MM FETICHISMES DEGRES UE ■ PAR LF. DR. RODRIGUE® Professeur de Médecine Légale à la Faculté de Bahia BAHIA - (BRESIL) Rois & Comp. - Editeurs Rua da Coneeiçâo, Ns. 23 e 25 1900 L'ANIMISME FÉTICHISTE DES pègres de Bahia PAR LE DR. NINA-RODRIGUES Professeur de Médecine Légale à la Faculté de Bahia BAHIA-(BRESIL) Reis & Comp,- Editeurs Rua da Concoiçâo, Ns. 23 e 25 1900 À la Société Wico-Psycitolow DE PARIS Q^cn Sffîêm&re (Associe <ètzan^er. AVERTISSEMENT Les louables efforts de l'éditeur, M. M. Reis & C. et le dévouement d'un ami que a bien voulu me prêter son concours en m'aidant à la traduction de ce livre n'ont pu empêcher les nombreuses et re- grettables erreurs commises dans la partie maté- rielle de l'ouvrage. Nos compositeurs typographes ignorent absolu- ment la langue française; de là les lacunes, les in- corrections, les erreurs de toute sorte dont nous réclamons le pardon à la bienveillance du lecteur. Les personnes qui ont fait imprimer un travail quelconque en langue étrangère dans nos pays con- naissent les difficultés contre lesquelles on se heurte, les obstacles qu'il faut surmonter pour obtenir un travail plus que médiocre. II La pensée de placer un errata à la fin du volume nous est venue ; mais nous y avons renoncé parce que outre sa longueur ce travail nous a paru inutile. Le lecteur aurait eu à y recourir trop souvent, ce qui aurait rendu la lecture bien fatigante pour qui aurait eu la patience de le consulter. Nous espérons donc qu'on voudra bien nous pardonner l'imperfection matérielle du travail que nous avons l'honneur de présenter au public convaincus que l'intelligence du lecteur saura suppléer ce qui manque et rectifier les erreurs K K INTRODUCTION Le travail que nous présentons au lecteur, n'est qu'une simple contribution de notre part au vaste problème de l'influence sociale exercée par les races noires au Brésil, influence qui depuis longtemps a appelé notre attention et la retient. L'impossibilité d'aborder d'un seul coup et dans son ensemble un sujet aussi vaste nous a fait prendre la résolution de l'étudier par parties. Cette étude a été publiée il y a quatre ans (1896) dans la Revista Brazileira. A cette époque la religion des nègres de la Côte des Esclaves, dont nous nous proposions d'étudier les pratiques à Bahia, nous était presque inconnue, et ce n'est que plus tard que nous avons pu consulter les œuvres du Colonel A. B. Ellis. La lecture de ces travaux nous a démontré que notre description, récit fidèle de ce IV que nous avions observée ici, avait été des plus heureuses. Ceci explique pourquoi nous avons voulu conserver à notre travail sa forme primitive. D'accord avec les travaux précités nous pourrions faire aujourd'hui le partage des contributions ap- portées par les cultes des différents peuples de la Côte des Esclaves au fétichisme des nègres de notre pays. Mais ces divisions ne valent pas à nos yeux la fidélité des descriptions de ces croyances, consti- tuées par la fusion d'éléments divers, telles qu'elles existent et se manifestent ici, et comme nous les décrivons. Nous avons continué et nous continuons nos observations et nos études; malgré cela nous ne voyons aucune utilité à modifier ce que nous avons écrit il y a quatre ans. V Ce livre sera prochaiment suivi d'un autre que nous publierons en portugais, et dans lequel nous étudierons séparément les peuples africains que le trafic a jetés au Brésil. Ce ne sera encore qu'un essai modeste, une contribution à la solution du Problème de la race noire dans VAmérique Portugaise. La division des croyances africaines de nos nègres trouvera naturellement là sa place tout indiquée. Nous ne nous dissimulons pas le peu de valeur de ces études. Mais quelque incomplètes qu'elles soient, nous avons la conviction qu'elles aideront, ne fut-ce que dans une faible mesure, à l'élucida- tion des graves questions sociales relatives à notre destinée de peuple en voie de formation. Et sans VI vouloir rien préjuger, tout nous porte à condamner la parité que l'on cherche à établir entre nous et le peuple des Etats-Unis de l'Amérique du Nord ; chez nous, un petit noyau colonial de race blanche s'est noyé par le croisement dans les races nègre et américaine; dans l'Amérique du Nord on a évité tout mélange de race. La division du degré de culture des peuples noirs qui ont colonisé le Brésil est devenue ainsi une question capitale pour l'étude de notre nationa- lité dans ses bases et ses forces vives. Cela n'est d'aucune utilité aux Etats-Unis où on a toujours su ou pu conserver la race noire, dans sa totalité, à distance respectable. Je suis médecin, j'ai à peine besoin de le dire» VII et n'ai pas d'autre ambition. Les excursions de la médecine dans le domaine de l'amélioration ou du perfectionnement des peuples ont inspiré ces pages consacrées au service - petit sans doute, car. je ne saurai faire mieux-de ma chère patrie. Bahia, Janvier 1890. L'ANIMiSME FÉTICHISTE DES NEGRES DE BAHIA Il n'y a que la science officielle qui pourrait encore aujourd' hui. dans son enseignement dogmatique et superficiel, per- sister à affirmer que la population de Bahia est dans son ensemble monothéiste chrétienne. Semblable prétention indiquerait de la part de celui qui l'émettrait, ou la négli- gence volontaire dans le calcul des deux tiers de nègres africains et de leurs métis qui forment la grande majorité de la population, ou cette candeur de l'ignorance vulgaire qui croit aveu- glément aux apparences extérieures que l'examen le plus superficiel rend illusoires et trompeuses. La prévision qu'il ne pouvait en être ainsi découle de la connaissance des conditions mentales qu'exige l'adoption d'une foi religieuse, jointe à l'incapacité psychique des races infé- 4 Ethnographie religieuse Heures pour les abstractions élevées du monothéisme. Mais invoquer cette conséquence comme preuve dans le cas présent, nous ferait tomber fatalement dans une grossière pétition de principes, car l'affirmation contraire prétend, ni plus ni moins, jouir ici des privilèges d'une dérogation tacite et for- melle à cette conclusion tirée des études ethnographiques. Ce n'est qu' a l'observation documentée, aussi minutieuse et aussi sévère que l'exige la nature du sujet, qu'appartient le dernier mot. pour ou contre la provenance et l'application du principe, pour ou contre ce qui lui est opposé. Dans l'exercice du professorat, les exigences de l'analyse psychologique, en matière de psychiatrie médico-légale, m'ont fait sentir plus d'une fois les difficultés que crée cette controverse dans la pratique, où les faits se présentent toujours en contradiction formelle avec les affirmations non fondées de la science officielle. Ainsi intéressé à bien pré- ciser la nature et la forma du sentiment religieux des nègres de Bahia, j'ai cherché à étudier les faits en toute indépen- dance et avec la plus grande impartialité, dépensant mon temps et mes efforts en observations attentives depuis près de cinq ans. L'esprit exclusivement scientifique qui a présidé à ces recherches en vue de la solution d'un problème sérieux d'éthologie pratique, me dispense de déclarer préala- blement qu'elles n'ont eu et n'ont rien de commun avec les controverses où se débattent « les métaphysiciens de la matière et ceux de l'esprit ». Dans le domaine du connaissable, le sentiment religieux Ethnographie religieuse 5 est une donnée psychologique positive, qui ne présuppose en rien les animosités qu'ont entre eux les théistes et les athées. En tant qu'expression du sentiment religieux des nègres de Bahia et de leurs métis, la persistance du fétichisme africain est un fait que le côté extérieur du culte catho- lique, en apparence adopté par eux, n'a pu dissimuler dans les associations hybrides que le fétichisme a largement établies avec ce culte, ni même dans les pratiques pures de la sorcellerie africaine, qui s'épanouit exhubérante et vigou- reuse à côté du culte chrétien. L'existence à Bahia de croyances fétichistes aussi profondes, de pratiques aussi régulièrmont constituées que celles d'Afrique; ni cachées ni masquées, vivant en plein soleil d'une vie qui a comme des garanties de légalité dans les libertés que leur donne la police pour les grandes fêtes annuelles ou cmdoniblés; qui comptent sur la tolérance de l'opinion publique faisant entendre sa voix par la presse qui publie les comptes-rendus de ces réunions comme un fait quelconque de la vie nor- male; l'existence de pratiques qui étendent leur action bien au-delà du point où elles sont nées; de croyances qui sont adoptées et suivies par les soi-disant classes civilisées, grâce, tantôt aux alliances contractées avec le culte catholique, tantôt à l'union formée avec les pratiques spiritistes; cette existence multiforme, ainsi vivace, est une chose connue de tous, une chose qui frappe l'esprit public. Des observations faites avec une précision rigoureuse qui prétendent porter le sceau de la science et avoir 6 Ethnographie religieusê une valeur scientifique, se refusent à être considérées comme de simples rapports d'informations liées entre elles, que dans tons les cas, même inconsciemment, on peut altérer et beaucoup accroître par des emprunts. La matière ne demande pas seulement de l'authenticité: elle exige en plus des réfé- rences positives à des faits matériels susceptibles d'être vérifiés et examinés à tout moment par ceux qui ont intérêt à les contester. Sans doute des embarras, des obstacles se dressent et s'opposent à une interprétation juste et équi- table de faits de cette nature, ici plus que partout ailleurs. « En y consacrant même beaucoup de temps et de soins, en ayant une connaissance parfaite de leur langue, il n'est pas toujours facile d'obtenir des sauvages des renseignements sur leur théologie. Ils s'efforcent ordinairement de soustraire à l'indiscret et dédaigneux étranger les détails de leur culte, toute connaissance de leurs dieux, qui semblent, comme leurs adorateurs, trembler devant l'homme blanc et devant son dieu plus puissant.» (Tvlor) (1 ). Outre que nous ne connaissons pas leur langue, l'esclavage devait exagérer chez les nègres africains, cette tendance naturelle qu'ont les sauvages à cacher leurs croyances. La conviction que la conversion religieuse est tout simple- ment une question de bonne volonté, et que rien ne serait plus facile que d'annuler les croyances du nègre pour leur (1) E. B. Tvlor. La civilisation primitive. Trad. de Mme. Pauline Brunet, Paris, 1876, vol 1 489. Ethnographie religieuse 7 substituer celles du blanc, était taillée de manière à satisfaire les intérêts du maître, en changeant en action méritoire toutes les violences exercées pour les convertir à la foi chrétienne. Toutefois, les causes qui poussaient plus activement les maîtres ou leurs préposés aux violences contre les pra- tiques fétichistes du nègre esclave, étaient bien différentes do l'ardeur du catéchiste. D' abord la peur du sortilège en représailles des mauvais traitements et des punitions qui leur étaient infligées; ensuite la crainte superstitieuse de pratiques cabalistiques, au caractère mystérieux et inconnu; puis la crainte, d'ailleurs bien fondée, que les pratiques et les fêtes religieuses ne s'opposassent a la régularité du travail et ne justifiassent l'oisiveté; enfin l'exhibition de la prépotence du maître, qui n'admettait pas que le nègre eût d'autre volonté que la sienne, tels furent les vrais motifs pour lesquels les candomblès étaient aussitôt dissous par la force, les sanctuaires violés et les fétiches détruits même lorsqu'on permettait aux nègres de s'amuser au son monotone du batouqzce. Sous le régime de l'esclavage, le nègre, même affranchi, ne pouvait trouver dans la loi la protection et l'appui nécessaires à la libre manifestation de ses croyances, parce que la loi avait alors pour mission la maintien de ce régime. Sous prétexte que les candomblès causaient des querelles et donnaient lieu à des voies de fait, qu'ils se transformaient en foyers de libertinage effrené, la police les défendit sévèrement et de temps en temps donnait la chasse aux candomblès des 8 Ethnographie religieuse villes qui par leur nature et leur siège échappaient plus facilement que ceux des sucreries à l'action des propriétaires d'esclaves. De ce qui précède il résulte que les nègres, obligés pendanr toute leur vie de dissimuler et do cacher leur foi ainsi que leurs pratiques religieuses,, ont conservé et conserveront pendant longtemps le souvenir des persécutions dont ils furent victimes à cause de leurs croyances, et que ce souvenir, dans leur espiit. est étroitement lié à la crainte de les avouer et d'en donnet l'explication. La loi qui a éteint l'esclavage étant fort récente, il s'ensuit que les pontifes fétichistes sont encore pour la plupart de vieux africains qui ont été esclaves. A cela s'ajoute l'intérêt que les sorciers ont dans l'accroissement du pres- tige que leur donne ce secret, et c'est encore une cause non moins puissante de réserve et de mystère de la part des nègres. La toi des croyants et la crédulité des superstitieux sont âprement exploitées et mises à profit par les sorciers: dévoiler leurs pratiques serait les dépouiller du prestige de l'inconnu, au grande détriment de leur influence. La difficulté de connaître qui résulte de ces causes multiples est accrue por la difficulté d'interpréter le sens et la forme des pratiques fétichistes fortement modifiées par le milieu. Apportées sur le sol américain, placées au-dessous du catho- licisme imposé et enseigné officiellement par les violences auxquelles étaient soumis les esclaves, l'élément africain étant répandu dans un grand milieu social de composition hétérogène, la pureté des pratiques et des rites africains a dû forcément Ethnographie religieuse 9 et infailliblement disparaître pour faire place à des pratiques et des croyances abâtardies. Nous ne devons trouver entier et pur que le sentiment qui anime ces croyances aussi fétichistes lorsque les pierres, les arbres, les coquillages de la Côte en sont l'objet, que lorsqu'elles s'adressent aux nombreux saints du catholicisme. L'examen et l'analye de ce sentiment, tel qu'il se révèle et survit chez les nègres qui font corps avec la population brésilienne, et tel qu'il agit fortement dans toutes les mani- festations de notre vie privée et publique, ont été le but de cette étude, dont nous chercherons à déduire des lois et des principes sociologiques généralement inaperçus ou ignorés. Pour obtenir ce résultat, j'ai été aidé par la connaissance que les nègres ont de la langue portugaise qu'ils parient tous aujourd'hui et par l'exercice de ma profission de médecin. Celle-ci m'a doublement servi, en inspirant et en resserrant la confiance du médecin, en me permettant de multiplier les observations et en faisant naître le moyen de les examiner à loisir. C'est le but que je me propose et non celui de rechercher les détails de la phylogenèse africaine de notre fétichisme nègre, ni de faire une enquête aux fins de savoir jusqu' à quel point les croyances et les pratiques religieuses importées se sont maintenues intactes. Mais le besoin de démontrer que le fétichisme africain domine â Bahia, qu' il est l'expression pure du sentiment religieux des nègres et de la grande majorité do leurs métis, et qu'il n'est pas un simple accident occa- sionnel né de telle ou telle réunion sporadique de nègres A. F. 3 10 Ethnographie religieuse superstitieux ou imposteurs, m'obligent, dans les descriptions qui suivent,-prémisses des conclusions dernières-â entrer dans des détails minutieux qui pourraient facilement être omis dans d'autres circonstances, au bénéfice d'une clarté plus grande et de plus de concision. CHAPITRE I Théologie fétichiste des nègres de Bahia Multiplicité d'origines des nègres de Bahia et prédominance d'une seule forme mythologique chez eux : causes do cette disposition. - Nègres maho- metaps.-La mythologie et le culte de Yoruba à Bahia.- OImwi et les orisas. -Obatala, Esu, Sanyo.-L'hydreiatrie : Yansan, Osun, O^un-manr:, lc- man-jâ.- Ogun, Oso-osi, Saponan, etc. -Là phitolatrie africaine à Bahia: Yroco, Ifa et les arbres sacrées. - Le fétichisme des africo-bahinais. On ne peut s'attendre à voir beaucoup d'uniformité dans les croyances des nègres en Amérique. Ceux qui se livraient à la traite des noirs amenaient indistinctement au Brésil des nègres pris dans un nombre considérable de tribus ou nations africaines, et comme tous ces groupes avaient des idées religieuses de formes extrêmement variées, commen- çant au fétichisme le plus étroit et le plus nuancé pour s'étendre aux bornes des généralisations polythéistes, il s'ensuit naturellement que les croyances de leurs ainés, multiples et variées, devaient nous venir avec eux. Cependant, des causes peu étudiées mais parfois facilement 12 Ethnographie religieuse présumables, firent qu'une modaliU fétichiste spéciale pré- valût dans certaines régions du nouveau inonde: tel aux Etats-Unis le culte des serpents des Dahoméens, telle à Bahia la mythologie de Yoruba. Des pratiques et des croyances d'autres nations africaines moins importantes, adhèrent peut-être à cette mythologie prédominante, ainsi qu'au panthéon romain ou dans celui des incas, les dieux nationaux et ceux des nations vaincues s'abritaient sous le même toit. Il doit certainement y avoir dans tel ou tel endroit quelque africain isolé, exerçant la sorcellerie pour son propre compte, sans aucune idée de prosélytisme: c'est le représentant spora- dique d'une tribu qui ne lui a envoyé ni compagnons pour partager les infortunes do l'esclavage, ni sectateurs des croyan- ces auxquelles ils communiaient ensemble dans la mère patrie. Au nombre des causes qui ont sans doute le plus contribué à établir ces préférences, il convient de placer au premier rang la prédominance du nombre et la préséance dans l'acquisition des richesses ou de la liberté de tel ou tel groupe africain spécial. Ainsi, soit parce que le nombre d'esclaves amenés d'Yoruba à Bahia fut le plus grand, soit parce que les naturels de ce pays eussent acquis certaines ressources pécuniaires, ou encore parce qu'ils surent maintenir plus étroites les relations commerciales directes de l'ancienne province de Bahia avec la ville africaine de Lagos, ainsi que cela existe encore aujourd'hui, soit enfin pour toutes ces causes réunies, ce qui est vrai, c'est qiie la forme principale du Ethnographie religieuse 13 fétichisme de cette nation est la même que celle du fétichisme africain à Bahia. Le culte une fois organisé, on comprend facilement que les nègres des autres nations on provenances eussent adopté cette religion africaine préférablement au culte catholique, dont ils ne pouvaient que peu ou rien comprendre, parce qu'elle était plus à la portée de leur intelligence rudimentaire et plus d'accord avec leur manière de voir. Je regrette de n'avoir pu consulter l'ouvrage du missio- naire Bowen sur la religion de Yoruba, pour voir jusqua quel point les croyances, les pratiques et les rites suivis à Bahia ressemblent à ceux de cette nation et comment se révèlent dans ces croyances et ces rites les idées religieuses d'autres tribus, peut-être plus arriérées encore, qui. ici à Bahia. se sont convertis â elles. Cet auteur ne m'est connu que par l'ouvrage de Tylor, et les courts extraits qu'en donne ce dernier m'ont tout au plus confirmé les renseignements que je tenais de nègres ayant voyagé en Afrique, à savoir que la conception théologique qui prédomine à Bahia est celle des Yorubans. Dire que c'est une conception fétichiste c'est peu. car le mot fétichisme, en tant que qualificatif général des croyances-africaines, est employé aujourd'hui dans une acception tellement vague, qu'il se prête mal à qualifier les nuances existantes dans les modalités peu justifiées de l'animisme primitif. 14 Ethnographie religieuse La distinction qu'en fait A. Lefèvre (1 ) en anthropisme, animisme diffus et animisme condensé, me semble d'une application plus précise. Ainsi on peut affirmer que l'anthro- pisme, c'est-à-dire « le contre-coup instinctif de la sensation « qui porte l'homme à douer les objets ambiants d'une « volonté analogue à la sienne » s'il existe, comme il est probable, chez les nègres de Bahia, doit être l'exception. S'il survit, je l'ai à peine trouvé associé aux conceptions d'un fétichisme plus élevé. La forme par excellence du féti- chisme des africo-bahianais c'est l'animisme diffus, c'est-à-dire « l'attribution à chaque être et à chaque chose, d'un double, « fantôme, esprit, âme, indépendant du corps où il fait sa rési- « dence momentanée ». Mais il est incontestable que pour les plus intelligents, pour ces métis d'esprit sinon de corps, d'ici ou venus d'Afrique, la religiosité atteint les bornes du polythéisme. Comme forme de culte organisé, je crois qu'il n'existe à Bahia que la religion des Yorubans et des Yébus, vulgai- rement appelée religion des nègres de saint ou de can- domblé, et la religion des nègres convertis à l'islamisme, qu'ils appellent entre eux musulmis, mais que d'autres nomment matés, par mépris, semble-t-il. Les matés ou musulmis qui professent un islamisme plus ou moins entaché de pratiques fétichistes, ne sont aujourd' hui qu'une petite minorité dans l'état de Bahia. Ils n'ont ( 1 ) André Lefèvre, La Religion, Paris, 1892. p. 99. Ethnographie religieuse 15 pas réussi à transmettre leurs croyances aux créoles qui en sont issus. Un vieil africain, petit commerçant et prêtre de sa confession religieuse, me disait que la religion des nègres de saint et même celle des catholiques, sont beaucoup plus faciles, amusantes et attrayantes que celle des musubmis, qui s'imposent une vie austère, astreinte à l'observance de principes religieux qui ne tolèrent ni fêtes ni libations. C'est pourquoi, me disait-il, les fils de males ont peu de tendance à suivre les croyances de leurs pères, et qu'une fois éman- cipés ils embrassent facilement la religion yornbane ou le catholicisme. Les malés constituent une société africaine tout-à-fait à part et qui se fait remarquer par l'austérité de la vie intime, par l'observance plus ou moins fidèle de ses préceptes de foi, par la croyance en un Dieu supérieur et par l'inadmission au culte d'images ou d'idoles. On dit qu'ils croient avec ferveur aux talismans, gri-gris etc, et passent pour des sorciers consommes. Leur genre de vie contribue peut-être beaucoup à maintenir la crainte que leurs associations inspi- rent aux autres nègres, qui les croient possesseurs de secrets magiques et d'envoûtement. Les objets, les instruments de précision des européens ne constitueraient-ils pas en Afrique des preuves de supériorité des sorciers blancs ? Un nègre employé de la Faculté de médecine m'a déclaré que, quoique catholique convaincu et n'ajoutant aucune foi aux saints africains ni aux candomblé s, il avait un profond respect 16 Ethnographie religieuse pour les sorcelleries des matés et que toujours il priait Dieu de l'en préserver. Le qualificatif maté rapelle peut-être celui de malinkés, employé par les Mendigas, qui sont aussi des musulmans. Le vieux prêtre musulmi m'a assuré que la plupart des matés de Bahia sont de Haussa. Cette nation africaine a été jadis très puissante dans l'état de Bahia; elle formait une société si solidement assise sur la base religieuse qu'elle a pu provoquer plusieurs fois des séditions d'esclaves fortes et graves. M. le dr. Francisco Gonçalves Martins, depuis Vicomte de S. Lourence, alors chef do police, adressa au président de la, province, en 1835. un rapport sur la dernière insurre- ction des matés, qui a éclaté pendant la nuit du 24 au 25 janvier, rapport fort instructif à cet égard. L'extrait suivant de ce document officiel donne nue idée exacte do l'organi- sation religieuse des musulmis. « l'insurrection était ourdie depuis longtemps et le «secret inviolablement gardé: le plan en était dresse avec « une supériorité que la brutalité et l'ignorance de ces gens- « là no permettait pas d'espérer. En général presque tous «savent lire et écrire en caractères inconnus qui resscm- « blent aux caractères arabes usités chez les Ussas (Haoussas) « lesquels paraissent s'être entendus aujourd'hui avec les «nagôs. Cette nation (Haoussà) est colle qui s'est insurgée «jadis plusieurs fois dans cette province et que les nagôs ont « remplacée depuis. Il y a des maîtres qui donnent des leçons Ethnographie religieuse 17 « et qui se sont chargés d'organiser l'insurrection dont « faisaient partie beaucoup d'africains affranchis et même «riches. On a trouvé un grand nombre de livres; quelques « uns. disent-ils. renferment les préceptes religieux tirés du « mélange des sectes, principalement du Koran. Ce qui est «certain c'est que la religion entrait pour partie dans les « causes du soiilevèment et les chefs persuadaient aux misé- «râbles que certains papiers (évidemment des talismans, « gri-gris) les préserveraient de la mort, ce qui fait que «dans quelques recherches que nous avons faites nous en « avons trouvé une grande quantité sur les cadavres et dans « les vêtements riches et étranges qui paraissaient appar- « tenir aux chefs ». Les documents qui ont été pris et que visait le chef de police existent encore aujourd' hui dans les archives publiques. Il est probable qu'ils sont écrits en arabe, car le vieux prêtre musuhni m'a avoué que la religion a été propagée surtout par des nègres musulmans venus d'Afrique ou par des affranchis qui en revenaient après une promenade, et dont un grand nombre avaient fait le pèlerinage religieux de la Mecque. On m'a dit, aux archives publiques, que des nègres malès invités à déchiffrer les documents, déclarèrent qu'ils se rapportaient pour la plupart à des préceptes religieux. Cela est plus que probable, car chacun sait (pie des versets du Koran, écrits sur des petits morceaux de papier et portés en amulettes au cou, constituent un gri-gri fort estimé chez les nègres musulmans. L'un d'eux, cependant, s'est 18 Ethnographie religieuse refusé à traduire un des documents, sous prétexte qu'il ne pouvait le faire sans l'autorisation préalable du chef de la secte. Les mesures sévères prises par le gouvernement, au nom- bre desquelles figurait la déportation en Afrique de tous les males affranchis, la répression souvent cruelle et inhumaine des autorités provinciales, non seulement réduisirent à un chiffre insignifiant le nombre des nègres mahométans, mais encore les rendirent plus dissimulés dans les pratiques de leur foi religieuse. Un vieux male me disait: «ils nous laissèrent à peine ce que nul ne peut toucher: la foi qui vit au cœur». Aujourd' hui encore ils dissimulent tellement leurs pratiques religieuses, que je n'ai pu vérifier jusqu' à quel point la religion mahométane a été conservée. Le vieux prêtre musulmi s'est borné à me montrer un exemplaire de l'ancien testament et à m'indiquer le Koran traduit en portugais que l'on trouve dans nos librairies et qui, m'assura t-il, a ici un grand débit. Il ajouta que les préceptes qui y sont enseignés sont observés autant que le permettent les autorités civiles et ecclésiastiques ainsi que les lois du pays. Cependant, mal- gré les conditions de l'esclavage, les privilèges de l'ancienne religion de l'Etat et les persécutions qui suivirent les mou- vements séditieux des africains, l'islamisme, au dire de plu- sieurs males, reçoit encore un grand nombre de convertis, même des anciens esclaves de prêtres catholiques qui ne Ethnographie religieuse 19 donnaient pas toujours l'exemple de la sagesse et de la pureté de mœurs que l'on est en droit d'attendre d'eux. A Bahia, la religion des yorubans est sans doute beau- coup plus importante, soit parce que c'est celle de presque tous les africains, soit par l'adhésion des nègres créoles et métis, soit par la forme bruyante de son culte extérieur. Bowen a remarqué que la doctrine idolâtre de Yoruba semble avoir copié la forme et les habitudes du gouvernement civil. Ainsi, de même qu'il n'y a qu'un roi dans la nation, il n'y a qu'un Dieu dans l'univers, Olorunou Olorung (1 ) ; de même, aussi que pour approcher le roi l'intervention des courtisans est indispensable, l'homme, pour approcher de Dieu doit avoir recours à l'intervention des Grisas, ou divinités secon- daires. Si Dieu n'a pas besoin de sacrifices, parce qu'il n'a besoin de rien, les Grisas, tout comme les hommes, acce- ptent volontiers des moutons, des pigeons, etc. Bien que j'aie rencontré des africains qui ne connaissent (1) Il y a ici, à Bahia, quelques nègres qui ont appris à lire et à écrire la langue yorubane à Lagos. N'ayant pas encore reçu la grammaire et le-dictionnaire yoruban-anglais, dont j'ai fait la commande à Lagos, les mots yorubans employés dans le cours de cet ouvrage seront traduits et orthographiés comme cela m'a été enseigné par un nègre, enfant d'africains, qui a habité Lagos pendant un certain nombre d'années. L'accent tonique de ces mots peut à la rigueur être traduits graphiquement au moyan des accents employés en français et en portugais. 11 suffira de savoir que l'accent inférieur ou cédille do l'S donne à cette lettre le son du cA ou encore del'æ. Ainsi, Orisâ, Sangô, Esû, Osumanré, Oso-Osi, Saponan, etc., se prononcent: Oricha, Chango, Echoit, Ochoumanré, Oehoce, Chaponan. Dans les ouvrages français le mot Sangô est écrit comme il se prononce: Chango dans quelques uns, Shango dans d'autres où les lettres Sh conservent le son qu'elles ont dans le mot français Shako ou dans le mot anglais Shérif. 20 Ethnographie religieuse pas Olorun et que la plupart des créoles paraissent ne pas le connaître, en général les africains et une bonne partie des créoles de Bahia savent parfaitement que Olorun est le Dieu du ciel. Je crois que des quelques africains qui ne connaissent pas Olorun, les uns sont des yorubans ignorants, les autres, des nègres appartenant à d'autres croyances fétichistes qui se sont convertis ici à la religion de Yoruba. Quant aux créoles, la raison principale qui fait qu'en général ils ne connaissent pas Olorun, c'est l'iden- tification d'un des Orisas avec le Christ. Il est encore indispensable de distinguer le concept que ceux qui reconnaissent son existence, se font ù'Olorun. Les musulmis l'identifient avec Allah; les créoles et en général les nègres élevés dans l'enseignement des doctrines catho- liques tendent à le confondre avec le Dieu des chrétiens. Il y a à Bahia, dans la rue ou la place de la Baixa dos Sapateiros, une boucherie (fig. 1) qui appartient à un nègre créole ; au-dessus de la boutique s'étale l'inscription suivante en langue yorubans: Ko si oba kan afi Olorun, qui ni'a été traduite littéralement ainsi: Il n'y a pas un roi comme Dieu, ou égal à Dieu; et comme pour attester l'influence de l'islamisme et du christianisme sur l'idée que l'on se fait K Olorun à Bahia, cette inscription est reproduite sur l'un des murs intérieurs de la boucherie, avec l'entête: O Alufa ( 1 ). le tout surmonté d'une croix. Le boucher (1) Les musulmis nomment Alufa les docteurs de la religion mahométane. Ethnographie religieuse 21 n'est pas nu malê, au contraire, c'est un personnage influent dans l'un des principaux terreiros de cette ville. Dans cette conception à'Olorun Dieu créateur, non représenté par des idoles ou des images, sans culte ni adoration, une influence quelconque de l'islamisme a-t-elle pénétré au moyen des relations déjà anciennes de l'Afrique occidentale avec les mahométans? Je ne sais jusqu'à quel point cela c'est vérifié en Afrique, mais la véritable origine Olorun doit être la reconnaissance divine par les fétichistes de la voûte céleste, du ciel. Comme le faisait remarquer Riis à propos du Nycmkupcm, de la nation Oji, on peut affirmer ïï Olorun que « les idées que l'on se fait de ce dieu comme esprit suprême sont obscures et incertaines ; on le confond souvent avec la voûte celeste et avec le monde supérieur (sorro) qui est au-delà de l'atteinte des hommes; aussi ce même mot est-il employé pour designer le ciel et même aussi pour indiquer la pluie et le tonnerre ». (Tylor). J'ai vu des africains incapables de faire cette distinction, et en tous cas l'idée qu'ils se font tous A'Olorun est toujours peu claire et fort vague. De même qu'à Yoruba, Olorun n'a pas, à Bahia, de culte spécial ni d'image qui le représente, et cette absence de représentation matérielle ne doit pas peu contribuer à ce qu'il soit si ignoré même des africains. Au dessous d'Olorun pour les Yorubans. indépendamment d'Olorun, pour beaucoup d'africains convertis et en général pour les créoles, il y a une suite nombreuse de dieux ou 22 Ethnographie religieuse Orisas, la pluparts sans doute de constitution evhémerique et formant une mythologie complexe mais où l'on voit bien séparés la litholatrie, la phytolatrie, l'animisme primitif enfin, dans toutes ses manifestations. La traduction du mot Orisâ par le mot saint a dû puissamment aider et faciliter la fusion des croyances féti- chistes du nègre avec le catholicisme qu'on lui a enseigné au Brésil. La conception et la repprésentation matérielle des Orisas yorubans marquent une phase curieuse et importante de l'évolution religieuse, qui doit déjà avoir été appréciée comme elle le mérite par les ethnographes, mais qui, en tout cas, ne se trouve pas mentionné dans les ouvrages sur la matière que j'ai pu consulter. La conception des Orisas est déjà franchement polythéiste; elle constitue une véritable mythologie, en même temps que sa représentation matérielle reste encore entièrement fétichiste En général les Orisas ou sont des phénomènes météorolo- giques divinisés ou proviennent de créations evhémeriques. Pour le moment ils sont encore représentés par des objets inanimés comme l'eau, la pierre, les coquillages, le fer. le plomb, etc., ou par des arbres, des fruits, que la simple singularité des formes ou tout autre caractère accidentel désigne au choix, sans qu'une ressemblance quelconque avec un être humain préoccupe les nègres. Il y a cependant dans le culte yoruban des figures et des images que quelques observateurs et des voyageurs ont Ethnographie religieuse 23 pris par erreur pour des idoles. J'ai cherché à me rendre compte de la signification de ces figures, et je puis affirmer qu'au moins dans la généralité des cas, elles ne sont pas destinées à représenter les Grisas, Ces figures ne sont autre chose que des ornements représentant des prêtres ou des croyants, mais où ne résident pas des Grisas; elles ne sont donc par conséquent ni des fétiches ni des idoles. Ce sont des manifestations de la sculpture très rudimentaire des nègres; elles font partie des ornements des saints et sont destinées a être portées dans les mains lorsque le prêtre ou l'initié danse en état de saint. Il est certain que si un prêtre ou sorcier voulait appeler ou fixer le saint dans une de ces figures, il le pourrait, puisqu'il peut appeler ou fixer le saint dans n'importe quel objet ou dans une personne quelconque, mais dans ce cas la figure cesserait de jouer le rôle qui lui est attribué dans les pratiques religieuses et deviendrait un saint ou Grisa, et comme tel ne pourrait plus être retirée de l'autel particu- lier aux saints. Ce fait montre indiscutablement le chemin que la trans- formation du fétichisme en idolâtrie a parcouru chez les nègres Yorubans. Il suffit que les sorciers viennent à fixer les saints de préférence dans ces figures, pour que la transfor- mation soit achevée. Parmis les saints ou Grisas, la primauté appartient à Obatala, aussi appelé Orisd-lâ (Dieu grand, supérieur ou premier). Cette divinité joue un rôle fort important dans 24 Ethnographie religieuse la religion des nègres de cette ville. Pour les Yorubans, Obatala est une divinité hermaphrodite qui représente la puissance reprodutrice de la nature. Chez nous on le conçoit comme une personne déjà fort vieille, les pieds atrophiés par de longues marches faites pour aller dans tous les pays présider à la distribution de la fécondité. On le figure au moyen de coquillages ou cauris, de la terre ou du limon vert, dans une aire circonscrite par un cercle d? plomb, au fond d'un bol de faïence blanche avec couvercle. Il faut croire que cet ensemble représente ou symbolise: la richesse par les cauris qui est la monnaie des africains; -la fertilité de la terre par le limon, et les applications industrielles du métal par le cercle de plomb. Cette divinité ainsi matérialisée dans sa représentation devient plus accessible à la compré- hension des nègres; de là sa tendance à supplanter Olorun, qui est d'ailleurs une conception plus élevée et plus abstraite. Obatala est invoqué sous divers noms. Ses dénominations les plus importantes sont celles d'Orisa-Guinam et do Gunocô, plus spécialement adoré par les africains de la nation Tapa. En suivant l'ordre d'importance de cette conception mytho- logique, nous devons mentionner ensuite YOrisd Esû, divinité contraire ou peu propice aux hommes. Esû, Barâ ou Elegbarâ, est un saint ou Orisd que les nègres africains de Bahia et leurs métis ont une grande tendance à con- fondre avec le diable. J'ai même entendu dire par des nègres africains que tous les saints peuvent se servir d'Esû pour Ethnographie religieuse 25 tenter ou persécuter quelqu'un. Dans une altercation quelconque entre des nègres, qui d'ailleurs ont l'habitude de jeter des cris énormes pour le motif le plus futile, il n'est pas rare chez nous d'entendre le plus prudents crier: Un tel prends garde à Esûl tout comme les vieilles dévotes disent: prends garde à la tentation du démon! Cependant je suis porté à croire que cette identification est simplement le résultat de renseignement du catholicisme. Esû est un Orisd ou saint comme les autres, qui a sa confrérie spéciale et ses adorateurs. Dans le temple ou terreiro du Gantois, le premier jour de la grande fête est consacré à Esû. Le dualisme des nègres est donc encore le dualisme rudi- mentaire dos sauvages, et Esû n'est rien autre qu'une divi- nité mauvaise ou peu bienveillante pour les hommes. De mémo Obatald, Esû est invoqué sous divers noms. Ses dénominations les plus importantes sont: Esti-Bara et Esû-Ogun. Sous la première, il est représenté par des tertres élevés par les termites, où les nègres découvrent des caractères spéciaux. Cependant dans les endroits où l'on ne trouve pas de tertres, il est représenté par un gâteau d'argile pétrie avec du sang d'oiseau, de l'huile de palme et une infusion de plantes sacrées, et il a la prétention de repro- duire une tête dont les yeux et la bouche sont figurés par trois coquillages ou cauris, incrustés dans la pâte avant sa solidification. J'ai vu comparer un de ces fétiches à un crâne de cheval, bien qu'il n'y eut pas la moindre ressemblance. Esû-Ogun, au contraire, est représenté par des fétiches 26 Ethnographie religieuse spéciaux dans la confection desquels entre le fer et dont font partie les ornements reproduits par lesfig. 2 et 3. Ces deux figures représentent deux adorateurs africains; une femme qui apporte dans la calebasse qu'elle a en mains, les offrandes destinées au saint et un homme qui joue du chalumeau. Les grands atours ou ornements représentés par les fig. 4 et 5, d'un poids de plus de 15 kilogrammes chacun et d'une longueur totale de plus d'un mètre, se prennent au fétiche et sont portés sur les épaules par l'initié pendant la danse sacrée. Comme on le voit, on trouve là de tout ; des peignes, des petites gourdes, des cuilliers, des coquillages de différentes sortes, des nattes, des éventails, des figues, innombrables gri-gris du reste. Un fait bien significatif nous montre le rôle secondaire des figures d'Esu. Chez le père du terreiro à qui elles appartiennent et qui nous les a confiées pour faire faire les photographies que nous reproduisons, elles étaient jetées sur une table, couvertes de poussière, tandis que dans une corbeille placée sur un banc s'étalait le fétiche -petit morceau de fer et de bois entièrement bordé de perles en verroterie et d'une peau fine-bien soigné, entouré d'aliments et de pots d'eau divine, reposant sur les grands tas de gri-gris décrits plus haut. Probablement à cause des relations qu'il entretenait d'abord avec Olorun. le Ciel-Dieu, Sango, le Dieu du tonnerre apparaît dans la religion comme une des figures mythologiques les plus saillantes. Sango serait aussi, semble-t-il, appelé Dxakoutâ, c'est-à-dire le jeteur de pierres du tonnerre, que pendant les tempêtes il lance sur la terre. Ethnographie religieuse 27 Diviniser le tonnerre est chose très commune dans toutes les mythologîes, et les rapports qui lient ce fait à Sangô, dieu du tonnerre, sont si étroits dans plus d'un pays africain, que l'origine évhémerique que certains missionnaires protestants attribuent à Sangô n'est pas des plus probables. Cependant, un jeune créole qui a habité Lagos pendant de longues années, m'a traduit d'un livre de lecture en langue yorubane l'histoire da roi Sangô. telle qu'elle y est racontée par un maître d'école nègre, déjà converti au protestantisme. Sangô aurait été le premier roi de Yoruba; il jouissait d'une grande réputation comme guerrier et comme magicien. Deux de ses élevés tirent de tels progrès que craignant d'être surpassé par eux, Sangô résolut de s'en défaire. Mais un de ses disciples découvrit ses intentions, et ayant opposé ses prodiges à ceux de son condisciple et à ceux de Sangô lui-même, les vainquit tous deux sur le terrain de la Magie. Le vainqueur intima au roi Sangô l'ordre d'abandonner le trône dans le délai de cinq jours, une semaine des Yorubans et des Yébûs. Suivant le conseil de ses ministres, Sangô résolut de se retirer pour voir si la résistance lui était encore possible, mais trahi, abandonné par tous, il se pendit en chemin. Cela fit ameutir le peuple. Pour se justifier, les ministres dirent qu'il s'était changé en un dieu et le firent passer pour tel, et afin de donner au peuple une preuve palpable de cette allégation ils préparèrent (1 ) Iwe kika ekerin li éde Yoruba ( Quatrième livre de lecture eu langue yorubane). 28 Ethnographie religieuse les choses de telle sorte que pendant quelque temps la pluie coïncidait toujours avec l'incendie d'une maison près de laquelle on avait fait enterrer préalablement une pierre de la foudre. Aussitôt les ministres courraient annoncer que l'incendie, ainsi que le prouvait la pierre, avait été allumé par le dieu Sango, et ils expliquaient que c'était en punition des propos que l'on tenait sur son compte, en disant qu'il s'était pendu et ne s'était pas changé en Dieu • D'après ce que j'ai lu. le météorite est considéré en Afrique çpmme une objet sacré et comme tel vénéré; mais chez nous il est non seulement un objet sacré, mais encore l'idole-fétiche de Sango lui-même, et adoré comme tel C). Dans le culte de Sango il y a encore une figure nom- mée Ose de Sango. Comme on le voit dans la fig. 6, il (1) Les deux citations suivantes nous donnent l'interpretation naturelle du culte des pierres de tonnerre, des haches en silex, si rependu chez nous. «Il faut remarquer que les Sioux, au milieu de toutes les idées fantastiques à propos des oiseaux tonnerre, nous fournissent la clef du grand mythe relatif au tonnerre, mythe qui se reproduit dans tant de pays, Ils considèrent que l'éclair pénètre dans le sol et lance dans toutes les directions des pierres de tonnerre qui ne sont autre chose que des silex etc. ; le raisonnement qui les a portés à adopter cette croyance est, en somme, très-fondé, car ils ont remarqué que le silex et les pierres analogues produisent des étincelles quand on les frappe». (Tylor. v. il p. 341). tShango, qu'on appelle aussi Dzakuta, le jeteur de pierres, car c'est lui qui, pour les Yorubas, les quels comme tant d'autres peuples ont oublié l'âge de la pierre, a jeté du ciel les haches en pierre, que l'on trouve dans le sol et que l'on conserve comme des objets sacrés- (Tylor p- 343). Ethnographie religieuse 29 représente un prêtre revêtu des insignes de Sango, tenant dans chaque main un hache en silex ou fétiche. Selon les ex- plications qui m'ont été données par un père de terreiro, le météorite que la figure porte à la tête, symbolise l'état de possession où Sango s'empare de l'initié au moment où il pénétré dans sa tête. Le fini manque parfois à la figure; le prêtre fétichiste est alors sculpté dans un morceau de bois grossier auquel la hache en silex de la tête donne la forme d'une crosse. Cette idole est à peine un ornement et il y a des temples ou terreiros où on ne le trouve même pas. En tout cas l'adoration du météorite est directe; les renseigne- ments, que j'ai recueillis à cet égard sont catégoriques. Le saint ou Orisa est la pierre elle-même où. comme me le disait une négresse, le Saint se trouve enchanté. Sango est donc la manifestation la plus claire de la litholâtrie de Bahia. Il n'y a pas de temple ou terreiro, il n'y a pas de chapelle fétichiste à Bahia où on ne trouve ce saint. De grandeur excessivement variable, je crois que les plus grands météorites que j'ai vus sont ceux du Gantois. Chez Li- valdina, une prêtresse ou mère de terreiro, la pierre est un peu plus petite que le poing et placée 'dans une assiette en terre vernie. Cette mère de terreiro m'a prié de souffler sur le fétiche pour qu'il ne m'arrivât aucun ma- lheur. Au terreiro du Garcia, Isabelle a plusieurs météo- rites ou Sangos sur la table aux prédictions. 30 Ethnographie religieuse Yansan, Osun, Osun-manrê, Yè-man-jâ sont, comme Sango, des divinités issues de phénomènes météorologiques ou de l'eau, mais tous, de même que Sango, ont pour fé- tiches des itâs, c'est-à-dire des pierres de provenances di- verses. Yansan, déesse ou Orisa des vents et des tempê- tes, que pour ce motif on regarde comme la femme d ' Sango ou du tonnerre qu'elle accompagne toujours, est re- présentée par une pierre, mais elle a dans son culte, comme le montre la fig 7, un image de femme dont la rame, qu'elle tient en main, semblé indiquer qu'on la regarde comme une déesse des navigateurs. Osùn, la déesse ou Orisa des sources et des lacs, re- gardée comme une autre femme de Sango, sans doute à cause des relations existantes entre les coups de tonnerre, les pluies et les sources, est représentée par une pierre fluviale ou lacustre spéciale. C'est exactement la nayade des .grecs et des romains, qui animait toutes les sources et les ruisseaux. La fontaine S. Pierre, voisine de la maison où je demeure dans cette ville, est l'objet d'un culte fétichiste fervent, parce (pie c'est la demeure d'un Osun. Osun-manrê ou l'arc-en-ciel, ainsi que l'indique son nom. est parent très proche Y Osun. Yè-man-jâ, ou mère des eaux, est une autre création mythologique qui symbolise l'hydrolâtrie primitive. C'est la mer divinisée, et c'est pourquoi son fétiche est une pierre marine. Ethnographie religieuse 31 En général, la conception do Yè-man-jâ se confond avec celle do la sirène dont elle n'est qu'une simple variante. Au Pegi d'Isabelle qui, entre autres, possède Yè-man-jâ pour saint, la pierre fétiche est sur la table, mais sur le mur, un dessin grossièrement fait représente Yè-man-jâ sous la forme classique d'une femme qui finit en queue de poisson. Nos nègres donnent facilement le nom de mère dos eaux même à des lacs insignifiants. Au Dique, petit lac souriant, encaissé au fond de la vallée où passe la route de Rio-Vermelho, les nègres de Bahia adorent Yè-man-jâ. Aux jours de fête, nègres et mulâtres, en procession bruyante, apportent dans de pe- tites pirogues les offrandes de Yè-man-jâ. Ils vont jusqu'au milieu du Dique où ils les jettent à l'eau. Mais la litholâtrio africaine ne se borne pas à ces manifes- tations. H y a ancore dans les campagnes des pierres sa- crées dont l'origine divine se trouve dans les dimensions ou les irrégularités des formes. Je sais en toute certitude que beaucoup de pierres de cette nature existent et personnellement j'en connais une des plus curieuses. Cette pierre connue sous le nom de Pierre d'Ogun, est adorée comme fétiche et se trouve à mi-chemin de la sucrerie Engenho d'Agua à celle Engenho do Baixodans le municipe de S. Francisco. En forme de paralléli- pipède irrégulier et placée au pied d'un coteau au bord de la route, la pierre a une face tournée du côté du sud et se trouve enfoncée dans le sol jusqu'à près do la moitié de la hauteur, pen- dant que la face qui regarde au nord, ayant une hauteur en plus de deux mètres, est entièrement à découvert. Sa longueur est 32 Ethnographie religieuse de plus de trois mètres et laisse voir sur la face du côté nord une excavation ou entaille naturelle qui s'étend jusqu'à la face supérieure. On trouve constamment sur cette pierre des restes ou vestiges de sacrifices: du sang, des plumes d'oiseaux, des coquillages de mer etc. Lorsque je la visitai pour la première fois je fus surpris d'y trouver un bon poignard dans une gaine en cuir avec garnitures de métal en parfait état de conservation. Les légères taches de rouille qui com- mençaient à se former, indiquaient clairement que le dépôt avait été fait peu de jours auparavant. Cette pierre est l'object d'une vénération superstitieuse ce qui rendait im- probable l'idée que le poignard avait été oublié; personne n'aurait osé y placer cette arme à l'heure du repos. En cherchant à éclaircir le fait, j'appris que c'était tout simple- ment un ex-voto. Une tentative de meurtre avait eu lieu quelques jours auparavant dans un moulin à sucre peu distant. L'état de la victime qui avait au thorax une blessure profonde faite avec un poignard, s'étant aggravé, la police cherchait ou feignait de chercher à capturer le criminel qui s'était caché. Je croyais tenir l'explication du fait: le poignard de la Pirre de Ogun était probablement le poignard homicide et son exposition sur la pierre avait pour but d'obtenir l'intercession du fétiche. Cette conjecture n'etait vraie qu'en partie. Le poignard appartenait à un nègre qui s'en était servi pour tenter d'assassiner sa femme, et il avait été mis sur la pierre par ordre Ogun qui s'était manifesté à la mère du terreiro pandant ces jours-là, Ethnographie religieuse 33 Quelque temps après, le lendemain d'une initiation, je trouvai la Pierre d'Ogun tout enjolivée de rameaux et entourée de colonnes enguirlandées de myrthe; des débris de lanternes que l'on avait allumées la nuit précédente jonchaient le sol- Sur la pierre et dans toute la longueur do sa partie supérieure on avait versé de Yacaçâ réduit en purée. Plusieurs nègres et d'autres personnes m'ont affirmé avec un accent de conviction profonde, que la Pierre d'Ogun a été vue plusieurs fois sous la forme d'un homme vêtu de rouge, tenant à la main une grande épée. Un père de terreiro que j'ai interrogé à propos de la Pierre d'Ogun, m'a dit toutefois que cette dénomination contenait une erreur manifeste, due peu-être aux faibles connaissances qu'on avait dans la localité de la mytho- logie yorubane. Le fer, et non la pierre, est l'attribut A'Ogun dieu de la guerre. N'importe quel objet en fer peut être adoré comme représentant Ogun, pourvu qu'il ait été consacré par le sorcier. Dans les différents terreiros, j'ai vu ce saint sous les formes les plus variées, mais toujours en fer et ayant pour ornements et attributs des objets de même métal. La fig. 7 indique la manière dont il est le plus fréquemment représenté; je crois cepandant qu'O^uw est aussi le dieu des luttes et des voies de fait, car un vieil africain me disait un jour - dans un sens figuré, naturellement, - qu' Ogun est celui qui ouvre la route à Esù. Saponan, Wari-warû, Afoman ou Omonolû, dieu ou saint de la variole, est un autre exemple de l'habitude qu'ils 34 Ethnographie religieuse ont de diviniser des entités abstraites. Saponan n'écoute et ne respecte que sa mère lyabayin (la vaccine?). L'idole ou fétiche de Saponan est une espèce de balai de piassava, espece de jonc noir qui sert à fabriquer cet utensile de ménage, et qui croît spontanément sous nos latitudes; la base de ce balai est enjolivée de différentes manières, généralement avec des coquillages en volute ou cauris. Les cauris, la monnaie africaine, joue un rôle important dans les croyances et le culte fétichistes. Ils ne servent pas seulement aux prédictions, c'est l'ornement en grand honneur et il entre dans la confection des fétiches. Nous avons déjà vu Orisa-lâ représenté par des coquillages semblables dans un bol de faïence blanche. Dada, tel que je l'ai vu au Peji, ou sanctuaire d'Isabelle, est formé d'un tissu de ces coquillages, entièrement couvert par une espece d'entonnoir fait avec la moitié supérieure d'une calebasse coupée horizontalement. Les coquillages étant retenus par une de leurs extrémités la surface de l'idole se trouve hérissée de petites pointes: les pointes des coquillages. De chaque côté du goulot de l'enton- noir, un petit morceau de miroir ordinaire est enchâssé. Isabelle ni' a demandé si je voyais bien mon image dans la glace et sur ma réponse affirmative, elle m'a dit que ceux qui ne s'y voyaient pas bien étaient près de mourir. On peut évaluer les services importants que l'idole a dû lui rendre, parce que l'inclinaison des morceaux de glace est telle que, selon la position donnée à l'idole, il est très facile ou très difficile Ethnographie religieuse 35 à une personne debout de s'y voir. De la circonférence infé- rieure de l'entonnoir, pendent de longs rubans, quelque chose comme des jambes. Oso-Osi est tenu pour un dieu chasseur et grand mar- cheur. Il est représenté par un arc auquel une petite flèche est retenue vers le milieu par un ressort. Le dieu est ainsi symbolisé par l'arme dont il se servait. La phytolâtrie africaine à Bahia semble avoir aussi une double acception. Un arbre peut être un vrai fétiche animé ou au contraire simplement représenter la demeure ou l'autel d'un saint. La gamelleira ( ficus religiosa ? ), arbre qui croît en abondance dans l'Etat de Bahia, est le type de la plante-dieu. Sous le nom iïlroco, ce végétal aux grandes dimensions est l'objet d'un culte fervent. Plus d'une mère de terreiro m'a conjuré de ne jamais laisser abattre une gamelleira a poussé dans un terrain qui m'appartient, car ce sacrilège a causé de grands malheurs à bien des gens. Sur le chemin qui conduit de l'Engenho de Baixo à celui de Guahyba, propriétés de la famille des barons de S. Francisco, une vieille gamelleira étend son ombre épaisse ; c'est ïlrôco de la population locale, objet d'une très vive adoration fétichiste. Le voyageur qui passe par la se découvre avec respect et de loin lui envoie un baiser. Personne n'oserait y toucher. On raconte, sous forme de légende, qu'aux époques lointaines le propriétaire d'un moulin à sucre des environs avait ordonné à un de ses esclaves d'abattre l'arbre. Humble mais résolu, l'esclave refusa en 36 Ethnographie religieuse disant qu'il préférait le châtiment dont il était menacé, deux cents coup de fouet, plutôt que de toucher seulement à VIrôco. Un autre esclave, plus courageux, eut l'audace de commettre ce sacrilège; il tomba foudroyé au premiér coup de hache qu'il porta. Au lieu de lait, l'incision faite au tronc laissait couler un sang vif. Toujours est-il que pour voir ce qui en résulterait, le propriétaire actuel de la sucrerie ayant prescrit l'abatage de l'arbre, il ne trouva personne qui voulut se prêter à l'exécution de ce travail, sous le prétexte que le moulin à sucre s'écroulerait dès que le sacrilège serait commis. Autour du tronc du superbe végétal j'ai trouvé des vestiges de sacrifices: des coquillages marins, des quartinhas (') enterre avec de l'eau etc. Ces branches et des rameaux secs que personne n'a l'audace de ramasser pour brûler, jonchent à profusion le sol sur toute l'étendue ombragée par le majes- tueux feuillage touffu. Et cependant dans cet endroit on ne trouve pas facilement le bois à brûler. Bien des gens ont vu, aux heures avancées de la nuit, une faible lumière qui s'éteint avant l'aube, passer lentement à travers les arbustes qui entourent la gamelleira. Un mulâtre qui n'a pas de saint et qui d'ailleurs se dit bon chrétien, m'a avoué qu' un jour il avait été obligé de revenir sur ses pas, parce que près d'un Iroco un grand chien noir aux yeux rouges et flamboyants lui avait pris les devants. L'arbre animé est ici bien clairement le dieu lui-même, le saint. ( 1 ) Espèce de petite cruche à gueule large. Ethnographie religieuse 37 Encore aujourd'hui un nègre revenu d'Afrique m'assure que là-bas il a été témoin de l'émission de sang d'un Irôco. C'est de la même manière que nous devons interpréter Y Or Isa Ifâ, représenté par le fruit spécial d'un palmier (den- dezeiro) qui par phénomène renferme parfois quatre noix ou lieu de trois, chiffre ordinaire. Ifâ est le dieu des divina- tions par excellence, et sans vouloir créer ou forcer des analogies, cette manière de le représenter par un végétal a peut-être sa source dgns la nature de l'instrument spécial dont se servent les sorciers à Ifâ pour faire leur prédica- tions ou augures. Cet instrument, comme l'indique la fig. 8, se compose d'une chaîne métallique, où l'on intercale de distance en distance la moitié d'une noix de mangue. Le sorcier jette son instrument d'une certain façon et tire ses déductions de la position que prennent en tombant les moi- tiés des noix de mangue. Mais ordinairement les arbres sont plutôt des autels ou des résidences temporaires des dieux. Il y a au Gantois, à droite du bâtiment, beaucoup d'arbres sacrés,- on en trouve cinq sur une étendue de terrain entourée de palissades faites avec des palmes de cocotier: le terrain on cet endroit, se divise en deux plans dont l'un est formé por une déclivité brusque et fort raide : deux arbres sont sur le plateau et trois dans le terrain déclive. L'Ougan qui m'a conduit là m'a fait voir l'endroit où l'on avait sacrifié un mouton à Oso-Osi; on y voyait les quartinhas d'eau du saint à demi enterrées dans le sol. Pendant la fête, on change à certains jours l'eau et 38 Ethnographie religieuse le manger. Au dernier candomblé célébré au Gantois on avait sacrifié des oiseaux à Saponan. contre un arbre de nos climats appelle imbaubeira, près du bâtiment ; le tronc de l'arbre était garni de plumes de poules et couvert d'huile de palme jusqu'à une certaine hauteur; on voyait au pied des çpiartinhas d'eau et des plats de victuailles. On ne considère certainement pas ces arbres comme des dieux. Je demandai s'il n'était pas à craindre que pendant le temps où le terreiro ne fonctionne pas et se trouve quasi abandonné, un individu quelconque entrât et n'a- battit un des arbres sacrés; on me répondit que le saint présent il n'était pas à craindre que cette idée vint à quel- qu'un; que cela ne pourrait avoir lieu que par le libre con- sentement du saint qui alors et dans ce but se retirerait de l'arbre. Dans un terreiro de l'intérieur de l'Etat de Bahia où je m'étonnais de ne trouver aucune trace du culte rendu aux végétaux, mes interlocuteurs me dirent que ce culte avait cessé parce que l'année précédente le vieil africain qui sa- vait appeler les saints dans les arbres était mort, et qu'il n'avait jamais voulu faire d'éleves. Ces faits démontrent que Darwin et Lubbock pouvaient bien avoir raison, le premier surtout, lorsqu'il taisait remar- quer qu'il était très probable que les Patagons vissent dans l'arbre sacré de Wallitchu un autel plutôt qu'un dieu, comme le pensaient les gauchos. Girard de Rialle croit avec Lubbock que les gauchos doivent plutôt avoir raison que Darwin, Ethnographie religieuse 39 attendu que la distinction doit être bien subtile pour un Pa- tagon. Il est toutefois fort possible que l'arbre soit l'un et l'autre à la fois. Cependant, en général, on ne peut affirmer que les afri- cains et les créoles de Bahia, confondent leurs saints, pres- que des idoles et parfois de vrais idoles, avec le fétiche gri-gri ou jû-jù. Le président de Brosses avait déjà im- plicitement établi cette distinction chez les peuples féti- chistes lorsqu'il disait que le qualificatif fétichiste devait s'étendre « même à certains peuples pour qui les objets de cette espèce sont moins des dieux proprement dits que des choses douées d'une vertu divine, des oracles, des amulettes et des talismans préservatifs. » Dans l'animisme diffus de nos nègres, qui se transforme manifestement en animisme condensé, les saints ou Orisâs s'approchent moins du gri-gri que de l'idole; ainsi que le fait remarquer Tylor, au point de vue de l'incarnation des esprits, l'idole doit réunir en soi les caractères du portrait et ceux d'un fétiche. La conception théologique des africains et de leurs créoles de Bahia correspond rigoureusement à la doctrine idolâtre de l'Afrique occidentale, telle que Wait l'a formulée. «Le dieu lui même est invisible, mais le nègre, entraîné par ses sentiments dévotieux et surtout par sa vive imagi- nation, veut avoir un objet visible qu'il puisse adorer. Il désire pouvoir contempler le dieu qu'il adore, aussi cherche-t-il à réaliser en bois ou en argile l'idée qu'il s'est faite de lui. 40 Ethnographie religieuse Or, si le prêtre que le dieu inspire et dont il s'empare souvent consacre cette image à ce dieu, il s'ensuit presque naturelle- ment que le dieu peut aller demeurer dans l'image en vertu de la consécration spéciale qui lui a été faite et de cette façon le culte des images devient assez compréhensible. Denham s'est aperçu qu'il excitait de profondes méfiances et qu'il s'exposait à certains dangers lorqü'il faisait le portrait d'un homme. Le nègre craint, en effet, qu'en vertu de certains arts magiques une partie de l'âme de l'homme vivant ne soit absorbée par le portrait. Les idoles no sont pas, comme le pense Bosman, des images des dieux, mais simplement des objets dans lesquels le dieu aime à venir habiter, et qui, en même temps, le montrent à ses adorateurs sous une forme matérielle, En outre, le dieu n'est en aucune façon obligé de demeurer constamment dans l'idole: il y entre et il en sort, ou plutôt il y est toujours présent, mais avec plus ou moins d'intensité». (Tylor). Telle est précisément l'idée que nos nègres se font des Saints de la côte d'Afrique. La pierre, le fer, les coquillages, etc., ne devinnent des saints que par la force de l'intervention du prêtre. Un africain à qui je demandais si Ogun n'était pas simple- ment un objet en fer, m'a répliqué: «oui, un simple morceau de ce rail de tramway que vous voyez là, est ou peut être Ogun mais seulement après que le père du terreiro l'aura préparé », Ethnographie religieuse 41 Ainsi, la croyance inébranlable du nègre dans les procédés d'enchantement ou de magie, le prestige extraordinaire du fétiche, chose faite ou gri-gri, toutes ces manifestations d'un animisme inférieur n'excluent pas, au contraire, co-existent avec l'adoption d'une mythologie déjà bien complexe. Que son Olorun comme tous les dieux qui représentent le ciel soit purement et simplement un fétiche, qu'il se con- fonde avec la voûte céleste et n'explique sa supériorité sur les autres fétiches que par les dimensions et l'étendue du firmament, toujours est-il que cette conception plus élevée ne doit pas être confondue avec le fétichisme inférieur. En parlant du cultedu ciel et de la terre. Rialle (l) dit: «Les manifestations religieuses que nous allons étudier, bien qu'appartenant encore au fétichisme, nous rapprochent très-sensiblement du poly- théisme et servent, pour ainsi dire, de transtiion entre ces deux phases de l'évolution intellectuelle de l'humanité. Il faut d'ail- leurs un développement mental assez considérable pour concevoir l'ensemble de la voûte céleste et pour se faire une idée quel- conque de la masse solide sur laquelle nous nous agitons». (1) Girard de Rialle, La mythologie comparée, tome I, Paris, 1878, p. 162. CHAPITRE II Liturgie fétichiste des nègres de Bahia Temples fétichistes: terreiros oratoires, Pejis, Yara-orisas ou maisons-fé- tiches. Sacerdoce fétichiste: ougans, père et mère de terreiro, les fils de saints. Les confréries fétichistes, l'initiation. La sorcellerie : le fétiche chose faite ou charne; fétiche materiel et fétiche symbolique. Sorcellerie et maladie; le conceptions des nègres. Le culte fétichiste des nègres et métis revêt à Bahia une forme extérieure complexe, brillante et bruyante. Les fétichistes possèdent, dans les villes situées aux environs, des temples spéciaux appelés terreiros, pour les grandes fêtes an- nuelles, et des petits oratoires ou chapelles dans les maisons particulières pour les fêtes ordinaires et les prières pendant l'année. Il y a dans la capitale un nombre considérable de terreiros-, le nombre, réduit autant que possible, s'élève, selon mes calculs à quinze ou vingt, grands ou petits. Je n'ai pu obtenir de renseignements sur le nombre exact de ceux qui existent dans les environs de cette ville, mais j'ai entendu dire par quelques personnes qu'il s'élevait à quarante ou cinquante; ce chiffre me semble exagéré, bien qu'à ma 44 Liturgie fétichiste onnaissanco il en existe six des principaux, rien que sur la route de Rio Vermelho. Parmi ceux-ci, il y en a trois des plus renommés; celui du Gantois, celui de l'Engenho Velho et celui du Garcia. Il n'est guère possible de faire le dénom- brement des oratoires particuliers. D'après les chefs que j'ai consultés et dont l'opinion ne me p irait pas exagérée ce chiffre doit monter à quelques milliers. Dans l'intérieur de l'Etat, soit dans les villes et les bourgs, soit dans les sucreries et autres établissements ruraux, le nombre de terreiros est très grand. Les villes de Cachoeira et de Santo Amaro, qui ont été au temps de l'esclavage les centres principaux de la grande agriculture, m'ont été citées ?omme très remarquables au point de vue du nombre et de l'importance des candoblés. J'ai été à même de taire des observations personnelles dans le municipe de S. Francisco. Parmi les nombreux nmulins à sucre qui forment des agglomérations dans ce municipe, il n'y en a pas un seul qui n'ait son petit terreiro. Us se con- fondent là le plus souvent avec les oratoires particuliers et ce n'est que dans les habitations des mères ou pères de terreiros, qu'ils sont en plus grand nombre. Toutefois, dans la capitale, le terreiro n'est pas toujours l'habitation du prêtre fétichiste qui. alors, a un domicile en ville. Dans ce cas, le terreiro est un endroit, maison de plaisance ou plantation-loué ou pris à ferme pour la grande fête qui se célèbre une fois l'an. Au Gantois, por exemple, dans l'intervalle Liturgie fétichiste 45 des fêtes, le terreiro est à peine gardé par quelqu'un à qui ou permet d'y demeurer. Ce terreiro du Gantois peut servir de modèle à qui veut se faire une idée exacte de ce qu'est un temple fétichiste à Bahia, comme aussi en quoi consiste le candomblé, la grande fête annuelle. Son nom français lui vient de l'ancien propriétaire de la maison de campagne où se célèbrent les cérémonies; il est situé au sommet d'une colline très raide, presque à mi-chemin du faubourg de Rio Vermeilho. Un sentier sinueux et escarpé qui commence à la ligne de tramways et qui traverse la vallée y donne accès; à une certaine hauteur des marches sont taillées dans le sol. Le choix de lieux solitaires et de difficile accès ne paraît pas être l'effet de circonstances fortuites. Il m'a été donné de visiter avec des amis un Candomblé au haut d'une colline et dans un recoin où l'accès a été impossible à cheval et difficile avec les bottes dont nous étions chaussés. En bas, dans la vallée où se trouvait la sucrerie, le son du batu- cagé arrivait faible et étouffé; mais lorsque nous sortîmes à minuit par un splendide clair de lune et que nous gra- vimes les collines voisines, le son arrivait fort et vibrant, et pendant longtemps nous l'avons entendu comme s'il était parti d'un endroit rapproché. Le lieu solitaire et caché, les heures mortes de la nuit, la monotonie grave et triste de la musique et de la mélopée africaines, le caractère extrava- gant et étrange des danses religieuses, tout ici se réunissait pour donner à i "ensemble un cachet de poésie sauvage et 46 Liturgie fétichiste mystérieuse qui devait parler profondément à l'esprit craintif et inculte d'une race extrêmement superstitieuse. Au Gantois le cérémonial se passe dans un pavillon couvert en tuiles, aux murs en torchis, situé au centre d'une clairière ou endroit défriché, ombragé par quelques arbres touffus. Toute la partie antérieure du bâtiment constitue la grande salle de danse, sans autre parquet que le sol nu et tassé; toute la partie postérieure, séparée au milieu par un corridor, se subdivise en petites pièces ou chambrettes où se révèlent aussitôt les habitudes du nègre. La chambre particulière où travaille la fille de la mère du terreiro et où .j'ai pénétré plusieurs fois, est un specimen du genre. Là se trouvent sans ordre, dans la promiscuité la plus indescriptible, des plateaux de céréales, des fruits et des herbes, des bouteilles et des tasses avec de l'huile de palme etc. des plats contenant des ragoûts de poisson et autres préparations culinaires africaines, des piments, des condiments, etc. Une grossière armoire en bois, où l'on garde les vêtements et parfois des comestibles est appuyée au mur; du côté opposé, une table vieille et mal- propre sur laquelle sont placés des bouteilles de vin et d'huile de palme, des verres grands et petits, des plats con- tenant des victuailles, etc. A la dernière fête, près de cette table, assise sur une chaise, la jeune fille brodait une bande- lette en peau fine de couleur rouge avec de blancs coquillages en volutes de la Côte. Cette chambre, au plafond fait de pièces de bois juxtaposées, sert en même temps de dépense. La dernière des chambrettes à gauche c'est le sanctuaire, le Peji, le Liturgie fétichiste 47 Yard-Orisd, (*) l'église proprement dite. C'est la maison fétiche des voyageuers européens. Pour y aller on suit un autre corridor transversal et étroit, partiellement divisé en deux demi-murs opposés en forme de cloisons placées l'une à la suite de l'autre et de chaque côté du corridor, de manière à faire un vrai zig- zag. Cette disposition a pour but d'empêcher que du dehors on puisse suivre des yeux la personne qui entre et aussi de masquer en même temps la seule porte d'entrée du sanc- tuaire. Cette pièce est obscure et sans fenêtre. Pendant le jour il y règne une clarté douteuse qui semble pénétrer à tra- vers une tuile en verre cachée par une doublure en linge blanc, généralement peu épais, et qui sert de dais à toute la pièce, La faible lueur d'une veilleuse à pétrole et parfois de quelques chandelles l'éclaire pendant la nuit. Aux jours de Candomblés, ainsi que je l'ai toujours vu, un lit de ma- riés en vignatico occupe le mur du fond. Des vêtements en grand nombre y sont déposés. Les trois autres murs sont couverts par des vêtements et des ornements de Saints, de couleurs et de formes très variées, faits avec toutes sortes d'étoffes depuis la soie ou le velours plus ou moins usés jusqu'à l'indienne à bon marché. Des bandes brodées avec des coquillages, de très grands colliers de grains et de verroterie se trouvent là accrochés et suspendus à la moindre saillie (J) Appartement ou chambre de saint ( Orisâ), 48 Liturgie fétichiste des murs, aux garnitures du lit, à des clous plantés aux linteaux de la porte et un peu partout. Ce sont les ornements sacer- dotaux, c'est la garde-robe des Saints. Presque au ras du sol. contre le mur qui fait face au lit, s'élève l'autel: des mar- ches, un petit mur d'environ trente centimètres de hauteur, pinson moins large, sur lequel sont placés les fétiches ou idoles. Par terre, vis-à-vis d'eux et remplissant presque toute la pièce, se trouvent les offrandes qui consistent, quant à la subs- tance, en aliments et de l'eau, des marmites, des plats de faïence ou de terre, des bols, des cuvettes, des vaisseaux de tous les formats pour la nourriture, des pots et surtout des quartignas pour l'eau. Tous les Pèjis ou sanctuaires fétichistes que j'ai vus sont peu 'ou point différents de celui-ci, excepté en ce qui touche les dimensions et la richesse. Chez Livaldina, autre mère de terreiro, le Péji c'est sa chambre à coucher, car,-m'a-t-elle dit-,elle est déjà bien vielle et n'a ni mari ni amant. La vie conjungale serait d'ailleurs impossible dans ce réduit. Le lit de Livaldina se trouve dans la partie antérieure de l'appartement. A gau- che, dans la partie postérieure, divisée par un demi-mur, est placée la garde-robe, qui aux jours ordinaires est ren- fermée dans des valises et des malles; cette partie du local a l'honneur d'être parfois érigée en dépense. L'oratoire est à droite, au fond et en bas, l'autel et les fétiches; au-dessus, en guise de dais, un morceau de linge blanc carré suspendu par des petites cordes attachées aux quatre angles. En haut, à Liturgie fétichiste 49 rentrée de cette division, au bout d'une corde qui vient du toit est pendu l'instrument YOgiïn, petit tambour brodé et enjolivé. Dans le Peji de Thecla, qui vit en concubinage, il n'y a pas de lit. C'est encore une chambre sans fenêtres, avec l'autel, les caisses et les malles de la garde-robe. Dans celui du Garcia, il y a outre l'autel, des porte-manteaux pour suspendre les vêtements aux jours de fêtes et placer les pots, les quartinhas etc., puis, la table aux prédictions où la mère du terreiro jette les dés. Il y a sur cette table une petite niche avec deux images de S. Cosme et de S. Damien et autour beaucoup de fétiches; dans le tiroir une quantité innom- brable de fétiches préparés ou guéris par la mère du terreiro. Tous ces Yards-orisâs disposés pour la fête représentent le type décrit de celui du Gantois. Ceux - ci cependant sont de vrais temples où se trouvent outre des saints du prêtre fétichiste les saints d'autres dignitaires du culte. Pourtant lorsque les pro- priétaires des Saints ou fétiches le préfèrent, ils peuvent les avoir en des oratoires privés dans leurs maisons. Une éta- gère quelconque, n'importe quel banc ou petit caisse, dans le coin de la pièce constitue un bon autel. Le terreiro du Gantois ne se compose pas uniquement du pavillon où se trouve le sanctuaire. On a construit, derrière et à côté, d'autres maisons et dépendances. Aus- sitôt après est une enceinte ou cour couverte où l'on garde pendant la nuit les animaux destinés aux sacrifices; pen- A. F. 8 50 Liturgie fétichiste dant le jour ils sont attachés à des arbres de la clairière. Do cette enceinte on passe clans une autre où s'éventrent et se préparent les animaux sacrifiés. La cuisine est attenante. Tl y a du côté droit des petites constructions légères destinées à des saints qui ne doivent ou ne peuvent séjourner cons- tamment dans le sanctuaire commun ou dans l'habitation do tel ou tel dignitaire. Enfin, tout près, il y a plusieurs arbres sacrés: autour de leurs troncs on voit les restes des sacrifices. Le mot terreiro a évidemment deux significations distinctes: il désigne lo lieu, remplacement ou la maison où demeure le chef et où se célèbrent les fêtes religieuses, et il qualifie la juri- diction d'un pontife fétichiste qui en prend ■ le nom, on ajoutant au titre la qualité de père ou mère du terreiro. Dans certaines contrées de l'Afrique, principalement au Gabon, il a droit aussi au nom COugan (ougangas, ou- agangas m'gangas, ai-jo trouvé dans des ouvrages fran- çais). Cependant à Bahia lo mot a une signification par- ti entière (1). L'Origan ou les Ougans,-car chaque confrérie peut avoir son ougan-sont responsables du Candomblé et on sont les protecteurs. La persécution dont les Candom- blés étaient l'objet et la mauvaise réputation dos sorciers rendaient indispensable la recherche de protecteurs forts et puissants, pouvant assurer la tolérance de la police. A ces (b Jules Ribeiro dans son roman A Carne (la chair), attribue aux nègres de Saint Paul la connaissance du mot mganga. Mais, je crois bien que Ribeiro n'a pas entendu ce mot prononcé par «les negres et qu'il ne l'a appris que par les récits de voyageurs européens. Liturgie fétichiste 51 protecteurs qui peuvent être ou n'être pas des initiés, mais qui croient au fétichisme ou ont un intérêt quelconque dans les Candomblés, on donne en récompense le titre et les honneurs Ougans. Les Ougans ont des devoirs bornés et des droits très étendus. Outre la protection qu'ils donnent, ils doivent offrir à leurs saints des animaux pour les sacrifices et les fêtes, Ils ont droit aux compliments spéciaux des fils de saints comme aussi à celui d'être entendus dans les délibérations du terreiro; s'ils sont menacés d'une insulte ou d'un malheur quelconque ils peuvent faire sortir tous les saints et le ter- reiro pour leur défense. On se tromperait si l'on croyait que la charge d'Ougan est difficile et peu recherchée. Le pouvoir des pères de terreiros sur les croyants est presque illimité, et soit par des services domestiques ou autres qu'ils exigent, soit dans la satisfaction de désirs licencieux, les Ougans se payent largement do la protection dont ils couvrent les sorciers. En tout cas cette protection est réelle, effective. Les interdictions les plus rigou- reuses et les plus formelles de la police, tombent comme par enchantement devant les recommandations et les forces que les Ougans mettent en action. Le ressort se trouve toujours dans l'intérêt électoral qui dans ce pays fait de tout une gi- rouette, et c'est chez les hommes politiques influents qu'ils vont chercher leurs plus puissants protecteurs. Je connais un sénateur, chef local d'un parti politique, qui s'est cons- titué protecteur en chef des Ougans et des pères de ter- 52 Liturgie fétichiste reiros. Qu'on ajoute à ces intérêts directs et matériels la croyance superstitieuse de certaines personnes dans les pra- tiques fétichistes, et l'on se fera une idée du degré de la force de protection indirecte dont peuvent disposer aujourd'hui les sorciers. Le père ou la mère, d'un terreiro est à la fois pontife et sorcier, fonctions peu distinctes et corrélatives. Comme prêtre (grand sacrificateur) il préside et dirige les fêtes du culte extérieur et il organise une espèce de confrérie ou col- lège particulier d'initiés. Il a, pour ses fonctions sacerdo- tales, des auxiliaires et des subalternes. Le travail est presque toujours fait conjointement par un père et une mère de terreiro. Ainsi entre autres, le chef d'orchestre dont la haute fonction sacerdotale consiste a évoquer ou appeler le saint pendant les danses; un autre dignataire qui évoque ou ap- pelle le saint dans les arbres, et enfin le sacrificateur qui sait choisir, tuer et préparer les animaux destinés aux sacrifices. Le choix à ces différentes charges est dicté par le sort; il se fait aussi au moyen de buccins ou encore par la déclaration verbale de quelque saint manifesté. Lorsqu'il s'agit de l'investiture au degré suprême de pontife ou sorcier, la voix du sort est souvent étouffée par quelque individu un peu versé dans les pratiques fétichistes. Il ne paraît pas que la transmission héréditaire de cette fonction soit de rigueur. Par exemple, on m'a assuré-et la jeune fille elle-même me l'a déclaré,-la fille de Julia, mère du terreiro du Gantois, ne succédera pas à sa mère. Toutefois, malgré Liturgie fétichiste 53 ce renseignement, je puis dire que tous les pères et mères de terreiros que je connais, à peu d'exceptions près, sont enfants d'Africains qui avaient été aussi sorciers ou pères de terreiros. Dans tous les cas, toutes ces dignités sacer- dotales du culte fétichiste sortent de l'ordre ou confréri e des fils de saints. On appelle fils de saints les personnes qui, préparées par une initiation spéciale, sont vouées au culte d'un ou des plu- sieurs saints fétichistes. Chaque confrérie ou collège se dis- tingue par des precéptes spéciaux en ce qui touche l'ali- mentation, les vêtements, les devoirs religieux particuliers au culte de tel ou tel saint ou Orisâ. La défense de se nour- rir de la chair de certains animaux, soit continuellement soit à certains jours de la semaine, est une pratique régu- lièrement suivie et qui rappelle le tabou de certaines races inférieures. Les vêtements également varient de saint à saint. Obatald veut un costume tout blanc ; le cou doit être garni de grands tours de perles en verroterie blanche couleur de lait, en manière de bracelets. Sangô réclame un vêtement blanc et rouge et des tours des perles en verroterie blanches et rouges, alternées. Yê-man-jâ exige des perles blanches de même matière, transparentes. Osun, des vêtements blancs et des perles jaunes. Ogûn, des bracelets formés d'un anneau de fer ou de fines chaînes de même métal. Saponan, des tours et des bracelets faits avec des rondelles de petits cocos noirs ou avec une matière qui ressemble au cuir. Dada des perles bleues; ainsi de suite pour les autres saints ou Grisas. 54 Liturgie fétichiste Ces assemblages, ces costumes sont si invariables que par eux on distingue facilement les initiés de chaque confrérie. Je connais parfaitement la signification des vêtements de saints et cela m'a beaucoup aidé dans mes observations. Mais le rite n'exige pas que l'initié soit toujours revêtu des insignes de sa confrérie; l'usage n'en est tout au plus rigoureux qu'aux jours consacrés aux divers saints. Le plus important de ces jours c'est le vendredi, consacré à Obatalâ. Au jour du saint, l'initié lave les quartinhas, renouvelle l'eau sacrée et peut même faire des offrandes plus importantes. L'initiation dans les confréries demande une suite d'é- preuves compliquées, toujours longues. Relativement douces chez nous, les épreuves et les rigueurs qu'on impose en Afrique sont vraiment très sévères. Ici, à Bahia, quiconque désire avoir un saint ou qui trouve un object qu'il sup- pose être un fétiche, va consulter le père du terreiro qui, au moyen de coquillages ou de dés, lui dit quel est le saint et lui désigne en même temps le père ou la mère du terreiro qui doit préparer le fétiche et diriger l'initiation. Parfois, l'aspirant lui-même possédé du saint, ou bien des tiers en cet état, font les déclarations qui sont reçues par le sorcier. La création du saint comprend deux opérations distinctes, mais qui se complètent: la préparation du fétiche et l'ini- tiation ou consécration de son possesseur. La préparation ou lavage du fétiche est chose fort compliquée, qui ap- pelle toute la science, toute l'habilité du père du terreiro. La mère du terreiro du Garcia m'a dit que pour le saint Liturgie fétichiste 55 Sangô il faut plonger la pierre do tonnerre qui sera le fétiche dans un bain d'huile de palme contenue dans un vase en terre vernie; c'est de là qu'il sort emporté par- le sorcier pour être mis dans une infusion de plantes sa- crées et placé sous l'invocation magique de' prières spéciales, accompagnées de gestes cabalistiques. Pour Ye-man-jâ, la pierre est mise dans du miel ou dans un acassa réduit en purée où, m'assura-t-elle. on voit se former au bout de quelque temps, de jolis filets rouges et verts très curieux. Ainsi des autres saints, toujours en suivant un rite spécial. Le saint une fois connu et le père ou la mère do ter- reiro qui doit le faire étant désigné, le futur initié pré- pare son trousseau ou plutôt la garde-robe du saint, et réserve ses économies pour la grande fête de l'initiation. Tous s'accordent à dire que les frais de cette cérémonie sont toujours fort élevés, et qu'il y a eu chez nous, sourtout dans la capitale, des factures de saint dont les dépenses mon- tèrent à un conto de réis (2.500 fr. au change de 400 réis le franc). De fait, je connais des nègres, créoles et afri- cains, qui connaissaient déjà leur saint dans leur jeunesse et qui ont vielli sans pouvoir réunir les fonds nécessaires à l'initiation. La description exacte d'une initiation à la- quello j'ai assisté il y a peu de temps, montrera ce que sont ces pratiques fétichistes à Bahia. Olympia, la postulante, avait trouvé une petite pierre de forme étrange, un peu allongée, ayant à une des ses extré- mités deux points latéraux en forme d'yeux. Croyant que 56 Liturgie fétichiste cela pouvait bien être un fétiche, elle alla consulter Livaldina. Celle-ci lui dit que c'était Osun et que la mère de terreiro Thecla serait sa mère de Saint. Le jour de l'initiation indiqué et Olympia préparée, la postulante vint dans la ville do Bahia (l'initiation devait avoir lieu hors la ville) pour inviter à la fête un père de terreiro qui demeure au Kaboula, ami intime de son père qui aussi est père de terreiro. D'autres pères et mères de terreiros furent invités, entre autres la mère de saint de Thecla, vieille africaine octogé- naire qui, pour comparaître à la cérémonie, ne recula pas devant un voyage à pied de près de trois lieues (18 kilo- mètres); cinq mères et deux pères de terreiros dont trois afri- cains, et les autres créoles, mais tous issus d'africains, étaient réunis. Los animaux du sacrifice étant préparés on sacrifia à Esu, esprit du mal, pendant l'aprés-midi, selon l'usage. Ce sacrifice propitiatoire précède toutes les fêtes de saint, car son oubli aurait pour conséquence inéluctable le trouble de la fête. A la nuit, la néophyte doit prendre un bain mystique, véritable purification lustrale, après laquelle elle change pour des véti- ments neufs ceux qu'elle portait et qui sont abandonnés en signe, crois-je, de renonciation à la vie antérieure. Olympia alla prendre ce bain dans la source sacrée d'une sucrerie du voisinage, acompagnée par la mère de terreiro Thecla, qui devait réciter les prières adaptées à la cérémonie, et par une jeune fille qui portait les vêtements blancs et repassés d'Osun et dont la néophyte devait se vêtir après le bain. J'ai su que ce bain, selon certains Liturgie fétichiste 57 rites africains et même chez nous., se donne parfois dans dos infusions de plantes qui jouissent de propriétés très stimulantes et qui sont considérées comme'sacrées. De retour à la maison, Olympia fut reçue à la porte par tous les titulaires de dignités sacerdotales et conduite au sanctuaireoù elle s'assit sur un banc neuf, vierge do tout usage Les personnes dépourvues de saint ne peuvent assister aux cérémonies du Peji-, à cause de cola je n'ai pu être admis dans l'enceinte du sanctuaire. Mais grâce à l'exiguité do la maison de Thecla, de la petite pièce où je me tenais jo pouvais parfaitement suivre tous les actes du cérémonial qui s'accomplissait dans l'alcôve où était le Peji, l'unique porte qui commandait la pièce où j'étais devant rester largement ouverte. Thecla avait précédemment lavé et préparé le fétiche à qui les animaux furent sacrifiés: un mouton, une chèvre, deux poules et des pigeons. On sacrifie parfois ces animaux dans l'enceinte du sanctuaire, de telle sorte que le sang tombe sur les fétiches; ils sont ensuite placés dehors pour être préparés. Enfin à dix heures du soir on procéda à l'épilation. La tête d'Olympia fut entièrement rasée. Cette opération prit un temps assez long. On m'a affirmé que selon certains rîtes plus rigoureux l'épilation est complétée; on rase non seule- ment la tête mais encore les aisselles, le pubis etc. Cepen- dant dans les initiations auxquelles j'ai assisté on s'est toujours borné à raser la tête, ce qui s'explique facilement puisqu'il est entendu que c'est par là que le saint pénètre A. F. 9 58 Liturgie fétichiste dans le corps du croyant. La tête étant ainsi rasée, elle est vigoureusement lavée pendant longtemps avec une infusion de plantes sacrées; cette opération est accompagnée de gestes et de paroles cabalistiques au moyen desquels la mani- festation ou possession du saint est octroyée. Avec de la craie ou une pâte blanche,, on dessine sur les joues de l'initiée des raies en tout semblables aux cicatrices de coupures que les noirs africains portent au visage, signes de distinctions ethniques, sociales ou religieuses. On m'a assuré que lorsqu'il s'agit de l'initiation d'afri- cains ou de fils d'africains libérés, au lieu do marques symboliques on fait usage d'un instrument tranchant, connue il est de règle en Afrique. Olympia avait cinq traits verticaux sur le front et quatre horizontaux sur chaque joue. On compléta la toilette en la coiffant d'une toque blanche, fine, faite d'un tissu ou broderie à larges mailles. Au sanctuaire la néophyte avala encore un breuvage spécial doué de grandes propriétés et d'une force magique supérieure. Je n'ai pas encore réussi à connaître la plante ou les plantes dont on fait usage pour cette préparation. Quelques uns m'ont affirmé que c'était la même infusion ou macération qui sert au lavage de la tête; d'autres, que la composition était plus complexe. Il m'a toujours semblé, cependant, qu'ils donnaient moins d'importance aux simples de la préparation qu'aux évocations sous lesquelles on la faisait. Au moment où allaient s'achever les cérémonies du sanc- Liturgie fétichiste 59 tuaire, l'orchestre composé do cinq tabaques (petits tambours) et de quatre calebasses couvertes d'un fdet orné de grosses perles en verroterie à chaque nœud, commençait l'évocation du saint dans la salle où j'étais. A un signe du chef d'orchestre tous les tabaques réunis furent placés au centre de la salle; on déposa à côté un plat avec de Y obi (noix do kola), des pièces de billon, plus une quartinha d'eau, le tout tiré du sanctuaire. Le chef d'orchestre se leva, fit une légère génuflexion sur le genou gauche et se concentra comme en prières. Il prit ensuite la quartinha, jeta un peu d'eau do chaque côté des tabaques, mit dans sa bouche une poignée ftobi qu'il mâcha, prit les tabaques l'un après l'autre, les changea de place et jeta dans chacun d'eux de Vobi mâché. Apres en avoir fait autant dans les calebasses, il passa succes- sivement le plat d'obi aux musiciens; ceux-ci prirent cha- cun une noix qu'ils se mirent à mâcher, La musique et le chant commencèrent alors l'évocation ou l'appel du saint. Outre la musique, le chef d'orchestre dirige aussi les cantiques sacrés qui sont récités en langue africaine par tons ceux qui sont présents. Au son d'up air et au chant d'un cantique spéciaux le saint se révèle et la néophyte, en état des possession doit se lancer dans la danse. A minuit on m'annonça ce cantique particulier en l'hon- neur du saint Osun-, mais je crois que l'effet cherché ne s'est pas produit, parce qu'après avoir attendu long temps, un père de terreiro fit venir le chef d'orchestre dans l'en- 60 Liturgie fétichiste ceinte du Peji, et seule, sous l'action du tabaque et d'un instrument spécial de Sangd, Olympia se remit à danser accompagnée d'un père de terreiro qui tenait dans les siennes une des mains do la néophyte. Toujours en dansant, elle vint alors dans la salle où elle continua de la même ma- nière et pendant longtemps cet exercice chorégraphique. Lorsque contrairement â ce qui vient d'être décrit, la mani- festation du saint est par trop forte, on emploie un procédé qu'ils appellent tuer le saint, au moyen duquel l'intensité de l'excitation diminue. Les danses se prolongèrent jusqu'à quatre heurs de matin. A ce moment il y eut une manifestation de différents autres saints. La tête recommença le lendemain. La néophyte dansait encore toute vêtue de blanc, portant en plus un évantail brodé de coquillages, et en moins la toque en broderie blanche qui avait été remplacée par un dessin à la craie ou à la pâte blanche sur la tête raseé. Le dessin prétendait simuler un casque formé par des raies divergentes qui partaient d'un premier petit cercle tracé sur la partie la plus haute du crâne et qui de'ce point se dirigeaient vers la périphérie. D'autres cercles concentriques de diamètre graduellement croissant se succédaient à petites distances jusqu'à la plus grande circonférence horizontale de la tête. Sur ce casque dessiné sur le scalp Olympia portait,-peut-être ein qualité de fiancée - une couronne de fleurs en papier, aux couleurs très vives, et dans le cercle de la couronne une plume rouge retenue au Liturgie fétichiste 61 cuir chevelu par une petite boule en cire. Sa main droite tenait un éventail à'Osun, rond, en papier ou en peau fine rouge et garni de coquillages au lieu de pièces en métal. Quoiqu'elle eut dansé pendant de longues heures, la manifestation du saint ne fut pas franche; la mère de ter- reiro Thecla en resta triste et affligée toute la journée. Et comme, meme entre sorciers, les rivalités professionnelles ne désarment pas, Livaldina ne put se contenir: en grand secret elle vint me dire: à Dieu ne plaise qu un saint, fait par moi, ne se fût pas déjà manifesté. Et pour cela, ajouta-t-elle, en faisant allusion aux differents pères et mères de terreiros qui se trouvaient là rpunis, je n'ai jamais eu besoin de tant de monde. Les fêtes de cette première journée s'achevèrent à la nuit, mais les cérémonies de l'initiation n'étaient pas terminées pour cela. Pendant un laps de temps qui varie de seize jours à, un ou plusieurs mois, la fille du saint ne peut sortir du terreiro. Ces formalités ultérieures sont plus ou moins rigoureuses. Dans la ville de Bahia, les fils de saint sont reclus, ils ne peuvent sortir sous aucun prétexte; ils sont soumis à une abstinence complète de plaisirs sexuels et doivent se priver entièrement de certains aliments, comme aussi de la chair de certains animaux déterminés, véritable tabou temporaire. Dans les campagnes c'est moins rigoureux; quelques-unes de ces formalités sont à peine requises: abstinence sexuelle, de- 62 Liturgie fétichiste fense de se livrer à do certains travaux tels qu' ouvrir des barrières ou des grilles, privation de certains aliments. La fille de saint n'est cependant pas aussi recluse que le prescrit la règle. Pendant ce temps de noviciat elle s'exerce aux pratiques du culte. Trois jours après, une nouvelle cé- rémonie a lien, mais sans musique et seulement accompagnée de chant. Le huitième jour, jour de Ige, célébration d'une nouvelle fête avec batucagé et évocation de saint. Le temps de l'initiation complété, la fille de saint appartient à la mère de terreiro qui lui a fait le saint et elle ne peut être rendue aux siens ni revenir chez elle que moyennant un vé- ritable adiat. Le prix varie selon les ressources pécuniaires de l'acheteur: mari, amant on famille. Le marché conclu, la fille de saint est conduite en grande pompe jusqu'à la porte (le sa maison où on la remet solennellement à l'acheteur. Les confréries ou collèges de chaque saint reconnaissent pour supérieur immédiat le père du terreiro où s'est fait l'initiation des membres de la confrérie; l'achat ne les exo- nère pas de la subordination ni de la dépendance spiri- tuelle. Directeur de consciences superstitieuses, ignorantes et fanatiques, en sa qualité de confident dos dieux, de dé- positaire de secrets de haute magie et d'interprète des révélations fatidiques, le sorcier exerce sur les croyants une tyrannie spirituelle presque discrétionnaire. Tous le vénè- rent et lui obéissent aveuglément. Les sorciers qui jouis- sent d'une grande réputation n'ont aucunement besoin de travailler car ils trouvent des gens en nombre plus que Liturgie fétichiste 63 suffisant qui travaillent gratuitement pour eux. Dans lus campagnes cette redevance se paye en travail agricole. Les terres ou les plantations du père de terreiro sont labourées, dé- frichées etc., par les croyants, qui, spontanément, s'entendent pour le servir au mieux. Ils se mettent a sa disposition, ensemble ou séparément, pour un jour par semaine ou par mois, ou bien encore ils sc relèvent de manière à lui fournir un travail continu. Dans les villes, l'ensemble dos offrandes aux saint et les re- venus du sacerdoce leurs garantissent une indépendance absolue. Je connais plusieurs exemples de ces deux manières do rétribuer le sorcier. Mais le père du terceiro n'est pas seulement le fondé de pouvoirs des saints pour recevoir les offrandes et les ex-voto; il est encore et avant tout un préparateur do fé- tiches. source dos gros revenus. 11 est aussi, comme par- tout, le guérisseur dos maladies, l'auteur de maléfices, le distributeur des félicités. Le sortilège, qui rend le sorcier si redouté et en meme temps si recherché, est symbolique et indirect ou matériel et direct, et peut avoir pour but de favoriser ou de nuire. Le sortilège est matériel et direct lorsque le sorcier cherche à faire avaler des préparations qui peuvent exercer une action nuisible sur l'organisme; c'est le sortilège-poison dont je parlerai en temps et lieu. Il est indirect ou sym- bolique lorsqu'il consiste essentiellement à douer, par en- chantement, de propriétés utiles ou nuisibles des objects ina- 64 Liturgie fétichiste minés ou des être vivants; c'est le gri-gri par excellence, et pour les nègres tout peut être ensorcelé. Le sortilège symbolique commun, chose faite ou préparée. est chose très commune chez nous. A Bahia. on trouve de temps en temps dans les rues ou sur les places publiques, près d'une maison ou sur le chemin supposé où passera celui à qui il est destiné, un maléfice constitué, à quelques va- riantes près, par des animaux sacrifiés et des reliefs de repas de saints. C'est ici une caisse en bois quelconque contenant une poule morte enduite d'huile de palme ou tout autie jonglerie; la, c'est un plat en faïence ou en terre vernie avec l'inévitable huile de palme, des plumes et de la mon- naie de billon ; ailleurs c'est un panier contenant un chevreau mort, un pigeon, un crapaud, un animal quelconque enfin, cnduit d'huile de palme, enveloppé dans du linge ou du papier, orné de rubans, accompagné de morceaux de chan- delles etc. Ces procédés peuvent prendre mille formes di- verses. Parfois la chose est fait avec plus de pompe. Un mien ami- bachelier en droit, ( ') m'a raconté le fait suivant : il y a peu de temps, sa famille étant alors en villégiature, il rentrait chez lui, rue de la Soledadc, à une heure assez avancée de l i nuit. Quelle ne fut pas sa surprise en trouvant sur un0 des fenêtres du rez-de-chaussée un énorme maléfice matériel. Deux grandes lances noires étaient posées en croix sur < 1 ) Ce grade équivaut à celui de licencié en droit en France. Liturgie fétichiste 65 cette fenêtre ; de leurs extrémités partaient des grandes pièces d'étoffe noire pour deuil qui développaient et traversaient la rue d'un côté à l'autre en prenant la forme d'un grand angle. L'aspect était celui d'une tenture funéraire. Au-dessous des lances et sur le trottoir on voyait dans un plat en terre vernie une poule morte enduite d'huile de palme, un agneau blanc égalemente sacrifié, des plats contenant des aliments de saint et une grande quantité d'huile de palme, acaçâ, etc. Ces objects restèrent là jusqu'à l'heure où la charrette qui enlève le matin les immondices de la ville les emporta. Mon ami avait augmenté peu de temps auparavant les loyers de quelques maisonnettes voisines habitées par des africains, et il attribue ce fait à une idée de vengeance. C'était peut-être aussi parce que son hôtel est presque tou- jours inhabité et qu'il est de croyance vulgaire qu'une maison vide est mal hanté. La mère de terreiro Isabelle m'a dit ce qui signifiaient ces maléfices et l'explication qu'elle m'en a donnée doit être la même pour tous ou du moins pour le plus grand nombre. Ils représentent en général le procédé d'ensorcelle- ment connu sous le nom d'échange de tête. Lorsqu'un individu malheureux ou à qui la fortune est contraire, - ce qui s'apelle en langage populaire avoir une mauvaise tête, - va consulter un sorcier celui-ci propose de changer sa tête, ce qui équivaut à changer le malheur qui le poursuit 66 Liturgie fétichiste pour les bonheurs ardemment désirés. Cet échange est sym- bolique, cela va sans dire. Dans ce but, il doit envoyer au sorcier un ou deux animaux qui sont décapités, uints d'huile de palme et envellopés dans une pièce de lingerie du con- sultant. Au moyen de procédés magiques, le sorcier fixe dans les apprêts le malheur qui poursuit son client et envoie celui-ci placer le sortilège dans un carrefour ou sur un autre point bien fréquenté. Quiconque passe par-dessus le maléfice ou a la curiosité de l'examiner, s'empare aussitôt du malheur qu'il renferme et en délivre celui qui en était poursuivi. Naturellement, de même que l'on fait entrer dans le maléfice préparé le malheur ou la mauvaise tête de quel- qu'un, on peut transmettre et fixer dans un object inanimé, dans un animal quelconque ou dans une autre personne l'esprit qui rend une personne malade, dangereuse, mau- vaise, etc. N'import que object à usage particulier, insignifiant même, sans valeur aucune, peut être enchanté et devenir ainsi porte-bonheur ou porte-malheur. Isabelle m'a montré quel- ques poudres préparées par elle, qui, portées en amulettes au cou ou dans la poche, suffisent pour assurer à celui qui les porte toutes les félicités. Un nid d'oiseau, contenant deux oeufs frais, enfoui à la porte de l'amoureux sur le point de se rendre infidèle à la foi jurée, a la force du philtre le plus puissant, il suffit pour ramener l'infidèle à de meilleurs senti- ments, Elle m'a indiqué sur sa table un fétiche particulier Liturgie fétichiste 67 nommé crebe do cordes, petite pièce en bois de forme cy- lindrique à laquelle étaient adaptés circulairemente, en ma- nière de rayons, des bouts de cordelettes d'égale longueur semblables à une multitude de jambes. Ce fétiche avait été retiré d'un matelas appartenant à de nouveaux mariés afin de ramener à leur foyer la paix conjugale troublée par sa presence, il y avait été introduit par la maîtresse délaissée du mari, laquelle s'était ainsi vengée de son abandon. Il y avait aussi sur la table une infinité d'autres pièces, panacées de tous les genres et de toutes les dimensions, également efficaces contre tous les malheurs et messagères infaillibles de tous les bonheurs. Le nombre élevé des pièces qui s'étalent sur la table fatidique indique claire- ment la richesse de la clientèle et l'ardeur de la foi dans les vertus du fétiche. Mais cette clientèle ne se recrute pas seulement parmi les nègres ignorants et les simples d'esprit; la meilleure société du pays lui fournit son contingent. Pour éviter les soupçons qui pourraient atteindre les dames de qualité qui veulent la consulter, la mère de terreiro fait installer, bien en évidence, dans la pièce principale de la maison, un magasin de modes. Il y a quel- que temps, un bruit qui n'était sans doute pas tout à fait faux a circulé ici; une personne à qui on avait offert la présidence de la province et plus tard un portefeuille mi- nistériel, ne se serait résolue à accepter ces offres qu'après avoir obtenu une audience préalable d'une cartomancienne. 68 Liturgie fétichiste mère de terreiro; une preuve de la véracité de ce fait, c'est la proposition que me fit Isabelle de mettre à ma disposition les services de ses fétiches pour le cas où je voudrais être élu sénateur ! Mais c'est dans la guérison des maladies que l'action du sorcier s'exerce avec le plus d'éclat. On a remarqué que le sorcier, le devin, le prêtre, le médecin et le savant ont commencé par se confondre en un seul et même individu. En principe, le nègre de Bahia est encore dans cet'état d'évolution mentale où l'on n'admet pas de mort naturelle en dehors des morts violentes ; où l'on n'admet pas qu'il y ait des maladies et des morts naturelles. La maladie est toujours le résultat d'un enchantement, d'un sortilège: donc la mission de détruire, par l'intervention de la magie, cette œuvre sur- naturelle appartient au sorcier. A l'appui de cette assertion je citerai quelques exemples concluants. Le père d'une négresse que je connais, alla se plaindre un jour au propriétaire du moulin à sucre dont tous deux étaient esclaves, qu'un africain avait ensorcelé sa fille en lui faisant manger quelque chose dans un morceau de sucre. Cette femme était malade, elle avait une anasarque et une ascite énorme qui, - d'après ce que m'ont affirmé tout récemment des nègres témoins du fait, - se remplissait et se vidait avec le flux et le reflux. Le propriétaire de cette sucrerie manda le sorcier et le menaça d'un châtiment sé- vère; celui-ci nia être l'auteur de ce dont on l'accusait, mais s'engagea toutefois à rendre la négresse à la santé. Cet Liturgie fétichiste 69 évènement devait accroître encore le - prestige du sorcier dont tous, même aujourd'hui et bien qu'il soit mort, ne parlent qu'avec respect. Le propriétaire de la sucrerie que j'ai entretenu à cet égard, m'a confirmé le fait, et il attribue la maladie à un empoisonnement par le sublimé corrosif, bichlorure de mercure. Cette explication est ina- ceptable et je crois plutôt à l'existence d'une néphrite aiguë passagère, car les affections des reins sont communes dans la localité. Au moulin à sucre d'un de mes amis une négresse, jeune encore, vivait en concubinage avec un nègre regardé comme un homme sérieux, ce qui ne l'empêcha pas de prendre pour maîtresse la fille d'une more de terreiro qui au bout de quelques mois parvint à l'amener à se marier avec elle. L'amante abandonnée craignant que sa rivale préférée no se livrât sur elle à des voies de fait, se retira dans une sucrerie voisine où elle alla vivre avec un autre individu. Elle fut atteinte d'une fièvre grave dans sa nouvelle résidence. Le médecin traitant diagnostiqua une typho-malaria: la malade succomba. Son amant vint alors trouver le propriétaire du moulin à sucre où la défunte habitait précédement et se plaignit de ce que la mère du terreiro avait envoûté sa maîtresse, comme elle avait promis de le faire quelque temps aupa- ravant. Pour prouver matériellement son allégation il apportait un peingne ensorcelé par la criminelle et que celle-ci avait placé à la porte de sa victime; il ajouta que 70 Liturgie fétichiste dans un but nuisible à celle qu'il pleurait en avait mis un sortilège dans un carrefour voisin. Je connais l'accusé, qui, fille d'une mère de terreiro, est en outre fille de saint; sa réputation est mauvaise; après s'êtrc marié elle a quitté son mari et est venue vivre dans cette ville d'où elle est repartie il y a peu pour réintégrer le domicile conjugal. Elle est bien capable d'avoir fait la menace dont on l'accuse, et l'effet de cette menace a dû contribuer puissamment au dénouement fatal de la maladie. Il y a quelques années j'examinai un nègre chez lequel je trouvai une grave lésion cardiaque parvenue au période asystolique. Comme il fallait s'y attendre, il mourut peu de temps après l'examen medical. Mais les autres nègres de la sucrerie où il demeurait prétendirent que la mort avait été la conséquence d'un sortilège préparé par l'africain Pacifique. Et comme ils étaient déjà prévenus contre ce père de terreiro qui passait sa vie à ensorceler les plantations dont il réduisait ou faisait avorter les récoltes, ils se réu- nirent un beau jour, allèrent l'attendre sur le chemin et lui donnèrent tant de coups qu'ils le laissèrent pour mort. On captura les meurtriers. Ils étaient si convaincus que pour se justifier il suffisait de prouver que Pacifique était réellement sorcier, qu'ils se bornèrent à présenter aux auto- rités des crânes de boucs, des cheveux et des ongles humains, des coquillages de la Côte, des météorites, des quarti- nhas, etc., qu'ils avaient trouvés au péji de leur victime. Liturgie fétichiste 71 Pendant la maladie d'un de mes amis intimes qui mourut d'une gangrène diabétique, une négresse, amie de la famille, fit avec insistance de sérieuses propositions pour qu'on allât démander, sur le cas, l'avis d'une mère de terreiro du Retiro, jouissant d'une grande réputation. Cette femme était tellement convaincue que c'était la con- séquence d'une chose faite, d'un sortilège, que, ni le refus formel et l'incrédulité de la famille, ni la présence et l'opinion de médecins qui avaient vu et soigné le malade no la dissuadèrent. Sur l'invitation expresse du médecin, une famille prit pour nourrice d'un enfant gravement malade, une négresse jeune et vigoureuse qui lui avait été recommandée à cause de son lait très bon et abondant. Contrairement à ce qu'on attendait, le changement de lait fit aggraver l'état du petit malade dès la primière nuit. La nourrice, très impressionnable, en fut vivement émue; le jour suivant son sein était complè- tement tari. L'émotion de la jeune femme redouble et elle passe toute la nuit dans les larmes. On fait tout vaine- mant pour la tranquilliser, en lui assurant que son lait reviendra dès qu'elle sera plus calme et plus confiante. Le lendemain elle va chez elle et de là, à l'instigation de sa famille, elle va consulter une mère de terreiro à la Calçada do Bomfim. Celle-ci découvre que la jeune femme a été ensorcelée et que son lait serait fatal au nourrisson si elle n'était préalablement guérie du sortilège. La sorcière lui garantit 72 Liturgie fétichiste son complet rétablissement an bout de huit jours passés chez elle (la sorcière) moyennant le payement par avance d'une somme de cinquante mille réis ( cent-vingt-cinq francs au change de 400 réis le franc). La nourrice va faire part de ce qui s'est passé à la famille qui se refuse à cette convention et lui offre les soins du médecin de la mai son. Mais la nourrice déclare péremptoirement qu'elle préférée se retirer plutôt que de faire du mal à une innocente créature, car elle est convaincue que la prophétie de la mère du terreiro se réalisera. Elle prit congé et s'en alla. Ces exemples suffisent. Que l'on ne croie pas cependant que les nègres seuls et les ignorants fréquentent les terreiros et les candomblés à la recherche d'un soulagement à leurs maux. Nous tous, médecins, nous savons combien il est fréquent que des malades, à l'insu de leur médecin ou après l'avoir congédié sous le prétexte le plus futile, vont s'abandonner aux soins dos sorciers; vont se soigner avec des feuilles du bois, selon l'euphémisme consacré. Liturgie fétichiste 73 CHAPITRE III Sortilège, prédiction ; état de possession, oracles fétichistes Sommaire. La possession fétichiste par les orisas; sa réalité, ses formes La possession est un état somnambulique. L'hystérie chez les nègres. Le sortilège symbolique, exprimé sous forme d'oracles, fournit matière à un chapitre de haute curiosité psycho" logique. Comme dans la possession démoniaque, comme dans une manifestation spiritiste, le saint fétichiste peut, sous l'in- fluence d'une évocation spéciale, s'emparer d'une personne quelconque, père de terreiro ou fils de saint, et par leur sintermédiaire parler et prédire. L'individu chez qui le saint se manifeste, - qui est ou tombe de saint - en d'autres termes, qui en est possédé dans les artifices d'un candomblé n'a plus conscience de ses actes, ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait; c'est le saint qui s'est emparé de lui qui parle et qui agit, et c'est pourquoi, dès que le saint se manifeste, celui qui en est possédé perd sa personnalité ter- restre et humaine pour prendre celle du dieu qui se révèle en lui avec tous les honneurs qui lui sont dus. Il est conduit au sanctuaire ou Peji, ou on le couvre des habits et des ornements que le rituel attribue au saint manifesté. Si en continuant à danser il s'adresse à l'une des per - 74 Liturgie fétichiste sonnes présentes, celle-ci lui répond à genoux et se prosterne avec le plus profond respect, la plus grande humilité- C'est dans cet état particulier que se font les prédictions. Le pontife ou père de terreiro qui dirige '.es cérémonies est celui qui communique avec le saint et interprète ses désirs et ses ordres. Quelquefois cette scène est publique et le saint manifeste sa volonté pendant la danse, mais ordi- nairement le père de terreiro cause en par iculier avec le saint dans le sanctuaire d'ou il apporte les prédictions qui doivent être transmises aux croyants. C'est une porte largement ouverte aux abus. Dans un but d'intérêt pécuniaire quelconque, à leur profit ou au profie de tiers que les payent, beaucoup de pères de terreiros savent donner aux révélations une interprétation convenable aux intérêts en jeu. Leurs sentences sont sans appel; les contester, serait pour les croyants, tomber dans un grave péché, capable d'attirer de grands malheurs sur les délin- quants, des malheurs dont les conséquences seraient dé- sastreuses. Il paraît qu'en Afrique la disposition à tomber en état de saint, c'est-à-dire à en être possédé, est une préro- gative des sorciers, tout au moins d'un petit nombre de privilégiés. Cependant, ici, à Bahia, il n'en est pas ainsi. Presque tous les fils et filles de Saints sont susceptibles d'une manifestation de cette nature : le contraire n'est qu'une exception. Liturgie fétichiste 75 J'ai vu des africains émettre des doutes sur la sincérité de ces états de saint si faciles et si fréquents, et les attribuer à une feinte, à une comédie des pères de terreiros créoles, et tous affirment que lorsqu'un saint préparé selon les règles et les préceptes africains se manifeste, la folie et les désordres de la motileté sont extrêmement violents et ne présentent pas ces caractères do légères défaillances qui marquent les manifestations de la plupart des saints préparés par les créoles. Je croîs toutefois que la différence s'explique naturel" lement et qu'elle exclue toute idée de comédie ou de feinte. En Afrique la puissance des sorciers est bien plus étendue. Ils exercent une surveillance sévère et ne tolèrent pas que les prérogatives du sacerdoce soit ainsi à portée du premier venu. Par conséquent les individus qui se disent ici possédés n'oseraient pas en Afrique attribuer les accidents légers qu'ils éprouvent à des manifestations divines. Ensuite et surtout l'extrême surexcitation nerveuse où les épreuves de l'initiation et l'évocation jettent le futur initié - épreuves bien plus compliquées et bien plus rigoureuses en Afrique que chez nous dans les cas ordi- naires-, explique suffisamment l'intensité plus grande que les manifestations de saint attéingnent dans ces pays-là. La na - turc des phénomènes étranges que nous étudions en ce moment vient puissamment corroborer cette interprétation. Rien ne serait plus faux que d'attribuer ces manifestations, 76 Liturgie fétichiste comme On le fait généralement, à la farce et à la simu- lation. L'initiation d'Olympia nous a fait voir que malgré tous les préparatifs et les évocations des sorciers, le saint pouvait ne passe manifester, et ce fait donne en même temps que la mesure de la sincérité et de la bonne foi d'Olympia preuve la plus complète que l'initiation ne consiste pus dans l'apprentissage de moyens de simulation concertés entre le père de terreiro et le néophyte. Rien n'eut été plus facile à Olympia que de simuler des troubles de l'ordre des phé- nomènes de saint bien connus d'elle, pour qu'ils fussent considérés .commos très réels. J'ai connu une jeune fille, aujourd'hui décédée, qui regrettait amèrement de n'avoir pas réussi à obtenir la manifestation de son saint, préparé au terreiro du Gantois. Elle avait dépensé des sommes importantes, s'était soumise à toutes les prescri- ptions et cependant jamais le saint ne lui est monté à la tête. Sans doute il y a beaucoup de feintes et de dissimulation de la pari des certains individus. Les pères de terreiros eux-mêmes l'avouent, en déclarant d'ailleurs qu'ils ont des moyens infaillibles pour distinguer les vrais des faux états de saint. Le principal acteur de la dissimulation peut être le père de terreiro lui-même., lorsqu'on lui impose au préalable tel ou tel résultat connu ou mûrement prémédité. J'ai vu une fois Livakiina simuler clairement un état de saint pour réprimander une de ses initiées et pour mener à bonne lin Liturgie fétichiste 77 des affaires personnelles. J'avais, cette fois, la certitude absolue qu'elle n'était pas possédée. Toutefois ces faits ne démentent en rien l'existence de la conviction profonde et de la foi sincère qui animent en général les nègres fétichistes dans leurs croyances religieuses n'y contredisent pas. Entraînés souvent par des circons- tances particulières qui n'entraient pas dans leur p'an, les sorciers sont contraints à la simulation. Girard de Riallc a donc raison d'affirmer que « les exigences do la foule fanatique ont trop souvent forcé les sorciers impuissants à vaincre la nature, à tromper les sectateurs de leurs fétiches par Quelques jongleries, la vie des féticheurs se trouvant en'jeu». Il aurait même pu ajouter à la vie, le prestige ou la réputation L'initiation d'Olympia vient encore prouver cette allégation. Lorsque le père de terreiro qui dansait avec elle à l'heure où les premières lueurs de l'aube allaient argenter l'horizon, a vu que le saint ne se décidait pas à paraître, il la fit sortir de la salle, et faisant signe qu'il était possédé de Sango, il commença à présenter tous les symptômes des l'état de saint. Cela servit à détourner l'attention des as- sistants et à tromper leur espérance déçue de voir la ma- nifestation du saint préparé. La façon dont s'est terminé cet état de saint m'a convaincu qu'il y a eu simulation dans le but de masquer l'insuccès qui, dans ce cas particulier, devait entraîner la perte du prestige de la mère de terreiro qui dirigeait l'initiation. 78 Liturgie fétichiste La meilleure preuve do la sincérité et de la conviction des nègres fétichistes - simples croyants, prêtres ou pontifes - c'est précisément cette manifestation de phénomènes étranges et anormaux, cette aliénation passagère, mais vraie, incon- testable, dont ils ignorent les causes et qu'ils attribuent à l'intervention surnaturelle du fétiche. Les circonstances extrêmement variées dans lesquelles ces faits ont été observés; le nombre d'individus absolument étrangers les uns aux autres chez qui la possession s'est manifestée; les témoignages concordants des personnes les plus honorables et tout à fait dignes de foi, rendaient déjà inadmissible l'hypothèse d'une feinte, d'une simulation; et la nature et la forme des manifestations sont vraiment par trop étranges et anormales pour ne pas impressionner profondément des esprit simples, incultes et super stitieux comme ceux des nègres. Une dame fort respectable m'a raconté que dans son moulin à sucre, le saint d'une jeune négresse s'est manifesté une fois avec une telle violence, qu'un vénérable prêtre catho- lique, l'un des plus respectés de notre clergé, aujourd'hui haut dignitaire de l'Eglise à Pernambouc, a déclaré que cela était sans aucun doute un artifice du démon, tant la jeune femme sautait et déraisonnait. Des amis m'ont affimé que la manifestation du saint de Placide, nègre fort, robuste, que je connais parfaitement, est si impétueuse, que le nègre court à travers champs sans avoir conscience de ce qu'il fait et tombe dans des accès de Liturgie fétichiste 79 furie qui rendent nécessaire le concours de plusieurs person- nes pour le contenir. Au terreiro où Placide a son saint ces qualités sont présentées comme des preuves de la grande valeur de son patron : la force physique a un si grand prestige dans ce milieu inculte qu'elle sert d'étalon pour mesurer meme les qualités des dieux. Au terreiro du Gantois un des Ougans, homme con- vaincu et sérieux dont la parole ne saurait être mise en doute, m'a assuré en pleine confiance, les laits suivants qui sont bien connus en cet endroit; il a été témoin ocu- laire de quelques-uns de ces faits. Toutes les fois qu'une des initiées de ce terreiro tombe en état de saint elle devient folle au point de fuir et d'errer à travers bois nuit et jour, et elle revient invariablement le front enguirlandé et le corps couvert de feuilles d'orties. Eh bien, lorsqu'elle s'éveille elle ne se souvient plus de ce qu'elle a fait et même il ne parait pas qu'elle ait conservé les vestiges de la violente éruption que cette plante produit habituellement. Une autre mange de la braise ardente et des mèches de coton imbibées d'huile allumées. Une troisième, me dit YOugan. ayant été un jour admonestée par la mère du terreiro à cause de sa mauvaise conduite, fut tout à coup possédée du saint, sortit, en courant, grimpa avec une agilité extrême sur un arbre voisin qui m'a été montré, et là-haute les jambes croisées autour d'une forte branche, elle se mit 80 Liturgie fétichiste à se balancer comme un singe. A cette vue, VOugan con- vaincu que la femme allait tomber, accident grave qui pou- vait lui causer des démêlés avec la police, tremblait en pensant aux responsabilités qui allaient peser sur lui, en raison de sa qualité. Mais la mère du terreiro s'approcha imperturbable et ar- rivée sous l'arbre parla en langue africaine à la jeune fille qui se laissa choir volontairement. A la stupéfaction gé- nérale elle se releva saine et sauve et se dirigea séance tenante vers le batucagé où elle se livra à une danse teffrénée. La manifestation de possession varie beaucoup d'in- tensité et de force. L'échelle s'étend depuis le délire maniaque furieux et prolongé; depuis les perturbations délirantes plus ou moins incohérentes, plus ou moins systématisées, provoquées par les différentes formes de possession; depuis le véritable état de saint sous la forme classique d'oracles usqu'aux plus légers accidents d'attaques hystériques frus- tes; jusqu'à de simples excitations ou de simples étour- dissements passagers, causés par la fatigue et surtout par la danse. Je me suis laissé dire que le délire furieux et prolongé peut être une conséquence de la possession, mais je n'ai jamais eu l'occasion d'observer un cas de cette espece. Les cas, si redoutés des nègres fétichistes, de possession pro- longée sont relqtivament fréquents; nous les examinerons Liturgie fétichiste 81 en temps et lieu. Cependant ces accidents sont plutôt des complications qui, naturellement, ont aussi leur explication religieuse ou animiste, mais qui dans tous les cas constituent des écarts, des aberrations du véritable état de saint dont nous allons nous occuper tout particulièrement. D'après ce que j'ai entendu, d'après les cas que j'ai observés et les examens auxquels je me suis livré, je suis porté à croire que les oracles fétichistes possédés de saint ne sont autre chose que des états de somnambulisme provoqués avec dédoublement et substitution de la personnalité. Les moyens employés pour provoquer ces états, leurs caractères psychologiques, les procédés d'éducation mis en œuvre pour constituer le type incarné dans l'état second, tout concourt à prouver cette allégation et la corrobore. Dois-je rappeler que les oracles nègres sont provoqués en Afrique au moyen de procédés en tout identiques à ceux dont se servent journellement nos modernes hypnotiseurs? Il est bon, toutefois, de rappeler que les moyens employés pour obtenir ou développer les facultés de médium sont les mêmes ici et là bas. Des bains, des fumigations, l'in- gestion de substances douées de propriétés spéciales, des jeûnes prolongés, l'abstinence de plaisirs génésiques, des mortifications diverses, etc. tels sont les moyens qu'emploient et qu'emploieront toujours les sorciers de tous les temps et de tous les endroits. La danse doit être classée parmi les moyens les plus actifs. 82 Liturgie fétichiste Il faut avoir été témoin des gestes, des contorsions, des grimaces, des mouvementés désordonnés et violents auxquels se livrent les nègres dans leurs danses sacrées, pendant des heures consécutives, pendant des jours et des nuits; il faut les avoir vus inondés de sueur, que la main de com- pagnons ou de préposés à cet effet essuie de temps en temps avec de grandes serviettes ou des linges; il faut les avoir vus ainsi, les vêtements entièrement imbibés par la trans- piration, danser, danser encore, danser toujours, pour se faire une idée de ce que peut être cet exercice exténuant, pour connaître sa puissance qui, au lieu de les abattre, les excite de plus en plus. C'est une espèce de furie croissante, de rage, de désespoir dont leurs contorsions acompagnent les variations cadencées, de plus en plus accentuées, du batucajé, jusqu'à la manifestation finale du saint. Mais si la danse possède ainsi une influence puissante sur la prédisposition aux phénomènes de possession de saint, d'autres causes, agents provocateurs immédiats, sont beau- coup plus efficaces. C'ést la musique qui selon la règle, provoque l'état de saint. Ainsi lorsqu'un individu qui ne danse pas et n'est même pas disposé à se livrer à cet exercice tombe en possession au bruit du batucajé, on ne peut attribuer une influence quelconque, si minime qu'on la suppose, aux procédés adjuvants de l'évocation. Tous les nègres que j'ai vus possédés dans ces conditions et que j'ai pu consulter ont été unanimes à déclarer que Liturgie fétichiste 83 c'est la musique qui les pousse à la danse et de la danse au saint. Il y a des initiés qui ne peuvent entendre la musique ou le cantique qui a coïncidé avec leur premier état de saint ou qui, dans leur pensée, a évoqué ou appelé le saint, sans que celui-ci ne se manifeste aussitôt. Le tam-tam de la Salpétrière n'exercerait pas une action plus décisive sur les hystériques de Charcot. Le batuque, dont la monotonie désolante est capable de rivaliser avec tous le procédés d'hypnotisme par la fatigue de l'attention, se maries si bien aux sentiments musicaux des nègres, que dès qu'ils l'entendent ils ne peuvent plus réprimer les contorsions de leur danse. Un nègre me disait un jour que je ne pouvais me faire une idée de l'effet excitant, provocant, de certains instruments de musique des africains. Il n'y a pas de clairon plus capable de développer les instincts belliqueux sur les champs de bataille, ajoutait-il, qu'un petit batuque africain qui, selon lui, a joué un rôle des plus saillants dans les séditions d'esclaves qui ont eu lieu dans l'Etat de Bahia, si bien qu'on a fini par en défendre l'importation d'Afrique. Mais la suggestion orale'ne joue pas un rôle moins im- portant. L'attention expectante de l'initié et surtout la confiance entière, illimitée dans les paroles magiques et les prières des sorciers, s'ssaocient si étroitement aux impres- sions de la musique, du cantique, du milieu enfin, qu'une série, un ensemble d'impressions se forme et peut être 84 Liturgie fétichiste facilement évoqué par la présence d'un seul de ses éléments constitutifs. Je me suis entretenu plusieurs fois avec un jeune homme dont le saint a été fait pendant son enfance. Un jour, m'a-t-il dit, il rencontra dans un candomblé, rue du Taboâo, le père de terreiro qui avait dirigé son initiation à la demande de son père. Il remarqua que ce père de terreiro le regardait de temps en temps et prononçait a voix basse les paroles et la prière dont il s'était servi pour faire son saint. Le jeune homme se sentit mal aussitôt ; il éprouva des étourdissements; un besoin invincible de se mouvoir, de s'agiter, de danser, s'empara de lui. Dès que l'autre le vit en cet état, il entonna le cantique à'Oso-osi et se fit accompagner par la mus'qùe. Le jeune homme ressentit un fort ébranlement; il écarta avec violence les personnes voisines et s'enfuit précipitamment. Quel que soit d'ailleurs le procédé employé, l'état de somnambulisme une fois provoqué, la création de la forme psychologique est toujours affaire de la suggestion ambiante. « Il est bien clair, écrit Pierre Janet, que dans ces cas et dans bien d'autres, les circonstances environnantes, les paroles des personnes présentes, plus sans doute que les suggestions proprement dites, ont formé peu à peu une une véritable éducation du somnambule. La suggestion ne crée pas plus le somnambulisme que l'anesthésie, mais elle peut le transformer et modifier son aspect extérieur. « La préparation morale est tout en pareil cas, disait déjà Liturgie fétichiste 85 Briquet: si on les prépare aux convulsions, les somnambules ont des convulsions ; si on les prépare aux extases elles ont des extases et, maintenant qu'il est d'usage de pro duire le somnambulisme, les magnétisés convenablement disposés n'ont que le somnambulisme ». Et Janet ajoute plus loin: « le somnambulisme est avant tout un état anormal pendant lequel se développe une nouvelle forme psychologique avec des sensations, des images des souvenirs qui lui sont propres.... Le dédoublement de la personnalité, si manifeste dans certaines grandes obser- vations de double existence, existe en réalité dans le plu- simple des somnambulismes». Donc rien de plus facile à comprendre que la manière dont se passent les choses dans l'état de saint. Chaque saint fétichiste a ses insignes particuliers ; pour l'un une ceinture spéciale, entièrement brodée de coquillages; pour un autre, une espèce de sagum blanc ou rouge, avec une épée, un éventail ou un ornement quelconque; pour tel autre des colliers do perles en verroterie de djfférentes couleurs, etc. Dès que le saint se manifeste chez un membre du collège ou confrérie, on conduit le possédé au Piji où il est revêtu des habits et des ornements du saint manifesté. Ainsi vêtu, il revient prendre part aux divertissements et â la danse- jusqu'à ce qu'il tombe en léthargie ou qu'il re- vienne à lui. D'autres membres également revêtus d'habits et d'ornements sacerdotaux sont interrogés, consultés; les 86 Liturgie fétichiste dieux alors prononcent des oracles et répondent par leurs bouches. Or, l'initié connaît à fond l'histoire de son saint, de ses miracles, des faits qui l'ont rendu célèbre; il a vu souvent ses compagnons tomber en possession ; il sait comment ils se ci nduisent et comment ils sont traités Lorsqu'il passe à l'état de somnambulisme, les vêtements et les ornements dont on le couvre l'inspirent et lui imposent la personalité de son dieu ou saint aussi facilement que dans les suggestions ordinaires l'hypnotisé se transforme on prêtre, en général, en roi. etc. Ce qui caractérise psychologiquement ces états c'est l'amnésie complète au réveil. C'est à ce signe que les pères de terreiro savent si oui ou non il y avait feinte chez le possédé. La jeune fille précédemment citée et chez qui les procédés d'initiation n'ont pas abouti à amener l'état de saint, disait dans un langage expressif qu'elle avait tout vu et entendu sans perdre un seul instant connaissance. Dans les Candomblés, c'est avec le plus grand soin qu'on cache à un individu qu'il a été possédé. Différentes, explications m'ont été données à cet égard. Selon les uns c'est pour éviter que cette révélation no suscite un nouvel état de saint; selon los autres, c'est parce que les pos- sédés sachant que pendant un certain temps ils ne se sont pas appartenus et qu'ils ont commis des actes dont ils n'ont Liturgie fétichiste 87 pas conscience, une forte impression pourrait se produire et déterminer la folie. Pour d'autres enfin, ce soin est simplement rexpressien d'une délicatesse envers les possédés qui rougiraient de savoir qu'ils se sont donnés en spectacle en dansant, en sautant, etc. Cette explication me semble d'une politesse excessive chez des gens de Candomblés. Mais tontes ces explications révèlent la même conviction, à savoir, que le possédé ne garde pas le moindre souvenir de ce qui s'est passé pendant qu'il était en état de saint, état qui peut avoir une longue durée. Je connais plusieurs cas de fuite, de longs voyages en état de saint qui ont présenté les caractères de l'automatisme ambulatoire, et des v oyages d'hystériques en état second. L'observation suivante, curieuse et concluante, est à mes yeux une démonstration expérimentale qui prouve que l'état de saint, comme je le soutiens, n'est ni plus ni moins qu'un état de somnambulisme suscité. J'assistais, il y a quelques mois, à un Candomblé tenu près de la porte qui commandait la salle où dansait une jeune négresse possédée. Je remarquai qu'une femme do couleur noire, jeune encore, qui était à mes cotés, suivait très attentivement la danse. Je lui demandai si elle avait aussi un saint et lequel. Elle me répondit qu'elle en avait un, mais qu'elle n'avait pu le faire faute d'argent pour la fête de l'initiation; que cependant elle se préparait et me priait de l'aider d'une aumône. Quelques instants 88 Liturgie fétichiste s'étaient à peine écoulés qu'elle se lançait tout à coup dans la salle et se mettait à danser avec une expression telle que je reconnus à n'en pas douter qu'elle n'était pas pos- sédée. Sur mon interpellation, la mère du terreiro me répondit que des cas semblables, c'est-â-dire des cas où le saint se révèle meme avant l'initiation, ne sont pas rares. C'est ce qu'on appelle un saint brut, non encore fait. Les manifestations sont alors considérées comme un châtiment, une persécution du saint, pour pousser la per- sonne à le faire au plus tôt. Après une danse extrêmement longue et fatigante, la jeune femme tomba en léthargie et, conduite par ses com- pagnes, on la coucha sur une natte dans le sanctuaire où je me trouvais alors avec la mère du terreiro. Je de- mandai à celle-ci combien de temps la jeune femme allait rester en cet état;-elle peut dormir ainsi bien des heures, me dit elle, comme aussi être bientôt réveillée, et à ma demande elle consentit à provoquer le réveil immédiat pour que j'y assistasse. A cet effet elle s'emplit la bouche d'eau de saint puisée à un pot placé contre l'autel et projeta le liquide sur le visage de la jeune femme qui dormait le corps couvert d'une abondante transpiration. Celle-ci s'éveilla en sursaut, se leva tout étourdie, très surprise de se voir trempée comme elle l'était. Je la laissai s'éloigner de la mère de terreiro et de ses autres compagnes pour pouvoir Liturgie fétichiste 89 l'interroger à loisir, et soit ce jour là, soit les différentes autres fois que je l'ai questionnée depuis, ce que j'ai toujours fait avec le plus grand soin, j'ai noté qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, qui embrassait à peu près le temps écoulé entre le moment où elle s'était lancée à la danse et celui où elle s'était réveillée toute mouilliée. Lorsque je lui disais que j'avais été témoin de tout que j'avais vu la mère de terreiro la réveiller par une projetion d'eau au visage, elle me répondait avec un accent de sincérité profonde qu'elle ne se souven lit abso- lument de rien. Tenue comme elle l'était par ma promesse de l'aider pécuniairement à faire son saint, j'aurais obtenu d'elle, très certainement, l'aveu de la vérité, comme j'ai obtenu d'autres renseignements importants qui ont dissipé tous mes doutes sur sa bonne foi. Depuis ce jour, je l'ai vue plus d'une fois tomber en état de saint avec des dé- monstrations indiscutables de complète transformation. Je la recontrai quelques temps après dans une rue de Bahia, et malgré la répugnance qu'elle avait toujours montrée, je la décidai à se laisser hypnotiser. Elle se rendit à mon cabinet de consultations et fut très sensible aux premiers essais d'hypnotisation. Mes injonctions amenèrent facilement l'état de somnambulisme complet. Seul dans mon cabinet jè n'osai pas pousser plus loin et tenter ce jour là une expérience sur l'état de possession de saint, mais je l'enga- geai à revenir le lendemain, comptant sur la présence et 90 Liturgie fétichiste l'aide de quelques confrères. Elle accepta. Mon éminent collègue et ami, Mr. le Dr. Alfredo Britto, professeur à la faculté de notre ville, eut l'obligeance de se prêter à mon désir et vint voir la femme que j'hypnotisai de- vant lui et à qui je suggérai sa présence au terreiro où je l'avais vue possédée. Elle eut aussitôt une vision : celle de la maison, des objects et des personnes qui étaient au terreiro ce jour-là. Profitant de la connaissance parfaite que j'ai de l'ordre de succession des musiques et des cantiques sacrés de ce candomblé et sachant que son saint. Obatald, venait en qua- trième lieu, je lui suggérai l'hallucination de ces musiques en commençant por celle d'Esû. Elle m'avertissait successivement du moment où on devait entonner un nouveau cantique et lorsqu'arriva le tour de celui ^Obatald, je lui affirmai avec énergie qu'elle allai être possédée. Elle se mit tout à coup à balancer le haut du corps et fit entendre un pssit! prolongé ; je l'appelai par son nom, Fausta, et lui demandai ce qu'elle avait. « Je ne suis pas Fausta, mais bien Obatald, dit-elle;Fausta est tout au plus le cheval Ü Obatald ». Son état était en tout et pour tout la reproduction fidèle de l'état de saint de la mère du terreiro où je l'avais connue. J'ai voulu alors l'obliger à danser; elle s'y refusa en pré- textant tantôt qu'elle n'était pas revêtue des vêtements de circonstance, tantôt que la musique E Obatald avait Liturgie fétichiste 91 cessé et que celle d'un autre saint lui avait déjà succédé et finalement que nous étions en carême et que les danses de saint ne sont pas permises pendant ce temps-là. J'insistai en cherchant à lui suggérer qu'elle portait les vêtements A'Obatald ; je tentai de provoquer de nouveau chez elle l'hal- lucination de la musique de ce saint; elle refusa mes sug- gestions quoiqu'elle eût montré jusqu'alors une obéissance passive absolue. En insistant pour que je le laissasse partir, Obatald me donna encore quelques explications sur la mytho- logie de Yoruba, sur ses relations avec le culte catholique, ]e tout en pleine concordance avec les faibles idées de Fausta que je connaissais déjà si bien. En terminant, je lui demandai ce qu'il fallait faire pour qu' il puisse s'en aller: «donner un verre d'eau à mon cheval», me répondit-il. Après avoir bu un verre d'eau. Fausta se réveilla dans un état d'étourdissement et de confusion semblable à celui où je l'avais déjà vue souvent au sortir de l'état de saint, et dont la durée est plus ou moins longue. Bien des heures après, l'étourdissement de Fausta était encore si intense qu'elle perdit l'argent que je lui avais donné pour la fête de son initiation. Dans ce qui précède il y a lieu de remarquer le con- traste qui existe entre la passivité du sujet à accepter mes suggestions pendant la première phase du somnambulisme et sa résistance formelle pendant la seconde. Le somnambulisme provoqué par l'hallucination de la musique sacrée, c'est-à-dire, l'état de saint ou de pos- 92 Liturgie fétichiste session, avait substitué le somnambulisme provoqué par mes suggestions verbales pendant l'état d'hypnose, cela était bien évident. Pitres (2) a donc raison de considérer l'état de possession démoniaque comme une espèce de délire hystero-hypnotique? délire monoïdei que qui ne serait qu'un état de somnambulisme spécial développé dans ce qu'il a appelé état paraphroni- que, et se distinguerait surtout par la résistance ou l'oppo- sition aux suggestions verbales, du somnambulisme par sug- gestion ordinaire. Pierre Janet conteste l'opinion de ceux qui avec Georges Guinon (2) cherchent à établir une distin- ction entre le somnambulisme hystérique et le somnambu- lisme par suggestion ordinaire, et il s'appuie sur la facilité plus ou moins grande que montrent les somnambules, à être dirigés par la suggestion. Mais, rigoureusement, cela ne détruit en aucune façon les idées émises par Pitres car Janet reconnaît l'existence de formes diverses de somnam- bulisme, entre autres celle du somnambulisme monoïdéique. L'observation suivante de possession démoniaque provo- quée par les suggestions d'un sorcier, met bien en évidence le contraste entre les deux cas. Un jeune dame de race blanche, fortement hystérique, chez qui les premiers accès du mal se sont produits dès l'enfance, extrêmement sensible à l'hypnotisme, et soumise depuis de ( 1) Pitres. Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotisme Paris, 189* V, il, 295, (2) Georges Guinon. Progrès médical, 189. Liturgie fétichiste 93 longues années à l'hypnothérapie, avait épousé un jeune homme qui avait eu pour maîtresse jusqu'au moment des fiançailles une négresse qu'elle connaissait. Quinze jours après le mariage, la jeune épouse se trouve face à face avec la négresse dans un faubourg : cette fenconte la contrarie vivement. Elle rentre chez elle en accusant une forte dou- leur au pied et tombe aussitôt dans une violente crise d'hystérie. Sa mère qui vit entourée de négresses influentes dans certains èânclomblés, est également hystérique; elle croit voir dans cet évènement la conséquence de sortilèges, œuvres de l'ancienne maîtresse du mari. On appelle un oncle (') africain qui confirme ces soupçons, déclare que la jeune épouse a marché sur un sortilège et que le démon lui est entré dans le corps par le pied malade. L'Africain, sorcier et male, proposa d'exorciser la jeune femme qui resta soumise pendant huit longs jours aux pratiques de l'exorciste et en proie à un véritable état de mal hystérique. C'est alors qu'un beau-frère, révolté par la conduite de la famille, vint me prier d'intervenir pendant qu'il était encore possible de sauver la malade. Je me rendis chez elle à la nuit tom- bante: le sorcier devait s'y trouver. A ma demande on le laissa agir devant moi. L'action de sa voix fut évidente. La malade, qui était plus calme, l'eût à peine entendu que d'un saut elle se mit sur pieds en prenant une attitude 1 On appelle, au Brésil, oncle et tante, les vieux nègres et les vieilles négresses. 94 Liturgie fétichiste défensive et, retenue par son mari, elle cherchait on vain autour d'elle quelque chose, une arme, pour attaquer le sorcier. La lecture estropiée, des prières de l'exorcisme produisait, chaque fois que l'exorciste appelait un démon et le con- jurait d'abaudoner sa victime, un effet remarquable. La pauvre hystérique changeait de geste et de ton pour lui répondre. Le Sorcier appela ainsi plusieurs démons qui se succédèrent les uns aux autres chez la possédée, et finalement renvoya au lendemain la continuation de ses pratiques. Je lis voir alors à la famille et particulièrement au mari, combien cette scene était humiliante et quelle somme de responsabilités il assumait. Aux premières injonctions de la suggestion que je fis pour montrer que tout cela n'était que de l'hystérie, la jeune femme, qui se débattait encore dans les convulsions de l'attaque, se calma comme par enchantement. Elle dormit un peu, puis se réveilla câline et tranquille et ne ressentant plus qu'une grande fatigue. Sous l'influence de quelques injonctions, les attaques ne se sont plus reproduites et aujourd'hui (plus de deux ans après cette grande crise) elle est relativement forte, et dernièrement elle a donné le jours à une petite fille, sans aucun accident. Ainsi, dans cette circonstance, lors qu'une simple sug- gestion verbale a suffi pour venir immédiatement à bout Liturgie fétichiste 95 d'un état de possession, chez Fausta, pendant la seconde phase de l'état de somnambulisme, mes suggestions demeu- rèrent infructueuses, rendant nécessaire un acte spécial- - l'ingestion d'eau, pour le faire cesser, comme un acte spécial avait été nécessaire pour le provoquer;-l'hallu- cination de la musique sacrée. Jusqu'à présent je n'ai pu conduire mes études plus loin. Fausta n'est pas revenue à Bahia, comme elle me l'avait promis, ce qui m'a empêché de compléter l'examen des stygmates hystériques. J'ai cherché à soumettre d'autres initiés à de semblables expériences, mais, on général, ils se refusent a toute ten- tative d'examen en matière de possession ou état de saint. J'ignore donc absolument si ces manifestations se réduisent à ce que j'ai vu et observé ou si au contraire elles sont susceptibles de faire naître d'autres phénomènes plus com- plexes, de la nature du fakirisme indien ou de celle de certains phénomènes spiritistes plus importants, que d'ailleurs je n'ai jamais eu l'occasion de voir ni d'étudier. Je n'ai été témoin, jusqu'à ce jour, que de ce que j'ai fidè- lement exposé. La détermination de la nature des phénomènes observés, est cependant une question qui ne se lie pas davantage à l'étude du sentiment religieux du nègre qu'aux intérêts pratiques de l'appréciation médico-légale de l'état mental de la race noire. 96 Liturgie fétichiste Une Ibis admis le principe établi par Janet qne « cette division de la personnalité « qui se manifeste chez le « somnambule et le médium, c'est précisément ce que nous « appelions hystérie, parce qu'elle se retrouve dans tous les « phénomènes que l'on considère comme hystériques » la question se trouvait naturellement résolue, et la démonstra- tion que je viens do faire de l'identité qui existe entre l'état de somnambulisme provoqué et celui de possession de saint, obligerait à reconnaître implicitement la nature hystérique de ces manifestations. Mais l'existence de l'hystérie dans la race nègre, contestée comme elle l'a été, rend cette conclu- sion tout ou moins douteuse et la nécessité de démontrer le non fondement do ceux qui nient cette existence, nous impose l'obligation d'examiner le sujet do plus près. Lorsque appuyé sur les informations pou autorisées de Gaffard, qui d'ailleurs n'était resté que huit mois au Zam- bèse. le Dr. Régis f1) affirmait que «l'hysterie surtout « parait ne pas exister au Zambèze, ou que tout au moins «on n'en trouve pas de traces apparentes chez les femmes, « ce qui ne devrait pas surprendre, cotte névrose étant un « produit cultivé do la civilisation », il ne supposait certai- nement pas que ces possédés, qu'il décrit « vrais aliénés aux formes mystiques, appelés mahtcos (il écrit mahikos) mot portugais qui signifie fait » n'etaiont, ni plus ni moins, qu'un produit de cotte névrose de possession dont les rela- 1 Régis, Un mût sur la superstition et sur la folie chez les nègres du Zambeze. L'Encéphale. 1882» pag. 76. Liturgie fétichiste 97 tions avec le somnambulisme provoqué viennent d'être par nous longuement décrites. Descas, sinon identiques du moins ressemblants, existent aussi chez nous, et dans la note que le Dr. Régis leur consacre, l'opinion dos gens du pays comme le mode de traitement qu'on y préconise, indiquent que ces cas proviennent des états de possessioti dont l'ex- plication par l'intervention de l'hystérie est aujourd'hui presque généralement admise. L'opinion de Hammond, qui nie l'existence de l'hystérie chez les nègres des Etats-Unis, a été contestée par le Dr. Philipp S. Ray (1), quia démontré, avec faits à l'appui, l'existence de la névrose. Mais le débat s'est étendu directe- ment jusqu'aux nègres brésiliens. Gilles de la Tourette (2) cherchant à démontrer l'exis- tence de l'hysterie chez la race noire, s'appuie, tout particu- lièrement, dans son Traité de l'hysterie, sur une communi- cation de Rebourgeon qui a habité longtemps l'Amazonie. Rebourgeon affirme que l'hystérie dans les races noires n'est pas rare, car il en a observé des cas au Brésil, chez des descendants d'esclaves, depuis l'accès vulgaire jusqu'à la grande hystérie; mais selon lui, la névrose est plus fré- 1 Philipp S. Ray. L'hystérie chez le nègre. L'Encephale, 1888, pag. 563. 2 Gilles de la Toarrette. Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie, Paris, 1891, IV, pag. 122. 14 A. F. 98 Liturgie fétichiste quente chez les métis. M. le Dr. Lacerda est venu contredire cet auteur, en déclarant qu'il a habité plusieurs années l'intérieur du Brésil, dans un endroit où les négresses sont nombreuses et où il a pu étudier cette question. Il affirme que: «malgré ce qui est écrit dans le livre récent « de Gilles de laTourette, l'hystérie est unenéuresie rare chez « les individus de race noire. Il n'a jamais vu de négresse «atteinte de grande hystérie, ni même dans ces états « nerveux mal définis qui sont aujourd'hui considérés comme .«des accès d'hystérie. Les opinions contraires se basent, «sans aucun doute, sur des cas d'attaques simulées ». Je ne puis rien dire à propos des observations de M. le Dr. Lacerda, mais s'il désire voir l'hystérie chez les négresses, sous toutes ses formes, il n'a'qu'à venir à Bahia. Pour des médecins qui connaissent la névrose, la confusion de la maladie réelle avec la maladie simulée est chose qui ne tire pas à conséquence quand il ne s'agit pas d'un cas spécial et isolé. Je ne parle pas des métis du nègre chez qui l'hystérie ne manifeste pas seulement son existence, mais est même très fréquente. Le fond extrêmement névropathique ou hystérique du nègre est en relief chez nous d'une façon très accentuée. 1 Dr. J. B. de Lacerda. La folie dans la race noire. Revue médico-chirurgicale du Brésil. Rio de Janeiro, 1891, n. 3, pag. 103. Résumé de la communication au congrès Pan-Américain. Je n'ai pas ancore réussi à rencontrer cette communication dans les trois volumes des comptes-rendus du Congrès Pan-Americain. Liturgie fétichiste 99 Dans le caractère profondément superstitieux du nègre normal, il y a déjà quelque chose qui le prédispose à ce mysticisme névropathique. La fréquence des rêves exerce sur ses actions une influence notable. Tylor s'exprime ainsi: « l'habitude que les nègres ont de raconter leurs rêves, en «provoque la fréquence; il résulte de cela qu'ils ont pen- « dant le sommeil autant de relations avec les morts qu'ils « en ont avec les vivants pendant l'état de veille. Il y a « sans doute dans ce fait une des causes de leurs tendances « excessivement superstitieuses. L'imagination chez eux se « trouve tellement surexcitée qu'ils peuvent à peine distin- « guer le rêve de la pensée, le reél de l'imaginaire ; c'est « pourquoi ils défigurent involontairement la vérité et « croient voir des choses qui n'ont jamais existé ». Ces idées d'un auteur qui ne se préoccupait pas des rela- tions qui pouvaient exister entre le fait considéré et la genèse des manifestations hystériques, sont nécessairement d'une impartialité absolue et exempts de tout parti pris. Les songes ont précisément dans la psychologie de l'hys' térique une fonction bien saillante. Leur fréquence exces- sive qui est la règle, dominant dans le caractère l'influence qu'ils exercent dans la disposition essentielle à la suggestion, devient par leur exagération l'origine de graves accidents. Néanmoins l'alricp-bahianais soumis à l'observation ne con- tredit pas, corrobore au contraire, les dires de Tylor. Je 100 Liturgie fétichiste choisirai, parmi de nombreux exemples, les deux suivants, bien clairs, bien précis. Je tiens d'une vieille africaine qui me l'a raconté, que son saint lui avait été révélé en songe. Elle avait vu pen- dant son sommeil un saint qui lui entourait les poignets de colliers de verroterie blanche, et lui ordonnait de se vêtir en blanc Lorsqu'elle s'éveilla elle raconta son rêve à ses compagnons qui lui conseillèrent d'aller consulter à cet égard un père de terreiro. Celui-ci conclut que c'était Obatala qui se révélait sous cette forme et il ordonna à la vieille de s'occuper de la facture de son saint. Un jeune créole, fils d'africains qui avaient été tous deux père et mère de terreiro, m'a rapporté que peu de mois auparavant, il fut un jour surpris par la visite d'un vieil africain, ancien ami intime de son père et qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Le but de cette visite était de faire savoir au jeune homme que pendant la nuit précédente, son père était apparu en rêve à l'ami, et avait prié ce dernier d'obliger le jeune créole, son fils, à lui sacrifier un coq. Et chose étrange, ajou' ait-il, peu de jours avant cette visite, une jeune fille dont le saint avait été fait p ir son père, étant tombée de saint dans un candomblé, lui avait également déclaré que l'âme de son père demandait le sacrifice d'un coq. Je lui demandai s'il avait déjà consommé le sacrifice réclamé; il me répondit qu'il allait le faire <e dimanche suivant, jour désigné. C'est la confirmation littérale Liturgie fétichiste 101 de cette citation de Tylor au sujet des nègres de la Guinée méridionale; « Tous considèrent leurs rêves comme une « visite des esprits de leurs amis morts. Ils écoutent avec «la plus sérieuse et la plus respectueuse attention les re- « commendations et les avertissements qui leur viennent en «songe et s'empressent dès qu'ils s'éveillent de suivre les «ordres qu'ils ont reçu de cette manière». Mais ce ne seront certainement pas ces preuves indirectes qui résoudront la question. Le moment est venu de pré- senter des cas incontestés de manifestitions hystériques chez le nègre, non avec le caractère d'un tait exceptionnel et unique, mais bien de cas ordinaires de la clinique courante. J'ai vu de nombreux cas d'hystérie chez de individus de race noire et je ne suis pas le seul qui en ait observé. Mes distingués collègues M. M. les Drs. Alfredo Britto et Matheus dosSantos qui se sont dédiés à la spécialité des ma- ladies nerveuses, m'ont déclaré que de nombreuses occasions de voir l'hystérie dans la race noire s'ôtaient présentées à eux, et même tout récemment le dernier nommé de ces deux pro- fesseurs a donné ses soins à une femme bien noire présentant un fort beau cas de catalepsie II y a peu de mois j'ai assisté, en compagnie de M. M. les doc eurs Alfredo Britto. Aurelio Vianna et Juliano Moreira, à une soi-disant séance spirite, dans la rue Calçada do Bomfim de cette ville (Bahia), où des groupes de négresses présentaient toutes les manifes- tations de l'hystérie convulsive. Et si quelques doutes pou- 102 Liturgie fétichiste vaient encore subsister à cet égard, le rôle saillant, pré- pondérant, rempli par la race noire pendant la grande endo- épidémie d'abasie choréiforme qui à partir de 1882 a sévi dans cet Etat, sous forme épidémique pendant près de trois ans, sous forme endémique pendant plus de dix ans et dont il reste encore actuellement des cas sporadiques, serait plus que suffisante pour les dissiper chez les médecins et les profanes. Le nombre considérable de négresses attaquées d'abasie cho- reiforme qui parcouraient journellement les rues de cette ville, est la preuve la plus convaincante qu'en ce qui touche l'hystérie la race noire ne jouit d'aucune immunité. Les re- lations existantes entre les exacerbations locales et les fêtes populaires où dominent toujours les sambas, les candomblés et autres danses des nègres, constituent un point curieux de cette épidémie. On a fait une large part à l'influence de ces fêtes et de ces danses dans le développement épidémique de cette maladie, tant dans le rapport (*) de la commission qui, sur l'invitation de la municipalité, a étudié l'épidémie dès son début et l'a, avec une grande sûreté de jugement, appelée Choréomanie à forme très bénigne, que dans l'im- portant mémoire où mon confrère le Dr. Alfredo Britto (2) a relié les manifestations de l'endo-épidémie à l'astasie-abasie dont le diagnostic axait été fait en premier lieu par le (1) Choréomanie, Gazeta médica de Bahia. Abril 1883. (2) Alfredo Britto. Contribution â l'étude de l'astasie abasie dans cet Etat. Troisième congrès brésilien de médecine et de chi- rurgie. Bahia, 1890, pag. 99. Liturgie fétichiste 103 Dr. Souza Leite ('), la forme de l'abasie choréiforme étant le type clinique prédominant. L'auteur de ces lignes qui a aussi consacré un petit travail (2) à cette épidémie a eu également connaissance d'explosions de l'épidémie choréi- forme, lorsqu'elle s'était déjà généralisée, en divers candom- blés et sambas. Et l'on comprend que si, comme cela a été prouvé, l'in- fluence de la marche béri-bérique a été remarquable dans le développement de la maladie, par l'apparence lointaine qu'elle avait avec celle de la chorée, l'effet des suggestions produites par les contorsions des danses sacrées des nègres, devait etre beaucoup plus importante. Cependant, si tout ce qui précède rend indiscutable l'exis- tenco de l'hystérie dans la race nègre, je fais des réserves en ce qui touche la fréquence relative de la maladie, com- parativement à ce qu'elle est dans race blanche et surtout chez les métis. Ce que je tiens pour établi, c'est que l'hystérie paroxystique ou à attaques est moins fréquente chez les nègres et je crois que c'est cette rareté relative des accès d'hys- térie qui explique l'opinion de ceux qui nient l'existence de la névrose, parce que façonnés à Tecole hystérique de Briquet, ils ne peuvent naturellement comprendre l'hystérie sans attaque et, comme M. le Dr. Lacerda, ils voient dans (1) Souza Laite. Etudes de pathologie nerveuse. Paris, 1889. (2; Nina Rodrigues. Abasie choreïforme épidémique dans le nord du Brésil. Brazil-inedico, 1890. 104 Liturgie fétichiste l'hystérie interparoxystique « un de ces états nerveux mal « définis qui sont aujourd'hui regardés comme hystériques »' Cependant la démonstration de l'existence de l'hystérie dans la race nègre ne résout pas rigoureusement notre problème. L'état de Saint, qui n'est qu'un état de somnambulisme, peut ne pas dépendre de l'hystérie. En dehors de ce qu'on appelle somnambulisme spontané, lequel, semble-t-il, se confond, fu- sionne avec l'hystérie, le somnambulisme peut être encore une manifestation hypnotique, hystérique ou épileptique. Or, il y a à peine quelques années, le Dr. Baret de la marine française, dans un compte-rendu à la Société Medico-Psycho- logique, s'occupant des cas de Kitsiune-tsûki, forme étrange et spéciale de possession par les renards, observée au Japon, conteste l'origine hystérique que lui attribue le Dr. Baelz, de Tokio. Il reconnaît la filiation de ces cas à la théorie générale de la possession, puisq l'il déclare que « renards ou démons, l'étiologie est la même que pour les possédés du moyen-âge»; il reconnaît le rôle de la suggestion ambiente et particulièrement de l'auto-suggestion, en déclarant que « la connaissance par le malade de cas de possession et la « ferme croyance à la possibilité de tels accidents, est une «condition absolument nécessaire»; mais il prétend que la maladie n'est pas liée à l'hystérie, car elle semble être un délire névropathique dont la forme s'explique par les idées supertitieuses spéciales au pays où elle est observée et dont la fréquence relative s'explique par la prédisposition hérédi" Liturgie fétichiste 105 taire atavique, développée il y a neuf siècles, date'éloignée de l'importation chinoise de cette superstition, et la pathogénie par la suggestion par la parole, par l'exemple, auto-suggestion, etc. Mais le Dr. Baret ne nous dit pas quelle est la nature de cette névropathie délirante spéciale, ni s'il est facile de la distinguer, non de l'ancienne hystérie affection toute physique, mais de l'hysterie dans sa conception psychologique ou vésanique actuelle. Il y a encore une considération d'un autre ordre qui me paraît plus importante. En établissant les conditions de la suggestion, Pierre Janet fait remarquer que la maladie de la personnalisé chez' qui elles se synthétisent peut se présenter dans de nombreux états. Plus loin, en étudiant le rétrécissement du champs de la conscience, qui est peut-être la conséquence principale de cette altération de la synthèse- actuelle des phénomènes, accompagnée du maintien de l'association automatique des 'éléments psychologiques, il cite, outré l'hystérie, certains aliénés, «les neurasthéniques, les stupides, et même les imbé- «ciles et les idiots» comme des cas où cette étroitesse peut être observée. Or, étant donné le faible développement intellectuel des nègres africains et la néurasthénie devant être la consé- quence de l'épuisement où les plongent toutes ces pratiques énervantes de l'initiation et de l'évocation de saint, ces pra- tiques ne constitueraient-elles pas, par hasard, les conditions Leturgié fétichiste 106 de ce dédoublement de personnalité avec état de possession suggestive que nous avons étudiées sous la dénomination d'état de saint? Miis alors il serait difficile de ne pas trouver, une entière équivalence entre ces conditions de faible développement intellectuel et de neurasthénie provoquée sans franches manifestations d'hysterie chez les nègres primitifs, d'un côté, et la même hystérie avec les caractères que la névrose acquiert dans les races supérieures, chez les nègres qui se civilisent et leurs métis, d'un autre côté! Le faible développement intellectuel du nègre primitif, aidé par les pra- tiques épuisantes des superstitions religieuses, envisagé connue facteur de l'état de possession de saint, équivaut donc l'hystérie qui, pour les nègres plus intelligents, constitue ce facteur. On peut alors comprendre comment, même pour les nègres chez qui les manifestations communs de l'hystérie ne son pas franches, Pierre Janet a raison d'affirmer que « cette division de la personnalité, qui se manifeste chez le « somnambule et le médium, c'est précisément ce que nous « appelons hystérie, parce qu'elle se retrouve dans tous les « phénomènes que l'on considère comme hystériques». Girard de Rialle (*) avait ainsi une profonde intuition de la vérité lors qu'il écrivait: «le mysticisme, qui n'est pas « incompatible avec les idées fétichistes détermine, surtout « chez les êtres insuffisamment développés au point de vue «intellectuel, un état névropathique, ou une sorte d'hystérie, I loc. cit. p. 188. Liturgie fétichiste 107 « qui n'a pas été encore bien étudiée, mais dont les phéno- « mènes de l'exaltation religieuse indiquent assez clairement, « sinon la nature, ou moins l'existence. Cette névrose ou cette « hystérie joue un grand rôle dans le développement de la < religiosité humaine; et nous la constatons amplement chez «tous les peuples fétichistes». CHAPITRE IV Cérémonies du culte fétichiste; Candomblés, sacrifices, rites funéraires On nomme Candomblés les grandes fêtes publiques du culte Yorubain, quel qu'en soit le motif. Ainsi que nous l'avons déjà vu, un des principaux mobiles de ces fêtes, c'est l'initiation ou facture de saint. Mais une fois initié, tout fils ou fille de saint contracte l'obligation morale, de fêter sa divinité avec plus ou moins d'éclat, selon ses ressources, au jour anniversaire de l'ini- tiation. . Ces jours d'allégresse sont appelés fêtes de donner a manger arc saint. Lorsque' cette journée est fêtée par quelque père ou mère de terreiro, le Candomblé prend de grandes proportions, soit, comme cela arrive souvent, parce que le père de terreiro possède ou fête beaucoup de saints, soit par suite de la coïncidence des ces fêtes qui ont lieu généralement aux époques préférées pour les initiations; elles 110 Liturgie fétichiste fusionnent alors dans un seul et même Candomblé auquel concourent autant d'initiés et de croyants. Ainsi que l'indique la dénomination de donner à manger au saint, la fête consiste surtout eu sacrifices. Chez les nègres bahianais comme chez leurs ascendants de la Guinée, le sacrifice est arrivé à cette phase de perfe- ctionnement, d'évolution, où poussé par le désir d'écono- miser, le croyant remplace le tout par la partie, c'est-à-dire qu'il destine au saint le sang ou une partie des viscères des animaux, le corps étant réservé pour l'amphitryon et ses invités. Dans les Candomblés bahianais, la valeur du sacrifice varie selon les ressources du croyant et les exi- gences du rituel; on immole un bœuf, une chèvre, un mouton ou seulement une poule et même un pigeon. De même que dans tous les sacrifices, le sang, en sa qualité de véhicule ou élément essentiel de la vie, est particu- lièrement estimé et préféré par les saints nègres. L'animal offert en sacrifice est conduit dans un en- droit désigné à l'élection, près de certains arbres sacrés ou dans l'enceinte du sanctuaire: il est saigné par VAgosun ou prêtre sacrificateur qui laisse couler le sang sur le fétiche; ce sang est recueilli dans des vases spéciaux placés en dessous. L'animal est ensuite retiré, écorché et ouvert. Le père ou la mère de terreiro vient alors à son tour et enlève un petit morceau de chaque partie et de certaines viscères de l'animal: ces morceaux sont destinés à la pré Liturgie fétichiste 111 parution des aliments du saint. On en fait des bifstecks, de moquecas, des vatapas ou des carurûs ( ragoûts de l'ar culinaire africain, fort appréciés dans le pays) qui sont dressés dans des assiettes, des plats ou tout autre vaisseau et placés près de l'autel du saint ou dans le voisinage de L'arbre auprès duquel le sacrifice a été consommé. Autour ou devant l'autel se trouvent ainsi alignés des vases con- tenant d.i sang, des plats de victuailles, des écuelles d'acaçds battus (l), des quartinhas pleines d'eau. Lorsque le fétiche est en pierre on l'enlève presque toujours de la place qu'il occupe à l'autel pour le plonger dans l'écuelle, qui contient le sang: il est couché dans cette écuelle sur des chapelets de verroterie et autres objets, regardés comme sacrés. Le jour de la grande fête de Yé-man-jd, au Garcia, le sacrifice occupe toute l'enceinte du Pejù Au centre, dans une grande écuelle à couvercle, aux bords dorés, le fétiche est immergé dans-du sang de mouton ; des acaçds battus ou entiers et des ragoûts divers s'étalent dans quelques assietes placées autour; les entrailles d'une poule sont déposées sur une feuille; plus loin, encore des quartinhas remplies d'eau de saint. La destination de ces animaux varie. Ils restent là le plus souvent, pourrissent, 1 Espèce de bouillie épaisse et consistante, assez semblable à la polenta italienne, préparée avec du riz ou du mais broyé très fin. Cette pâte est très cassante et on la dit battue lorsqu'elle est divisée en petits morceaux. C'est un produit de l'art culinaire africain. 112 Liturgie fétichiste et sont à la tin détruits d'une manière quelconque, à des jours déterminés, nuis enfin remplacés par d'autres. Les nègres ne croient certainement pas à l'ingestion des aliments ■ matériels, par les fétiches, mais ils croient que ceux-ci, les reçoivent sous forme d'âme ou de fantôme d'aliments. Tylor fait remarquer avec raison que bien souvent les fétichistes voient en rêve ou pendant les extases religieuses, les morts ou les dieux portant les objets qui leur ont été offerts en sacrifice sous une forme imma- térielle, et que ces objets seraient inaccessibles aux mortels. Dans certains cas, cependant, les aliments qui ont sc vi au sacrifice peuvent être consommés par les croyants. Ainsi l'eau de saint est regardée comme douée de propriétés médicamenteuses. Mais seul le propriétaire du fétiche ou sorcier peut taire usage de l'aliment divin. Les animaux sacrifiés, moins une faible partie des- tinée aux fétiches, sont consommés par les nègres. Les mets de Candomblés sont renommés. Les vatapâs, les ca- rurûs, les acarajés,- les abards, \esaberens, les moquecas, etc., ragoûts fortement épicés et gras, assaisonnés avec du piment et de l'huile de palme à profusion, qui donnent à la cui- sine bahianaise un cachet tout particulier reconnu dans tout le Brésil, ne sont rien moins que des mangers de Candomblés fétichistes. Dans les grands terreiros, comme ceux de l'Engenho Velho et du Gantois, la table est servie avec libéralité à tous les visiteurs. Liturgie fétichiste 113 J'ai assisté à quelques-uns de ces banquets où dans de grands vaisseaux en bois ou en terre, dans des plats énormes, on sert aux invités qui veulent bien les accepter des aliments très variés. Cela n'empêche pas l'existence de tables réservées aux personnes de distinction. Des ragoûts de même nature, convenablement préparés, sont envoyés en cadeau à des familles. On le comprend, les sacrifices sont soumis à des règles et des rites particuliers pour chaque saint, ce qui donne à quelques-uns d'entre eux une tournure spéciale. Le sacrifice d'E'su, par exemple, a lieu dans les bois, aux correfours des routes lorsque le Candomblé se célébré dans la campagne ; - derrière une porte, si le Candomblé a lieu dans une ville. Ce sacrifice consiste dans l'immolation d'un coq dont on fait couler le sang sur le fétiche, à qui l'on consacre, en outre, les pattes, les plumes et la tête du volatile, lequel est ensuite rôti et mangé hors de la maison, à l'endroit où il a été sacrifié. Les femmes ne peuvent manger de cette volaille ni être admises à cette cérémonie. J'ai eu l'occasion d'assister à un de ces sacrifices une après-midi où commen- çait un Candomblé. Au point d'intersection de deux routes carossables il y avait un fétiche Esû sous une espèce de tonnelle aménagée dans une touffe de bambous. Je con- naissais l'heure à laquelle devait avoir lieu la cérémonie et j'allai, à la tombée du jour, m'entretenir à cet égard avec un desmien amis. Nous partîmes et sur la route nous trouvâmes un bûcher- au feu duquel quatre nègres faisaient 114 Liturgie fétichisté .rôtir un coq déplumé dont on avait enlevé la tête et les pattes. L'heure avancée ne nous permit pas de vérifier ce que l'on avait fait et je revins le lendemain. Le fétiche placé sur une espèce de tabouret bas était recouvert d'un grand tesson de pot de terre. A ses côtés se trouvaient les pattes et la tête du coq, un a-açâ enveloppé dans les feuilles où il avait été préparé, deux quartinhas dont l'une contenait de l'eau et l'autre un liquide dont je n'ai pu connaître la nature. Une très petite calebasse con- tenant aussi un liquide, se balançait suspendue à un rameau voisin. Le fétiche était entièrement imbibé d'huile de palme et les plumes du coq étaient déposées à l'entrée de la tonnelle. La pratique de sorcellerie qui consiste à lâcher ou abandonner certains animaux, ne fait pas partie du sacrifice, ainsi que le supposent bien des gens. En voici l'explica" tion : au moyen de procédés magiques, le sorcier fixe la maladie ou les malheurs de son client dans un animal déterminé, chèvre, mouton, poule ou pigeon; il abandonne ensuite cette victime expiatoire pour que quelqu'un s'en empare et attire sur soi les maux dont elle est chargée. C'est une pratique de sorcellerie fort en usage dans l'Afrique Occidentale, où l'animal ou l'objet dans lequel ou fixe la maladie ou les malheurs prend le nom de Kétis. Le sacrifice n'est cependant pas toujours offert aux dieux ou fétiches. On fait aussi des sacrifices funéraires aux Liturgie fétichiste 115 mânes ou âmes des aînés. On comprend aisément que c'est surtout en ce qui touche les honneurs funèbres que l'imposition des formalités catholiques à l'enterrement des nègres supposés convertis, devait altérer plus complètement les rites fétichistes des africains. Mais même ainsi, dans tout ce qu'on n'a pu leur empêcher, relativement au culte rendu aux âmes de leurs morts, les pratiques fétichistes se sont maintenues fermes malgré leur association avec les pratiques du Catholicisme. Aujourd'hui, en apparence, l'enterrement d'un nègre fétichiste et même d'un nègre africain, se fait comme un enterrement quelconque. Mais ce n'est qu'en apparence et il n'en a pas toujours été ainsi. M. le Dr. Mello Moraes a lait la description suivante, que nous prenons la liberté d'abréger, de ce que fut autrefois un enterrement africain à Rio de Janeiro. « Les nègres de Rio de Janeiro, écrit le Dr. Mello «Moraes (*) (Um fimeral moçambique em 1830} enter- « raient leurs proches ou amis d'une manière toute parti- « culière, en ce qui concerne le cérémonial qui précédait « l'acte d'inhumation. Dans les dispositions funéraires, très « variées selon les tribus, les mozambiques se faisaient «ressortir par les actes préliminaires qui précédaient « l'accomplissement du dernier devoir, selon les ressources 1 Mello Moraes Filho. Festas e tradiçôes populares no Brazil. Rio de Janeiro, 116 Liturgie fétichiste «pécuniaires du compatriote mort. Ainsi lorsque mourait « un pauvre de leur n ation, les parents et les compagnons ou «associés le portaient dans un hamac qui restait depuis «le point du jour contre le mur d'une église ou à la porte «d'une venda f1) quelconque. Deux négresses le visage «contrit et vêtues de deuil, se tenaient, deux cierges al- « lumés à la main, près du hamac funèbre et recueillaient «l'obole charitable du passant pour l'enterrement; les « compatriotes du défunt complétaient la somme . à leur «arrivée, s'il y avait lieu. « Si le défunt n'était pas tout à fait misérable, s'il « possédait quelque bien ou de l'argent, on faisait les « funérailles selon les règlements; s'il s'agissait d'un per- « sonnage illustre parmi eux, tel qu'un roi, une reine ou « un prince de race, la cérémonie devenait d'autant plus « bruyante que le rang du personnage était élevé. Horm « les porteurs du hamac mortuaire, le maître des céré- « monies et le tambour-major, le cortège se composait de « femmes ou d'hommes, selon le sexe du cadavre ; le « convoi d'une personne royale était composé d'hommes, « de femmes et d'enfants.... l'accompagnement bruyant et « rude .... « La procession qui jusqu'à la sortie de l'église se « composait d'une demi-douzaine de parents et de quelques « amis du défunt, augmentait considérablement un peu plus 1 On appelle venda. au Brésil, un établissement qui tient de l'épicerie et du cabaret. Liturgie fétichiste 117 «loin, parce que les nègres du même pays, les compa- « triotes, 1 a suivaient en faisant les adieux de l'esclavage « et du tombeau. « En tête marchait le maitre des cérémonies ; un peu en « arrière le tambour-major ; et sur les flancs du hamac « couvert d'un drap noir orné d'une croix blanche, suivait «la famille entourée de moçambiques qui battaient des « mains et chantaient des lamentations. « Les enfants et les intimes, tenant les coins du drap « mortuaire, cheminaient lentement au bruit du tambour qui « se faisait entendre à chaque pas et dont l'echo répétait «les roulements prolongés et lugubres. Vers les cinq «heurs de l'après-midi le cortège arrivait à Lampadosa (1). «Les portefaix et les maraîchères éthiopiens, leurs « paniers et leurs plateaux sur la tête, attendaient, formant « deux ailes, le cortège annoncé de loin par deux cloches « qui sonnaient à toute volée. Les nègres contristés dépo- « saient aussitôt leurs charges à terre et commençaient leurs « lamentations. . . « Les invités de la mort, selon l'observance de leurs «rites solennels, franchissaient la place du Rocio et entraient « dans la rue du Sacramento. La poitrine couverte de deux «mouchoirs rouges, le maître des cérémonies en pantalon 1 L'église de Lampadosa qui en 1830 était desservie par le clergé noir et appartenait à une confrérie de mulâtres, s'était con- stituée la nécropole noble des africains de cette ville. Les convois funèbres s'arrêtaient sur le parvis et ils exécutaient là leurs rites lugubres au milieu de bruits confus accompagnés de danses funèbres. 118 Liturgie fétichiste «court, une roclilha (*) verte sur la tête ouvrait la mar- «che, en faisant évoluer une gaule et en suivant la cadence « marquée par les nègres et les gens du cortège qui bat- « taient des mains sur la chaussée. Les cloches sonnaient « alors pour la dernière fois, et le nègre au tambour, à ca- « lifourchon sur la grosse caisse, la faisait résonner en ta- « pant dessus à poings fermés, au milieu du silence qui « succédait à l'entrée du hamac dans l'enciente de l'église. « Le cercueil aérien était à peline mis en marche que «les cantiques en l'honneur du mort reprenaient de plus «belle; les battements de mains recommençaient plus accé- « lérés, le roulement du tambour devenait plus rapide et le « hamac... pénétrait dans le temple. Et puis... calme « profond !... Les ténèbres descendant en silence dans les « bras delà nuit voilaient le dernier sommeil de l'esclave». Cette description, comme on voit, n'est que le résultat d'une observation superficielle de ce que la cérémonie devait être dans sa forme extérieure. Les pratiques funéraires encore suivies par les africo-bahianais le prouvent aujourd'hui encore, bien qu'ils no possèdent plus la liberté d'enterrer leurs morts comme bon leur semble. Les nègres musulmis habillent leurs morts d'une tuni- que blanche qu'ils appellent Camisû et leur couvrent la tête d'une espèce de turban dont une long bande pend le 1 Espèce de bourulet que les nègres placent sous le fardeau qu'ils portent sur la tête. N. dutr. Liturgie fétichiste 119 long du côté droit du coips. Le cadavre est placé sur le flanc dans la bière, et toujours, quand cela est possible, ils l'enterrent le visage tourné vers le couchant. En ce qui concerne les pratiques funèbres des males et autres nations africaines, plusieurs versions plus ou mais étranges qui ne m'ont pas exactement éclairés, ont cours. On dit que d'après un rite barbare tous les os longs doivent être brisés et le cou du cadavre tordu de manière à donner une grande mobilité au corps. Les autres nations africaines enterrent aujourd'hui leurs morts sans autres formalités spéciales, si ce n'est l'intro- duction des saints ou fétiches dans la bière du mort; au cas où il ne laisserait ni entants ni parents qui veuillent se changer de continuer le culte du saint. La préoccupation de de la charge qui pèse sur l'initié pour le maintien du culte de son saint particulier est telle, que les nègres ont la plus grande crainte d'hériter des saints ou fétiches d'autrui et particulièrement de personnes décédées. Ils entendent que du moment où ils conservent le fétiche d'autrui, ils ont le devoir impérieux de s'en occuper comme si c'était leur propre saint, et alors tous les petits contretemps, les ma- ladies, les infidélités dont iis sont ensuite les victimes, sont interprétés comme une conséquence dos fautes commises à l'égard du fétiche qui se considère oublié ou qui ne se trouve pas convenablement soigné. Au cimetière des Quinta dos Lazaros, préféré des personnes pauvres, on trouve 120 Leturgie fétichiste souvent, torques les sépultures anciennes sont remuées, de nombreux fétiches ou idoles africains pêle-mêle avec des ossements humains. Cependant lorsqu'il s'agit d'un mort qui était initié en son vivant tout le terreiro auquel il appartenait prend le deuil, assiste à l'enterrement et se prépare pour la messe du septième jour (x). Il en est de même s'il y a quelqu'un d'initié dans sa famille. Cet acte de la religion chrétienne peut n'avoir pas lieu dans le délai marqué pour sa célé- bration et peut être remis à une époque plus ou moins éloignée, quelquefois bien des mois après, si le temps est nécessaire pour que la famille acquière les moyens de faire le Candomblé funéraire. On fait alors célébrer une messe à laquelle assistent tous les membres du terreiro, les parents et les amis. Il n'y a personne dans cette ville qui n'ait rencontré un de ces groupes nombreux d'africains, au sortir d'une église où ils avaient fait célébrer une messe pour leur mort. Le groupe est si remarquable qu'il s'empare forcé- ment de votre attention. De l'église se dirigent tout droit à un Candomblé funéraire dont l'importance est en raison dirècte des ressources de la famille. Il dure généralement une ou deux jours; on y danse et on y sacrifice à l'âme du mort et aux saints. C'est souvent alors qu'on décide du sort et du ornements du défunt 1 11 est d'usage à Bahia de faire célébrer une messe pour le repos de râme du mort, le septième et le trentième jour de son déoés. Liturgie fétichiste 121 Un père de terreiro sans descendance avait demandé qu'après son décès une partie- des ornements de son Péji fût exposée sur un arbre sacré du voisinage et que le reste, ainsi que ses saints fussent jetés dans la rivière voisine. Après un grand Candomblé funéraire, à une heure avancée de la nuit, ses disciples ou fils de saints allèrent accom- plir sa volonté dernière. Mais la marée était haute alors et les pièces furent rejetées sur la grève et laissées à dé- couvert par le reflux. Un des mes amis les fit recueillir et après les avoir lavées m'en envoya quelques unes. Je les ai ■offertes au musée de médecine légale de la faculté où elles se trouvent actuellement. Elles comprennent une hampe en fer de trente centimètres de longueur environ, adorée comme un fétiche $0gun\ une épée grossière de la même dimen- sion et du même saint ; un tablier rouge brodé avec des coquillages en volute de la Côte, de Sangô et une pièce incomplète iïOso-osi, petit disque en fer lié par trois digi- tations à vingt et quelques centimètres de longueur. Il de- vait y avoir sur le disque une espèce de colombe qui n'existe plus. Je n'ai pu savoir au juste si la volonté du père de terreiro s'était manifestée pendant sa vie, comme l'affirnient ses disciples, ou par évocation ou possession de quelque saint au de l'âme du décédé, comme cela arrive souvent et comme je suppose que cela a eu lieu dans le cas présent. Les idées que les africo-bahianais se font de l'autre vie sont évidemment inspirées par l'enseignement et la so- 122 Liturgie fétichiste ciété des catholiques. Chaque fois que je les interroge à cet égard je découvre ou eux l'idèe ou tout au moins la re- connaissance d'une autre vie de récompense pour les bons et de châtiments pour les méchants. Les africains, pour la plupart, ne savent pas où vont les âmes dans l'autre monde, mais quand on insiste ils déclarent qu'elles vont au ciel ou aux enfers. C'est à peine si chez quelques nègres restés longtemps en Afrique on retrouve des idées de la célèbre institution des Mumba-Jumbon, destinée à châtier et à corriger les femmes. L'un d'eux me disait qu'à propos des âmes de l'autre monde, il n'y avait de particulier en Afri- que qu'une maçonnerie (peu-être l'association nommé chez les Nagôs Ogbonis) où les femmes ne pouvent être admises et où l'âme apparassait et se promenait à volonté, mais qu'il ne pouvait me révéler les secrets de cette ma- çonnerie, parce que l'homme qui les révélerait serait sévè- rement puni par des procédés magiques qui l'atteindraient partout. Tous les Candomblés ont une apparence commune, mais les pratiques et l'organisation de la fête varient considéra- blement de terreiro à terreiro. Celui de Gantois célèbre sa fête annuelle fin septembre; elle commence un samedi et dure ordinairement un mois. La mère du terreiro, Julia, vieille africaine, s'y rend le vendredi afin de tout préparer, de dresser le Péji et de tout disposer pour le Candomblé. Sa fille Pulchérie l'aide dès le commencement des préparatifs Liturgie fétichiste 123 ce qui a lieu le samedi soir. Le- dimanche de grand matin, les filles du saint vont en pèlerinage chercher l'eau sacrée à la source voisine. L'eau est versée dans un grand vais- seau en bois placé devant la maison avec une telle pro- fusion qu'elle en vient à former un ruisseau qui coule du haut en bas de la colline. Cette eau est destinée aux ablutions do saints; on en remplit également les pots et les quartinhas du Péji. Dans l'après-midi l'affluence de la population est considérable au terreiro. Je l'ai vue évaluer, aux grands jours, à plusieurs milliers de personnes, tant pour le ter- reiro du Gantois que pour celui de rEngenho Velho. Il est hors de doute que l'accroissement du mouvement des voyageurs sur les lignes de transways est très sens ble ces jours-là. Sous la rubrique; Candomblé, le Diario de Nidicias, journal de cette ville, écrivait à propos d'une dos dernières fêtes du Gantois : « On nous annonce que depuis trois jours «on célèbre un grand Candomblé au lieu dit le Gantois « Les voitures de la Ligne Circular et celles des Tranx- « portes, passent de midi à 5 heures, pleines de voyageurs « qui s'y rendent ». Les lignes qui précédent se rapportaient à la fête COso-Osi, le jeudi du Candomblé. Après le sacrifice de propitiation consommé à la veille dans l'après-midi, les fêtes sacrées commencent dans l'ordre suivant: Le lundi est consacré à Esû; 124 Liturgie fétichiste le mardi, à Osunmanrê ; le mercredi, à Sangô; le jeudi, à Oso-Osi; le vendredi, à Obatala ou Orisala ; le samedi, à Osuguinan ; le dimanche, à tous les saints, ou Orisas. En ce qui touche les jours correspondants de la semaine suivante, les fêtes se répètent avec de nouveaux sacrifices, des changements do mets et d'eau de saint. Pendant quel- ques unes de ces journées il est permis de fêter en même temps plusieurs saints qui, le plus souvent, ne sont que des noms différents ou des évocations variées de la môme divinité. Les cantiques et la musique sont parfois interrompus. Les négresses passent une grande partie du jour en sambas et autres danses dépourvues de tout caractère religieux. Aux grands jours de fête elles se livrent à des danses de fantaisie fort au goût de la population qui ne perd aucune occasion de les répéter pendant l'année. Les jeunes filles, vêtues de robes aux couleurs voyantes, coiffées du classi- que turban et ceintes d'écharpes non moins classiques appelées pannos da Costa; ornées de bracelets énormes et de colliers en or faisant plusieurs fois le tour du cou, dansent en portant des quartinhas dorées sur la tête, simulacre du pèlerinage à la source sacrée. Liturgie fétichiste 125 ' Ces scènes chorégraphiques ont fieu sous les grands arbres du terreiro, mais les danses sacrées doivent avoir pour théâtre la salle principale de la maison. Elles sont réglées d'après l'ordre hiérarchique des saints et des prê- tres et presque toujours ouvertes par un des dignitaires, vénéré pour sa science en matière de choses fétichistes ou par son âge, ou bien encore par son caractère de visiteur ou d'hôte. Les figures de la danse ne sont pas toujours isolées; dans l'intérieur du cercle formé par les spectateurs, de nombreuses filles de saints se suivent à la file; chacune se livre à de grandes contorsions du corps et suit la me- sure du bahtcagé par des mouvements d'elevation et d'abaissement des bras, les avant-bras maintenus en état de demi-flexion. Cet accompagnement caractérisé telle- ment les danses sacrées qu'on le retrouve non seulement dans toutes ces sortes de danses, mais qu'il n'est ni difficile ni rare de le voir suivi par beaucoup de spectateurs qui inconsciemment et peut-être involontairement suivent en mesure les diverses évolutions de la danse. En general, les filles de saints sortent du cercle de temps en temps, au milieu de l'excitation produite par la danse, pour aller embrasser et complimenter la mère du terreiro et les autres dignités sacerdotales, sans toutefois perdre le rythme des mouvements ni la mesure de la musique. Ces compliments, ces façons cérémonieuses sont très variées de formes: simples em- brassements, application des joues sur celles des personnes complimentées, un peu à la manière dont s'embrassent les 126 Liturgie fétichiste (lames de notre société, etc., parfois ces jeunes filles s'age- nouillent, baisent des deux côtés les pièds de la mère de terreiro, ou, dans le Péji, collent successivent les deux joues sur le sol. Au Gantois, le Candomblé se termine toujours par une messe que l'on fait celebrer en l'honneur du Senhor do Bomfim le dernier vendredi, et un déjeuner final qui a lieu dimanche suivant. Tels sont, à larges traits et dans leurs grandes lignes, la religion et le culte fétichistes les africo-bahianais, dans ce qu'ils ont conserve de plus pur des traditions africaines Ce n'est certainement pas une exposition complète et rigoureuse de toutes les minutées du culte, exempte do dont autre interprétation-moins exacte à coup sûr. Pour connaître la série interminable des Grisas et toutes les particularités des différents rites, il en faudrait beau- coup plus long. Je ne sais même pas si une connaissance aussi complète de la mythologie africaine au Brésil serait chose possible; je ne sais pas si cola pourra'têtre plus qu'une aspiration. La mythologie Yorubane elle meme se confond dans le vague du fétichisme ou animisme diffus et incohé- rent dont elle sort à peine et dont elle n'est qu'une simple ébauche. Il ne serait pas facile de découvrir les limites et d'en distinguer les contours d'une façon bien définie et beau- coup moins d'y trouver un corps de doctrines quelconques, présentant un système fixé por l'écriture comme dans les grandes religions polythéistes et monothéistes. Quoiqu'il Liturgie fétichiste 127 en soit, cette étude suffit pour atteindre le but désiré car il en découle indiscutablement que le fétichisme afri- cain, organisé comme culte plus on moins complet, subsiste encore aujourd, hui à Bahia tel qu'il existe en Afrique. Toutefois, j'indiquerai rapidement et en passant aux ethnographes brésiliens un point digne d'un examen attentif. Quelques uns de nos meilleurs auteurs ont soutenu que les nègres africains venus au Brésil appartiennent au groupe bantou ou Cafre. Or, la religion des africo-bahianais rend cette opinion très discutable et en exige la révision, du moins, en ce qui concerne à Bahia. Ce qui contredit tou t d'abord cette manière de voir, c'est le grand nombre de nègres mahometans qui existent dans cet Etat. Ce nombre a été fort élevé dans l'ancienne province et le prestige acquis par les enfants d'une nation africaine superéqua- toriale, Haussa, a été si grand, que le gouvernement bré- silien a été obligé de prendre des mesures très rigoureuses, telle que la déportation des males affranchis en Afrique, décrétée en 1838. Or, les nègres bantous ont été appelés Cafres (Kaffirs, infidèles) par les arabes, pour dire qu'ils ne s'étaient pas convertis à l'islamisme. De plus il est facile de suivre sur n'importe quelle carte géographique de l'Afrique les li- mites des régions converties à l'islamisme dans cette par- tie du monde, limites qui sont bien au-dessus des régions habitées par les nègres sous équatoriaux ou bantous. 128 Liturgie fétichiste J'ajouterai que la mythologie de Yoruba et de Yebus, nations africaines superéquatoriales, dont le culte à Bahia est si bien organisé et fidèlement suivi par les africo-ba- hianais, vient encore combattre cette opinion, même lors- qu'il s'agit de races non convertis à l'islamisme. Réelle- ment, à en juger par les auteurs que j'ai pu consulter, le fétichisme des bantous est bien plus simple et bien plus rudimentaire que celui des nègres de l'Afrique occidentale. En mettant en relief l'intelligence dont les nègres bantous sont doués, le Dr. Letourneau insiste sur le défaut ou tout au moins l'infériorité do leur conception mythologique. « Comme on devait s'y attendre, écrit-il, (1 ) d'après ce qui précédé, l'imagination mythique des Cafres est très indi- gente. La plupart de leurs dieux, de leurs esprits plutôt, precedent directement de leurs idées tout à fait primitives sur la survivance des ombres». J'ai vainement cherché chez les africo-bahianais des idées religieuses appartenant aux nègres bantous. Je ne connai pas encore aujourd'hui un seul nègre qui se fasse une idée de ce que peut être le Morimô ou Unkûlankulû des Ama- zoulous. Je ne prétends point qu'il n'y ait pas de nègres bantous à Bahia, mais rien qu' à en juger par les formes religieuses persistantes, ils ne constituent pas la prove- nance principale des nègres importés par le trafic. (l) Letourneau. L'évolution religieuse dans les diverses races humaines. Paris, 189^ pag. 69. Liturgie fétichiste 129 Il serait donc utile d éclaircir l'origine de la contra- diction indiquée, mais pour cela il faudrait compulser des documents et faire remonter bien haut les investigations d'ailleurs fort étrangères au but et à la nature de ce travail. D'autres plus competents trouveront certainement la solution désirée de ce problème. CHAPITRE III La conversion des africo-bahianais au catholicisme L'animisme fétichiste africain délayé dans le fond super- stitieux de la race blanche et fortifié par l'animisme ignorant des indigènes, constitue le sous-sol très fertile d'où sortent et se développent exubérantes, toutes les ma- nifestations occultistes et religieuses de notre population. Les croyances catholiques, les pratiques spiritistes, la cartomancie, etc. reçoivent et reflètent, toutes également, l'influence de la sorcellerie et de l'idolâtrie fétichiste des nègres. En matière de conversion des races inférieures aux croyances religieuses des races supérieures, le nègre de Bahia ne pouvait faire exception à la règle générale. Dans toutes les missions de cathéchese des nègres, qu'elles soient catholiques, protestantes ou mahométannes, le nègre à Bahia, loin de se convertir au catholicisme, fait subir à celui-ci l'influence du fétichisme, le transforme, l'adapte à son animisme rudimentaire, et pour le rendre assimilable le matérialise en donnant un corps, une forme objective à tous les mystères, à toutes les abstractions monothéistes. 132 Liturgie fétichiste Lorsqu'on examine de près les croyances religieuses de l'africo-bahanais, on reconnaît aussitôt qu'il est tout d'abord indispensable d'établir une distinction entre les africains qui existent encore parmi nous et la faible minorité de leurs descendants, d'une part, et les nègres créoles et les métis, d'autre part. Chez les nègres africains qui, dans l'Etat de Bahia existent encore bien qu'en nombre réduit, et chez les descen- dants desafricains affranchis que ceux-ci ont pu élever à leur guise, la conversion au catholicisme ne fait que juxtaposer les formes extérieurs, fort mal comprises, du culte catho- lique à leurs croyances et à leurs pratiques fétichistes qui ne se sont en rien modifiées. Ils classent leurs orisas et les saints du catholicisme dans la même catégorie, quoiqu'ils soient absolument distincts. Les pratiques fétichistes ont pu jusqu'à ce jour se conser- ver pour ainsi dire pures de toute mélange, couvertes qu'elles ont été par l'ignorance générale de la langue que parlent les africains et par la facilité avec laquelle ceux-ci, par con- descendance pour leurs anciens maîtres, se sont déclarés et montrés convertis au catholicisme. Sans doute, les africains survivants à Bahia, quoique déjà bien vieux, sont en général des individus venus au Brésil fort jeunes. Mais en fin de compte cela importe peu, car les pratiques du culte et leurs croyances leur ont et ensignées directement par des africains adultes venus avec Liturgie fétichiste 133 eux, et qui ont fondé ici des temples ou terreiros en tout semblables à ceux d'Afrique. Ensuite les voyages constants aux régions africaines, la navigation, les relations commerciales directes qui existent encore aujourd'hui, ont naturellement facilité la réimpor- tation do croyances et de pratiques peut-être un moment oubliées ou altérées. Je connais beaucoup de nègres qui ont fait plusieurs voyages en Afrique et qui y sont restés plus ou moins longtemps. Ils en reçoivent des cawris, de l'obi (noix do kola) et beaucoup d'autres objets du culte. Chez le nègre créole et chez le métis qui n'ont pas aussi dire- ctement subi l'influence do l'ducation de parents africains dont ils se sont détachés par ignorance de la langue et pour des convenances particulières, et les autres éléments de la population mélangée et hétérogène de l'Etat, les pratiques do la mythologie africaine dégénèrent, perdent leur pureté primitive, tombent graduellement dans l'oubli, pondant que l'adoration fétichiste dont les orisas étaient l'object passe aux saints du catholi usine. Cette phase de transition est curieuse et instructive, et il est bon que dès à présent elle soit tirée en clair une fois pour toutes, car lorsque les pratiques du culte fétichiste auront complètement disparu avec les derniers africains, il sera très difficile, sinon impossible, de prouver que le culte rendu par les nègres aux saints catholiques est encore purement et simplement fétichiste. Cette démonstration est aujourd'hui facile et délie toute contradiction. 134 Liturgie fétichiste Je ferai cependant remarquer que l'extinction totale du culte fétichiste yorubain dans l'Etat de Bahia n'aura pas lieu de sitôt, par ce qu'il est non seulement fort bien accepté par les créoles et les métis, mais encore parce que l'œuvre de transmission de la direction du culte orga- nisé aux nègres créoles et aux mulâtres, est déjà bien avancée. La distinction entre les Candomblés africains et les Candomblés nationaux est aujourd'hui généralement bien connue. Je demandais un jour à une petite vieille africaine qui assistait de loin aux danses sacrées du Gantois si elle n'avait pas de saint et pourquoi elle ne dansait pas. Elle répondit que son terreiro était fréquenté par des gens de La Côte (des africains) et qu'il était situé au quartier Saint Antoine, tandis que le terreiro du Gantois était fréquenté par des gens du pays (créoles et métis). Je connais plusieurs pères et mères de terreiros créoles, et soit au Gantois, soit aux autres terreiros de cette ville et de l'intérieur, j'ai rencontré parmi les initiés des mulâtres et des métis de tous les sangs. Les plus intelligents, les plus rusés et ceux qui ont meilleurs relations se font ougans; les autres sont fils de saints ou revêtus do dignités inférieures. Mais s'il y avait chez le nègre africain et s'il y a encore, une simple juxtaposition des idées religieuses sucées dans l'enseignement catholique aux idées et aux croyances fétichistes importées d'Afrique; chez le créole et chez le Liturgie fétichiste 135 métis il y a une tendance manifeste et incoercible à fondre ces croyances, à identifier cet enseignement, et comme pour démontrer que les lois de l'évolution psychologique sont fatalement les mêmes dans toutes les races, cette fusion, qui tend à adapter la compréhension des conceptions mo- nothéistes catholiques à la faible capacité mentale du nègre, se fait actuellement à Bahia exactement selon des procédés identiques à ceux mis en œuvre pour arriver à la conversion de l'Europe polythéiste au monothéisme chré- tien naissant. A propos de cette légion de saints catholiques qui crée au sein de la religion chrétienne un véritable polythéisme à l'usage des classes les moins éclairées, Tylor écrit : « Cet « culte chrétien envers les morts, qui découle tout natu- « Tellement de l'ancien culte des mânes, a été adopté au « moment de la transition religieuse qui s'est opérée en « Europe pour répondre à un autre but. Les dieux locaux, «les dieux patrons de certaines métiers, les dieux auxquels « les hommes demandaient une assistance spéciale lors de « besoins spéciaux, étaient encore trop chers au cœur de « de l'Europe néo-chrétienne pour qu'on put les détruire « sans rien mettre à leur place. On les remplaça donc par « des saints qui se chargèrent de leurs fonctions particu- « lières et qui leur succédèrent même dans les temples «qu'on leur avait construits. Puis, avec le temps, le système de la division spirituelle du travail fut appliqué 136 Liturgie fétichiste « avec une étonnante minutie dans la vaste armée «de saints professionnels; etc. » (') C'est également en établissant une équivalence, qui se change facilement en identification, entre les saints catho- liques et les Grisas yorubains, que les nègres deviennent aptes à comprendre la religion chrétienne à leur manière et arrivent à être considérés comme convertis. Or, je le répète, cette équivalence ou identification a pour base ici encore une correspondance professionnelle. A l'égard de certains saints l'équivalence est faite et il est facile de suivre l'enchaînement mental et les ana- logies sur lesquelles elle se fonde; cela est moins clair pour d'autres saints, manque ancore d'uniformité pour quel- ques-uns. Ainsi, dans tous les terreiros et pour tous les nègres qui connaissent les saints africains, Sango est l'équiva- lent de Sainte Barbe, ou plutôt Sainte Barbe elle même. Mais Sango appartenant au sexe masculin et Sainte Barbe au sexe fé- minin il fallait entreaux un point de contact assez important pour que la différence de sexe devînt une question secondaire. Sango est le dieu du tonnerre et il est représenté par des météorites ou pierres de foudre. Sainte Barbe est à son tour la patronne du tonnerre et de la foudre dont elle a été victime, Comme c'est le sentiment de terreur provoqué par le phénomène physique ou météorique du tonnerre et de la foudre qui 1 Tylor, loc. cit. vol. II, pag. V, 156. Liturgie fétichiste 137 constitue Vêlement fondamental de la croyance et l'origine de l'invocation du patron, l'identité mentale des protecteurs a été plus forte que la différence individuelle de leurs sexes. Chaque fois que j'ai insisté auprès des croyants fétichistes pour avoir une explication de cette équivalence physique- ment absurde, ils m'ont invariablement répondue par cette interrogation : Sainte Barbe n'est elle donc pas notre avocate auprès de la foudre? Pour quelques nègres. Sango avait pour femme Osun et Saint Barbe avait Saint Jerome pour compagnon de patronage contre la foudre. Eh bien, ils inter- vertissent les termes; Osun, de femme de Sango qu'elle était, devient mari de Saint Barbe et par conséquent Saint Jé- rôme. Cette dernière interprétation, toutefois, n'est pas aussi généralement admise que la première. Beaucoup de nègres que j'ai consultés à cet égard ne la connaissaient point. Oso-CMest considéré comme l'équivalent, le synonyme de Saint Georges. Ainsi, au jour de la fête d'Oso-Osi, au terreiro du Gantois, pendant qu'on sacrifie à ce saint dans le san- ctuaiie fetechiste ou Peji, on voit dans la grand'salle de danse une image de Saint George à cheval, placée dans un cadre, - espèce de vitrine-accroché au mur à droite. De chaque côté du tableau des bougies fixées dans deux flam- beaux brûlent jour et nuit Quatre années consecutives j'ai vu là l'image du Saint catholique pendant la durée du Can- domblé. L'explication de l'équivalence est ici plus simple encore. Oso-Osi était un chasseur renommé qui montait souvent à 138 Liturgie fétichiste cheval; il portait une lance et c'est la forme de cette arme qu'on donne souvent aux idoles qui le représentent. Sa ut Georges aussi est représenté en cavalier: ses images le montrent toujours''à cheval. Cependant dans les terreiros de l'interieur de l'Etat, que j'ai pu examiner, cette identification ou équi- valence ù'Oso-Osi et de Saint Georges, si commune dans notre ville, est peu connue. Il y a certains Orisas dont l'équivalence est encore flottante et variable dans les differents terreiros ce qui prouve clairement qu'elle est à peine en voie de formation. Obatala ou Orisa-lâ exerce une grande influence sur la dévotion des classes inférieures de cette ville, parce qu'il est identifié avec le Senhor do Bomfim (le Seigneur de la Bonne Fin ou de la Bonne Mort), qui est l'objet du culte le plus populaire chez nous, culte rendu dans l'église érigée sur la colline do Bomfim. Dans quelques terreiros de l'inte- rieur de l'Etat Orisa-la est considéré comme l'équivalent de Sainte Anne, ce qui m'a été expliqué de la manière suivante : Sainte Anne tant la mère de la Vierge et la Vierge mère de Dieu, Sainte Anne est par conséquent la mère de tous les Saints, exactement comme pour les africains tous les Orisas dépen- dent d' Obatala. C'est un fait remarquable devoir comment les nègres fétichistes se révèlent de cette façon incapables, je ne dirai pas de comprendre, mais de acepter, de saisir le mystère du Dieu unique en trois personnes des chrétiens, et comment ils subordonnent la filiation divine aux règles Liturgie fétichiste 139 de la filiation humaine, en faisant, non sans logique, de la grand' mère, c'est-à-dire de la mère de la mère de Dieu, - dernier terme de la geneologie divine qu'ils connaissent-- l'origine et la source de toutes les divinités ou saints. Dans notre ville, l'identification A'Orisa-la avec le Sei- gneur do Bomftm, me semble avoir son origine dans la parité qui existe entre le grand prestige de la dévotion au Seigneur do Bomftm, considéré par notre population blanche comme le Saint le plus fertile en miracles de tous les saints bahianais, et le prestige non moins grand dont jouit Obatala aux yeux des nègres. Quelques nègres mieux instruits de leurs croyances religieuses, m'ont donné de ce fait des explications qui diffè- rent entre elles mais qui cependant convergent vers le même but. D'après eux, cette équivalence rosulte du degré hiérar- chique des deux saints dans les deux religions, la religion des blancs et celle des noirs. Le Seigneur do Bomftm est pour ceux là le représentant de Dieu sur la terre comme Obatala l'est d' Olonm, et puisque Dieu et Olorun ne sont pour eux l'object d'aucun culte, le Seigneur do Bomftm devient le premier des Saints (dans cette ville, du moins), exactement comme Obatala est le premier des Orisas en Afrique. Quelques-uns affirment que l'équivalence est la con- séquence de la situation de l'Eglise du Seigneur do Bomftm, érigée au sommet d'une montagne, tout comme Obatala est adoré depuis sa mort au sommet d'un mont - Oké-où il a vécu. Un père de terreiro m'a assuré qu'il y a à Bahia, 140 Liturgie fétichiste au faubourg de la Plataforma, un monticule qui est adoré comme un Orisâ Oké, par ce que les nègres après avoir adoré Obatala sur un mont ou sur une colline ont fini par diviniser et adorer la montagne elle-même. Quoiqu'il en soit, ce qui est hors de doute, c'est que le culte voué au Seigneur do Bomfim par les classes in- férieures de notre population est imprégné de pratiques r i goure usement fétichi stes. Pour éviter tout soupçon de parti pris en faveur de cette étude, je citerai quelques lignes d'un article publié dans un petit journal littéraire de notre ville, la « Renascença » sous la rubrique « les fêtes do Bomfim », n. 18 du 24 Janvier 1895. C'est une description des fêtes et du culte rendu au Saint. Cet article, comme tous ceux dont je donnerai des extraits, était une contribution à l'histoire du folklore bahianais. « Pendant toute la journée du vendredi, « jour qui lui est consacré (au Seigneur do Bomfim) le peuple « va en pèlerinage en tramways, en voitures ou les pieds « déchaussés et dirige, dès l'aube, vers l'église du mira- « culeux sainte pour y entendre les messes pompeuses ce- « lébrés ce jour-là, muni de bouteilles d'huile, de cierges « ou de ex-voto qui consistent en tableaux ou piècès en « cire représentant des maladie s ou des malheurs qui ont « frappé les porteurs de ces objets et dont ils sont sortis « sains et saufs grâce à la miraculeuse intervention du bon « Seigneur ». Liturgie fétichiste 141 Or, nous avons déjà vu que le vendredi est le jour du pèlerinage consacré à Obatala, celui où les initiés de cet orisa sont obligés de se vêtir tout en blanc, de porter des perles de verroterie blanches, de laver les quartinhas et de changer l'eau du saint. Et pour prouver que ce n'est pas un sentiment de dévotion chrétienne qui amène tous vendredis à l'église du Seigneur do Bomfim la grande masse de la population de cette ville, il suffit de savoir que soit à l'aller, soit au retour, même dans l'intérieur des tram- ways, les négresses entonnent des airs de sambas ( * ) et ébauchent des danses qui détonnent complètement avec les pratiques chrétiennes. La chose a un caractère tel que la presse quotidienne en arrive à reclamer des mesures de police en termes durs et sévères. Sous le titre «Honteux!» le Journal de No- ticias, (n. 46 du 81 Mars 1895) écrivait: « Dans une « Capitale comme la nôtre, journellement visitée par des «étrangers de passage, la façon dont les dévots pèle.ins « reviennent du Bonfim, en chantant des airs de sambas et « des chansons lascives dans les voituree de la C.ie Vehi- « culos, laisse une impression pénible. Si nous pouvions « éviter la publication de cette réclamation, nous le «ferions: mulheuresamont nous sommes obligés de livrer « cos faits à la publicité dans l'espoir qu'on prendra des « mesures ». Nous n'ajoutons rien à notre protestation contre i Voir «lundi!», pg. suivante. 142 Liturgie fétichiste « semblable abus qui contribue si largement à alimenter « la critique des moeurs bahianaises ». Le lavage de l'église pendant le jeudi de la semaine de la fête estime copie des lavages de saints du culte fé- tichiste, qui se fait de la même façon et selon les règles mêmes de ce culte. Voici comment A Renascença le « décrit: «Le levage du jeudi était une vraie bacchanale « dans un temple chrétien. Des porteurs d'eau nègres et « des femmes portant des pots remplis d'eau et des balais, « poussant des cris habituels de sambas et des vivats « entraient à l'église dans le but de la laver, et les « chants obscènes, les lundûs (1 ) les libations se donnaient « carrière sans respect pour le lieu; la scène était tenue « par des hommes et des femmes ivres, demi-nus et cela « se terminait toujours dans la discorde, dans la jalousie, « par des coups et des blessures et même, quand les « courages s'échauffaient, il y avait mort d'hommes. Heu- « reusement que l'autorité compétente a interdit sem- « blable fête ». Tout ce que l'auteur de ces lignes aurait pu ajouter, c'est que ces chants étaient pour la plupart des cantiques sacrés iïObatala ainsi que cela résulte de mes recherches personnelles. 1 Sorte de danse des nègres très indécente, dans laquelle on fait toute sorte de mouvements avec les corps. Liturgie fétichiste 143 Les équivalences des invocations diverses à la Vierge sont moins constantes et moins claires. J'ai ouï dire par quelques mères de terreiros que la Vierge correspond à Osun ; d'autres m'ont dit qu'elle correspondait à Yé-man-ja, L'équivalence qui semble la plus naturelle est, sans aucun doute, celle qui est établie avec N. D. das Candeias à qui, dans le village du même nom, on rend un culte presque aussi renommé que celui du Bomfim et où les Candomblés d'Osun, célébrés à l'occasion des fêtes catholiques n'ont pas moindre réputation. Saint Antoine est identifié avec Ogun, mais je n'ai pu encore découvrir sur quoi se fonde cette identification, par conséquent, je ne puis rien affirmer à cet égard à l'aide de documents ou de déclarations positives, comme dans les cas précédents, mais je crois qu'elle prend sa source dans l'habitude qu'on a de célébrer la Saint. Antoine et la Saint Jean à grand renforts de bûchers et avec des feux pyrote- chniques à profusion, cette réminiscence catholique du culte solaire si généralisée dans le monde chrétien. Ogun est, comme nous l'avons vu, le Dieu ou Orisa des luttes, de la guerre, du fer et du feu et par suite des armes à feu; on le fête, non le jour de la Saint Antoine mais bien le jour de St. Jean où les réjouissances, les jeux autour des bûchers s mt plus animés : c'est point à noter. Mais tous ces faits auraient peu de valeur si cette équivalence des divinités ne correspondait pas à l'harmonie 144 Liturgie fétichiste la plus complète du sentiment religieux dans le culte su- prême rendu aux dieux des deux religions,, et c'est préci- sément l'existence de cette harmonie qui donne l'illusion de la conversion des nègres au catholicisme. Sans renoncer à ses dieux ou Grisas, le nègre a poul- ies saints catholiques une dévotion profonde, capable de le porter aux plus grands sacrifices et même au fanatisme. Mais ces sacrifices, ce fanatisme ne peuvent qu'être essen- tiellement fétichistes; donc, les saints catholiques et même le fils de Dieu, ainsi que nous avons vu, constituent poul- ies nègres autant ^Grisas. Les exemples ne manquent pas. La mère de terreiro Livaldina est vouée tout à la fois à N. D. de la Conce- ption et à Ogun. Le propriétaire de la sucrerie où elle demeure étonné de m'entendre dire qu'elle était la mère de terreiro, m'assurait que cette négresse fait de grandes dé- penses le jour de la fête catholique de la Vierge Marie. Le jour de Noël je l'ai vue interrompre de très bonne heure le Candomblé qu'elle dirigeait en l'honneur ^Obatala pour aller à la messe de minuit. Un jour, interrogée par moi aux fins de savoir comment elle arrivait à concilier ses croyan- ces catholiques et fétichistes, je lui faisais remarquer combien cette conciliation était impossible, car les prêtres chrétiens n'admettent pas l'existence des saints fétichistes et traitent d'infidèles ceux qui adorent des pierres, des idoles, etc. Sans se montrer le moins du monde ébranlée, Liturgie fétichiste 145 elle me répondit que les prêtres ne connaissent pas les dieux do la Côte (Afrique), mais qu'elle a des preuves maté- rielles de leur existence et qu'ils sont aussi vrais que ceux des blancs. Quant à l'inimitié irréconciliable des saints des deux croyances, elle n'avait pas à s'en préoccuper, attendu, disait elle, que nous ne sommes pas tenus d'épouser les querelles de nos amis. Elle me demanda, au cas où deux de mes amis viandraient à se brouiller, si je me fâcherais avec l'un d'eux. Au Péji de Livaldina une imago de la Vierge est ac- crochée au mur au dessus de fétiches. Parmi ces cas de dualité ou d'association de croyances, il s'en trouve qui sont vraiment remarquables. Je connais au moins deux négresses créoles qui sont en même temps catholiques ferventes, qui se soumettent à des jeûnes très rigoureux, s'avouent vraies habituées des églises em mémo temps que fétichistes avérées, se soumettant également à toutes les prescriptions des sorciers qu'elles mettent en pratique. De l'une de ces habituées de l'église de la Piedado de cette ville, je n'ai pu obtenir une contérence que j'ai recherchée par tous les moyens possibles. Son enfant de lait, qui est aujourd'hui étudiant en droit, a vainement cherché à l'amener à se prêter à cette conférence; elle lui a formellement déclaré qu'elle n'en ferait rien en lui con- seillant de ne pas se mêler des saints de la Côte et en disant que j'aurai lieu de me repentir un jour de ma témérité. 146 Liturgie fétichiste La chose est vraiment commune et très fréquente. Il n'est pas rare de trouver des vendas ou de boucheries, comme il en existe une située rue da Valla, où l'ont voit pendu à la porte VOsé de Sango (voir figure), pendant qu'à l'interieiir brûle une veilleuse sur une étagère à laquelle est suspendue une image de N. D. das Can- deias, - Osun. me disait le propriétaire de la boucherie. On voit partout, conjointement avec les outres gri-gris ou talismans fétichistes, de petites croix de bois qui, à côté d'amulettes, d'Osés, de coquillages, etc., s'étalent dans les paniers des acheteuses, dans les plateaux des vendeuses ambulantes, dans les vendas, etc. L'association des rites catholique et fétichiste devient de la sorte parfaitement compréhensible; ainsi ils associent des messes et des requiem avec les Candomblés, dans les honneurs funèbres qu'ils rendent à leurs morts; l'interpolla- tion dos messes et autres pratiques catholiques dans les grands Candomblés annuels, etc., devient fort intelligible. Mais que l'on ne croie pas, cependant, que ces pratiques limitent, circonscrivent leur influence aux nègres simples et ignorants. Tvlor affirme que l'influence des croyances fétichistes est telle « que l'Européen établi en Afrique en ressent, sou- « vent les atteintes et qu'il adopte les idées du nègre, ou «pour nous servir de l'expression en usage sur la côte « africaine, il est apte à devenir noir. Et, aujourd'hui encore, Liturgie fétichiste 147 « le voyageur, veillant pendant le sommeil d'un compagnon « blanc établi dans le pays, aperçoit souve nt une griffe, un « os ou quelque objet semblable que celui-ci s'est secréte- «mcnt attaché autour du cou». Pour nous servir de l'expression de Tylor, ou plutôt de l'expression consacrée sur la côte d'Afrique, à Bahia, toutes les classes dites supérieures, sont ap'es, parfaitement aptes à devenir nègres. Le nombre de blancs, de mulâtres, d'indi- vidus de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui dans leurs chagrins, dans leurs malheurs vont consulter les nègres sorciers; le nombre de ceux qui publiquement croient à la puissance surnaturelle des talismans et des sortilèges, - de ceux qui en plus grand nombre encore se moquent d'eux en public mais en cachette consultent les sorciers et les écoutent est incalculable dirais-je, s'il n'était pas plus simple de dire tout de suite que c'est la papulation entière à l'exception de quelques esprits supérieurs et éclairés qui ont la notion vraie de la valeur exacte de ces manifestations psychologiques. Cette proposition est une affirmation générale qui exige des preuves, faciles d'ailleurs à produire. Los documents ci-après constituient une démonstration claire et évidente- Il y a six ans, lors qu'en 1893 le choléra qui commen- çait à sévir en Europe s'empara de l'attention de tout le Brésil qui redoutait avec raison l'invasion de l'épidémie, le bruit courut dans tout Bahia que dans un Candomblé tenu dans un faubourg l'Orisâ ou Saint Gonoco avait déclaré au père du terreiro que 148 Liturgie fétichiste la ville se trouvait sous la menace d'invasion d'une peste terrible et qu'il n'y avait qu' un moyen de conjurer le danger ; chaque habitant devait offrir un cierge à S.'e Antonio da Barra, (Saint Antoine de l'entrée du port) parce que l'église placée sous l'invocation de ce saint était située à l'entrée du fléau- Porter un cierge à Saint Antonio da Barra devint aussitôt la préoccupation unique, exclusive de toute la population, et le pèlerinage prit de telles proportions que dans peu il n'y eut pour ainsi dire plus de place dans l'église pour recevoir les cierges votifs. Le clergé catholique intervint par la voie de la presse et dissipa toute espèce de doute à l'égard de la provenance fétichiste de cette manifestation à St. Antonio da Barra. Son intervention démontra em même temps le prestige et l'influence des pratiques fétichistes sur notre population. Ce qui est plus grave, c'est que l'organe catholique dénonça la confrérie de ce saint comme complice de cette exploi- tation de la crédulité fétichiste du public. En transcrivant ici les documents qui suivent, de précieuse valeur pour la démonstration de notre thèse, je ne cherche pas à raviver les animosités dont ils se ressentent. Ils sont tout à fois la réconnaissance officielle de l'existence du culte fetic histe africain dans cet Etat, la révélation de la vaste étendue sur laquelle il exerce son influence et l'aveu documenté du clergé catholique en ce qui touche l'existence de l'associa- tion des pratiques catholiques et fétichistes: nous ne pou- vons donc nous en départir. Liturgie fétichiste 149 Sous le titre:-Pèlerinage à St. Antonio cia Barra,- le Journal de Noticias (n. 4.087 du 17 Juillet 1893 ) écrivait : « En parlant de ce superstitieux pèlerinage qui grandit «chaque jour, voici ce que dit notre confrère le Monitor « Catholico : « Sur ce pèlerinage et son origine nous avons entendu « et lu différentes versions qui provoquent la plus grande « indignation de notre part, indignation que nous ne pou- « vons contenir et qui nous pousse à détruire cette supers- « titieuse pratique, cet abus injustifiable. « Eh quoi ! Serons-nous donc victimes de l'ignorance, « de la mauvaise foi, et de la fourberie des sorciers, poussés « souvent par les intérêts de ceux qui veulent faire de gros « bénéfices en recueillant des aumônes pour la fête de « St. Antonio da Barra, en faisant du Saint Catholique le «but de manifestations stupides et sans raisons plausibles? « Nous voulons le culte des grands héros que le Ca- « tholicisme a élevés aux hauteurs de la vénération comme «des modèles de vertus dignes du respect universel; nous « voulons que l'on pousse aux fêtes et aux solemnités les « plus pompeuses en leur honneur: mais la spéculation, ce « pèlerinage, non! C'est étrange, c'est dégradant, c'est anti- « chrétien! « II faut un remède efficace à ce mal qui se propage « en dehors de la Capitale, car on parle déjà de pèlerinages « qui viendraient de Cachoeira, de Santo Amaro, etc. 150 Liturgie fétichiste « Une mesure énergique du dergé, qui ne doit pas «rester étranger à ce fait, est urgence. Le remède efficace, «tout puissant, dans la situation présente, c'est la prédi- « cation, la direction du peuple par M. M. les curés. « Il est de toute nécessité que dans leurs églises pa- « roissiales M. M. les curés parlent, qu'ils prêchent, qu'ils «éclairent les ignorants sur lesquels ou veut spéculer. « La prédication est nécessaire, car nous savons que ce « ne sont pas seulement les gens du peuple, les dernières « couches sociales qui se pressent à la chapelle de St. Anto- « nio da Barra, mais aussi des familles, des gens du monde «qui se laissent aveugler par la pratique superstitieuse». Le lendemain la commission de la fête de St. Antonio da Barra répondait au Monitor Catholico dans les termes suivants { Journal de Noticias du 18 de Juillet 1893, n. 4.088): AU « M0NIT0R CATHOLICO » «La commission chargée d'organiser la fête du glorieux «St. Antonio da Barra pendant l'année 1891, ayant lu «dans le Journal de Noticias du 17 du courant, un extrait « du Monilor Catholico ne peut s'empêcher de répondre et de « protester, puisque cette feuille lui attribue la paternité « do ce pèlerinage. «Nous sommes trop religieux et catholiques,-plus « peut-être que la feuille intitulée Monitor Catholico - Liturgie fétichiste 151 « pour descendre de notre dignité en allant demander à un « africain, qu'au nom d'un de ses saints, il inculque dans « l'esprit de notre population l'idèo d'aller en pèlerinage « porter des cierges et des aumônes à St. Antonio da Barra, « dans le but de nous procurer de l'argent pour fêter «le dit Saint. «Il faut que le «Monitor Catholico-» le sache, la fête de «St. Antonio da Barra se célèbre tous les ans en grande «pompe, sans recourir à aucun pèlerinage. «Nous n'avons jamais assisté à un Candomblé, mais «qui sait si les gens du Monitor Catholico ne fréquentent «pas ces réunions et ne participent pas aux banquets qui «s'y donnent? «Le Monitor Catholico n'a jamais songé à eveiller «l'attention du clergé de cet Etat lorsque l'église de St. Anto- «nio da Barra était tombée dans l'abandon, car si elle n'est «pas démolie aujourd hui, c'est grâce aux efforts de M. José «de Azevedo Fernandes, qui <depuis 1883 en est devenu «le protecteur et le bienfaiteur; cela, le Monitor Catholico «ne l'a jamais vu et n'en a rien su; mais il sait clamer «maintenant contre le pèlerinage des dévots qui sont allés «porter quelques cierges et des aumônes à St. Antonio, «tout cela par envie et parce que cela ne lui rapporte «rien ! «Nous conseillons donc an Monitor Catholico d'aller «au Papa terreiro, voir s'il obtaint d'un saint Gounocôquel- 152 Liturgie fétichiste «conque un pèlerinage pour avoir aussi des cierges afin «d'éclairir sa presse et de pouvoir distribuer le très célébré «Monitor Catholico à ses abonnés». Bahia, le 18 Juillet 1893.-La Commission. L'article suivant publié dans le Jornal de Noticias du 22 Juillet de la même année, montre bien que le pèlerinage de St. Antonio da Barra n'a pas été le dernier exploit de St. Gounocô, dont le culte continuait à être alors comme il est aujourd'hui, inaltérable et ferme, malgré les prédications des prêtres catholiques recommendées par le Monitor Ca- tholico comme un remède efficace contre la superstition populaire. CANDOMBLÉ « On nous écrit ce qui suit : «M. le rédacteur du Diario de Noticias et ami.-Comme vous avez protesté dans votre feuille éclairée contre les abus de ce pays, j'apelle encore une fois votre attention sur l'infernal candomblé de St. Lazare, appartenant au sorcier nommée Joaquim N. da Silva qui, confiant dans la tolérance des autorités locales, continue ses pratiques en prophétisant une peste et autres calamités. « Le père Joaquim Gounocô est à St. Lazare entouré d'une nombreuse réunion, oiî il se vautre dans les pratiques de l'immoralité la plus raffinée et se livre à l'extorsion des Liturgie fétichiste 153 petits économies des femmes de mauvaise vie, des filons et des vagabonds, pensionnaires habituels de la maison de cor- rection. Dimanche, 23 du courrant, le sorcier va dire la bonne aventure et il y a là-bas des familles qui par ignorance vont dans cet antre, dans ce sale lieu de débauche ou elles sont victimes de la bestialité libidineuse du père Joaquim et de scs compères. Là, à S. Lazare, ou se trouve le luxurieux sorcier, le public assistera à la scène la plus dégradante qui ait eu lieu à Bahia. Je vous en prie, au nom de Dieu, au nom de la morale, d'appellcr à cet égard l'attention de M le Chef de la sûreté publique pour qu'il oblige ce sorcier à vivre d'une vie honnête et pour qu'il désigne aux autres, vagabonds et filons, un endroit. Le second exemple n'est pas moins éloquent par l'ex- pression de la dualité qui d'après l'ethnologie divise notre population, malgré toutes les égalités politiques et consti- tutionelles ». Lorsque pendant certains jours du mois d'Avril 1895 les luttes des différents partis politiques de cet Etat arrivè- rent à une telle acuité qu'on s'attendait à tout moment aü déchaînement de la guerre civile, ajournée à l'ouverture du parlement de l'Etat, la population de cette ville, justement alarmée et déjà partiellement en fuite franche, fut un jour informée qu'on avait trouvé le lendemain matin, déposé à la 154 Liturgie fétichiste porte du palais législatif, un grand sortilège ou chose pré- parée. La presse tourna le fait en ridicule, sans penser que c'était là un moyen d'intervention de la population fétichiste de la ville aussi logique et légitime dans sa manifestation sociologique que légitime était l'intervention du digne prélat de la diocèse lorsqu'il conférait avec les chefs des partis adverses, pour rétablir la paix et la concorde dans la famille bahianaise. Mais ce n'est pas seulement le culte catholique qui subit à Bahia l'influence du fétichisme nègre. Cette influence s'exerce également sur les pratiques spirites et la carto- mancie. Il y a dans cette ville, au Bom Gosto da Calçada do Bomlirn, une femme que dirige des séances spirites très renom- mées et qui attirent un grand nombre de personnes. J'ai assisté à une de ces séances où j'ai pu prendre des notes curieuses pour cette étude, en compagnie de mes distingués collègues M. M. les Drs. Alfredo Britto, Aurelio Vianna et Julien Moreira, ces messieurs étant envoyés en commission par la Société de Médicine légale de Bahia. La directrice de la maison, métisse presque blanche et qui se dit cabocla (métisse d'indien) est en même temps directrice de la troupe spirite et mère de terreiro; elle alterne de temps en temps les séances spirites avec les candomblés. L'histoire de la révélation de sa vocation de spirite ou de medium est très curieuse et expressive. Liturgie fétichiste 155 Elle se trouvait en proie à de sérieuses difficultés finan- cières avec son amant, un italien, ancien colporteur de vieux livres, lorsqu'un jour, étant allé visiter un candomblé afri- cain elle tomba tout à coup en état de saint, et vêtue et chaussée comme elle l'était, elle se mit à danser pendant longtemps. Ce fut une révélation; sa fortune était faite, il n'y avait qu' à ouvrir une maison de consultations spiritistes. La maison ouverte, la fortune se fit rapidement grâce à une riche clientèle. Je ne suis pas encore allé au candomblé, auquel d'ailleurs je suis invité, mais la séance de spiritisme à laquelle j'ai assisté ne laisse pas que d'avoir une grande portée. La maison où fonctionne la troupe n'a qu'un pavillon; outre la salle d'attente réservée aux consultants et quelques pièces particulières occupées par la famille, il y a deux pièces importantes ; la salle des séances installée dans celle qui jadis avait dû servir de salle à manger et la chapelle dressée dans une chambre-voisine. C'est une mignonne chapelle catholique bien ordonnée, avec beaucoup d'images et des tableaux représentant le Christ, la Vierge et des Saints. Bien des messes ont été dites dans cette chapelle où tout est disposé pour la célé- bration. La salle des séances spiritistes, large et spacieuse, est garnie de nattes pour amortir la chute des possédés des esprits ou medium qui doivent y tomber. 156 Liturgie fétichiste Les medium sont des négresses, des mulâtresse ou des blan- ches: on les voit alignées le long des murs pendant que la cabocla entièrement vêtue de blanc, debout au milieu do la salle, entone l'invocation d'une voix de fausset, puis se pro- mène de long en large. La formule bizarre de l'invocation s'adresse à Dieu, à la vierge, aux esprits, aux saints afri- cains ou Orisas, En voici un specimen : «La vierge en adoration allait parcourant les bois et «les forêts. Venez hommes, venez esprits, venez sans plus «tarder, par le pouvoir du Dieu d'Israël, par le pouvoir du «Sauveur, par le pouvoir A'Ogun!» A quoi les medium répondent en chœur: «Elle parcourait les vois; elle parcourait les forêts; elle «allait adorant un Dieu vrai». Tout à coup un au plusieurs des medium se mettent à trembler, à chanceler, à décrire des mouvements choreiformes et finissent par tomber dans des contorsions hystériques, c'est l'esprit qui se manifeste. La cabocla s'adresse à la medium, lui demande qui elle est, ce qu'elle a fait, ce qu'elle veut. Celle-ci répond invariablement qu' elle est lame d'une personne que la cabocla a connue, qui est mort à l'hotel-dieu, - ou dans une catastrophe qui a vivement impressionné l'opinion publique. Elle demande une prière; on satisfait sa demande immé- diatement, et elle se reveille. Liturgie fétichiste 157 En état de somnambulisme il cherche parfois à systé- matiser des types bien connus, celui d'un certain baron qui est mort depuis long temps ou même encore en vie, qui éternuait beaucoup et portait un grand mouchoir do priseur: - celui d'un hémiplégique qui traversait les rues en- trenaîent sa jambe, etc. Ainsi que je l'ai dit lorsque je me suis rapporté à l'hystérie du nègre, les plus franches manifesttations de la névrose constituent le fond du prétendu spiritisme de la cabocla, mais ce qui est curieux, c'est que les medium servent dans les manifestations des saints catholiques et dans celles des Orisâs,ce qui corrobore que les états de saint des nègres ne sont que des manifestations hystériques. La cabocla a déclaré à la commission que les métis qui ont du sang nègre tombent plus facilement en état de saint que les blancs, cette observation n'est pas à mé- priser car le nombre de medium qui a servi à ses expé- riences est si élevé que son opinion fait autorité sur ce point. La cartomancienne la plus fréquemment consultée de cette ville est une mulâtresse qui dirige candomblé aussi. 11 y a peu de temps une dame de notre bonne société m'a avoué confidentiellement qu'ayant consulté la cartoman- cienne Joséphine à propos de ses souffrances, celle-ci lui conseilla de faire dire des messes en l'honneur de plusieurs saints catholiques et de faire célébrer une fête en l'honneur de Sangô ou d'Ogun. Et comme la dame répondit qu'il 158 Liturgie fétichiste lui était facile de suivre son conseil à l'égard des saints catholiques mais difficile à l'égard des Orisas, la carto- mancienne répliqua qu' elle mémo se chargerait de ce qu' il y avait à faire pour ces derniers. La cartomancienne a habité divers points de cette ville; sa grand célébrité et sa clientelle l'ont partout suivie. TABLE DES MATIÈRES PAG. Avertissement I Introduction III L'animisme fétichiste 3 CHAPITRE I. - Théologie fétichiste des nègres de 11 Bahia Sommaire.-Multiplicité d'origine des nègres de Bahia et prédominance d'une seule forme my- thologique chez eux: causes de cette disposition. Nègres mahometans. La mythologie et le culte de Yoruba à Bahia. Olorun et les orisas. Obatala, Esû, Sango, L'hydrolatric. lansan. O^un, Osun-wanré, Yemanjâ, Ogun, Oso-osi, Siponan, etc. La phytolatrie africaine à Bahia: Yroco, Ifa et les arbres sacrées. Le fétichisme des africo-bahianais. CHAPITRE IL - Liturgie fétichiste des nègres de Bahia 43 Sommaire. - Temples fétichistes: terreiros, ora- toires, Pejis : lara-orisa ou maisons-fétiches. - Sacerdoce fétichiste : oujans, père et mère de terreiro, les fils de saints Les confréries fé- tichistes, l'initiation. La sorcellerie: le fétiche, chose faite ou charme: fétiche matériel et féti- che symbolique. Sorcellerie et maladie: les con- ceptions des nègres, CHAPITRE III. -Sortilège, prédiction: état de possession, oracles fétichistes 73 Sommaire.-La possession fétichiste par les avisas; sa réalité, ses formes. La possession est un état somnambulique. L'hystérie chez les nègres. CHAPITRE IV.-Ceremonies du culte fétichiste: can- domblés, sacrifices, rites funéraires .... 109 CHAPITRE V-La conversion des africo-bahianai ; au catholicisme 131 DU MÊME AUTEUR Das amyotrophias de origem peripherica. These du doctorat. Rio de Janeiro, 1887. Estudo sobre o regimen alimentar no norte do Braxil, Maranhâo, 1888. Contribuiçao para o estudo da lepra no estado do Maranhao. Mémoire publié, dans la Gaxeta Medica da Bahia, 1888-89-90. Fragmentes de pathologia intertropical (Beri-beri. affecçôes cardiacas e renaes), br., Bahia, 1892. As raças Immanas e a responsabilidade penal no Braxil, Bahia, Imprensa Economica, 1894 (Epuisé). Nègres criminels au Brésil. (Archivio di psichiatria, science penah ed antropologia criminale. Vol. XVI. Fasc. IV-V ). A medicina legal no Braxil, broch. 1895. Lesôes pessoaes] sua doutrina medico legal nalegislaçiïo eriminal Braxileira. ( Revista Medico Legal. An.L, Fasc. I. ) Un cas curieux d'hymen double avec défloration uni- latérale. (Revista Medico Legal. An. I. Fasc. I.) O caso medico legal Custodio Serrâo. (Revista Medico Legal, An. IL, Fasc. II-III/ Blessure de la moelle épiniere par un instrument pi- quant. (Annales d'hygiene publique et de médecine légale. Décembre 1897). O problema medico-judiciario: Sua soluçao no Braxil. ( Revista, Braxileira, 1898 ). Des conditions psychologiques du dépeçage criminel. (Archives d'Antropotegie criminelle, Janvier 1898). Epidémie de folie religieuse au Brésil. (Annales Me- dico-Psychologiques. Mai- Juin, 1898). Liberdadeprofissionalem medicina,brocR. S. Paulo. 1899. Métissage, dégénérescence et crime (Archives d'Antropo- logie criminelle, n. 83. Setembre 1899).