RUE DE CHARTRES. 1859 NLM041425227