MEMOIRES d'un APOTHICAIRE SUR LA GUERRE D'ESPAGNE, PENDANT LES ANNÉES 1808 A 1814. A PHILADELPHIE: CAREY, LE A, ET BLANCHARD. 1 8 33. MÉMOIRES D'UN APOTHICAIRE. CHAPITRE PREMIER. Départ. - Orage. - Entrée en Espagne. - Voitures, auberges. - Cuisine espagnole. - Avis aux gastronomes. - Petite guerre. - Le général Malher est tué. - Vallado- Jid. - L'Escorial. - Couvent de San Lorenzo. - Tombeaux des rois. - Bibliothèque. - Cigognes. Oggi vi tocca, dit le malin Figaro au tuteur de Rosine en lui présentant le bassin, " c'est votre jour de barbe." J'avais dix-neuf ans, le préfet de Vaucluse se préparait à m'adresser un semblable discours et je voyais déjà l'urne fatale de la conscription s'élever devant moi. Le sort avait parfaite- ment servi François, mon frère aîné ; il était alors avocat, il passa ensuite dans différentes administrations, il est maintenant lancé dans la carrière musicale. Elzéar, moins âgé que moi, commandait une compagnie du 108e. régiment d'infanterie de ligne, il avait fait ses premières armes à Friedland. Un de mes jeunes frères se destinait à l'état militaire, l'autre devait hériter de la charge de notaire à Cavaillon que ma famille possède depuis trois cents ans. Je n'avais pas précisément l'humeur guerroyante; la botanique, la chimie, que je cultivais par goût, sont peu propres à former des héros. La vie aventureuse des camps avait pourtant beaucoup d'attraits pour moi ; il fallait payer sa dette à la patrie, et la patrie alors était un créancier fort incommode, je m'en acquittai en lui consacrant mes petits talcns. Je ne fus point soldat, mais je donnai des soins à mes compagnons d'armes, je me dévouai plus d'une fois pour être fidèle à mon engagement, je partageai leurs travaux, leurs périls, leurs infortunes, j'ose même dire leur gloire. En 1808, au mois de Janvier, je reçus mon brevet de pharmacien attaché au 2e. corps d'observation de la Gironde. J'endossai l'uniforme, je ceignis l'épée et quittai les remparts d'Avignon après avoir fait de tendres adieux à mes parens, à mes amis. A mon arrivée à Bayonne j'apprends que le 2c. corps est déjà à Valladolid, je devais le joindre sans retard. Le 25 Janvier je me mets en route avec des compagnons de voyage que j'avais rencontrés à Toulouse et à Pau. Il pleuvait au moment de notre départ, mais je croyais alors que quand on porte l'épée et la cocarde on doit braver le mauvais temps, j'aurais même été fâché qu'il fit beau. Cependant, à mesure que nous avancions, le vent et la pluie augmentaient et nous incommodaient davantage. Bientôt l'orage le plus terrible éclata ; le tonnerre, la grêle nous forcèrent, malgré nos belles résolutions, à chercher un abri sous une vieille masure près du bord de la mer. Nous fûmes reçus dans ce champêtre asile par des soldats qui s'y étaient réfugiés, ils buvaient du cidre et nous en offrirent. Après avoir accepté ce rafraîchissement que notre gosier sollicitait avec ardeur, après avoir réchauffe nos doigts engourdis au bon feu que les soldats avaient allumé, nous partîmes tous de compagnie; il fallait continuer notre route malgré l'orage. La grêle ne tombait plus, Je tonnerre s'éloignait, mais il pleuvait toujours. Enfin, avec beaucoup de peine et la fatigue que donne un premier jour de marche à ceux qui, comme nous, n'ont pas l'habitude de voyager à pied, nous arrivâmes à Bidard, petit village à deux lieues de Bayonne, où nous fûmes contraints de coucher, n'ayant pas le courage d'aller jusqu'au lieu marqué pour l'étape. Ne voilà- t-il pas des lurons bien déterminés ? 4 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Le lendemain, nous dînâmes à Saint-Jean-de-Luz. A quatre heures après midi nous étions sur le pont de la Bidassoa qui sépare la France de l'Espagne. A cette époque h pont était encore gardé par des Espagnols du côté d'Irum et par des Français du côté de Bidard. Malgré la violence de la tempête je m'arrêtai quelques instans sur le pont. Là, jetant mes regards sur la France je lui adressai de nouveaux adieux. Un secret pressentiment semblait m'an- noncer tout ce qui devait m'arriver sur le sol étranger. J'hésitais, je ne pouvais me décider à me porter en avant pour franchir la limite de ma patrie et m'éloigner de tout ce qui était cher à mon cœur, pour long-temps !.... peut- être pour toujours ! Une voix intérieure m'engageait à revenir sur mes pas ; mais le devoir parlait en maître, j'obéis et j'attaquai fièrement le partir conviene, l'onor mi chiama, refrain obligé des héros de Paër et de Cimarosa. Rossini se préparait sans doute à mettre des variations sur les mêmes hé- mistiches qui sont le fond de la langue des guerriers d'opéra ; mais comme cet ingénieux compositeur ne brillait point encore sur l'horizon musical, je dus avoir recours à l'ancien répertoire. Les derniers villages de France se dérobent bientôt à ma vue, et le bruit criard des charrettes biscayenncs m'annonce que je suis en pays étranger. Ces petites voitures rustiques sont traînées par deux bœufs, elles reposent sur des roues en bois plein et fixées à l'essieu qui tourne avec les roues, cela rend le frottement plus fort et plus étendu, de là vient ce bruit désagréable et continuel qui signale la marche de ces charrettes ; on l'entend de très loin, il avertit les douaniers de l'approche des convois et rend ainsi la contrebande plus difficile. Cette raison s'oppose au perfectionnement du véhicule cam- pagnard, les paysans qui le conduisent paraissent très pauvres, ils sont mal vêtus, quelques-uns même n'ont pas de chaussure. Les cloches d'Irum ont frappé notre oreille, d'épais brouillards nous empêchent de voir cette ville où nous entrons à huit heures de la nuit, gelés, morfondus et mouillés comme des canards. Nous partîmes d'Irum le 27, couché à Hcrnani ; le 28 à Tolosa où nous arrivâmes de bonne heure. Après avoir reconnu nos logemens, nous en- trâmes dans un café. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu des prêtres jouer au billard, fumer et boire de l'eau-de-vie dans un lieu public. Cela nous surprit un peu ; mais on nous dit qu'en Espagne cet usage était reçu. Ces bons pères ne se gênent pas, on leur défend seulement les plaisirs permis. Nous couchons le 29 à Mondragon, le 30 à Vittoria ; nous devions séjourner dans cette dernière ville, mais un fort détachement se mettait en marche le lendemain pour se rendre au 2e. corps. Notre destination était la même, il est agréable de voyager en compagnie, et notre petite troupe se joignit avec plaisir à la cohorte qui pouvait la protéger en cas d'accident. Le 31 couché à Miranda de Ebro, le 1er. Février à Pamorbo, le 2 à Quinta-Napalla, le 3 à Briviesca, le 4 à Burgos, le 5 à Celada, le 6 à Torqucmada, le 7 à Duenas, le 8 à Valladolid. Nous étions accoutumés aux longues marches et nous sup- portions la fatigue comme de vieux soldats. Avant d'arriver à Duenas, nous fîmes halte à une venta, auberge du pays. Quelques muletiers y déjeûnaient et mangeaient dans la poêle à frire le guisado, ragoût qu'on leur avait apprêté, c'est encore un usage espagnol. Nous demandons à dîner, l'aubergiste répond qu'il est prêt à nous servir, mais qu'il faut absolument attendre que ces messieurs aient fini : notre guisado devait être préparé, servi et mangé dans la même poêle que les muletiers tenaient par la queue. Nous préférâmes un morceau de fromage, au brouct du cuisinier espagnol. Pendant que nous prenions ce modeste repas, une famille entière débarqua devant l'auberge, elle allait de Valladolid à Burgos. Les femmes étaient dans une galera, charrette à quatre roues, les hommes suivaient sur des mules. Trois dames assez jolies et une femme de chambre sortirent de la galère traînée par deux mules conduites par un paysan. Ce singulier cocher, assis sur le devant de la voiture, dirigeait scs mules sans rênes et seulement avec la voix et un bâton. Ces voyageurs prirent dans la galère les provi- sions qui leur étaient nécessaires pour déjeûner, elles consistaient en pain, riz et lard. Le vin était dans une buta, outre de peau de bouc. Us préparè- rent eux-mêmes leur repas dans la poêle des muletiers,' sc mirent à table, maîtres et valets, et tout le monde mangea de bon appétit, chacun puisant à. son tour dans la poêle et buvant à la même bota ; on ne se sert pas de verres dans ce pays. De grandes outres servent à transporter le vin, d'autres plus petites et de la forme d'un sac à plomb servent à l'usage des repas. Elles sont toutes enduites de goudron en dedans, une embouchure de bois est adaptée à leur ouverture ; le vin d'Espagne a toujours un goût de résine que le goudron lui communique. Tout le monde indistinctement boit à la même bota, mais ils boivent à la catalane. En prenant la bota d'une main ils l'élèvent aussi haut que possible, la pressent, et, de cette hauteur, ils font tomber le liquide dans leur bouche, laquelle, par ce moyen, ne touche point à l'embouchure. Il est très curieux de voir une table d'Espagnols boire l'un après l'autre à la régalade. Ils sont tellement adroits à cet exercice que, de la plus grande hauteur où leur bras puisse atteindre, ils ne laissent pas tomber une goutte sur leur visage ou sur leurs vêtemens. En rôdant autour de la galère de ces dames je vis des malles et deux énormes paquets enveloppés de cuir en forme de valises ; c'étaient les ma- telas, draps de lit, couvertures, oreillers de toute la famille ; il faut néces- sairement prendre ces précautions dans un pays où l'on ne trouve rien dans les auberges. Valladolid est situé dans une plaine, sur le bord du Duero, cette ville est grande, mal bâtie, très irrégulière, très sale, et n'offre aucun agrément aux voyageurs. Ses habitans sont, après ceux de Madrid, les plus brigands de la Péninsule. Je vais donner une idée des auberges que l'on rencontre sur les grandes routes d'Espagne et même dans les villes. On entre par un hangard qui sert d'écurie ; on le traverse au risque d'attraper quelque ruade en passant, et l'on arrive à la cuisine. On donne ce nom à un réduit obscur, de dix à douze pieds carrés, qui ne reçoit le jour que par un trou fait a® plafond. Le foyer est au milieu; la fumée du feu et des viandes que l'on fait griller, après avoir séjourné quelque temps dans cette petite pièce, finit par s'échap- per par en haut. Le trou dont je viens de parler sert à introduire les rayons du soleil et à donner passage aux tourbillons de fumée qui obscurcissent con- stamment cette puante officine. L'hôte, l'hôtesse et leur famille sont assis sur des bancs de pierre placés le long des murs de la cuisine, ils se chauffent et se peignent, c'est leur occupation ordinaire. On ne trouve jamais rien â manger dans ces auberges, mais on s'empresse de vous indiquer les maisons où l'on vend du pain, des légumes, de la viande, du gibier, des fruits, du sel, du poivre, de l'huile et tous les autres comestibles nécessaires pour le repas. Il faut aller soi-même en tournée pour faire ces diverses acquisitions et les apporter à l'hôte qui, avec ses mains d'une saleté dégoûtante, vous prépare un ragoût, une soupe, un rôti. Tout est cuit dans une poêle à frire, la soupe même. Quand le dîner est prêt, on le sert sur-le-champ, en posant la poêle sur une table de pierre qui peut à peine la contenir, et qui est beaucoup plus basse que les chaises sur lesquelles on est assis. Par cet ingénieux moyen chaque convive peut, sans se déranger, puiser à la source commune. La fumée est si épaisse dans ces cuisines espagnoles, que l'on ne peut pas voir autour de soi. Faut-il se coucher ? Le banc sur lequel on était assis devient le lit des voya- geurs. Chacun se repose sur le matelas qu'il a apporté, celui qui a négligé de prendre cette précaution couche par terre. Après avoir fait un souper détestable, après avoir passé une nuit sur la dure, on croit en être quitte à bon marché ; point du tout, il en coûte fort cher pour être reçu de cette manière ; car on vous fait payer même le bruit (eZ ruido de casa). Je joignis à Valladolid le deuxième corps d'observation de la Gironde, il y resta jusqu'au 17 Mars. Le 15,on fit la petite guerre dans une plaine voisine de la ville, et le général de division Malher y fut tué par la baguette qu'un soldat avait laissée imprudemment dans le canon de son fusil. On fit, sur-le- champ, l'inspection des armes pour découvrir le coupable ou du moins le ma- ladroit ; dix-huit baguettes manquaient dans la ligne dont les coups s'étaient dirigés vers le général. Il est vrai que les corps qu'on exerçait se composaient MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 5 6 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. presque en totalité de conscrits. Malher fut la première victime immolée sur une terre qui bientôt devait être arrosée du sang français. Je pars de Valladolid, le 17, avec le deuxième corps, et nous allons à Val- destillas; le 18, à Olmedo; le 20, à Villacastin. Le lendemain, nous dînons à la venta de san Rafael, cette auberge est au pied de la Sierra de Guadarama, montagne très élevée qui sépare les deuxCastilles. La route qui mène à Ma- drid est fort belle et d'une pente très rapide ; nous passons la montagne après midi, et nous arrivons le soir à Guadarama ; nous restons cinq jours dans ce mauvais village, et nous nous rendons ensuite à l'Escorial.* Cette petite ville est bâtie au pied de la montagne à. deux lieues de Guada- rama, sur la droite et à sept lieues de Madrid : c'est un sitio real, maison royale. Elle n'offre de remarquable que le couvent de SanLorenzo, le plus vaste, le plus beau, le plus riche de l'Espagne, où l'on trouve tant de couvens. Philippe II. le fit construire en mémoire de la bataille de Saint-Quentin, don- née le 10 Août, jour de la fête de saint Laurent. Si la magnificence de cet ex voto doit faire juger de la peur que Philippe eut à la bataille de Saint-Quen- tin, on peut croire qu'elle fut grande. Un prédicateur Italien commença le panégyrique de saint Laurent par cet exorde burlesque : Che sento ? La frit- tata ? no. La bollita ? no, no. L'arrostita ? si, sento l'arrostita di quel beato Lorenzo. L'architecte du couvent de l'Escorial voulut aussi faire de l'esprit en traçant le plan de cet édifice, dont les diverses galeries représentent un gril renversé ; la queue est tournée du côté de Madrid, quatre grandes tours, placées à chaque angle figurent les pieds du gril, et la grande façade est placée vis-à-vis la montagne qui est un prolongement de la Sierra de Guada- rama. Le plus grand nombre des Espagnols regardent le couvent de San Lo- renzo comme la huitième merveille, et même comme la seule merveille du monde. Quelques critiques se sont obstinés à n'y voir qu'une masse énorme, confuse, lourde et monotone de pierres sans goût et sans élégance. J'éviterai l'un et l'autre excès en disant que ce monastère, sans être une merveille est cependant un édifice imposant et majestueux par son immensité, étonnant par les richesses qu'il renferme, et remarquable par la beauté et par la régu- larité de son exécution. L'église de l'Escorial est de la plus grande beauté, on y voit des tableaux des premiers maîtres de l'école italienne et de l'école espagnole. Les tom- beaux des rois d'Espagne sont placés dans un souterrain où l'on descend par un escalier en marbre. Une lampe éclaire constamment ce séjour de la mort dont l'austère magnificence frappe d'admiration et de terreur. Les tombeaux, d'une parfaite égalité de forme et d'ornemens, sont placés le long des murs et sur plusieurs rangs, qui s'élèvent l'un au-dessus de l'autre. Us portent cha- cun, sur un écusson placé au milieu, le nom du roi dont ils renferment les dépouillés mortelles. Les tombeaux vides sont ornés du même cartouche sans inscription. Lorsque l'on sort de ce vaste souterrain on éprouve une grande satisfaction en rentrant dans l'église, on la trouve encore plus belle et plus majestueuse. On y revoit avec un nouveau sentiment d'admiration les superbes mausolées de Charles V. et de Philippe IL, placés à droite et à gauche du maître-autel, leurs statues en marbre blanc se dessinent sur un fond noir en marbre. Le dôme d'une hauteur prodigieuse est enrichi de belles peintures à fresque, représentant le Père Eternel au milieu de la cour céleste. La bibliothèque est très riche en livres rares ; elle contient plus de cin- quante mille volumes, qui sont placés à rebours dans les rayons, le dos en de- dans, et quatre mille trois cents manuscrits, dont dix-huit cent cinq sont écrits en arabe. Quelques Espagnols assurent que l'on y conserve des manuscrits anté-diluviens, ainsi qu'une cruche de terre qui servit jadis aux noces de Cana. Le moine qui me montra avec beaucoup de complaisance les choses curieuses que possède ce magnifique monastère, ne m'en parla pas. * Escorial, en espagnol, signifiejin tas de scories ; il est singulier que l'on ait donné à plusieurs palais, destinés à l'habitation des souverains, des noms bizarres, quelquefois ignobles et qui se rapportent au terrain sur lequel ces édifices ont été construits. Eu France, le palais des rois est désigné sous le nom vulgaire des Tuileries, parce qu'on fai sait des tuiles sur le lieu où il a été bâti par Catherine de Médicis. Une belle promenade d'Athènes portait le même nom, le Céramique était les Tuileries des contemporains de Socrate et de Périclès, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 7 Le couvent de San Lorenzo est habité par des Hiéronimites, ils portent une robe blanche et un manteau noir. Philippe II., ayant été obligé de faire canonner un couvent de moines de eet ordre qui se trouvait dans une ville qu'il assiégeait, voulut se réconcilier avec leur patron, en établissant pom- peusement les Hiéronimites à l'Escorial. Ce couvent jouit des privilèges les plus étendus ; ses moines sont choisis dans les premières familles du roy- aume ;* leur nombre est fixé à deux cents ; le roi vient habiter parmi ces re- ligieux, il occupe des appartemens qui lui sont réservés. Je remarquai, parmi les objets précieux que nous montra le supérieur du couvent, une médaille d'or à l'efiigie de Napoléon ; il paraissait attacher beaucoup de prix à ce pré- sent qu'il tenait des mains de l'empereur. Il est vrai qu'à cette époque l'Es- pagne était encore notre alliée ; elle ne devint notre ennemie que quelques jours plus tard. Pendant notre séjour à l'Escorial, un chirurgien attaché à l'armée française tira sur une cigogne et la blessa ; elle tomba près de la ville, quelque paysans s'empressèrent de la ramasser. Cet événement causa une rumeur soudaine dans le pays : la cigogne fut pansée et portée dans son nid. On mit aux ar- rêts le chasseur imprudent, pour prévenir les suites d'une émeute populaire dont il aurait été la première victime. Les cigognes sont en vénération en Espagne, on a pour ces oiseaux une sorte de respect religieux. Serait-ce parce qu'elles nichent sur les églises et surtout sur les clochers, ou bien à cause des services qu'elles rendent à l'homme, en détruisant les reptiles et d'autres animaux malfaisans ? La même protection est accordée aux cigognes dans les Pays-Bas, que les Espagnols ont tenus long-temps sous leur domina- tion. Des parcs immenses habités par de nombreux troupeaux de cerfs, de daims, de chevreuils ; des vallons pittoresques, des bois, des jardins magnifiques ren- dent l'Escorial fort agréable pour un amateur des plaisirs champêtres. Après avoir passé quelques jours dans ccttc délicieuse habitation, je partis pour Ma- drid le 3 Avril, avec Parmentier, mon ami intime. CHAPITRE II. Madrid. - La Puerto del Sol. - La Fontana de Oro. - Emmanuel Godoy. - Le prince des Asturies. - Eglises. - Le Prado. - El Buen Retira. - Jardins. - Serenos. -Le Bur- lesque. De l'Escorial à Madrid, la route est très belle ; après avoir suivi les sinuo- sités de la montagne, on ne s'écarte presque plus de la ligne droite. Placé sur une éminence qui domine la campagne, le palais du roi vous a déjà sig- nalé Madrid, quand un poteau vous montre que cette ville est encore éloignée de sept lieues. Après une heure de marche, un autre poteau milliaire annonce qu'il ne vous reste plus que six lieues et demie à parcourir. Les lieues d'Es- pagne sont très longues : il est vrai que les routes sont fort spacieuses et bien entretenues; des poteaux placés de demi-lieue en demi-lieue marquent la dis- tance où l'on se trouve de la capitale. Les Espagnols sont casaniers et ne voyagent pas autant que les autres peuples de l'Europe. Madrid est la plus belle cité de l'Espagne ; elle ne pourrait être rangée en France que parmi les villes du second ordre : sa population est de cent quatre-vingt mille habitans, environ. Cette capitale s'élève sur les bords du Manzanarès, petite rivière que l'on passe à pied sec pendant neuf mois de l'année, et sur laquelle on a bâti de superbes ponts. Les plaisans disent, à ce sujet, que l'on a vendu l'eau de la rivière pour faire construire les ponts. J'étais logé chez don Domingo Alonzo, libraire attaché à la direction de la * Les ordres religieux sont divisés en deux classes : les Manges et les Frayles Les pre- miers sont les plus riches, les plus éclairés, composés de sujets d'une naissance plus éle- vée, Les autres sont les plus nombreux, les plus ignorans.'les plus chers au peuple, dans le sein duquel ils se recrutent et vivent. Les Provençaux ont adopté le mot espagnol Manges, mais il leur sert à désigner les religieuses. 8 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. bibliothèque du roi. La maison de don Alonzo a deux façades, dont la prin- cipale est sur la Calle Mayor, près de la Puerto, del Sol ; c'est là. que les po- litiques viennent lire les journaux. Les nouvelles commençaient à présenter beaucoup d'intérêt ; c'était l'époque de la fameuse révolution d'Aranjuez. Le peuple mécontent s'était emparé de la personne de Godoy, qui portait le titre fastueux de prince de la Paix, et avait arraché le sceptre de Charles IV., pour le confier à Ferdinand VII., fils de ce monarque. Ce changement fut fait en un moment. Comme nous étions alors dans les environs de Madrid, les Es- pagnols ne doutèrent pas que nous ne fussions venus tout exprès pour pré- parer et soutenir cette révolution. On détestait Godoy, Ferdinand était aimé de tout le monde, il n'en fallait pas davantage pour nous faire aimer aussi. Les Français étaient très bien reçus partout : Viva Fernando ! l'ira Napo- léon ! Viva Francia y Espana ! tels étaient les cris de joie du peuple espag- nol. J'ai été témoin des transports de plaisir qu'il fit éclater alors, et de sa douleur profonde lorsque, par une ruse indigne d'un grand homme, Ferdinand, ce prince chéri, leur fut enlevé. La Calle Mayor conduit au palais du roi : elle est ornée d'arcades et de magasins. Les rues de Toledo, d'Atocha, del Prado, de San Jeronimo, sont fort belles, longues, larges, bien alignées. Celle d'Alcala l'emporte sur toutes : on la trouve en arrivant par la porte du même nom ; elle est droite depuis le Prado jusqu'à la Puerto del Sol: elle est assez large pour donner passage à dix carrosses de front. La Puerto del Sol, Porte du Soleil, est une grande étoile où viennent s'ouvrir cinq des plus belles rues de Madrid ; elle est ornée d'une fontaine circulaire : c'est le lieu le plus fréquenté de la ville, et le point de réunion des oisifs, des curieux et des nouvellistes. La Fontana de Oro, que plusieurs événemens ont rendue célèbre, est un hôtel garni, de belle ap- parence, qui renferme un café et des salons de restaurateur où l'on est très bien servi à la carte. La cuisine française commençait à s'y introduire. C'est l'établissement de ce genre le plus grand, le plus complet et du meilleur goût qu'il y ait à Madrid. Les mesones, les posadas, qui sont les auberges du pays, ne peuvent être comparées qu'à nos plus mauvais cabarets, et ne sont point habitables. Tous les étrangers d'un certain rang descendent à la Fon- tana de Oro, et les gens aisés de la ville, qui n'ont pas de maison montée, s'y rendent constamment pour y prendre leurs repas. Il n'est pas étonnant que cet hôtel ait été, dans plusieurs circonstances, le foyer des émeutes et des con- spirations ; beaucoup d'officiers français y trouvèrent la mort lors de l'insur- rection du 2 Mai. Pendant le règne de la constitution, on y chantait le fa- meux Tràgala, on y chansonnait les royalistes. Après le retour de Ferdinand VIL, la Fontana de Oro subit le sort du café Montansicr; on se vengea sur les meubles, les glaces et les vitres, de l'insolence des constitutionnels : chacun prend son plaisir où il le trouve, dit un vieux proverbe, et la vengeance est un plaisir. Turcaret brisait les porcelaines de son infidèle, pour lui en don- ner ensuite de plus belles ; et Don Quichotte vengea l'honneur offensé du paladin Galiferos, en pulvérisant les héros de carton d'un théâtre de marion- nettes. La Plaza Mayor forme un carré long et régulier au centre de la ville : un portique règne tout autour, et supporte des maisons uniformes, ornées de balcons de fer. Cette place est le centre du commerce ; elle est encore le lieu où l'on donne les fêtes publiques, les courses de taureaux dont le roi gratifie ses sujets. Le coup-d'œil en est alors superbe; les décorations les plus ri- ches l'embellissent, tous les balcons sont remplis de spectateurs, et les illumi- nations y produisent ensuite un effet enchanteur. Madrid est une ville qui n'était pas connue dans les temps reculés ; on ne doit point y chercher d'anti- quités : le palais du roi est fort beau ; les églises sont peu remarquables, et ne présentent point ce luxe d'architecture et d'ornement qu'elles ont dans une grande partie de l'Espagne. Je parcourais Madrid avec Parmentier : le calme le plus profond régnait dans cette capitale ; l'air n'était point agité par les cloches, dont l'énorme quantité et le mouvement perpétuel, ou peu s'en faut, produisent un vacarme assourdissant. La garde montante des Espagnols, en allant relever ses postes, portait les armes renversées, et marchait en silence. C'était le jeudi-saint ; les fidèles se rendaient en foule aux églises : les hommes enveloppés dans MEMOIRES I>'UN APOTHICAIRE. 9 leurs manteaux, de couleur brune le plus généralement ; les femmes con saya y mantilla ; presque toutes avaient le chapelet à la main, et marchaient avec beaucoup de décence et de recueillement ; ce qui ne les empêchait pas de re- marquer les aimables cavaliers qui se trouvaient par hasard auprès d'elles, et de leur faire des signes de l'œil ou bien avec l'éventail. Nous ne connaissions pas encore la ville ; mais la foule, qui formait comme une procession d'une église à l'autre, nous guida vers les temples que nous voulions visiter aussi pendant cette solennité. Les églises de Madrid se ressemblent entre elles, à. peu de chose près ; plusieurs fois nous avons cru rentrer dans celles que nous venions de quitter, et nous sommes revenus dans une église que nous avions déjà, vue, sans en faire la remarque sur-le-champ. On compte à Madrid plus de cent églises ; toutes celles que nous avons visitées étaient pleines : dans l'une on prêchait, dans l'autre on chantait l'office, et dans toutes on entendait le bourdonnement continuel des personnes qui entraient et qui sortaient. Les fenêtres sont fer- mées, et l'intérieur est éclairé par une grande quantité de cierges, dont la lumière porte un vif éclat sur les ornemens très riches, mais d'assez, mauvais goût, qui décorent l'autel. Dans les églises de plusieurs couvens, on expose une statue coloriée qui représente VEcce Homo avec une effrayante vérité- Un moine reçoit les chapelets que les fidèles s'empressent de lui présenter ; il fait toucher le chapelet à la statue, et le rend au fidèle, qui met son offrande dans un plat. Un écriteau vous annonce que le jour même on doit délivrer une ame du purgatoire ; les murs sont chargés d'inscriptions de toutes les espèces, et signalent une infinité de miracles récens. En sortant, on est as- sailli par une foule de mendians, et plus loin les moines vous demandent de l'argent pour des prières. Les Espagnols font un grand nombre de signes de croix : un sur le front, pour se préserver de pensées coupables ; un autre sur la bouche, afin qu'il n'en sorte pas de mauvaises paroles ; un troisième sur la poitrine ; un quatrième, général, qui couvre les précédons ; enfin un cinquième très petit, en se baisant le pouce avec lequel ils ont fait tous les autres. Tous ces signes de croix sont renouvelés en entrant et en sortant d'une église : en faisant leur prière, ils se frappent rudement la poitrine avec le poing. Malgré tous ces signes extérieurs, nous trouvions qu'il n'y avait pas assez, de décence et de recueillement parmi les fidèles, et même parmi les ministres de la religion : ceux-ci semblaient s'ennuyer à l'église, les autres paraissaient n'y venir que par force ou par habitude. Le palais du roi et presque toutes les églises de'Madrid et de Séville sont couverts de pigeons ramiers ; ces oiseaux y nichent dans des trous pratiqués dans les murs ; les cigognes habitent les clochers, et les sansonnets se rangent par troupes sur les nombreuses croix qui dominent le couvent de l'Escorial. Le Prado est une promenade magnifique ; le roi y venait tous les soirs, il y était accueilli avec les transports de joie d'un peuple qui l'adorait et qui fondait sur lui toutes ses espérances. Les Espagnols se voyaient affranchis de la tyrannie du charcutier* Godoy qui, abusant de la faiblesse de Charles IV. et des complaisances de la reine, gouvernait le royaume et le ruinait de fond en comble. Ce peuple généreux combattit avec opiniâtreté pour délivrer Ferdinand ; comment a-t-il été récompensé par ce prince, lorsque les glaces de la Russie, plus puissantes que les guérillas, l'ont replacé sur le trône ? Oubliant tout sentiment d'amour et de reconnaissance, Ferdinand s'est em- pressé de ressouder les chaînes que les Espagnols portaient encore quoique les Français eussent tenté de les briser ; il a voulu les rendre plus pesantes, et s'est ouvert la voie qui l'a conduit à Cadix ; s'il en est sorti, c'est par le secours de ces mêmes Français qui l'avaient détrôné. Les équipages abondent au Prado : les voitures espagnoles sont lourdes, matérielles, antiques et de mauvais goût ; elles sont traînées par des mules, quelques-unes par des chevaux noirs dont la crinière est tressée avec des cor- dons blancs. Une troupe de laquais figure derrière ces voitures : un de ces serviteurs se distingue des autres par son ridicule accoutrement ; il est telle- * Dans l'Estrémadoure on élève beaucoup de cochons, et comme cette province fait un grand commerce de charcuterie, ses habitans sont appelés choriceros, charcutiers, par les Espagnols des autres contrées. Né à Badajoz dans l'Estrémadoure, Godoy reçut le sobriquet que l'on donne aux Estrémègnes, ses compatriotes. 10 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. ment chargé de galons, de franges et de plumets, qu'on le prendrait aisément pour le suisse d'une cathédrale, dont il porte le large baudrier et la longue rapière. El Buen Retira est un autre palais du roi, situé sur une éminence, à. une extrémité de Madrid opposée à celle où se trouve le palais habité par le sou- verain. Le Buen Retira est un édifice très ordinaire ; il forme un carré ré- gulier, flanqué d'une tourelle à. chacun de ses quatre angles ; il domine la ville et s'ouvre sur la promenade du Prado; il est entouré de jardins charmans : l'autre palais n'en a point. Un de ces jardins est décoré par la statue équestre de Philippe II. : le coursier est représenté galopant. Le travail en est très beau, surtout celui du cheval. Le grand-duc de Berg avait fait fortifier le Retira ; je parlerai plus tard de ce poste de guerre. Non loin de là se trouve le Jardin des Plantes, qui contribue encore à l'embellissement du Prado. Ce jardin est entouré d'une grille de fer, et les promeneurs peuvent en admirer les beautés, lors même qu'ils ne sont point admis dans l'intérieur. Godoy avait enrichi cet établissement d'une infinité de plantes exotiques et rares qu'il voulait acclimater en Espagne : de semblables jardins avaient été créés par lui à Séville, à San Lucar de Barrameda, et dans d'autres villes. La haine que les Espagnols nourrissaient contre ce favori était si violente et si invétérée, qu'au moment de sa disgrâce ils ne voulurent rien conserver de ce qu'ils tenaient directement de lui, malgré l'utilité reconnue de ses créations. Les superbes jardins de botanique de l'Andalousie furent à l'instant détruits, les serres démolies, les vitrages brisés, les plantes les plus précieuses arrachées. On respecta le jardin de Madrid, depuis long-temps fondé par les rois. Le cabinet d'histoire naturelle de la capitale est très riche, en minéraux surtout : on y voit trois tam-tam indiens d'une admirable sonorité ; deux sont entiers ; il ne reste plus qu'un petit morceau du troisième, que le roi Charles III. brisa d'un coup de poing, pour essayer sa force. Les serenos, qui ont à Madrid les mêmes fonctions que les wachtman en Allemagne et en Angleterre, contribuent à la sûreté publique. Vers dix ou onze heures du soir, le sereno s'arme de ses pistolets, prend sa hallebarde, à laquelle il attache une lanterne allumée ; enveloppé d'un manteau brun, la tête couverte de la montera ou d'un large chapeau, il parcourt lentement les rues du quartier qui lui est assigné, criant à chaque demi-heure et d'un ton lamentable, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait, et ce qu'il voit. Il avertit les propriétaires ou les locataires des maisons dont on a laissé les portes ouvertes. Les serenos veillent sur les incendies, donnent de la lumière à ceux qui en demandent, conduisent et éclairent les étrangers qui se sont égarés, vont ré- veiller les personnes qui doivent partir à une heure marquée de la nuit. Si l'on a besoin des secours de la médecine ou de la et que l'on n'ait pas de domestiques à envoyer, on appelle le sereno, qui va chercher le chirur- gien, le médecin, la sage-femme, le confesseur, et même le notaire, si le malade veut faire son testament. Le sereno reçoit une rétribution volontaire, que les gens de son quartier lui donnent chaque semaine. Depuis leur établis- sement on a porté de prompts secours à des incendies dont les résultats auraient pu devenir funestes, le nombre des vols et des assassinats nocturnes est beaucoup moindre. On s'est accoutumé à les appeler serenos, parce que le ciel de l'Espagne étant presque toujours pur et serein, le mot sereno est leur cri le plus ordinaire. Quand un sereno a besoin d'aide pour empêcher un vol, ou pour arrêter des malfaiteurs, il avertit les autres serenos au moyen d'un coup de sifflet ; ceux qui l'entendent accourent aussitôt pour lui prêter main-forte. Les serenos ont été établis d'abord à Valence, en 1777 ; je n'en ai vu qu'à Madrid ; il y en a aussi à Barcelone. Madrid n'était point notre poste. Nous avions seulement, Parmentier et moi, une autorisation verbale pour y passer quelques jours. Nous aurions bien voulu ne pas en sortir si tôt. Mais nos fonds commençaient à baisser, il était temps de se rendre le plus tôt possible à notre quartier-général, qui se trouvait alors à Aranjuez. On marche mieux quand on n'a pas d'argent, me dit Parmentier. - Oui, mais on dîne plus mal. MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 11 CHAPITRE III. AranjueZ. - La Casa Del Labrador. - Tolède. - Caverne d'Hercule. - Fortune pro- digieuse du prince de la Paix. - Charles IV. - La reine. - Pepa Tudo. - Révolution d'Aranjuez. - Ferdinand VII. - Départ de la famille royale pour Bayonne. - Ré- volte des Madrilègnes. - Journée 2 Mai. - 1 assacre, fusillade. - Le scapulaire. - Le dîner, le duel et le testament. Aranjuez est une petite ville située sur la rive gauche du Tage; c'est en- core un sitio real, mais bien plus agréable que l'Escorial. L'art, plutôt que la nature, en a fait un séjour enchanteur. Des allées d'arbres touffus, plantés sur toutes les routes, offrent aux voyageurs un ombrage impénétrable aux rayons du soleil. Des jardins délicieux donnent sans cesse les fruits de l'automne et les fleurs du printemps; les bosquets d'orangers sont habités par des milliers d'oiseaux qui charment l'oreille et les yeux par la douceur de leur voix et le brillant éclat de leur plumage. Des poissons de toutes les couleurs se jouent dans les ruisseaux argentés qui serpentent dans la prairie; le daim, le chevreuil, se plaisent au milieu d'un parc immense dont les bar- rières sont trop éloignées pour les arrêter dans leur course vagabonde. Ces hôtes paisibles jouissent de toutes les douceurs de la liberté, et ne redoutent point les attaques des animaux féroces ni le plomb meurtrier du chasseur. Soumis à la volonté de l'homme, le Tage embellit et fertilise cette heureuse contrée; son onde prisonnière s'échappe par une infinité de canaux, s'élance dans les airs, sc précipite en cascades, ou coule tranquillement au milieu des fleurs qui parent son rivage. Ce fleuve majestueux a toute l'impétuosité du torrent dans les lieux où les rochers opposent un obstacle à ses flots. Après de longs détours, il s'éloigne en grondant, et semble quitter à regret ce nouvel Eden pour diriger son cours vers la plaine de Tolède. A travers les branches des peupliers et des acacias qui croissent dans ce parc, on aperçoit un petit château au milieu d'un jardin de fleurs; son humble toit s'élève à. peine h. la hauteur des arbres. C'est la Casa del Labrador, la Maison du Laboureur ; cet édifice n'offre à l'extérieur qu'une élégante sim- plicité, il renferme ce qu'on peut voir de plus riche et du goût le plus exquis. Tout est petit dans ce palais en miniature ; les artistes de France, d'Italie et d'Espagne ont travaillé à. son embellissement. C'est à la Casa del Labrador que la famille royale sc réunissait quelquefois pour déjeûner pendant la belle saison. J'aurais voulu passer ma vie dans cet agréable séjour, où je chantai plus d'une fois la belle scène de VArmide de Gluck, Plus j'observe ces lieux, et plus je les admire, et la jolie cavatine d'Orlandi, Degl'augletti al canto, al mormorio dell' onda; mais j'appartenais au deuxième corps d'observation de la Gironde, il fallut le rejoindre à Tolède. Je partis le 26 avec Parmentier: nous allâmes coucher à. une venta, et le lendemain de bonne heure Tolède nous reçut dans ses antiques murs. Cette ville est célèbre dans l'histoire d'Espagne, bâtie sur un monticule qui forme une presqu'île au milieu du Tage, sa position est magnifique. Quelques monumens, tels que l'Alcazar, la casa de Vargas, l'église métropolitaine, se font remarquer avec d'autant plus d'avantages que les autres édifices ne pré- sentent rien de bien régulier et d'agréable à l'œil. Cette église ne doit être placée qu'au troisième ou quatrième rang parmi les superbes temples que l'on admire en Espagne ; les cathédrales deCordoue, de Séville et de Burgos sont encore plus belles. Le trésor de la métropole de Tolède renferme une infinité d'objets précieux et d'une immense richesse. Dans l'église de San Ginez est une porte qui conduit à l'escalier par lequel on descendait dans laxueva de Hercules, la caverne d'Hercule. Le souter- rain où Gil-Blas fut enfermé, la grotte de Montésinos où le valeureux cheva- lier des I.ions vit tant de choses marveillcuses, ne sauraient être comparés à la caverne d'Hercule ; celle-ci se prolonge jusqu'à trois lieues de Tolède, où elle s'ouvre du côté de Madrid. Je ne répéterai point ici les aventures ex- traordinaires, les étonnans prodiges dont on m'a fait le récit. Je conseille aux auteurs de mélodrames d'aller chercher dans ce vestibule de l'enfer des 12 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. inspirations, des sujets qui feraient la fortune d'une académie de romantiques. La porte de cette caverne est murée du côté de l'église. Nous parcourions l'Espagne en amateurs, visitant les monumens et les curiosités de ce pays, dont l'aspect, les mœurs, les usages, étaient si nouveaux pour des Français. Nos promenades sur les rives poétiques du Tage nous rappelaient de gloricnx souvenirs et les exploits des héros qui avaient affran- chi leur patrie de la domination des Maures. Un événement terrible vint nous enlever à. ce doux repos, à ces illusions pleines de charme, et les dé- pêches de Madrid devinrent pour nous d'un plus grand intérêt que les vers de Camoêns et de Guillem de Castro. La révolution d'Aranjuez venait d'éclater; c'est un des épisodes les plus importans de la guerre d'Espagne; je n'en rapporterai cependant que les faits principaux, et les circonstances qui peuvent avoir échappé à nos historiens. Favori d'un monarque faible, qui l'adorait, amant de la reine, Emmanuel Godoy, homme obscur, simple garde-du-corps, qui n'avait d'abord plu que par ses formes athlétiques, et par un talent médiocre pour chanter et jouer de la guitare, gouvernait l'Espagne au nom de son maître ou de sa maîtresse. Duc de la Alcudia, ministre, prince de la Paix, tous les honneurs étaient prodigués à cet aventurier sans talens, sans instruction, sans courage, et qui n'avait d'autre titre pour y prétendre que la passion scandaleuse que la reine avait pour lui, et qu'elle ne rougissait pas d'avouer. Tandis que le bon Charles IV. s'amusait à, jouer les quintettes de Boccherini, et se laissait diriger par deux confesseurs, son ami Godoy le trahissait en travaillant pour son propre compte ou pour celui de Napoléon. Plusieurs disent que l'empereur attrapa Godoy, d'autres pensent le contraire : mon avis est qu'ils se sont attrapés mutuellement. La fortune prodigieuse que Godoy tenait des libéralités de la reine et de l'imbéciliité du roi, les rapines de cet insolent parvenu, ses ignobles opéra- tions commerciales, son infâme vénalité, les vexations de toute espèce qu'il exerçait pour augmenter encore scs possessions, ses titres et son crédit, le joug qu'il avait imposé aux Espagnols et qu'il voulait faire peser sur l'héritier présomptif de la couronne, avaient porté le peuple au dernier degré d'exaspé- ration. L'épouse de Ferdinand venait d'être enlevée par une mort un peu trop prompte, et cette fin prématurée avait excité de violens soupçons : on accusait hautement Godoy d'un crime affreux; on ne l'accusait pas seul. Ferdinand, qui connaissait parfaitement les intrigues d'une cour corrompue, avait pu penser, peut-être même dans l'excès de son indignation avait-il pu donner à. sa mère des qualifications qu'elle méritait. Napoléon rappela ces propos au malheureux Ferdinand quand celui-ci fut tombé dans le piège qu'on lui tendait alors. L'empereur voulait encore appuyer par des argumens injurieux une usurpation qui n'avait d'autre droit que celui du plus fort. " Si votre mère est ce que vous dites qu'elle est, vous n'avez aucun droit au trône ; je puis donc vous en faire descendre." Napoléon avait fait proposer à Charles IV. d'échanger le Portugal contre les provinces au nord de l'Ebre, afin d'épargner l'inconvénient d'un chemin militaire à travers la Castille. Cette proposition insidieuse, et beaucoup d'autres que je ne rapporterai point, firent pénétrer les desseins secrets de l'empereur, et le projet qu'il avait formé de disposer à. son gré de toute la Péninsule. Godoy, qui ne songeait qu'à mettre sa personne et sa fortune en sûreté, conseilla à Charles IV. et à la reine de se réfugier en Amérique avec toute la famille royale. On fit des préparatifs pour cette émigration ; le peuple eu fut instruit, et sut en même temps que le prince de Asturies, son frère D. Carlos, son oncle D. Antonio, s'étaient prononcés ouvertement contre le voyage. Les habitans d'Aranjuez et des environs accoururent pour savoir s'il était vrai que leur souverain voulait les abandonner : le roi les rassura par sa proclamation donnée à Aranjuez le 16 mars. .On continuait pourtant à charger des malles, les relais étaient préparés sur la route de Séville. Le prince des Asturies dit aux gardes-du-corps, en traversant la salle dans laquelle ils se tenaient : " Le prince de la Paix est un traître, il veut emmener mon père ; empêchez-le de partir." Ce propos courut de bouche en bouche, le peuple surveillait la maison de Godoy; on y entend du bruit, on accourt, des voix crient vive le Roi ! meure Godoy ! et les mêmes cris sont pré pétés à MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 13 Madrid le 18, quand on apprend ce qui s'était passé à Aranjuez. La foule mutinée se précipita vers le palais du prince de la Paix, ainsi que dans les maisons habitées par ses parens et ses amis dévoués. Elle cassa les vitres, jeta les meubles par les fenêtres, et les brûla sur les places publiques ; le trou- ble et le pillage durèrent pendant deux jours. Les bustes du favori furent attachés à des gibets, ses portraits jetés dans les égoûts ; dans plusieurs villes on chanta le Te Deum, on fit des feux de joie, et la chute de Godoy fut célé- brée par des fêtes publiques. Ce vil et stupide coquin parvint cependant à se dérober a la fureur des assaillans ; on croyait qu'il avait pris la fuite vers l'Andalousie à la faveur d'un déguisement. Il fut découvert le 19 dans un grenier de sa maison, blotti derrière des nattes : il y avait passé trente-huit heures sans boire ni manger. Chargé de coups, accablé d'injures, les gardes- du-corps eurent beaucoup de peine à l'arracher des mains du peuple; ils le conduisirent dans leur quartier, et l'émeute ne s'apaisa que quand on eut promis au peuple que Godoy serait livré à la justice. Charles IV. dépouilla son favori des charges de généralissime et de grand- amiral, déclarant qu'il était dans l'intention de commander lui-même ses ar- mées de terre et de mer. Il abdiqua deux jours après, et le prince des Asturies se fit proclamer roi sur-le champ, sous le nom de Ferdinand VIL Le pre- mier acte de son autorité fut de confisquer les biens de Godoy, d'abolir ses honneurs et de donner l'ordre pour qu'on lui fît son procès. Le nouveau roi rappela auprès de sa personne et combla de faveurs ses amis, qui avaient été exilés l'année précédente à l'instigation du prince de la Paix. Les Espagnols nous bénissaient et nous attribuaient cette heureuse révolu- tion d'Aranjuez, à laquelle pourtant nous n'avions pris aucune part. Ferdi- nand venait d'être élevé sur le trône, aimé pour ses vertus, ce prince était l'objet de l'intérêt le plus vif et le plus tendre : il avait été malheureux. Le peuple fit éclater des transports de joie qui tenaient du délire : on criait en même temps vive Ferdinand! vive Napoléon! Persuadés que cet événement était dû à la présence de l'armée française, les Espagnols s'attendaient à voir pendre Godoy. On nous demandait tous les jours : " Quand est-ce qu'on le pendra? pourquoi différer ? On ne saurait nous donner un spectacle plus satisfaisant, une marque d'amitié plus délicate." En politique habile, Napoléon n'aurait pas dû négliger ce moyen de conquérir l'affection et le dévoûment des Espagnols. Il l'eût employé sans doute s'il avait été alors à Madrid, et s'il avait pu connaître l'esprit du peuple. Murat commandait l'armée française ; Murat était un brave, et n'entendait rien aux opérations d'une diplomatie adroite. Quoi qu'il en soit, Godoy ne fut point attaché au gibet, et le peuple de Madrid en éprouva le plus grand déplaisir. Le prince de la Paix fut gardé avec soin pour le préserver de la fureur de ses ennemis, et quand on l'eut guéri de ses blessures, on le conduisit en France bien escorté : il devait y continuer encore à jouer son rôle de traître. Les Espagnols firent de sérieuses réflexions sur ce départ ; leur enthou- siasme se refroidit peu à peu, et l'on commença à se méfier de nous. La mèche était éventée, Napoléon résolut de s'emparer de la personne du roi Ferdinand VII., afin de rendre la conquête de l'Espagne plus facile. Il ne pouvait le faire ouvertement et de vive force, il eut recours à la ruse. L'empereur fit dire à. Ferdinand qu'il viendrait à Madrid le voir et le com- plimenter sur son avènement à. la couronne ; il lui fit présenter par un cham- bellan douze chevaux de la plus grande beauté. Pour prolonger la sécurité espagnole et faire croire à ce voyage, Napoléon envoya à Madrid une partie de sa maison pour préparer les appartemens qu'il devait y occuper. On ren- contrait dans les rues de cette capitale des valets portant la livrée de l'empe- reur, et le peuple attendait avec impatience le jour heureux où les deux souverains devaient se donner le baiser de paix et se jurer une amitié con- stante et réciproque. Ce jour pourtant n'arrivait pas, et les agens de Bona- parte insinuèrent adroitement au roi qu'il convenait au plus jeune de faire les premiers pas et d'aller à. la rencontre de son illustre ami. Le bonhomme donna dans le panneau, se décida sans peine, et partit pour Valladolid, croyant y trouver son ami. Cet ami n'était pas encore arrivé, on engagea Ferdinand à pousser jusqu'à Burgos; Napoléon ne se montra pas plus diligent. On re- nouvela l'invitation, dans l'espérance que l'entrevue, tant désirée par ce prince 14 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. trop confiant et trop crédule, aurait lieu à Vittoria. L'absence de son ami jeta Ferdinand dans l'incertitude la plus cruelle; il s'aperçut, mais un peu tard, de la sottise qu'il avait faite : il voulut revenir sur ses pas, la retraite était impossible, et le général Savary lui signifia l'ordre de se rendre à. Bayonne. Les témoignages flatteurs d'amour et de dévoûment, les transports de la joie la plus vive avaient signalé le passage du prince dans toutes les villes qui se trouvaient sur le chemin. Les Espagnols désiraient ardemment de con- naître le résultat de l'accolade fraternelle des deux souverains amis. Quelle fut la surprise et l'indignation du peuple, quand il apprit que son roi bien aimé était retenu prisonnier en France ! Après avoir enlevé Ferdinand, Na- poléon voulut s'emparer des autres membres de la famille royale. Ce fut le départ de l'infant D. Francisco de Paula qui fit éclater la révolte du 2 Mai. Ce prince, enfermé dans une voiture attelée de six chevaux, escortée par un détachement des chasseurs de la garde impériale, traversait Madrid. Une femme sort d'une maison, se précipite au milieu de la rue, armée d'un tran- chet de cordonnier, et coupe les traits d'un des chevaux de la voiture. Un coup de carabine, tiré par un éclaireur de l'escorte, la renverse morte sur le pavé, et l'infant poursuit rapidement sa route vers Bayonne. Ce coup de carabine fut le signal de la révolte. Les Français qui se trou- vaient alors dans les rues de Madrid, dans les promenades, dans les cafés, fu- rent massacrés impitoyablement. Le peuple s'acharnait surtout contre les mameluks de la garde, à cause de leur habit qui lui rappelait celui des Maures; d'ailleurs il s'estimait heureux de frapper d'un seul coup un Fran- çais et un musulman. L'armée était campée hors de la ville ; il n'y avait dans Madrid que des soldats sans armes allant en corvée, ou des officiers et des non combattans logés chez les habitans ; il ne faut pas s'étonner si les Espagnols triomphèrent d'abord. A la première nouvelle de la révolte, Mu- rat dépêcha un de ses aides-de-camp à l'armée; on fit entrer des pièces de canon et quelques régimens d'infanterie et de cavalerie, la chance tourna. Les Espagnols furent à leur tour sabrés et mitraillés, une batterie pointée à l'extrémité de la belle rue d'Alcala fit un ravage affreux. Daoïz et Velarde, officiers d'artillerie espagnols, firent des prodiges de valeur et furent tués sur les pièces qu'ils dirigeaient contre nous. On établit sur-le-champ des postes dans tous les carrefours et sur toutes les places ; on arrêtait ceux qui se pré- sentaient pour passer, et s'ils portaient une arme ils étaient fusillés. Cette mesure rigoureuse était nécessaire ; d'horribles excès furent commis de part et d'autre. Un père apprend que son fils vient de sortir, il court après lui, l'atteint, et lui arrache des mains les pistolets dont il s'était armé. Ce mal- heureux père est rencontré par une patrouille, les pistolets déposent contre lui, il est mis à mort. Celui sur lequel on trouve un poignard, un couteau, un rasoir, un canif même, est à l'instant fusillé. Le canon du 2 Mai retentit dans toute l'Espagne ; on courut aux armes pour venger tant d'affronts ; de Cadix à Vittoria l'on n'entendit qu'un cri: Vive Ferdinand VIL! mort aux Français ! Murat, qui ne connaissait pas le peuple qu'il venait d'irriter, s'é- cria dans un accès de confiance présomptueuse : "Le 2 Mai donne l'Espagne à l'empereur. - Dites plutôt qu'il la lui enlève pour toujours," répliqua le ministre de la guerre espagnol, O'Farril. Les révoltés qu'on avait pris les armes à la main furent fusillés au Prado le soir même ; ils étaient au nombre de cent environ, des torches éclairaient cette scène d'horreur. Les Espagnols gardèrent le souvenir de cette funeste journée ; mais, comme il faut toujours que l'amour-propre soit satisfait, ils en parlaient différemment selon les cir- constances. Etaient-ils vaincus et opprimés, ils gardaient le silence ou bien ils avouaient leur faute ; ils assuraient pourtant que le 2 Mai il avait péri plus de Français que d'Espagnols. Etaient-ils les plus forts, ils exagéraient leur perte pour justifier les indignes représailles qu'ils exerçaient sur nos malheu- reux prisonniers. Le 25 Mai je reçus l'ordre de revenir à Aranjuez. Je me séparai de Par- mentier pour me rendre à ce poste. Aranjuez serait un véritable paradis ter- restre si l'on y respirait un air sain ; on achète quelquefois trop cher le plaisir d'habiter ce séjour délicieux. Les fièvres y sont si communes et si dange- reuses en été et en automne, que les habitans se félicitent lorsqu'ils se ren- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 15 contrent au mois de Décembre; "nous avons encore une année à. vivre," disent-ils en s'embrassant. Je payai mon tribut comme les autres, quinze jours après mon arrivée; je me mis au lit le 15 Juin,la maladie devint grave et me retint près d'un mois dans ma chambre. J'étais logé chez D. Ramon de Morillejos, le plus brave homme d'Aranjuez. Sa femme Donna Theresa et sa nièce Dolores avaient été malades avant moi ; on m'avait consulté, je leur avais donné des soins, soit hasard ou bonheur je les avais guéries, du moins elles le croyaient. Quand mon tour vint ; car dans ce pays tout le monde, pendant six mois, est occupé à garder le lit, à. prendre des remèdes ou à en administrer aux autres; quand mon tour vint, ces deux aimables dames me donnèrent tous les soins que l'on peut attendre de l'amitié et de la reconnais- sance. Une d'elles était toujours à côté de mon lit, et je ne prenais de la tisane et du bouillon que de la main de la belle Dolores. Lorsque je fus réta- bli, je témoignai toute ma gratitude, et peu s'en fallut que la reconnaissance ne fit place à un sentiment plus vif. Pendant que j'étais malade D. Ramon m'annonça, les larmes aux yeux, que Napoléon'avait enfin levé le masque, et que Ferdinand allait être rem- placé sur le trône d'Espagne par Joseph Bonaparte. Ce fut un coup de foudre pour les Espagnols. La consternation était dans la ville ; un parti d'insurgés marchait sur Aranjuez ; et D. Ramon, qui ne voulait pas se trouver au milieu du combat qu'on allait nous livrer, s'éloigna avec sa famille et me laissa seul dans sa maison. Mon hôte fuyait le danger ; affaibli, terrassé par la fièvre, je me résignai, et j'attendis dans mon lit que la fortune de nos armes eût dé- cidé de mon sort. Mon camarade Lavigne me soignait ; j'étais servi par une femme que D. Ramon m'avait laissée, et qui tout le jour venait m'étourdir par ses injures et ses menaces, comme si les destinées de l'Espagne m'avaient été confiées et que d'un mot j'eusse pu les changer. Fort heureusement pour moi les insurgés n'arrivèrent point ; ce fut une fausse alarme, D. Ramon et sa famille revinrent trois jours après. On me rappelait à Madrid, et le 3 Juillet je pris congé de la famille qui m'avait si bien accueilli. La belle Dolores, se dérobant aux yeux de ses pa- rons, me donna, avec beaucoup de mystère, tfne image de la sainte Vierge et un scapulaire. Je ne savais trop ce que cela signifiait, n'ayant pas eu le temps de lui en demander l'explication, je crus qu'elle avait une grande con- fiance aux images, et que celle-là, devait me préserver de la fièvre. Après l'avoir remerciée de son cadeau, je mis le scapulaire sur ma poitrine et l'image de la sainte Vierge dans mon portefeuille. En acceptant ce mystique pré- sent, offert par une femme charmante, mon imagination exaltée lui attacha un prix que la naïve Dolores ne lui supposait pas. Hélas ! en ce moment, j'étais loin de penser que ces objets précieux, ces gages d'une amitié tendre et pure, devaient influer un jour d'une manière si puissante sur ma destinée, et produire un miracle éclatant en faveur d'un malheureux captif et de ses compagnons d'infortune. Je n'embrassai point ces dames, un baiser est la dernière faveur qu'une Es- pagnole accorde à son ami. Je me contentai donc de presser la main de l'ai- mable Dolores, qui me témoigna tout le chagrin que lui causait notre séparation. Chaque pays a ses usages; en France une demoiselle donnerait une boucle de ses cheveux a l'ami de son cœur, en Espagne elle lui fait présent d'une relique ou d'un scapulaire. Le petit paquet de la belle Espagnole aurait pu contenir aussi un billet doux ; mais Dolores, ainsi que la plupart de ses com- patriotes, savait aimer avec passion, mais ne savait pas écrire. En arrivant à Madrid, j'allai visiter D. Domingo Alonzo ; j'avais logé chez lui précédemment, on me reçut fort bien. Mais les temps étaient changés. Depuis la révolte du 2 Mai les Espagnols vivaient entre eux, ils évitaient les occasions de paraître en public avec des Français. Cependant D. Alonzo con- tinua à me voir et à me donner des preuves de l'amitié qu'il m'avait déjà té- moignée. Augé, l'un de mes camarades, m'invita à dîner le 14 Juillet. Cette invita- tion me surprit, elle ne s'accordait point avec les principes d'une excessive économie que le camarade Augé professait ; Lavigne me mit au fait. Caubet était arrivé la veille de l'Escorial et s'était permis quelques plaisanteries sur la prévoyance d'Augé et sur l'inutilité des épargnes que l'on peut faire en Campagne et dans le pays ennemi; de propos en propos celui-ci finit par ré- 16 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. torquer tous ses argumens en le défiant à qui ferait le plus de dépense. Un dîner splendide pour huit, qu'il paya, fut le résultat de la dispute. Repas délicieux, où brilla la gaité la plus franche ; les convives étaient en belle humeur, à l'exception d'Augé. Après le dîner, chacun sortit de son côté. Tandis que je me promenais tranquillement avec deux de nos dîneurs, Augé et Lavigne étaient allés se battre au pistolet derrière le palais du roi. Frappé d'une balle dans la tête, Lavigne se fit porter à son logement chez D. Antonio Lopez. Ce D. Lopez avait un fils nommé Santiago, et une fille belle comme les amours, la sédui- sante Mariquita, qui partageait l'ardeur qu'elle avait inspirée à mon infortuné camarade. Mariquita donna un libre cours à son désespoir, elle versa un torrent de larmes à l'aspect de son amant que l'on transportait chez elle dans un état si déplorable. Cette douleur se calma pourtant peu à peu, et lorsque Lavigne fut pansé, la belle Espagnole, qui ne perdait pas la tête, s'approcha doucement du lit du blessé, lui présenta une plume, du papier, une écritoire, et prit elle-même le soin de dicter un testament en sa faveur. Pour ne pas compromettre la réputation de cette jeune personne, son nom ne figura point sur l'acte, Lavigne eut soin d'y substituer celui de Santiago, frère de Mari- quita. La blessure de Lavigne était grave, il mourut dix jours après. Cet événement malheureux nous priva du meilleur de nos camarades, et causa la plus vive peine à ceux qui avaient assisté au dîner charmant dont le dénoù- ment fut si tragique. Notre chef, mal instruit, nous mit tous aux arrêts jusqu'à nouvel ordre, sans prendre des informations plus exactes. La belle Mariquita, désolée, s'arracha les cheveux et jeta les hauts cris. On croit peut-être que la perte de son amant lui faisait éprouver cet accès de chagrin; point du tout. En historien fidèle, il est de mon devoir d'en faire connaître la véritable cause. Le testament était rédigé en faveur de Mariquita, mais l'acte portait le nom de Santiago; celui-ci fit valoir ses droits, voulut que l'on s'en tînt à la lettre et non à l'intention bien connue du testateur : le frère s'empara de l'héritage, et ne laissa rien à sa sœur. CHAPITRE IV. Joseph I. roi d'Espagne. - Son entrée à Madrid. - Fêtes. - Insurrection des Espag- nols.- Bataille de Baylen. - Capitulation - L'amiral Rosily. - L'ennemi s'empare de l'escadre française. - Notre armée abandonne Madrid. La bataille de Médina de Rio Seco, gagnée par le maréchal Bcssières, dompta un instant les insurgés de l'Aragon et des Asturies, et le nouveau souverain que Napoléon donnait à. l'Espagne put s'aventurer sur les routes de son royaume sans risquer d'être mis en pièces par ses sujets. Le roi Joseph I. fit son entrée à. Madrid le 20 Juillet; la garnison était sous les armes et tous les Français allèrent à sa rencontre. Le peuple espagnol ne fit pas de même ; on ne voyait personne dans les rues, les portes et les fenêtres étaient fermées. Quelques bourgeois curieux montraient le bout de leur nez pour voir passer, le cortège ; mais ils se retiraient bien vite, dans la crainte d'être aperçus par des compatriotes indiscrets. On avait ordonné de tapisser les maisons; ceux qui se conformèrent aux réglemens de l'autorité le firent d'une manière insultante, en suspendant de sales haillons à leurs fenêtres. Des portefaix ou porteurs d'eau, véritables lazzaroni, que l'on avait enivrés et payés, entouraient le char triomphal du roi José, et criaient comme des possédés : Viva el rey ! Ils l'accompagnèrent ainsi jusqu'au palais, où. il arriva sans difficulté : la foule ne l'empêchait point de passer. Le 25 Juillet le roi Joseph I. fut proclamé et intronisé. Un cortège assez nombreux, composé des notabilités de la ville de Madrid, se promenait avec la gravité espagnole et s'arrêtait sur toutes les places, où l'on avait élevé de petits théâtres. Là, par une harangue armée des subtilités de l'art de ra- tiociner et parée des fleurs de la rhétorique, on cherchait à persuader au peuple que l'excellent roi José I. arrivait tout exprès pour le gouverner et pour le MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 17 rendre heureux, conséquence obligée et résultat ordinaire.de tous les gou- vernemens. Je ne sais si le discours était mal ajusté ou mal déclamé, le fait est que les Madrilègnes ne voulurent rien croire de ce qu'on leur disait. Je dois convenir que les harangucrs n'avaient pour écoutans que la lie du peuple, alléchée par les pièces de monnaie que l'on jette en pareille circon- stance; un auditoire composé de tels élémens n'est point capable d'apprécier les belles choses qu'on peut lui débiter. Aussi les orateurs désappointés avaient-ils l'air de marmotter entre leurs dents ce vieux dicton : Margaritas antè porcos. L'usage veut que les pièces d'argent que l'on jette au peuple lors du couronnement d'un roi d'Espagne soient à l'effigie du nouveau souverain. La précipitation que l'on avait mise pour introniser Joseph ne permit pas de remplir une condition aussi importante, et ceux qui criaient viva el rey José! ramassaient des pièces frappées au coin des Bourbons. Le peuple remarqua cette circonstance, jusqu'alors sans exemple, et la regarda comme de très mauvais augure pour le règne de Joseph. Toutes les ressources furent déployées, tous les moyens mis en jeu pour égayer les Espagnols ; on prodigua les fêtes et les divertissemens : spectacles gratis pendant huit jours, courses de taureaux, danses, illuminations, etc. Il devait y avoir huit combats de taureaux à deux jours d'intervalle l'un de l'autre. Le monarque de nouvelle fabrique pouvait-il se montrer plus em- pressé envers ses sujets? Il consultait leur goût pour célébrer de la manière la plus agréable à. son peuple les fêtes d'un joyeux avènement. Ces combats avaient été défendus par le roi Charles IV., Joseph les rétablit. Mais, hélas! les taureaux s'arrêtèrent au milieu de leur course rapide, les jeux du cirque furent suspendus ; le ministre de la guerre de José se présenta devant son maître d'un air tout effaré, et lui répéta en vile prose ce que le pieux Enée dit à Didon en beaux vers rehaussés par la pompe du récitatif: Reine, aux jeux de la paix il nous faut renoncer ; Un suberbe ennemi s'avance et nous menace; Par son ambassadeur il s'est fait devancer, Et jamais avec tant d'audace Un vainqueur n'osa s'anuoncer. Tandis que l'on s'amusait à. Madrid à faire divertir le peuple, de grands événemens se préparaient en Andalousie et dans le royaume de Valence : les paysans s'étaient levés en masse pour se réunir au petit nombre de soldats disciplinés qui se trouvaient alors dans ces deux provinces. Animés d'un zèle fanatique et patriotique allumé dans leurs cœurs par les discours des moines, ils marchaient contre les Français, le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, portant le scapulaire sur la poitrine et l'enfer dans le cœur. Le général Dupont, qui marchait sur Cadix avec trois divisions, fut at- taqué et cerné par cette canaille, qui malheureusement était beaucoup plus nombreuse que les soldats qui devaient la disperser. Par un concours de circonstances funestes, le général, séparé *des divisions Védel et Dufour, fut obligé de capituler après une bataille qui eut lieu près de Baylen, sur la route de la Sierra-Morena à Andujar, le 19 Juillet, veille du jour où le roi José fit son entrée à Madrid. La bataille de Baylen doit être regardée comme l'événement le plus im- portant de la guerre d'Espagne ; ses résultats furent désastreux pour nous. On conçoit difficilement qu'un chef aussi brave, aussi expérimenté que le général Dupont, se soit laissé prendre par des insurgés, malgré la supériorité de leur nombre. Ils n'avaient que très peu de troupes de ligne, Napoléon avait eu la précaution d'envoyer les régimens espagnols à sa grande armée du nord. Jusqu'à, ce jour, l'Espagne avait été notre alliée et notre amie, elle nous fournissait des soldats, des vaisseaux, de l'argent ; nous avons depuis lors acquitté nos dettes avec usure. Tandis que ses troupes se battaient pour la France contre les Russes et les Prussiens, Napoléon envahissait la Pé- ninsule. Les Espagnols, commandés par le général suisse, Reding, avaient déjà, pris leurs positions à Baylen, lorsque le général Dupont y arriva; il les com- battit pour forcer le passage : l'action fut vive, et pourtant elle resta indécise. 18 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. Nos troupes étaient accablées par la fatigue et la chaleur ; elles manquaient absolument d'eau, et les exhalaisons des cadavres empestaient le champ de bataille étroit sur lequel elles étaient obligées de rester. Reding, qui savait que les divisions Védel et Dufour pouvaient joindre bientôt le corps du général Dupont, se hâta de proposer une suspension d'armés, que celui-ci accepta, parce qu'il ignorait encore que ses licutenans venaient à son secours. Il y avait à peine quelques heures que l'on était en armistice, que le général Védel paraît du côté opposé, attaque les Espagnols, fait mettre bas les armes au régiment de Jaën et lui prend deux pièces de canon. Ce premier succès, qui pouvait consommer la perte de l'ennemi, fut arrêté par des parlementaires que les généraux Reding et Dupont lui en- voyèrent ; il reçut même de son supérieur l'ordre de rendre à l'armée espagnole le régiment et l'artillerie qu'il avait pris posterieurement à l'armistice. Re- ding se trouvait à son tour entouré d'ennemis, et pourtant il leur dictait des lois. La division Dufour arriva, et fut encore condamnée à l'inaction : ces funestes retards donnèrent le temps au général Castanos de venir â Baylen ; il s'attacha à empêcher la réunion de nos forces ; le corps du général Dupont fut serré de plus près, et devint le gage de tout ce qu'on se proposait d'exiger. Il fut convenu d'abord que notre armée d'Andalousie passerait librement par la Sierra-Morena ; ce premier traité fut dressé et signé sur-le-champ. Tout était terminé, lorsqu'on remit à Castanos des dépêches que le général Savary adressait au général Dupont ; elles avaient été enlevées à l'officier français qui les apportait. Castanos apprit que le mouvement de l'armée d'Andalou- sie sur Madrid était concerté ; dès ce moment il changea de résolution, et déclara qu'il s'y opposait : la capitulation fut annulée. Au lieu de témoigner leur indignation, et de reprendre les armes après une semblable violation du traité, les officiers-généraux qui commandaient le corps cerné par l'ennemi signèrent une autre capitulation par laquelle ils se rendirent prisonniers de guerre. Les divisions Védel et Dufour, qui n'étaient point au pouvoir de l'ennemi, s'éloignèrent pendant la nuit ; elles se dirige- aient à marches forcées sur la Caroline, lorsqu'on vint leur signifier qu'elles avaient été comprises dans la capitulation, et qu'il fallait en subir les rigueurs. La division Védel aurait dû se trouver à Baylen ; elle resta en arrière, et son absence décida de la perte de l'armée d'Andalousie. Les uns disent que son chef n'avait pas reçu d'ordre pour se porter en avant ; d'autres assurent que scs soldats, manquant de vivres, se livraient au plaisir de la chasse, en poursuivant des troupeaux de chèvres que les Espagnols avaient lâchés tout exprès dans les montagnes. On a droit d'être surpris que le général Dupont ait capitulé devant des insurgés; même en étant privé de tout secours, il pouvait encore percer les rangs ennemis pour revenir sur Madrid. Mais, ce qui est plus étonnant encore, c'cst que les deux divisions libres aient été com- prises dans la capitulation. Il me semble que les généraux Védel et Dufour auraient bien pu rejeter les sommations et les ordres d'un chef déjà tombé entre les mains des Espagnols, et qui n'avait plus aucune autorité. Mais, dans l'un et l'autre corps a'arméc, on ne pouvait se résoudre à perdre le butin dont chacun avait eu une plus ou moins grande part, après le pillage de Cordoue et des villes voisines. La convention d'Andujar faisait espérer que l'on conserverait ces richesses perfides; beaucoup d'officiers, en effet, n'en furent point dépouillés, et ce maudit butin devint ensuite la cause de bien des maux. On obligea les soldats à vider leurs havresacs; mais, par une juste compensation, il fut accordé que certains caissons ne seraient point visités. Le général Dupont s'était engagé à faire déposer les armes aux divisions Védel et Dufour, et, d'après le traité, l'armée d'Andalousie devait être embar- quée et renvoyée en France avec armes et bagages. Il était à craindre que si les deux divisions libres ne se rendaient pas, les Espagnols ne voulussent en tirer vengeance sur les Français qui étaient en leur pouvoir, et qu'alors la capitulation ne fût point observée. Tout le monde, comme on le pense bien, n'était pas dlavis de mettre bas les armes ; plusieurs officiers-généraux proposaient de sacrifier l'artillerie et les bagages,'et de marcher tête baissée sur l'ennemi. Les soldats frémissaient de rage, ils manifestaient hautement le désir de violer le traité et de se faire jour au travers des bataillons espagnols. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 19 Si les cuirassiers avaient partagé ce noble dévoûment, s'ils avaient consenti à. seconder l'audace de leurs compagnons, la plus grande partie de l'armée se serait dégagée et sauvée, malgré l'opposition de ses chefs. L'infanterie im- plorait à grands cris le secours des cuirassiers ; pendant ce débat, un officier- général rompit son épée pour montrer qu'il ne voulait plus se battre, et qu'il fallait plier sous le joug. Un des articles de cette capitulation, de honteuse mémoire, portait, dit-on, que l'on restituerait les vases sacrés pillés à Cordoue et à Jaën. Consentir à la restitution de ces vases, c'est avouer qu'on les a volés ; il aurait mieux valu les remettre aux Espagnols sans le constater par écrit. L'officier Saint-Eglise, qui commandait un bataillon au poste de Madrilejos, ne se regarda point comme engagé par l'acte que son chef prisonnier venait de souscrire, et ramena sa troupe. Il faut convenir que nos généraux se con- fièrent avec une légèreté, une irréflexion inconcevable, à la loyauté des Es- pagnols. D'après la manière dont Napoléon en avait usé envers leur patrie et leurs souverains, pouvait-on penser raisonnablement que nos ennemis garderaient la foi jurée? Aussi, cette capitulation n'eut-elle pas même un commencement d'exécution. A la vérité, les généraux et les chefs d'admi- nistration furent renvoyés en France, mais à leurs dépens, et après avoir été pillés par les Espagnols. L'armée fut respectée tant qu'elle resta réunie sur un même point ; on lui fit prendre des cantonnemens, où l'on devait rester, disait-on, jusqu'à, ce que l'embarquement fût achevé; il ne pouvait avoir lieu que peu à peu. On sépara les régimens pour ne pas épuiser les vivres d'un seul pays: lorsque l'armée fut ainsi divisée, on prit soin de débarrasser les soldats de leurs armes ; c'était pour eux un poids inutile, elles devaient leur être rendues au moment de l'embarquement. Les officiers furent éloignés de leurs troupes ; on leur laissa cependant leurs épées, mais bientôt, sous le moindre prétexte, on les désarma aussi. Cette belle armée fut dispersée, disséminée dans de petites villes, d'abord par régimens, ensuite par bataillons, enfin par compagnies; et quand on eut la conviction que les Espagnols vio- laient entièrement la capitulation, il n'était plus possible de se réunir ni de se révolter. Napoléon venait de reconquérir les trophées de la bataille dePavie; l'épée de I rançois I. était allée rejoindre à Paris les fragmens de la colonne de Rosbach et de l'ossuaire de Morat : nos aigles restèrent à baylen ! Les conséquences de cette malheureuse journée ne sauraient être calculées, et l'on ne doit pas seulement les borner à la perte des vingt-un mille hommes d'infanterie, deux mille quatre cents cavaliers et quarante pièces de canon, c'est-à-dire le bon tiers des troupes françaises qui étaient dans la Péninsule. Les Espagnols vaincus à Baylen, tout leur pays était à peu près soumis. Nos armées avaient été devancées en Espagne par leur renommée formidable ; elle frappait de terreur les partisans de Ferdinand ; ce n'était qu'en hésitant qu'ils avaient livré bataille, car ils s'attendaient à être écrasés. Mais quand ils virent que le sort des armes se déclarait en leur faveur, chaque paysan devint un soldat, chaque soldat un héros. Us avaient terrassé les vainqueurs d'Austerlitz ; un enfant de quinze ans croyait valoir au moins deux grena- diers français. On sut profiter adroitement de cet enthousiasme, on l'excita par les moyens les plus puissans : Aux vainqueurs des vainqueurs d'Austerlitz! telle était la devise fastueuse qui portèrent les drapeaux distribués à l'armée espagnole. Les officiers qui avaient pris part à cette action reçurent une médaille où l'on voyait deux épées en croix auxquelles un aigle était pendu par les pieds; au revers, on lisait: Bataille de Baylen, 19 Juillet, 1808. A cette époque, l'escadre combinée, française et espagnole, qui avait échappé au combat naval de Trafalgar, était encore dans le port de Cadix. A la pre- mière nouvelle des événemens de Madrid, les vaisseaux espagnols se séparè- rent des vaisseaux français, et bientôt après l'amiral Rosily, qui commandait l'escadre française, fut sommé de se rendre. L'amiral temporisa, dans l'es- poir que le général Dupont viendrait à son secours. Enfin il fut attaqué en même temps par la flotte espagnole et par les forts ; les Anglais occupaient la rade et l'empêchaient de chercher son salut dans la retraite. Après avoir fait une résistance honorable pour son pavillon, mais dont on ne pouvait at- tendre aucun résultat avantageux, l'amiral Rosily se vit forcé de capituler. 20 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. L'escadre française alors à Cadix était composée de nos meilleurs vaisseaux, montés par l'élite de nos meilleurs équipages ; la bataille de Baylcn acheva donc la ruine de la marine française. Les Espagnols ne profitèrent pas de tous les avantages que leur donnait la victoire de Baylcn ; à peine la capitulation fut-elle signée, qu'ils firent partir un officier d'ordonnance, le capitaine Villoutreys, pour en porter la nouvelle à notre quartier-général à Madrid. C'était une grande faute, ils ne tardèrent pas à s'en repentir ; on fit courir après l'aide-de-camp porteur des dépêches, afin de l'arrêter ; heureusement il était assez loin pour qu'on ne pût l'atteindre. Sans cette maladresse, l'armée espagnole serait arrivée à l'improviste à Ma- drid ; elle pouvait surprendre le peu de forces qui nous restaient encore, et s'emparer même de la personne du roi Joseph. Le maréchal Moncey se dirigea sur Valence pour disperser les rassemble- mens qui s'y formaient de tous côtés ; il ne put aller que jusqu'à Cuença, l'ennemi le repoussa avec perte : le maréchal opéra sa retraite en bon ordre, et revint à Madrid. La capitulation du général Dupont consterna l'armée française ; il n'était plus possible de se maintenir dans la capitale, et l'on se disposa sur-le-champ à l'abandonner. L'hôpital de Madrid était alors encombré de malades ; le peu de temps qui nous restait pour effectuer le retraite ne permettait point de les enlever, on le disait du moins. Il y avait d'ailleurs des objets bien plus précieux à emporter : l'argenterie, l'or, et les femmes qui voulurent suivre nos guerriers. On résolut de laisser à Madrid les malades qui ne pouvaient pas marcher, ils étaient trois mille ; un nombre suffisant d'officiers de santé devait rester pour le service de l'hôpital. CHAPITRE V. Je reste à Madrid,-Entrée de l'armée éspagnole dans cette ville.-Prédications des moines. - Catéchisme patriotique- - Assassinats -Contes absurdes au sujet de Retira. - Castanos nous protège. - On nous conduit à San Fernando. Le duel qui avait causé la mort de notre camarade Lavigne était une affaire trop récente pour être oubliée ; il s'agissait de désigner les officiers de santé qu'on laisserait à, Madrid. Pour avoir été invité à dîner le 14 Juillet, et pour me punir d'une faute à. laquelle j'étais étranger, je fus du nombre de ceux que le sort, ou, pour mieux dire, le caprice et l'esprit vindicatif de nos chefs, condamnèrent à tomber entre les mains des brigands. Il fallait se presser, l'ennemi s'avançait à. grands pas, et l'armée française mit toute la diligence possible dans sa retraite : le 30 Juillet, il ne restait plus que les malades et nous dans Madrid. A peine l'armée française fut-elle sortie des portes de la ville, que le peuple se souleva en masse. L'amour de la patrie, le désir de sc soustraire à la domination étrangère, l'attachement des Espagnols pour leur roi Ferdinand, étaient assez forts pour inspirer une nation généreuse, et l'engager à faire tous les efforts et tous les sacrifices qui donnent à la guerre d'Espagne un caractère si remarquable. Les moines et les prêtres ne regardèrent pas ces motifs comme suffisans ; l'invasion des Fran- çais les menaçait personnellement. Un gouvernement sage qui, en conservant aux prêtres séculiers toutes leurs prérogatives, aurait détruit les couvons et rendu à l'état, à la société, cette masse énorme de moines de tous les ordres qui font gémir leur patrie sous le poids de leur tyrannie et de leur inutilité ; un gouvernement qui aurait appelé aux devoirs sacrés du mariage des milliers de malheureuses filles que l'injustice et l'ambition allaient condamner à la retraite et au célibat, un tel gouvernement ne pouvait pas convenir à ces gens- là. Pour éviter ce danger, ils firent servir l'intérêt du ciel à leur propre inté- rêt; cette guerre nationale devint par leurs soins une guerre de religion, et fut souillée par toutes les horreurs que le fanatisme religieux peut inspirer. L'armée espagnole n'était pas encore arrivée, et la canaille, que nulle force MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 21 ne pouvait contenir, nous menaçait de ses poignards ; les portes de l'hôpital lui étaient ouvertes, et les autorités refusaient d'y mettre une garde : elles accueillirent enfin une demande réitérée avec les plus vives instances, on nous donna quelques invalides qui imposaient plus par leur âge que par la force de leurs armes. Ces braves gens nous gardèrent jusqu'à l'arrivée de l'armée espagnole ; elle entra dans la ville le 5 Août, et défila depuis six heures du matin jusqu'à midi. Tout le peuple se rendit à la porte d'Atocha : on se figure aisément la joie qui se manifesta de part et d'autre, les cris de viva Fernando! viva Castanos, retentissaient de tous côtés. Huit jours de fête ne suffirent pas pour célébrer l'arrivée de cette armée; le général Castanos reçut des habitans de Madrid tous les témoignages de sa- tisfaction et de reconnaissance inspirés par l'enthousiasme patriotique et le fanatisme qui venaient d'éclater en Espagne. Les esprits commencèrent à s'échauffer, et c'est à cette époque seulement que la guerre prit ce caractère d'acharnement et de fureur qu'elle a conservé jusqu'à la fin. Les moines employèrent avec art l'influence qu'ils ont toujours eue sur le crédule Espagnol; ils avaient prévu leur chute, ils voulurent la prévenir. Des milliers de bandits, qui avaient endossé le froc par contrainte ou par in- térêt, joignirent les conseils à l'exemple pour exaspérer, le peuple et pour ac- croître encore la haine implacable qu'il avait contre nous. Quelques-uns se dépouillèrent de l'habit religieux que leur conduite déshonorait, et devinrent des chefs de brigands ; d'autres, plus attachés à la vie oisive et licencieuse du cloître, se contentèrent de prêcher la vengeance et l'assassinat. Les moines de 1808 voulurent renouveler toutes les horreurs que les Fernand de Luques et les Valverde avaient autorisées lors de la conquête du Mexique ; la chaire évangélique retentit des cris de ces furieux qui prêchaient une croisade con- tre des chrétiens. On vit paraître à l'instant des proclamations foudroyantes, des chansons, des libelles, des catéchismes patriotiques. Qu'est-ce qu'un Espagnol ? - Un homme de bien. - Qu'est-ce qu'un Français ? - Un hérétique.- Est-ce un péché, que de tuer un Français? - Non ; au contraire, c'est une bonne action ; etc. Tels étaient les principes de ces catéchismes ; je les rapporte d'après un exemplaire que j'ai gardéjquel- Qüû temps, et que j'aurais voulu conserver. Dans un autre chapitre,- on sup- posait le diable en trois personnes : Napoléon, Murat et Godoy, composaient cet infernal trio. Ainsi, couvrant leurs infâmes projets du voile sacré de la religion, les moines excitaient un peuple naturellement cruel et barbare à com- mettre en sûreté de conscience les crimes les plus révoltans; ils nous faisaient passer pour des juifs, des hérétiques, des sorciers, pour augmenter l'aversion des Espagnols qui ne connaissent que la religion catholique, dont ils ne sui- vent ni la morale, ni les principes. Le titre de Français devint alors un crime aux yeux des gens du pays ; tout Français qui avait le malheur de sortir de sa retraite tombait sous le fer des assassins. Si quelque Espagnol, moins inhumain, avait tenté de le sauver ou de le protéger, il était mis à mort lui-même. Chacun aspirait à la gloire d'a- voir tué un Français ; peu lui importait de l'avoir frappé sur le champ de bataille, dans les rues, ou sur le lit de douleur de l'hôpital. Il est Français, je l'ai tué, cela suffit pour contenter la rage du meurtrier ; ses camarades le portent en triomphe, il se présente ensuite à son confesseur, tenant encore son poignard ensanglanté, en demandant d'un air soumis l'absolution du crime qu'il vient de commettre. " Mon fils, cela n'est pas nécessaire ; nous ne don- nons l'absolution que pour les péchés mortels." Telle est la réponse du moine espagnol. Ce que je rapporte n'est point exagéré, j'ai été assez malheureux pour le voir et l'entendre. Les courses de taureaux, les feux d'artifice, les bals, les spectacles, les di- vertissemens de toute espèce, se renouvellent chaque jour pour célébrer la gloire des armes espagnoles. Quant à nous, pauvres diables, nous regardions comme un bonheur que l'on daignât nous oublier. Chacun gardait le silence, et craignait, avec raison, que cette fête ne se terminât par une horrible tra- gédie. Mais le général Castanos nous prit sous sa protection, une forte garde et quatre pièces d'artillerie vinrent nous défendre contre la férocité du peuple. Le grand duc de Berg avait fait fortifier le Buen-Retiro, maison de plaisance du roi qui domine la ville, afin de contenir le peuple, et pour avoir un lieu dé- 22 MEMOIRES ü'UN APOTHICAIRE. fendu qui servît de retraite à la garnison française, dans les temps de révolte. On avait abandonné le Retiro, les habitans de Madrid s'y portèrent en foule, pour s'emparer de tout ce qu'on y avait laissé ; ils n'y trouvèrent qu'un petit nombre de barils d'eau-de-vie et quelques sacs de biscuit; on avait eu la pré- caution de noyer les poudres dans le grand bassin, qui est au milieu des jar- dins. Ceux qui arrivèrent les premiers ne virent pas grand chose, les autres ne virent rien du tout ; en effet, que pouvait-on voir dans une redoute aban- donnée avant qu'elle fût achevée? Cependant les moines firent circuler mille contes absurdes et horribles au sujet du Retiro, afin d'augmenter la haine des Madrilègnes contre les Français. On y avait trouvé des Espagnols et des Es- pagnoles assassinés, des cadavres mutilés, des femmes enchaînées dans des cachots et qui devaient y mourir de faim. Les gens raisonnables rejetèrent ces perfides suppositions, mais le peuple les adopta et voulut plusieurs fois se venger sur nous des crimes imaginaires que l'on attribuait à nos compagnons d'armes. Lç Retiro n'a jamais été d'un grand secours pour les Français. La révolte du 2 Mai détermina le duc de Berg à, le fortifier ; cette mesure de sûreté a pourtant empêché qu'une scène semblable ne se renouvelât. Cette redoute ou ce fort a été pris et repris ensuite par les Espagnols, les Français, les Anglais. Lorsque je reçus l'ordre de rester à Madrid, je déposai mon argent et ma valise chez D. Domingo Alonzo, prévoyant que j'allais être pillé comme les autres prisonniers. Cet excellent homme m'avait témoigné tant d'intérêt,Jque je ne pus résister au désir de le revoir. Malgré les dangers que j'avais à cou- rir, je m'échappais quelquefois de l'hôpital pour me rendre chez lui. D. Alonzo me recevait toujours avec le même empressement; cependant il aurait mieux aimé ne pas me voir. Il redoutait mes visites ; je risquais ma vie et la sienne, c'était jouer gros jeu ; si un paysan m'avait reconnu, le jugement et l'exécution se suivaient de près. Un jour, que je revenais de chez D. Alonzo, je vis un rassemblement au milieu de la rue d'Atocha ; on entourait un malheureux soldat assez imprudent pour être sorti en uniforme. Je prê- tais l'oreille en passant, et j'entendis un moine qui disait : " Si on voulait les croire, " pas un ne serait Français." En effet, beaucoup de nos soldats se disaient Italiens ou Allemands, pour échapper au fer des assassins. Le propos de ce moine fut l'arrêt de mort de l'infortuné que je vis tomber sous les coups de ses bourreaux. A mesure que nos malades guérissaient on les dirigeait sur San Fernando, petit village à deux lieues et demie de Madrid. Je partis, le 5 Septembre, avec le troisième convoi. La veille, j'avais fait mes adieux h D. Domingo Alonzo; il me donna de l'or d'Espagne au lieu de l'argent de France que je lui avais confié, et dont je n'aurais pas pu me servir. Je ne voulus pas me charger de ma valise, je la laissai chez lui ; j'embrassai en pleurant cet ami" précieux et sincère, je lui fis mes derniers adieux, et je partis. La populace nous accompagna intrà et extra muros, en vociférant des in- jures atroces, en nous jetant des pierres ; on nous reçut de même dans un village placé sur la route. Les habitans de San-Fernando vinrent à notre rencontre et renouvelèrent la même cérémonie. Heureusement San-Fernando était, pour le moment, le terme de notre voyage ; j'y arrivai sain et sauf, ce n'était pas trop mal commencer. On nous logea dans une maison de réclu- sion, le Bicêtre de Madrid, où l'on enfermait auparavant les femmes de mau- vaise vie. Chacun obtint une cellule meublée avec une paillasse de deux pouces d'épaisseur sur laquelle on avait jeté un drap et une couverture. Dès ce moment nous fûmes traités en prisonniers de guerre; comme officier, je recevais quatre réaux (un franc) et la ration de pain ; les soldats avaient la même ration et un réal (cinq sous). La maison était assez vaste : deux cours et un jardin où l'on se promenait en long ou en large, selon la fantasie de cha- cun. Mais nous étions prisonniers, nous étions malheureux. La musique, les vers, la paume, le loto, les quilles, venaient de temps en temps charmer les ennuis de notre captivité. On se disputait le matin pour faire la paix â la fin du jour, et l'on dormait bien pendant la nuit malgré la dureté de la couche. La prison rassemble constamment les personnes qui su- bissent les mêmes peines ; on se connaît mieux que dans le monde, les occa- sions de se rendre des services se renouvellent à chaque instant. On observe, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 23 on étudie les caractères, et tel devient notre ami intime ou notre ennemi juré, qui toujours nous eût été indifférent. Avril et Thillaye furent les amis que je choisis dans ce triste séjour. Gai, vif comme la poudre, mauvais tête, le premier avait un cœur excellent. Un caractère original distinguait le second, poète et musicien, plein de gaîté, même un peu bouffon, au demeurant le meil- leur fils du monde. Notre liaison devint si intime que nous fîmes tous les trois le serment solennel de ne pas nous quitter, de courir les mêmes chances quel que fût le destin qui nous attendît. Nous avions un grand nombre de mauvais sujets dans notre prison : un faux colonel que l'on démasqua, et plusieurs individus que l'on éloigna de la société des honnêtes gens. Trois mois s'écoulèrent à San Fernando d'une manière assez agréable pour des captifs ; nous nous plaignions pourtant. Hélas ! nous n'avions encore rien vu. Quel avenir épouvantable le sort nous préparait ! CHAPITRE VI. Arrivée de Napoléon.-L'armée française marche sur Madrid. - On nous dirige sur Ca- dix. - Départ de San-Fernando. - Don Palacio. - Combat de Somo-Sierra. - Le général Montbrun- Prise de Madrid. - Retraite de l'armée anglaise. - Affaire de Benavente. - Le général Lefèvre-Desnouettes. - L'empereur retourne en France. - Cruautés des Espagnols envers leurs prisonniers. Misères épouvantables de la cap- tivité. - On pille mes compagnons. - Oropeza. - Soldats anglais. - El Castillo de * piedra buena. - Les cochons et le capucin. L'armée française revenait sur Madrid, déjà nous entendions le bruit du canon, bruit charmant, signal de joie et d'espérance ! Ascûltate corne cre- scendo va, me disait un Italien ; jamais l'harmonie élégante et vigoureuse de Mozart, les accens délicieux des Fodor et des Crescentini, n'ont porté dans les cœurs une émotion si profonde, un ravissement plus parfait. Chaque coup de canon nous faisait tressaillir de bonheur ; il frappait de terreur les Espagnols alarmés. Notre sort allait être bientôt décidé, nous vivions entre l'espoir et la crainte ; hélas ! nous ne conservâmes pas long-temps cette agréable incer- titude ! Le 28 Novembre, à six heures du matin, trois compagnies du deuxième régiment des volontaires de Madrid arrivèrent dans notre prison. Un com- missaire des guerres passa en revue les prisonniers, les partagea en trois dé- tachemcns: le premier devait partir le même jour â 4 heures du soir, le second pendant la nuit, et le troisième le lendemain matin. Thillaye, Avril et moi fûmes désignés pour le second départ, nos autres compagnons de voyage étaient MM. Luquet officier, Streykfeld officier prussien, Sauret, Bonnecarrère, chirurgiens, Perret employé dans l'administration des hôpitaux, et 160 soldats. Nous avions pour escorte une compagnie entière; le ton affable du capitaine qui la commandait nous fit bien augurer de la conduite des soldats. Les Espagnols nous avaient permis d'emporter à San Fernando tous nos effets, ils ne s'étaient emparés que de nos armes. Nous n'avions pas été dévalisés encore, nos gardiens se bornaient à porter un œil de convoitise sur bien des choses dont ils auraient voulu nous débarrasser ; il était probable que d'autres ne seraient pas si timides. Pour prévenir ce danger, Thillaye imagina d'endosser et de chausser toute sa garde-robe ; rond comme une futaille, revêtu d'autant d'habits que le vicomte de Jodelet, il vint me trouver dans ce grotesque équipage. " Voilà, me dit-il, le vrai moyen de porter sa valise, on ne risque pas d'en perdre la clef, et l'on ne peut me voler sans que j'en sois averti." Je ris en le voyant affublé de la sorte, je lui fis observer que cette manière de porter son bagage ne convenait point à un prisonnier qui devait faire une longue route à pied, et qui ne serait pas libre de s'arrêter quand il le voudrait, qu'enfin il serait accablé de fatigue avant d'arriver au premier gîte. Il ne répondit rien, et, pour me convaincre, il se servit de l'argument de Zénon : il marcha dans la cour et me prouva que scs 24 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. nombreusés enveloppes ne le gênaient point du tout. Je me laissai séduire, et m'habillai de la même façon sans me charger autant ; Avril suivit notre exemple. Nous partîmes de San Fernando à deux heures de la nuit, le 29 Novembre ; on nous faisait allonger le pas, la quantité d'habits que nous portions était forte incommode, elle gênait les mouvemens du corps et nous fatiguait hor- riblement. On ne s'arrêta point, et nous fûmes obligés de prendre patience jusqu'au soir. Notre troupe passa devant Madrid à sept heures du matin et coucha à Leganez où elle fut reçue à coups de pierres. Dans ce village, les habitans s'étaient précipités en foule sur nos pas, et ils nous accompagnèrent, en nous menaçant du poignard, jusqu'à la porte de la caserne, qui nous servit de prison. Notre escorte en défendit l'entrée aux assaillans, qui se conten- tèrent de jeter des pierres aux fenêtres. Notre premier soin, en arrivant, fut de nous débarrasser du poids de nos habits, et nous convînmes que cette manière de porter sa garde-robe ne pouvait pas être adoptée par des piétons. Le 30 Novembre nous partîmes de Leganez de grand matin ; les habi- tans nous accompagnèrent jusqu'à un quart de lieue avec autant de politesse qu'ils en avaient mis à nous recevoir. Nous arrivâmes le soir à Alamo où l'on nous accueillit de la même sort. Le lendemain à une lieue d'A- lamo, le canon se fit entendre, le son augmentait à mesure que nous avan- cions, et donnait à nos gardiens autant de peur qu'il nous causait de joie. Peu de temps après, un bruit de chevaux et de voitures très rapproché frappa notre oreille. Ûn brouillard des plus épais empêchait de voir ce que c'était, nous aperçûmes bientôt une douzaine de caissons d'artillerie et des fourgons. Le capitaine do notre escorte, el senor D. Palacio, fit faire halte, et s'avança pour aller à la découverte. Pendant ce temps plusieurs de ses soldats, craig- nant de tomber entre les mains des Français, embrassaient nos genoux et nous suppliaient de leur sauver la vie. Mais quand ils virent que les caissons appartenaient aux Anglais, honteux de leur méprise et de s'être abaissés jusqu'à implorer notre protection, ils devinrent encore plus insolens, et nous firent marcher à coups de crosse en nous accablant d'injures. Disons un mot des événemens de la guerre, pour apprendre au lecteur comme quoi ces Anglais se trouvaient sur notre passage. L'empereur était venu en Espagne avec une nouvelle armée, il arriva à Bayonne et rejoignit bientôt son frère Joseph à Vittoria où se trouvaient les troupes qui avaient évacué Madrid. Sant-Ander, la Navarre et F Aragon furent attaqués en même temps, nous avions une telle supériorité que toutes ces expéditions se réduisirent à des marches, excepté en avant de Burgos où il fallut faire quel- ques efforts, et à Tudcla, en Navarre, où le maréchal Lannes battit complète- ment l'ennemi. L'empereur vint à Burgos où les nouvelles troupes le rejoignirent ; c'est de là qu'il ordonna de recommencer le siège de Sarragosse, et fit avancer son infanterie par la route de Aranda del Duero, tandis que la cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid; lui-même suivit avec toute sa garde : il n'allait jamais qu'à cheval. Le lendemain de son départ de Burgos, il campa à Boceguillas, près de l'entrée de la gorge de Somo-Sierra où le corps du maréchal Victor arriva le jour suivant. L'empereur fit de suite pénétrer ce corps par la vallée qui est bordée de hautes montagnes dont le sommet ce cache dans les nuages. Les Espagnols qui s'y étaient postés ne découvrirent l'armée française que quand elle s'avança sur eux ; quinze pièces de canon défendaient le puerto de Somo-Sierra, elles furent en'jvées par les lanciers polonais qui prirent le grand galop au moment où la batterie fit feu, et ne lui donnèrent pas le temps de tirer une seconde fois. Cette audacieuse entre- prise, exécutée sous les yeux de l'empereur, était commandée par le général Montbrun. Après avoir forcé ce passage, la cavalerie polonaise continua le galop jusqu'à Buitrago où l'empereur vint coucher le soir même ; le 2 Dé- cembre sa tente était plantée sous les murs de Madrid. La marche de notre armée avait été si rapide que la junte, ignorant encore le mauvais état de scs affaires, n'avait pris aucune détermination. Pour l'en- gager à se décider promptement, l'empereur fit battre en brèche la muraille du jardin de Buen Retira ; elle fut démolie, nos troupes entrèrent en bon ordre par cette large ouverture et vinrent sc poster au Prado. Les trois grandes MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. rues qui aboutissent à cette promenade étaient défendues par des tranchées et des parapets ; un feu de mousqueterie partait des maisons voisines, on lui riposta vivement. Le général Labruyère fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de l'hôtel de Medina-Celi ; nos soldats pénétrèrent dans cet hôtel dont on avait laissé la porte ouverte, tuèrent tous ceux qu'ils trouvèrent armés, et la maison fut livrée au pillage. Cet exemple fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, ils ne voulurent point exposer Madrid à un saccage qu'il serait impossible d'éviter si les troupes entraient dans la ville et péné- traient dans les maisons. Madrid se soumit, reconnut le roi Joseph ; mais comme nos troupes n'a- vaient pas pu entourer la ville à. cause de son grand développement, la popu- lation, ainsi que les milices andalouses, qui formaient la garnison, sortirent la nuit suivante phr la porte d'Aranjuez. L'armée française entra dans Madrid, l'empereur resta à. Chamartin et c'est de là qu'il commanda et qu'il organisa l'administration ; son frère Joseph s'établit au Pardo, château des rois, à une lieue de la capitale. Les grands d'Espagne qui, après avoir prêté serment de fidélité au roi Joseph, l'avaient trahi, furent arrêtés comme traitres et envoyés prisonniers en France. On traita les chefs de l'insurrection comme ils avaient traité le général Dupont : tout ce qu'ils possédaient fut confisqué, on ne les ménagea en aucune manière. L'armée anglaise soutenait l'Espagne, et sa présence faisait toute la force de l'insurrection ; c'était contre ces alliés redoutables qu'il fallait diriger nos forces. Napoléon éprouva un regret mortel d'être venu à Madrid, qui ne pouvait pas lui échapper, et d'avoir ainsi perdu un temps précieux que l'on aurait employé à prendre des avantages immenses sur les Anglais qui se retiraient. L'empereur ordonna que l'on partît sur-le-champ, et notre armée traversa les montagnes de Guadarama malgré la violence d'une tempête qui jetait la neige sur nos soldats, l'amoncelait dans le défilé et rendait ainsi le pas- sage très périlleux. Les chasseurs mirent pied à terre, et formés en colonne serrée, ils frayèrent le chemin à l'infanterie ; l'armée arriva de l'autre côté de la montagne après avoir couru le danger d'être ensevelie sous la neige, des sol- dats périrent de froid. On apprit à Tordcsillas que les Anglais étaient partis de Salamanque, à Valderas on sut qu'ils suivaient le chemin de Benavente. Impatient de les joindre, l'empereur envoya le régiment des chasseurs à cheval de la garde en avant pour atteindre leur arrière-garde. Le général Lefèvre-Dcsnoucttes qui le commandait, ne consultant que son désir d'en venir aux mains, passe à gué l'Exla dont on avait rompu le pont et marche sur la cavalerie anglaise. Il est bientôt assailli par des forces supérieures qui le ramènent battant jusqu'au gué où tout aurait été pris sans l'adresse des chasseurs qui le repassèrent promptement. Le général Lefèvre, voulant en homme brave protéger la retraite des siens, tomba, avec soixante chasseurs, au pouvoir de l'ennemi. L'empereur poursuivit les Anglais jusqu'à Astorga, passa, la revue de ses troupes et donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, avec ordre de hâter sa marche pour ne pas donner à l'ennemi le temps de prendre haleine. Le maréchal pressa l'arrière-garde anglaise de si près que notre avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le général Auguste Colbert fut tué dans une de ces rencontres, ce brave emporta les regrets de tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait des nouvelles qui lui faisaient connaître la situation des deux armées. Il était encore à Benavente lorsqu'il apprit l'entrée de nos troupes dans Lugo, et peu de jours après il eut avis que les transports destinés à embarquer l'armée anglaise étaient arrivés à la Corognc. Il vit alors que rien n'empêcherait cette armée de retourner en Angleterre et ne songea plus qu'à partir pour la France. Laissons le maréchal Soult et ses compagnons d'armes, ils avaient autre chose à faire que de délivrer des prisonniers, une petite reconnaissance en- voyée sur 1er'- gauche aurait pu nousj mettre en leurs mains. Nous aurions rencontré des Français au lieu de ce convoi d'artillerie qui sans doute allait joindre l'armée ennemie fuyant vers la Corogne. Notre détachement longeait la marche des troupes françaises à très peu de distance puisque en passant à Alamo nous avions entendu le canon. Nous arrivâmes devant Noves à dix heures du matin ; le brouillard avait 25 26 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. disparu, les rayons du soleil, réfléchis par les armes de nos conducteurs, firent penser que nous arrivions avec des intentions hostiles. Tout le monde prit la fuite croyant voir un bataillon français, D. Palacio leur envoya un parlementaire pour les rassurer. Les paysans revinrent sur leurs pas avec le dessein de nos égorger et de nous punir ainsi de la terreur panique in- spirée par une troupe captive. Notre escorte les en empêcha, et Palacio fit faire halte à quelque distance de la ville pendant que des soldats allèrent nous chercher du pain. On s'arrêta le soir je ne sais où ; le 3 on partit avant le jour, nous devions coucher à Talavera de la Reina, on pressa la marche et nous étions à midi aux portes de cette ville. Comme elle était beaucoup plus considérable que celles que nous avions traversées, elle présentait aussi plus de dangers pour nous. Les habitans ne se bornèrent pas à. nous insulter, ils vinrent à notre rencontre armés de sabres, de baïonnettes et de poignards. Palacio se conduisit fort bien, il fit charger les armes et menaça la canaille de faire feu sur elle. Le capitaine ne voulut point s'arrêter à Talavera, sa vie et la nôtre y étaient trop exposées. Nous poursuivîmes notre route jusqu'à un village situé deux lieues plus loin. Le 4 et le 5 on se reposa je ne sais où; le 6 à Almaraz; le 9 à Aldea Lovispo, où l'on ne trouva rien à manger mais nous eûmes de la paille pour faire notre lit : accoutumés à coucher sur le pavé, cette compensation nous parut insuffisante. Le 10 on se rendit à La Cumbre, le 11 on revint à Aldea Lovispo. Le 12 au matin, les officiers de notre garde, réunis à ceux du premier détachement qui se trouvait aussi dans ce village, appelèrent mes camarades l'un après l'autre et les firent passer dans une pièce voisine. Palacio n'y était pas ; là, ils les fouillèrent pour leur enlever l'argent qu'ils pouvaient avoir ; pendant cette opération ils les accablèrent des injures les plus humiliantes. On ne trouva rien sur eux, ils m'avaient tout confié ; c'était à mon tour de paraître devant ces brigands, mais comme ils désespé- raient d'être plus heureux avec moi, ils cessèrent leurs recherches au moment où elles auraient été fructueuses. Le porteur du petit trésor, le quartier- maître de la troupe, le dernier captif ne fut point appelé. Après cette revue des poches de mes compagnons on partit pour retourner à La Cumbre. Ces marches et ces contre-marches, que le voisinage de l'armée française motivait, nous faisaient espérer qu'on avait l'intention de nous échanger ou de nous rendre. Les malheureux pensent toujours que l'on s'occuppe d'eux ; comme ils se trompent ! En arrivant à Oropeza, le 14 Décembre, je vis plusieurs soldats anglais, et je tremblai qu'on ne nous remît entre leurs mains; on nous en avait déjà me- nacés. A mesure que nous avancions, la foule des curieux augmentait, et l'on y voyait beaucoup d'habits rouges. Je croyais qu'ils venaient comme les Espagnols pour nous jeter des pierres, insulter à notre malheur ou bien nous dire en confidence que le gibet était prêt, et que le lendemain nous ferions le saut dans la rivière. Je ne les connaissais point alors, j'ai appris ensuite à distinguer les Anglais de ces bêtes féroces qui figurent sur les pages de l'his- toire sous les noms d'Espagnols et de Portugais. On nous enferma dans le vestibule de la prison : quatre murs enfumés, deux portes armées d'énormes verroux et de cadenas, furent les seuls objets qui frappèrent notre vue. Le mobilier de cet appartement se composait d'une longue pierre destinée à nous servir de table, de siège et d'oreiller. Une fe- nêtre grillée éclairait cet agréable séjour ; mais elle donnait sur la rue, et c'était par là que les notables du pays nous attaquaient à coups de pierres ; ils étaient sûrs de ne pas nous manquer, et ne craignaient point la riposte. Tandis qu'ils s'amusaient à ce noble exercice, deux soldats anglais se présen- tent, écartent la foule avec quelques soufflets distribués adroitement, et pénè- trent dans notre manoir. Ils ne pouvaient s'exprimer en français, l'anglais pour nous était inintelligible : nous eûmes recours à l'espagnol que les uns et les autres commençaient à parler un peu. Ce n'était plus ce langage gros- sier qui déchirait si souvent notre oreille, ni ce rire moqueur, ces plaisante- ries atroces que nous adressaient les Espagnols, et qu'il fallait endurer sans sc plaindre. Guidés par un sentiment généreux, les deux Anglais venaient soulager l'infortune et nous offrir les faibles secours dont un soldat peut dis- poser. Après un instant de conversation amicale, ils sortirent pour aller chercher leur souper qu'ils partagèrent avec nous. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 27 Le lendemain, avant de partir, nous vîmes arriver sur la place un officier de la garde impériale conduit par une douzaine de brigands. On nous permit de causer avec lui ; cet officier venait d'être pris à l'Escorial, il nous donna des renseigpemens exacts sur la position des armées. Nous l'invitâmes à manger sa part d'un triste rancho, ce chevalier français répondit à notre cour- toisie en acceptant de grand cœur, en mangeant comme un affamé. Il faut que je fasse connaître à mes lecteurs ce rancho qu'on nous donnait toutes les fois que nous pouvions le payer. Le mot rancho signifie repas de soldat à la gamelle. Notre rancho consistait en mauvaises feuilles de chou et de laitue, des pommes de terre coupées en quatre sans être lavées ni pelées, et quelques poignées de pois-chiches, garbanzos, le tout cuit à gros bouillon dans un chaudron plein d'eau, et assaisonné avec du sel et du piment rouge. Le caporal qui allait en avant se chargeait de nous préparer le rancho moyen- nant les quatre réaux que chacun lui remettait exactement tous les jours. Il y trouvait son profit et nous épargnait la peine dtacheter des comestibles et de les faire cuire, chose que notre position rendait très difficile. Après avoir marché toute la journée avec la pluie sur le corps, dans des chemins impraticables, on s'arrêta â neuf heures du soir devant la porte del Castillo de piedra buena. On frappa à coups redoublés ; nous attendîmes long-temps sans que l'on daignât nous répondre. Enfin les créneaux furent éclairés par une lueur qui semblait venir de la cour ; un moment après la porte s'ouvrit : il était temps, nos soldats allaient achever de l'enfoncer avec la crosse de leurs fusils. Je croyais arriver dans un de ces châteaux habités par les fëes, ou du moins par un ogre. Je commençais à m'étonner qu'un nain à figure sinisée n'eût pas sonné du cor sur la tourelle, quand un vieux capucin, grand, maigre, sec, la robe ceinte d'une corde à gros nœuds, se pré- senta devant nous. Il était suivi d'une vieille femme aussi sèche que lui, aussi sale que sa barbe; le menton et le nez de cette sorcière se touchaient et semblaient se disputer à qui le premier entrerait dans sa bouche. Ce couple décrépit était accompagné de deux énfans; l'un portait dans sa main une poignée de joncs allumés, l'autre tenait sous son bras un fagot de la même plante, en tirait une poignée qu'il allumait pour la substituer â celle qui était prête à s'éteindre. C'est de cette manière que l'on éclaire el Castillo de pie- dra buena : les lumières ont de terribles progrès â faire avant de s'introduire dans ce ténébreux séjour. Après avoir parcouru des voûtes sombres, tapissées de toiles d'araignées, nous entrâmes dans une vaste cour : on nous y parqua pendant une heure. Le capitaine Palacio, le capucin et la vieille, précédés par les deux enfans qûi faisaient le service d'éclaireurs, parcouraient le château pour y trouver un coin qui pût nous servir de dortoir. Palacio désigna une salle basse qui paraissait convenable pour nous loger ; mais d'après le conseil de la vieille, le révérend père fit observer que nous serions trop bien dans cette pièce, qu'il valait bien mieux y conduire les bêtes qui étaient dans l'étable, afin de nous mettre à leur place. Après une longue et sérieuse délibération cet avis prévalut, Pa- lacio n'osa point contredire le capucin qui reçut les complimens de ses dignes compagnons ; et ce trait de patriotisme vint ajouter un nouveau lustre à sa réputation d'homme sage et religieux. Ce fut une méchanceté bien basse et bien gratuite, que dis-je ? dans, l'in- térêt des animaux on aurait dû nous mettre ailleurs. Si les cochons avaient été admis au conseil de nos hôtes, ils auraient dit en leur patois, qu'ils ai- maient beaucoup mieux leur litière puante que le parquet en dalles d'un ré- fectoire ; mais il fallait nous humilier et nous priver des douceurs du repos : tel était le but du charitable solitaire. On nous conduisit donc à la porte de l'étable, et l'on fit défiler devant nous vingt-six cochons, trois ânes, deux mules et une jument. Un vieux cheval restait, mais on ne voulut point le faire sortir, dans la crainte qu'il ne fût pas à son aise sur le pavé de la grande salle. Il nous fut permis de partager l'ap- partement du coursier monacal, sous la défense expresse de l'incommoder en faisant du bruit, et surtout d'usurper sa litière qui n'était pas si sale que la place cédée par les cochons. J'ai couché plus d'une fois â l'écurie, et j'y dor- mais très bien quand les chevaux avaient quelque politesse ; on n'est pas aussi proprement dans une loge à cochons, Nous nous y accommodâmes pourtant 28 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. aussi bien qu'il fut possible, et après avoir dévoré un morceau de pain, réservé sur la ration de la veille, chacun s'étendit et dormit comme s'il avait été dans la rue. Ce jour-là nous n'eûmes point de rancho, mais le lendemain nous mangeâmes quelques poignées de glands que les deux enfans nous vendirent un peu trop cher. Albuqiierque.- La messe de Noël.- La danse interrompue. -Panorama, signaux, conso- lations.- La mère du prisonnier.- Le transfuge provençal. - Des rimeurs français reçoivent la bastonnade. - Tempête, passage de la Guadiana. - Miracle opéré par mon' scapulaire. - Le bal des «onsurés. Au moment de partir, Palacio reçut un message ; on l'avertissait que les habitans d'Albuquerque avaient formé le projet de nous assassiner. Le capi- taine différa notre départ jusqu'au soir, afin d'entrer dans la ville au milieu de la nuit. Cette précaution nous préserva de la mort, mais non pas des in- sultes accoutumées. On nous logea dans la plus haute tour de la citadelle ; là nous étions à l'abri de la fureur des paysans, nous respirions un air pur ; les rayons du soleil arrivaient jusqu'à nous malgré les grilles de la fenêtre, et nous pouvions faire du bruit, chanter même, sans que l'on nous imposât si- lence. Le geôlier faisait notre rancho ; moins voleur que le caporal, il nous amusait quelquefois par sa burlesque originalité. Palacio nous annonça que l'on séjournerait quelque temps à Albuquerquc : nous allions enfin prendre un peu de repos. Le jour de Noël on nous permit d'entendre la messe dans la chapelle du château. Jamais cette chapelle n'avait contenu tant de beau monde. Les notables y vinrent pour parler de la guerre ou par curiosité, pour voir com- ment les Français étaient faits; d'autres pour nous humilier; tous semblaient prendre pitié de notre sort, et tous se réjouissaient de nos malheurs. Ces no- tables, hidalgos et bourgeois, avaient amené leurs femmes : celles-ci avaient pour compagnie leurs filles et leurs amies. Notre surprise fut extrême quand nous vîmes la gothique chapelle embellie par une si brillante société. Nous devions des remercîmens aux dames, qui avaient grimpé jusqu'au plus haut de la tour dans la seule intention de venir nous voir. Etait-ce la curiosité qui les avait guidées ? voulaient-elles se rendre agréables à Dieu, en célébrant un si beau jour par une bonne action, par un acte de charité chrétienne, en visi- tant de pauvres prisonniers ? L'événement dissipa tous les doutes. Les hommes nous regardaient avec un mépris insultant, le regard des femmes avait une expression bien différente ! Les Espagnoles ont des yeux séduisans, un cœur tendre, une ame passionnée : elles ne se montrèrent pas insensibles pour des infortunés. Rangées à gauche de l'autel, à genoux, les mains jointes sur un rosaire, la tête baissée, les dames sc tournaient de temps en temps et portaient sur nous leurs regards enchanteurs. Nous entendîmes quelquefois des propos qui faisaient honneur à leur sensibilité et flattaient agréablement notre petite vanité, Jésus que lâstima! y que guapos son ! Jésus quel dommage ! comme ils sont gentils ! Ite missa est fut le signal du départ des fidèles qui s'étaient réunis dans notre chapelle ; on nous permit cependant de présenter nos respects et l'hom- mage de notre reconnaissance aux bonnes âmes qui nous visitaient. On pense bien que les dames obtinrent la préférence, qui leur était due à tant de titres. Elles nous adressèrent une infinité de questions : notre situation paraissait les intéresser vivement, et comme le fils d'Ulysse nous contâmes nos aventures à ces nymphes du Tage ; aussi belles que les suivantes de Calypso, elles n'é- taient point immortelles, il est vrai, cela ne les rendait pas moins adorables. On se promenait sur la plate-forme, on écoutait nos récits avec intérêt. La pitié, l'attendrissement se peignaient sur les traits des aimables visiteuses, et souvent un Jésus que lâstima ! suivi d'un soupir et même d'une larme, in- terrompait la conversation. CHAPITRE VII. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 29 En perdant notre liberté et notre argent, nous avions conservé notre gaîté ; c'était le seul bien qui nous restait. Après avoir entendu la narration de nos infortunes, les dames, par une heureuse transition, changèrent adroitement le sujet de la conversation : elle prit une tournure plus agréable. Nous étions en verve, notre humeur joyeuse, notre galanterie délicate et spirituelle, je puis me permettre ce mot, leur plut. Inspirés par de si beaux yeux, chacun de nous pouvait dire comme Figaro : E di me stesso maggior mi fà. Notre amabilité s'était signalée, de nouveaux succès devaient la couronner. Les belles Espagnoles voulurent visiter notre appartement; là, quelques valses attaquées sur le flageolet avec une élégance de style, une vigueur d'exécution qui feraient pâlir Collinet lui-même, électrisèrent la société. A ce signal, chacun s'empare d'une danseuse, et nous voilà pirouettant au milieu d'une prison que ma flûte enchantée venait de changer en salle de bal. Le lecteur est trop intelligent pour que j'aie besoin de lui dire que les maris, les frères, que sais-je ? peut-être les amans de ces dames, étaient en faction, rangés le long des murs, et formaient ce que l'on nomme vulgairement la tapisserie. Leurs figures étaient à peindre, Içur situation comique, et nous en aurions ri de bon cœur si nos regards et nos soins n'avaient pas dû se consacrer et se concentrer sur les objets séduisans que nous pressions dans nos bras. L'orchestre était infatigable comme les danseurs ; il doublait, il triplait les reprises ; la sixième valse allait commencer, quand les maris, lassés de leur repos, mirent fin à notre ballet impromptu en enlevant nos danseuses. Elles nous firent de tendres adieux, et nous remercièrent d'un divertissement qu'elles avaient trouvé de leur goût ; les hommes nous souhaitèrent le bonsoir d'un ton brusque, et qui faisait comprendre qu'ils n'avaient pas pris la même part à nos plaisirs. On ne nous permit point d'accomplir les devoirs de la civilité, en reconduisant les dames jusqu'au bas de l'escalier; mais on ne pouvait nous défendre de les suivre des yeux du haut de notre tour. Quand elles arrivèrent sur la place de la citadelle, un geste avec l'éventail, un mouchoir blanc qu'elles faisaient flotter au-dessus de leur tête, annonçaient qu'on nous voyait encore; et leurs yeux ravissans, dirigés sur notre donjon, semblaient nous dire encore : Jésus que lâstima ! ! ! Enfin elles disparurent, sans nous laisser l'espérance de les revoir ; leurs chevaliers n'étaient pas disposés à les ramener à pareille fête. Ces messieurs interrompirent notre bal; c'était sans doute un grand coup de politique pour eux, mais ils n'avaient pas tout prévu ; la pitié, tout le monde sait que La pitié n'est pas de l'amour, la pitié mit défaut leur prudence jalouse. Certains signaux convenus avec nos danseuses devaient nous faire arriver des consolations d'une autre espèce: puisqu'il leur était impossible de répondre aux vœux de nos cœurs, ces dames voulurent au moins procurer quelques jouissances à nos estomacs, que tant de repas exigus ou désagréables avaient cruellement attristés. Le donjon où l'on nous avait confinés était une superbe position télégraphique: toute la ville était sous nos pieds, aucune maison ne se dérobait à la domination de nos regards. Un mouchoir blanc ou bien une cravate noire étaient les signes de jubilation ou de détresse qui faisaient connaître l'état du buffet et du cellier des pauvres prisonniers. Le lendemain, pas plus tard que le lendemain, un serviteur discret et fidèle parut à nos yeux, portant une corbeille pleine de provisions. Les anges et les oiseaux descendaient du haut de la voûte azurée pour donner à dîner aux prophètes assis sur le gazon, notre pourvoyeur prit la peine de monter six cents marches. La position de la tour d'Albuquerque était bien plus com- mode pour recevoir des secours d'en liant, il suffisait de tendre la main. Le voile qui couvrait la corbeille est enlevé, et nous voyons d'abord du beau pain plus blanc que la neige, candidior nive, et dont la croûte était dorée comme les cheveux d'Apollon que les ciseaux du barbier avaient toujours respectés, intonsus Apollo. Dieu ! que le beau pain est une belle chose pour de pauvres diables que le malheur condamne à se farcir l'estomac avec les mets les plus rebutans, et qui souvent n'en ont pas assez pour soutenir leur existence misérable ! Vins exquis, jambons et volailles froides ; elles n'étaient 30 MEMOIRES T>*UN APOTHICAIRE. pas truffées; l'exactitude que demande l'histoire me force d'en convenir; mais qu'importe, on ne les trouva pas moins bonnes; confitures, biscuits, chocolat, chocolat d'Espagne, bien entendu, et non pas cette pâte où la farine s'allie â l'ignoble mélasse, et que les Parisiens décorent du nom de chocolat; tel était le cortège que nos aimables bienfaitrices avaiént donné au pain, qui le premier avait frappé nos yeux et reçu nos premiers hommages. Je n'ai pas tout dit encore, des tablettes de nougat excellent complétaient cette pré- cieuse collection : ce nougat me fit verser bien des larmes, en me rappelant de trop doux souvenirs !* Je laisse à penser la vie Que firent nus bons amis! Je ne plaindrai qu'à demi le prisonnier que les belles se chargent d'ali- menter. Tout allait à merveille dans notre donjon, le service des signaux se faisait avec exactitude de part et d'autre ; au moment où le drapeau noir suc- cédait au mouchoir blanc, un grand éventail vert paraissait à une lucarne que nous savions très bien distinguer des autres ; c'était l'emblème de l'espérance : elle n'était jamais trompée, et le messager ordinaire se hâtait de remplir son devoir. Toujours même abondance et même délicatesse dans le choix de nos provisions de bouche. Hélas ! il n'est point de félicité durable dans ce monde, pas même en prison! Le 27 Décembre, au moment où les rayons de l'aurore venaient d'éclairer le faîte de notre donjon; Thillayc dormait encore ; Avril était à la fenêtre des signaux ; moi, comme Cendrillon, je soufflais le feu pour réchauffer nies doigts, lorsque la porte s'ouvrit : un sergent nous annonça, d'un air effrayé qu'il fallait partir à l'instant. Nous apprîmes ensuite qu'une découverte de cavalerie française était venue dans la nuit jusqu'aux portes de la ville. Nos préparatifs furent bientôt faits ; un quart d'heure après, nous marchions déjà sur la route de Codocea. Nous arrivâmes à Codocea dans l'après-midi; on nous laissa quelque temps au milieu d'une rue pendant que l'on allait chercher les clefs de la prison, ou pour donner aux habitans le plaisir de nous voir et de nous insulter à leur aise. Je n'aimais pas à servir de spectacle aux passans, comme une bête curieuse; leurs grossières plaisanteries étaient un supplice pour moi; je m'y dérobai en éntrant dans une maison où je m'installai bravement près du foyer domestique : je me souvenais que Coriolan en avait agi de même chez son ennemi Tullus. La maîtresse de la maison était sortie pour voir les prisonniers, elle rentra; ses yeux étaient mouillés de pleurs. Voyant qu'elle me pardonnait la liberté que j'avais prise de me chauffer à sa cheminée, j'eus la hardiesse de lui demander un verre d'eau ; elle me donna du vin en pleu- rant à chaudes larmes,et m'offrit tout ce qu'elle pouvait avoir dans sa maison. Surpris d'un procédé si noble, et surtout si nouveau pour moi, je voulus con- naître la cause de sa douleur. "Hélas ! me dit-elle, j'avais un fjls dans l'armée espagnole, il est maintenant prisonnier de guerre en France; je vous vois si malheureux, si misérables, que la seule idée que mon fils peut l'être autant que vous me fera mourir de chagrin. Acceptez, je vous supplie, acceptez de trop faibles secours; je suis si heureuse de pouvoir vous les offrir! Puisse quelque ame charitable rendre à mon fils ce que je fais pour vous !" Je me contentai d'une orange et d'un peu de pain ; après avoir remercié cette femme je lui dis: "Votre fils est malheureux sans doute, puisqu'il est prisonnier ; mais, rassurez-vous, sa vie n'est point en danger, il n'est pas ex- posé aux humiliations que nous endurons ici, on ne l'a point enférmé dans une prison ; je vous en donne l'assurance et vous devez me croire. Il lui est permis de travailler s'il a un état, un métier; s'il n'en a point, il trouvera des aines charitables qui lui donneront du pain s'il en a besoin. Les Français ne sont pas..." Un coup de crosse dans les reins m'avertit que j'en avais trop dit et qu'il fallait suivre mes camarades qui prenaient le chemin de la prison. * Dans le midi de la France, en Province surtout, les parens se réunissent la veille de Noël, on sert une collation très-recherchée où le nougat abonde. Les Provençaux qui ont conservé les anciennes traditions, joignent à ce repas diverses cérémonies. MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 31 Le 29 on coucha a Campo Mayor, place forte sur la frontière du Portugal. Le matin, avant notre départ, un chef de bataillon portugais entra dans la prison avec un homme en uniforme de musicien de régiment. Ce musicien nous adressa quelques questions en Français, il traduisait à l'instant nos ré- ponses au commandant. Il comprit à mon accent que j'étais Provençal, et, parlant aussitôt la langue de mon pays, il voulut savoir quelle était ma ville natale. Je lui dis que j'étais de Cavaillon, et que ma famille habitait Avig- non. Alors il me demanda des nouvelles de M. Lapierre, organiste de Ca- vaillon, et de MM. Fialon et Borty qui jouaient les parties de premier cor et de violoncelle au théâtre d'Avignon. Je fus très surpris de trouver un com- patriote à une distance si éloignée et dans les rangs ennemis ; je me souvins de l'avoir connu à Cavaillon, je cherchais à me rappeler son nom, quand il disparut après m'avoir fait signe de garder le silence. Le 30 on s'arrêta à Grumena ; le matin nous avions passé sous les murs d'Elvas, ville très forte de Portugal. Le peuple furieux se présenta sur la route pour nous égorger. Notre garde ne pouvait nous défendre ; mais on pointa des pièces d'artillerie sur les assaillans en les menaçant de faire feu ; ils se retirèrent aussitôt. Ce fut très heureux pour notre troupe, qui se trouvait postée de manière à recevoir la mitraille de la seconde main : " Après vous s'il en reste," disions-nous aux brigands. Nous quittâmes Grumena le 1 Janvier 1809. On voulut nous faire passer la Guadiana ; mais le temps était si mauvais, la rivière si agitée, que nous faillîmes nous noyer. Notre départ fut donc différé jusqu'au lendemain. La Guadiana est une rivière assez forte qui sépare l'Espagne du Portugal, ses bords sont couverts de myrtes et de lauriers-rose. Non loin de là se trouve l'antique village de Castif-Blaazo, Castellum Blasioruin, fondé par un de mes ancêtres, Caïus Attilius Blasio, lieutenant de Sertorius. Je voulais aller réclamer la protection de mes parens qui habitent encore le vieux manoir que Caïus Attilius leur a légué ; Palacio se montra inexorable et je fus obligé de mêler mes plaintes au mugissement de la tempête, espérant les confier à l'aile du zéphir dans un moment plus favorable. Mais hélas ! l'esprit pa- triotique avait peut-être éteint, dans le cœur de mes cousins, les sentimens de la nature et de l'amitié. Ces orgueilleux hidalgos avaient sans doute oublié qu'un des cadets de leur famille avait suivi Charles V. en Provence pour y laisser une colonie de l'ancienne race consulaire des Cornélius et des Quintius qui s'illustrèrent dans les guerres puniques. La tempête s'apaisa, et nous passâmes, le 2 Janvier, la rivière sans acci- dent. Nous devions aller coucher à Olivencia; à peine étions-nous sur l'autre bord, qu'un moine apprit à Palacio que les habitans ne voulaient point nous recevoir. Toutes les portes étaient fermées, excepté une où l'on avait placé quatre canons prêts à tirer sur nous. Le capitaine vira de bord, il nous fit faire un grand détour à travers les champs pour aller prendre une autre route, cette contre-marche nous fit perdre du temps et nous arrivâmes très tard. Palacio, qui sans doute avait été mal reçu en Portugal depuis que nous y étions entrés, ne cessait de faire l'éloge de l'Espagne et de blâmer haute- ment les Portugais. Je ne m'étais pourtant pas aperçu que les Espagnols fussent plus polis; mais il fallait nécessairement être de l'avis du senor D. Palacio, et je m'empressais de convenir qu'en effet les Espagnols valaient mieux que les Portugais. A dix heures de la nuit nous marchions encore. On ne nous avait pas donné de vivres la veille, et nous mourions de faim. Palacio, dans le feu de sa déclamation contre les Portugais, voulut nous montrer le caractère espag- nol, non pas tel qu'il est, mais avec les embellissemens qu'il se plaisait à lui donner. Il nous fit entrer dans une maison placée sur la route ; là, d'après son ordre souverain et son pouvoir discrétionnaire, on nous distribua du pain et du vin pour notre argent. Il est juste de dire qu'on nous avait déjà donné du pain en cachette pendant que, notre escorte vidait les bouteilles et les brocs; cette libéralité mystérieuse était peut-être une ruse de Palacio qui ne cessait de dire avec une emphase comique: "On voit bien que nous sommes en Espagne!" La distribution faite on se remit en chemin-; à minuit nous étions à Taliga. 32 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Comme il n'y avait pas de prison dans ce petit village on nous logea chez un savetier. Le capitaine, voulant toujours soutenir l'honneur de son pays, fit apporter deux bottes de paille pour notre litière, et nous répéta plus d'une fois en se frottant les mains d'un air de triomphe et de satisfaction : " On voit bien que nous sommes en Espagne !" Le lendemain on s'arrêta à un petit village à quatre lieues de là et dont le nom échappe à ma mémoire. Cervantès avait été reçu d'une manière peu courtoise dans un bourg de la Manche, on croit même qu'il y fut maltraité. C'est dans ce misérable endroit que l'auteur de D. Quichotte a fait naître son héros et qu'il a placé les scènes principales de ce roman fameux. D. Miguel Cervantès de Saavedra était fier et rancuneux comme un Espagnol, il se vengea de ce bourg incivil en ne pas le nommant. Si je suivais cet exemple, la seule ville d'Albuquerque aurait obtenu la faveur d'être inscrite sur mes tablettes, et, comme l'auteur de D. Quichotte, j'aurais oublié les noms de toutes les villes et de tous les villages qui se sont trouvés sur notre route. Nous fûmes assaillis, selon l'usage, par la canaille du lieu. Les rues étaient pleines, il y avait du monde aux fenêtres, sur les toits et même au clocher. On nous déposa dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la rue. La populace se pressa auprès des fenêtres, ils s'étouffaient, ils escaladaient les murs, ils montaient les uns sur les autres pour nous voir, nous huer et nous jeter des pierres. Il n'y avait aucun moyen de se dérober à ces at- taques, nous étions en quelque sorte attachés au carcan, il fallait tout endurer sans se plaindre. Après les pierres et la boue, les poignards se montrèrent et j'avoue que je les vis sans effroi. Ces horribles traitemens peuvent être supportés dix, vingt fois avec résignation ; mais enfin l'esprit se révolte, la crainte de la mort disparait et l'excès de l'exaspération fait mépriser toute espèce de prudence. Les poignards étaient levés sur nous ; guidé par le désespoir et la rage : " Frappez brigands, et que cela finisse," leur dis-je en découvrant ma poitrine. Le regard de Marius, la voix de Mahomet, la lyre d'Orphée, que dirais-je encore, il Bondocani, la baguette d'Armide, la tête de Méduse, n'ont jamais produit un effet plus prompt et plus surprenant que mes paroles et le geste qui les accompagna. Les scélérats ne tombèrent point à mes genoux, il est vrai ; mais on cacha les poignards, chacun déposa les pierres qu'il nous des- tinait et l'on entendit à l'instant ce cri général : " Ils sont chrétiens ! ils sont chrétiens ! amis il ne faut pas leur faire de mal." Etonné de ce changement subit, j'en demande la cause, et l'orateur de la bande me dit gravement que tous les Français étaient juifs, hérétiques, sorciers, qtfe du moins ils passaient pour tels en Espagne; mais que l'on voyait bien que nous étions chrétiens et même catholiques zélés. " -Oui, sans doute, et telle est ma profession de foi, mais qui vous l'a prouvé? - Le signe que vous portez."-C'était le scapulaire de la belle Dolores que je n'avais point quitté depuis mon départ d'Aranjuez. Ce gage de l'amitié la plus tendre opéra le prodige, il désarma nos assassins et les soumit à notre volonté, je me garderai bien de dire à notre puissance. Dicitur lenire tigres rabidosque Icônes. Les paysans s'empressèrent de réparer leurs torts, en ayant pour nous des égards et de la complaisance; ils allaient nous chercher de l'eau et de la paille : C'était beaucoup pour nous, ce n'était rien pour eux. Cet événement seul pourrait faire connaître le caractère des Espagnols et les moyens perfides employés par le despotisme monacal afin d'exciter contre nous un peuple superstitieux et crédule. Partout nous étions accueillis avec les mêmes clameurs et les mêmes transports de haine et de fureur, notre garde était obligée de croiser la baïonnette et de charger les armes pour nous garantir des poignards. Mais ce premier moment passé, le peuple levenait de lui-même à des sentimens plus humains, surtout quand il était possible de lui faire comprendre que nous étions catholiques, il nous aurait apporté des secours si on ne l'en eût empêché. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 33 On séjourna dans ce village. Le lendemain on sut que parmi les prison- niers français il y avait des médecins et des chirurgiens, que, de plus, ils étaient catholiques, et que par conséquent ils ne se servaient point de pierres constellées, de magie et de sortilèges pour guérir les malades. Tous les in- curables du lieu vinrent se confier à nos soins, nous fîmes beaucoup de con- sultations que l'on paya en remercîmens, en bénédictions ; cette monnaie n'était pour nous d'aucune valeur. Palacio nous retint dans ce village, parce qu'il s'y amusait; il avait trouvé une société agréable chez son hôte; le capitaine, en chevalier galant, imagina de donner un bal aux demoiselles du pays. Thillaye et moi fûmes appelés pour former l'orchestre. Dans toute autre circonstance j'aurais repoussé l'invitation de Palacio avec le mépris qui lui était dû ; mais il n'est pas tou- jours permis d'avoir de l'amour-propre. Nous suivîmes le caporal qui nous conduisit au logement du capitaine. Trois abbés, le fils de la maison, quelques anciens des deux sexes, D. Palacio et cinq demoiselles charmantes, com- posaient cette réunion. Le capitaine ouvrit le bal et dansa le fandango avec la plus jolie. Je ne voyais de danseurs que Palacio et le fils de la maison ; il me paraissait difficile que l'on formât une contredanse a quatre. Je ne songeais point aux abbés qui furent les premiers en place avec leurs dan- seuses. Il faut avouer ici que l'espoir d'être invités à souper fut le principal motif qui nous décida tous les deux à faire l'office de ménétriers. Cette idée occupait agréablement notre imagination; pressé par la faim, le loup sort du bois ; la faim nous avait conduits au bal. Nous soufflions comme des enragés, et toutes les fois qu'une porte s'ouvrait, notre œil tourné de ce côté s'empressait de voler sur les pas d'une servante que l'on aurait envoyée pour offrir au moins des oranges, du vin, des biscuits à l'orchestre. Mais inutiles soins ! espérances trompeuses ! Jean s'en alla comme il était venu, l'estomac à l'espagnole, c'est-à-dire vide, et, pour comble d'infortune, il ne restait absolument rien du rancho. Nos camarades l'avaient mangé, présumant que nous retournerions suffisamment repus. Il fallut donc s'étendre sur la paille sans pouvoir contentir les désirs de notre organe digestif que la faim et la fatigue du bal avaient délabré. Nous avions ri comme des fous en voyant cabrioler ccs têtes tonsurées ; c'était une chose tout-à-fait nouvelle pour nous; les danses de la Provence, les ballets de l'Opéra ne nous avaient jamais présenté des figurans de cette espèce. A chaque chaîne anglaise, j'attendais un pax vobis, et Dominus vobiscum me semblait devoir naturellement suivre le dos-à-dos. Nous partîmes le 5 de ce village, accompagnés par les naturels du pays que nous avions drogués ; ils nous suivirent pendant un quart de lieue, en nous donnant mille bénédictions. On coucha à Oliva; les curieux vinrent nous rendre leur visite comme partout, plusieurs se montrèrent honnêtes ; on ne nous jeta pas des pierres, et le curé du lieu mérite une mention particulière à cause de sa bonne conduite. Ce digne pasteur nous fit porter du vin, et se mit dans les vignes du Seigneur en buvant à la santé du roi Ferdinand, à la prospérité de ses armes. Le scapulaire de l'aimable Dolores nous avait si bien servis, que, depuis lors, je l'avais mis en évidence, ainsi que cela se pratique en Espagne. J'étais, d'ailleurs, tellement persuadé que tout ce qui tient aux pratiques religieuses et aux prêtres impose aux Espagnols, que quand on me demandait " de quel pays êtes-vous ? - Des Etats du Pape," était ma réponse ordinaire. Si l'on voulait avoir quelques explications, je leur disais que le Comtat Vénaissin avait appartenu à Sa Sainteté jusqu'à l'époque de la révolution française. Cette manière adroite de ramener les esprits à la douceur, sans trahir la vérité, en m'épargnant bien des coups de bâton, m'a valu quelquefois des Jésus qué lâstima ! 34 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. CHAPITRE VIII. Séjour a Frejenal. - Je me fais marchand de bagues. - Tout le monde n'abandonne pas les malheureux. - Le médecin Velasco.- Je suis dangereusement malade. - Abiine de misères. - On me laisse à Frejenal. - Je deviens valet du geôlier. - On me fait professeur de langue italienne. Après avoir marché toute la journée par des chemins affreux, avec une pluie glaciale, nous arrivâmes à Frejenal à neuf heures du soir. "On voit bien que nous sommes en Espagne!" s'écria notre alguazil en chef; en effet la prison était ouverte, le rancho prêt, un bon feu brillait dans la chambre du geôlier, où l'on nous mit. Palacio avait pris soin de nous annoncer, il voulait absolument nous convaincre que les Espagnols étaient de meilleures gens que les Portugais. Ils valent un peu plus, sans doute; mais ils ne valent guère mieux. Le lendemain Palacio nous annonça que l'on s'arrêterait pendant quinze jours â Frejenal. Nous ouvrîmes nos sacs pour faire sécher les haillons qu'ils renfermaient; le reste de la journée fut employé à nous débarrasser de certains petits insectes dont les morsures nous causaient beaucoup d'ennui et de douleur. J'ai déjà dit qu'un nommé Perret faisait partie de notre convoi ; ce Perret avait été marchand de bagues de crin au Palais-Royal, au Jardin des Plantes et sur le Pont-Neuf, à Paris. Ennuyé de son métier obscur, et se croyant destiné aux grandes aventures, il partit pour l'armée d'Espagne, laissant à sa femme le soin de son petit commerce. Il entra au service en qualité d'infir- mier-major ; avec des protections et de la conduite,* il était devenu ensuite employé de troisième classe dans l'administration des hôpitaux. Le sieur Perret avait emporté une pacotille de crins de toutes les couleurs. Quand il sut que nous devions passer quinze jours à Frejenal, il se mit à faire des bagues de crin qu'il vendait deux réaux chacune, dix sous. Ce petit bénéfice journalier le mettait à l'abri du besoin. Je n'étais point jaloux de ses profits, mais j'aurais voulu faire le même commerce. Je le priai de me donner des leçons ; mais comme le prix qu'il y mit était au-dessus de mes facultés financières, je résolus de lui voler son métier, c'est-à-dire, d'apprendre en le regardant travailler. J'y serais parvenu sans peine ; Perret voyant qu'il ne gagnerait rien à faire le renchéri, se décida à me vendre le cahier qui lui servait de guide, moyennant 12 réaux, trois francs, et je lui payai huit réaux une poignée de crins assortis. Je me mis à l'ouvrage à l'instant même, et je fis, pour mon coup d'essai, et comme une espèce d'étude, une bague assez grande pour contenir les vingt-quatre lettres de l'alphabet, et je l'ornai d'un filet jaune et rouge. Ce bçau chef-d'œuvre était presque fini, lorsque trois paysannes se pré- sentèrent pour acheter des bagues. Perret n'en avait pas de prêtes ; elles me demandèrent si celle que j'achevais était à vendre. J'avais quelque scrupule de leur donner cela pour une bague à devise ; d'ailleurs je ne pré- sumais pas qu'il y eût au monde un doigt assez volumineux pour en remplir la circonférence. Toutes trois l'essayèrent, et l'une d'elles avait des doigts si gros que la bague lui sembla un peu petite, elle s'en accommoda pourtant. "C'est très bien, me dit-elle, quel en est le prix? - Senora, peut-être n'en serez-vous pas contente ? - Pourquoi donc? - La devise est en français.- Peu importe, je ne sais pas lire. Dites-moi seulement ce que cela signifie en espagnol.-Si vous le désirez, je vous en ferai une autre. - Non, c'est celle-là que je veux, d'ailleurs je ne pourrai pas revenir. - Eh bien, senora, puisque vous le voulez absolument, cela signifie en espagnol : Amour pour la vie. - Cette devise me plaît beaucoup, combien cela vaut-il ? - Deux réaux. - Les voilà." Elle sortit avec ses compagnes, après me les avoir remis. ♦Les infirmiers-majors ont l'habitude de fouiller dans les poches des morts et même des malades, pour les débarrasser de leur argent. Lorsque les infirmiers sont assez généreux pour partager cette dépouille avec leur chef, on appelle cela avoir de la conduite. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 35 Quand ces bonnes femmes furent parties, je donnai un libre cours au rire que j'avais retenu jusqu'alors. " Que dites-vous de mon adresse, cher cama- rade ? Le métier est excellent ; je ne suis encore qu'un faible apprenti, et j'ai déjà gagné ma journée. Nécessité d'industrie est la mère, me répondit Avril, cependant qui aurait pu penser, il y a un an, que nous serions obligés de faire ce métier pour vivre. Ah ! si ma mère me voyait..." Je l'arrêtai, en le priant de garder ses réflexions pour la nuit, et de profiter de la clarté du jour pour travailler. Ce premier succès me donna tant d'émulation, que, du matin au soir, j'étais occupé à tresser des crins. Notre boutique s'achalandait de jour en jour; la marchandise était enlevée à mesure qu'elle sortait dœ mains de l'ouvrier. Nous ne pouvions suffire aux commandes qui nous arrivaient de toutes parts, on envoyait les devises, la mesure des doigts ; et, pour contenter tout le monde, pour expédier nos pratiques par rang d'ancienneté, nous fûmes obligés d'avoir recours à un livre de commerce où chacun était enregistré par dates et par numéros. Notre appartement ne désemplissait pas. La fabrique de bagues était un nouveau prétexte pour les curieux qui, à Frejenal comme ailleurs, se portaient en foule à notre prison, nous fatiguaient de leur sotte présence, et nous hu- miliaient par leurs discours impertinens. Comme je connaissais le motif du plus grand nombre des visites que nous recevions, j'avais pris le parti de ne faire attention à personne, et d'écouter en silence toutes les sottises dont on nous accablait. Il fallait en agir ainsi pour ne pas s'exposer à quelque chose de pire. Un jour, je distinguai dans la foule un homme d'une haute stature, maigre, d'une figure belle mais sévère, bien vêtu et couvert d'un grand manteau brun. Cet homme nous regardait avec une attention particulière ; je lui trouvai l'air hypocrite, je ne doutai pas qu'il ne vînt aussi pour nous insulter. LTne ima- gination frappée croit toujours voir ce qu'elle craint ou ce qu'elle désire, je repris mon ouvrage. L'homme au manteau resta long-temps dans la même attitude, sans que l'on daignât jeter les yeux sur lui. Immobile comme une statue, il ne dit mot, tant qu'il y eut d'autres Espagnols dans notre apparte- ment, et se contenta de nous considérer avec la même attention. Enfin, lorsqu'il fut seul avec nous, je l'entendis prononcer à voix basse ces vers d'Ovide: Donec eris feliz multos numerabis arnicas, Tcmpora si fuerint nubila, solus eris. Je me levai à l'instant et lui pris vivement la main en lui disant: "Senor, je n'ai jamais si bien reconnu la vérité de ce que vous venez de dire que depuis ma captivité. Il n'est que trop vrai que les malheureux n'ont point d'amis. Vous en avez encore, me répondit cet homme généreux, mais il craignent de se faire connaître. Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne l'osais point. - Vous n'osiez pas! Ceux qui se rendent ici à toute heure pour nous obséder et nous outrager, ont bien osé venir nous voir. - Sans doute, si j'avais eu les mêmes intentions que ceux dont vous me parlez et avec lesquels vous semblez me confondre, je n'aurais point à redouter la fureur d'un peuple aveuglé par les préjugés et le fanatisme. Vous connaissez bien peu les Espagnols, si vous ne partagez pas mon opinion. "La guerre entraîne à sa suite des malheurs inévitables, mais elle de- vient plus terrible encore, lorsque la religion peut en être le prétexte. Nos prêtres et nos moines redoutent de perdre l'influence qu'ils exercent depuis si long-temps sur le peuple. Ils l'excitent contre vous, ils aiguisent ses poignards et prêchent l'assassinat; les Français sont des juifs, des hérétiques, des excommuniés, ils seront damnés ainsi que ceux qui les fréquentent ou les protègent : telle est la conclusion de tous leurs sermons. D'après cela vous devez sentir combien ma démarche est délicate et périlleuse. Je suis méde- cin, et je jouis dans Frejenal d'une réputation excellente; tout le monde me considère, et je serais perdu sans ressource, si l'on pouvait avoir le moindre soupçon sur le motif de ma visite. Je suis touché de vos infortunes, je sens combien votre situation est déplorable, je ne puis l'adoucir autant que je le désire ; comptez sur le cœur de Bartholomé Velasco. En attendant qu'il me 36 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. soit permis de vous rendre des services plus importons, acceptez, je vous prie, les seuls secours qu'il soit en mon pouvoir de vous offrir." A ces mots il me présente quelques pièces d'argent Une offre de cette nature m'aurait offensé dans toute autre circonstance ; mais je jugeai Velasco, je ne devais pas refuser, et je tendis la main en rougissant. Il s'en aperçut, et pour que mon amour-propre ne fût pas blessé, il ajouta : " Faites-moi deux bagues, je viens de vous les payer d'avance." Je le remerciai, en le louant sur la délicatesse qu'il mettait dans ses bienfaits. Ce brave homme nous quitta, des larmes roulaient dans ses yeux ; il promit de revenir le lendemain. Si notre fabrique de bagues amenait les importuns auprès de nous, elle fa- vorisait Velasco et sesvait de prétexte aux visites de cet ange consolateur. Son amitié tendre et touchante avait pour mon cœur un charme inexprimable ; les momens que je passais avec lui pouvaient seuls adoucir l'amertume de mes afflictions. Toujours prudent, Velasco savait profiter du temps où nous n'étions point assiégés par la foule insolente des curieux. Les mauvais traitemens, les chagrins, la fatigue, la faim surtout, la faim ! avaient beaucoup altéré ma santé. Je ne m'en étais point aperçu pendant la route, nous étions lancés, et les dangers qui suivaient nos pas depuis que nous avions quitté Madrid, nous fouettaient le sang et pressaient notre marche. Mais à peine eus-je pris un peu de repos que je ressentis les atteintes violentes de la fièvre, elle se déclara avec les symptômes les plus alarmans. Je fis appeler Velasco, qui me donna les soins d'un frère et d'un ami : il me voyait deux fois par jour, et s'arrêtait long-temps auprès de moi. Il faut que je fasse connaître toute l'horreur de ma position, et, comme les témoins qui chargent un accusé, je dirai la vérité, rien que la vérité, mais toute la vérité. Ami lecteur, si tu redoutes de voir l'affreux tableau, la dégoûtante image des misères humaines, garde-toi de lire les trois pages suivantes. J'ai déjà dit qu'on nous avait logés dans l'appartement du geôlier; on entrait par la cuisine, un réduit obscur venait ensuite et conduisait dans la chambre de notre gardien. Ce réduit obscur était notre partage ; mais nous n'étions pas seuls à l'occuper, le geôlier avait des parens et des amis qui y couchaient : son beau-frère, borgne et boiteux, il était cricur public ; un aveugle mendiant et sa femme, ces deux individus passaient la journée à chanter des chansons dans les rues ; un autre gueux, leur camarade, rentrait quelquefois avec la bande et passait la nuit avec nous. Telle était l'aimable société qu'il fallut accepter, encore ces citoyens croyaient-ils que nous devions être reconnaissans de ce qu'on voulait bien nous permettre de partager leur taudis. Le mobilier de cette chambre noire consistait en deux chaises boiteuses et un sac de paille à moitié plein, c'était le lit du cricur public ; les autres couchaient sur les dalles, et nous aussi. Me voilà donc gisant à terre au milieu d'une troupe de gueux, dont le voisinage était d'autant plus incommode qu'ils étaient couverts de vermine. Les demandes que j'adressais par l'intermédiaire du médecin se bornaient à obtenir un lit, ou bien à être porté à l'hôpital. Velasco pria, supplia; tout lui fut refusé. On plaint un pauvre malade couché sur la paille, lorsqu'il n'a pour nourriture qu'un fade bouillon, du pain et de l'eau. Mais quand il re- pose sur le pavé ! pendant l'hiver ! et qu'il n'a pas même ce bouillon insipide ! N'est-il pas mille fois plus digne de pitié? Voilà pourtant comme j'étais à Frejenal! Oserai-je peindre cette horrible situation ? Où trouver des expressions assez fortes, assez décentes, pour décrire l'excès de ma misère, sans blesser les bienséances, et sans révolter la nature ? Des insectes dévorans m'avaient fait une large plaie sur la poitrine. Pendant tout le cours d'une longue et cruelle maladie, j'ai resté couché sur la pierre, et par conséquent tout habillé. D'abondantes transpirations trempaient mes vêtemens, et je ne pouvais pas même changer de linge ; le frisson, un froid mortel leur succédaient ; je n'avais rien pour me couvrir ! Et, quand un besoin pressant survenait, je n'avais ni le temps, ni la force de me lever, et mon pantalon recevait tout. Il fallait attendre avec une patience surhumaine et dans des angoisses af- freuses que l'accès fût passé. Je me traînais alors auprès du feu, j'allais y recueiller quelques étincelles de vie, et quand j'avais repris l'usage de mes MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 37 facultés, je quittais mes vêtemens, et, avec un couteau.... je ne puis y songer sans frémir ! Quinze jours s'étaient écoulés depuis notre arrivée, et Palacio se préparait à partir. Je le suppliai d'attendre encore et de me donner le temps de me rétablir. Il différa de deux jours, après lesquels on me signifia l'ordre du départ. Le capitaine vint lui-même pour m'engager à. prendre courage ; il me dit qu'il avait à sa disposition une monture pour me porter. Il ne restera plus de troupes à Frejenal, après que nous aurons quitté cette ville, ajouta-t-il, je ne réponds de mes prisonniers qu'autant qu'ils sont avec moi, en vous laissant ici, je vous expose à être égorgé par le peuple. Il disait la vérité ; je savais bien moi-même que c'était là le sort que je devais attendre, mais j'étais accablé, terrassé par le mal; il m'était impossible de me lever sur mes jambes et de faire un seul pas. Je répondis à Palacio avec beaucoup de calme, que, dans un tel état d'épuisement, je ne pouvais pas supporter la fatigue du voyage; qu'il ne me restait plus qu'à tomber et mourir, et qu'il m'était indifférent d'expirer dans un cachot ou sur un grand chemin. Le capitaine me quitta sans renouveler d'inutiles instances, et dit en sortant: " Voilà un homme perdu." Il fallut me séparer de mes bons amis, Avril et Thillaye. J'avais juré de ne les quitter jamais. Ah ! que cette séparation fut cruelle ! Le désir de les suivre, l'horrible désespoir où me jetait leur départ, m'auraient donné des forces, si j'avais pu en trouver encore dans un corps épuisé par les fatigues et la misère. Après l'éloignement de mes camarades, je restai seul dans la prison, sans amis, sans ressources, sans défense, dans un entier abandon au milieu d'un pays de barbares, exposé chaque jour à être assassiné par le premier qui aurait envie de le faire. Le généreux Velasco m'apportait des consolations ; mais ses visites étaient alors de peu de durée, et, pendant le reste du jour, je n'avais pour société que le geôlier, sa femme, et les mendians qui couchaient auprès de moi. Je passais au coin du feu tous les momens dont la fièvre me laissait dis- poser. Domingo, c'est le nom du geôlier, prit alors sur moi plus d'autorité, il me parlait en maître ; j'étais en effet directement sous sa garde. Comme il me trouvait presque toujours assis contre la cheminée, il me faisait écumer son pot. Voulait-il se régaler, un morceau de lard piqué au bout d'une brochette m'était présenté; Domingo me disait, en me frappant un grand coup sur l'épaule : " Tiens, tourne ça ; tu m'avertiras quand il sera cuit" Sans murmurer, je prenais la brochette, je tournais et retournais le morceau de lard avec une constance admirable ; je le voyais fumer en le convoitant du regard, mais sans oser y toucher. Etait-il cuit, je le mettais sur une assiette pour le présenter au senor Domingo, qui le mangeait sans m'en offrir. Notre fabrique de bagues avait accoutumé les gens du pays à nous voir, ils s'étaient même familiarisés avec moi; cela me donnait une espèce de sécu- rité. Dès que je pus me lever, je me remis à l'ouvrage, et je consacrai à mon industrie les momens qui me restaient, après avoir donné mes soins à la cuisine du geôlier. Attirés par la fabrique de bagues, les amateurs se rendaient toujours en foule à la prison, et, depuis qu'on m'avait enlevé mes compagnons d'atelier, je ne pouvais plus suffire à ma besogne. Un jour, trois fashionables du pays vinrent me commander plusieurs bagues; ils s'étaient présentés poliment, je les reçus de même, et les priai de s'asseoir. La conversation eut d'abord pour objet la guerre, l'Espagne, la France ; l'un d'eux, D. Basilio, me demanda de quel pays j'étais. " Des Etat-s du Pape, lui répondis-je comme à tant d'autres." J'eus alors l'idée de me faire passer pour Italien, à cause de la préférence que les Espagnols montraient pour cette nation."-Vous n'êtes donc pas Français? - Non, senor. - Etes-vous de Rome ? - Pas précisément, mais d'une petite ville voisine, et j'ai été élevé dans la capitale du monde chrétien par mon oncle, qui était secrétaire du cardinal Ruffo. - Avez-vous resté long-temps à Rome ? - Mais.... il n'y a que deux ans que j'en suis sorti. - Vous devez bien con- naître cette ville ? - Mieux que mon village. - Elle est belle ? - Superbe, 38 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. admirable. - Et l'église de Saint-Pierre ? - Magnifique. - Le Capitole ? - Tout ce qu'on peut voir de plus beau dans le monde." Don Basilio m'adressa une infinité de questions de ce genre sur les monu- mens de Rome ; je lui répondis toujours d'une manière évasive, et comme quelqu'un qui n'a jamais vu la plus petite ville d'Italie. Des questions géné- rales, il passait aux détails, quand je me hâtai de l'interrompre, en lui disant : "Je vous entretiendrais jusqu'à demain, sans pouvoir vous donner une idée de la basilique de Saint-Pierre ; ce sont des choses que l'on ne saurait décrire, il faut nécessairement aller les voir ; les récits les plus fastueux sont encore très loin de la vérité ; d'ailleurs, je ne possède pas assez bien votre langue pour m'exprimer clairement." Les trois jeunes gens se dirent quelques mots à voix basse, et l'orateur D. Basilio m'adressa la parole. " Seigneur Italien, je connais une dame qui a le plus grand désir d'apprendre la langue toscane; pourrait-on vous prier, sans indiscrétion, de lui donner quelques leçons ? - Impossible, je suis prisonnier, cette dame ne voudra pas venir ici. - Je me charge d'obtenir du corrégidor une autorisation pour que vous puissiez aller dans la ville. - Cela peut vous compromettre, et m'exposer à de mauvais traitemens. - Reposez-vous sur moi, je vous réponds que tout ira bien." Je m'étais enferré, il était impos- sible de reculer, il fallut dire oui. Le lendemain matin, la soupe de Domingo n'était pas tout-à-fait écumée quand D. Basilio, muni d'un permis du corrégidor, vint me chercher. Je le suivis chez une jeune dame qui me reçut fort bien ; je la saluai d'un Ave Maria. Après les complimens d'usage, elle me dit qu'elle aimait beaucoup la langue italienne, et que le hasard l'avait!» bien servie, en lui procurant l'avantage de l'apprendre d'un Romain. Je me trouvai dans un étrange embarras, il fallait absolument être Romain, enseigner l'italien, ou bien se laisser éconduire comme un imposteur. Cependant, je ne me déconcertai pas, je fus assez effronté pour offrir mes services. Fort heureusement pour moi, cette élève n'avait aucune connaissance de l'italien ; il lui était même impossible de se procurer à Frejenal une grammaire et des dictionnaires : l'ignorance complète de la dame vint me rassurer tout-à-fait, et je me décidai bravement à lui apprendre le provençal, ma langue maternelle, au lieu des l'italien, qui m'était tout-à-fait étranger ; et, pour ne pas perdre de temps, elle voulut à l'instant même recevoir la première leçon. Je lui dictai des thèmes et des versions ; ses progrès furent rapides. Le français, l'italien, l'espagnol, ont emprunté une infinité de mots au provençal, qui est la langue la plus ancienne et la plus riche de l'Europe méridionale. Mon élève trouvait quelquefois des mots de sa connaissance, elle me faisait répéter souvent les mêmes phrases, afin de bien prendre l'accent et la pro- nonciation. Nos premières leçons n'étaient que des conversations ; je lui expliquais les mots qu'elle me demandait, et les noms des objets qui s'offraient à nos yeux. Elle savait à merveille que una silla signifie une cadière ; los estrevedes, lé'is escarjio ; unas parrsiïlas, une grazie ; una mariposa, un parpa'ioun ; una berenjena, un viadazé ; etc. Tant d'intelligence et tant d'émulation auraient en peu de temps rendu l'élève aussi savante que son maître, si l'obligation de continuer ma route ne m'avait enlevé ma charge de professeur. Ce départ m'épargna du moins les désagrémens de l'explication qu'un seul livre italien aurait pu pro- voquer. MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 39 CHAPITRE IX. Départ de Frejenal. - Le verre d'eau. - Coups de bâtons employés pour guérir de la fièvre. - Santa Olalla. - Le moine capitaine de brigands. - Il me vole ma montre et mon habit. - San Lucarde Barrameda. - J'y retrouve mes camarades. - Le gouver- neur fait rendre gorge au bandit. - Dernière perfidie du moine capitaine. Convalescent mais non pas guéri, je n'avais point assez de force pour marcher. Mon ami Velasco fit tout ce qui était en son pouvoir pour me retenir à Frejenal, ses démarches et ses prières n'éurent aucun résultat satis- faisant. Les Français s'approchaient de la ville, ils m'auraient délivré ainsi que six prisonniers qui, comme moi, étaient encore malades; on nous fit partir le 4 Février. Le geôlier Domingo, un alguazil et quatre paysans armés formaient notre faible escorte, elle ne pouvait résister aux furieux qui se présentaient toujours à mon imagination le poignard à la main. Notre garde se renouvelait à chaque gîte, et ce changement m'exposait à être insulté chaque jour par de nouveaux personnages. J'étais d'une faiblesse extrême, et mes compagnons d'infortune et de voyage ne paraissaient pas plus vigoureux q'ue moi. Nous ne pouvions faire un pas, on plaça les six prisonniers sur trois ânes, Velasco obtint que j'en aurais un pour moi seul, je fus d'abord flatté de cette faveur, je la maudis ensuite. Lorsque les quadrupèdes pacifiques n'allaient pas au gré de leurs impatiens conducteurs, c'était sur nous que tombait le bâton. Je regrettais alors de ne point partager avec un autre cavalier cette place dont on m'avait accordé la jouissance exclusive. Je n'aurais eu du moins que la moitié des coups. En vain je mettais pied à terre pour me dérober aux estocades, mes jambes pliaient sons mon corps ; il fallait remonter â l'instant sur le baudet. En arrivant à Rio Molinos, je tombai de faiblesse sur le seuil d'une porte, la pâleur de la mort était sur ma figure, et je restai sans mouvement. Un de mes compagnons voulut m'apporter un verre d'eau, on le lui refusa. Pressé par le danger de ma situation, il renouvela ses instances et demanda ce verre d'eau pour l'amour de Dieu ! Une femme, je devrais dire une furie, fit éclater un rire infernal en disant • " Ahora piden par Dios, los indignas ! Mainte- nant ils demandent pour l'amour de Dieu, les indignes!" Il fallait écouter cela sans murmurer, trop heureux si, après avoir subi tant d'humiliations, nous obtenions enfin ce verre d'eau si ardemment désiré. On me transporta de la même manière jusqu'à Santa Olalla. J'avais de temps en temps quelques accès de fièvre, et je recevais, pour tout remède, quelques coups de bâton. Les paysans trouvaient un plaisir infini à cet exer- cice, ils riaient de bon cœur, et criaient en me frappant Arre borrico! Plus tard les Espagnols se montrèrent plus féroces encore, ils se débarrassaient des malades et des traînards en les fusillant. Des soldats postés à la gauche du convoi étaient chargés d'exécuter à l'instant les prisonniers qui ne pou- vaient pas marcher aussi vite que les autres. Ne valait-il pas mieux être fusillé que d'éprouver sans cesse les angoisses de la mort ? , Il y avait un hôpital à Santa Olalla; je me flattais d'y trouver un lit et un bouillon, voilà tout ce que je désirais ; un mourant peut-il porter plus loin son ambition ? Mon espérance fut encore trompée. On nous jeta dans un cachot où quatre scélérats enchaînés attendaient que la justice les envoyât â l'échafaud. Ils commencèrent par nous assaillir d'une bordée d'injures épouvantables ; nous étions Français! Cetle première insulte ne nous offensa point. Mais quand ils voulurent changer de ton et nous parler familièrement, comme â des compagnons d'infortune, cet outrage fut repoussé par nous avec toute l'indignation qu'il devait inspirer. Après avoir fait observer à nos conducteurs que nous étions des prisonniers de guerre, et qu'il était injuste de nous confondre avec des criminels, de nou- velles injures nous furent adressées et la porte du cachot se ferma â double tour. On vint nous chercher quelque temps après pour nous conduire à l'hôpital. Il y avait des lits et du bouillon dans cet hospice, mais ce n'était pas pour nous. On eut la cruauté de nous laisser pendant trois jours, éten- dus par terre, sans jeter seulement une poignée de paille sur cette dure 40 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. couche. Le lendemain de notre arrivée le médecin nous visita, sans oser nous toucher : " Ils sont malades de misère !" dit-il, en s'éloignant au plus vite. O vertueux ami ! où étais-tu Velasco ? Trois jours se passèrent dans cette pitoyable situation ; le quatrième au matin, nous vîmes entrer dans notre chambre un bandit qui portait deux galons d'or sur sa veste de paysan. " Levez-vous, et suivez-moi, nous dit-il d'un ton brutal.-Mais nous sommes malades, et ne pouvons marcher.- Vous marcherez à. coups de bâton. " Il fallut bien se lever et se traîner sur ses pas. Il nous conduisit à un autre brigand qu'il appelait son officier. Ce prétendu capitaine n'était distingué des autres bandits que par deux petits galons cousus sur ses épaules en manière d'espérances. Son habit marron râpé, culotte courte et gilet noirs, bas de soie de la même couleur, costume singulier, m'auraient fait soupçonner que l'officier était l'écume d'un couvent, si sa tonsure encore dessinée par de trop jeunes cheveux ne m'en eût donné la certitude. Ce moine travesti commandait une quinzaine de paysans armés, brigands comme lui, et disposés à tout faire pour le bien de l'état, et surtout pour le bien de leur bourse. Ils conduisaient douze prisonniers ramassés dans divers hôpitaux ; on nous réunit à ce petit convoi. Notre nouveau chef commença l'exercice de ses fonctions en confisquant à. son profit les quatre réaux que le gouvernement espagnol nous accordait. Les moyens de transport furent supprimés, et l'on nous ordonna de marcher ou de mourir sur place. La peur donne du courage, a dit un plaisant ; je partage maintenant son avis. Les menaces terribles de ces bandits firent un tel effet sur moi, que je trou- vais encore des forces pour les suivre. Bien plus, la fièvre me quitta peu-à- peu et je me portais bien quand nous entrâmes à Camas. Le moine capitaine vint nous voir le lendemain de notre arrivée ; il allait partir pour Séville, et comme son chapeau n'avait pas une tournure assez militaire, il pria l'un de nous de lui prêter le sien. Son choix tomba sur le couvre-chef de Bonnecartère; c'était le meilleur, il s'en empara, et nous quitta après avoir donné des ordres secrets à son sergent. Dès qu'il fut sorti, le sergent, fidèle aux instructions qu'il avait reçues, nous fit monter à la ter- rasse et de là nous fit passer dans un galetas où nous fûmes dépouillés en- tièrement par ce chef subalterne, aidé de deux de ses estafiers. Protégés par le capitaine Palacio, nous n'avions pas été pillés jusqu'alors. Je possédais encore une quadruple, et, pour n'êtrc pas obligé de m'en séparer contre mon gré, je l'avais changée en huit petites pièces d'or que j'avalais tous les deux ou trois jours. Mon tour vint, on me demanda ma bourse, je la donnai, elle ne contenait qu'une piastre, et cette petite somme ne les contenta pas. J'affirmai que je n'en avais pas davantage, ils s'emportèrent au point de me maltraiter; ils me déshabillèrent tout-à-fait, et je n'eus pour me couvrir que mes vêtemens les plus mauvais et dont ils n'avaient pas voulu se charger. Le soir notre ban- dit tonsuré arriva ou feignit d'arriver de Séville. Après avoir joué la surprise en apprenant ce qui s'était passé pendant son absence, il prit une note détail- lée de ce qu'on avait eu recours à chacun et promit que tout nous serait rendu à notre arrivée aux pontons de Cadix. Il avait pris cette mesure, disait-il, afin d'empêcher les douaniers de nous voler. Le berger Agnelet tuait les moutons de son maître afin de les empêcher de mourir. Le scapulaire se montra aux yeux des brigands qui me dépouillaient, mais ce précieux talisman ne pouvait agir sur des scélérats accoutumés au crime ; au contraire, ils parurent irrités en rencontrant un objet qui semblait leur reprocher l'indignité d'une telle conduite et la violation de leurs sermons. La vue du scapulaire vint ajouter à leur fureur, et je fus le plus maltraité de la troupe captive. On partit le 11 février pour San Juan d'Alfarache, où nous devions descen- dre sur le Guadalquivir. Avant de nous embarquer, l'officier à tonsure fit des provisions comme pour un voyage d'outremer et les paya avec l'argent qu'il nous avait volé. Tandis qu'il faisait ses dispositions de départ, nous étions dans une basse-cour à croquer le marmot en attendant qu'il lui plût de nous envoyer quelque chose pour manger. Un soldat vint me dire que le capitaine m'attehdait au salon, je m'y rendis, et le trouvai en grande discus- MEMOIRES D*UN APOTHICAIRE. 41 sion avec un alguazil à qui il voulait vendre ma montre. Ne sachant pas au juste ce qu'elle valait, j'étais appelé en qualité de commissaire appréciateur. Je dis ce qu'elle avait coûté, le marché se conclut à l'instant, l'acheteur paya, comme pot de vin, une bouteille de rosolio et l'on eut l'extrême politesse de m'en offrir un petit verre. Je tenais cette montre de mon oncle, elle portait son chiffre, et je la con- servais comme l'objet le plus précieux. Ah ! que j'éprouvai de chagrin en la voyant passer entre les mains de l'alguazil mayor deSan Juan d'Alfarache, par l'entremise d'un moine défroqué! , Le marché terminé, l'argent compté et emboursé, nous fûmes entassés dans un bateau et l'on mit à. la voile. Bien que notre abbé capitaine eût fait des provisions pour six mois, il les distribuait à ses prisonniers de manière à leur faire croire que le voyage devait durer un an. Il est vrai qu'il en usait largement pour lui-même et pour ses soldats. Le 14 nous abordâmes à San Lucar de Barramcda; avant de sortir du ba- teau le sergent m'enleva mon chapeau qu'il lorgnait depuis long-temps d'un œil de convoitise. C'était la seule chose qui me restait ou du moins qui valait la peine d'être volée. Après le débarquement on se dirigea vers la ville ; à une certaine distance de la rivière, le brigand en chef, nous fit faire halte pour que l'on déployât devant lui les paquets des bagages qu'on nous avait enlevés. Il choisit sur le tout de quoi se faire un ajustement complet. Mon uniforme était le plus propre, il l'endossa après avoir pris le gilet de l'un, le pantalon de l'autre, les bottes d'un troisième, et, grotesquement paré de nos dépouilles, il fit son entrée triomphale dans la cité de San Lucar. J'aurais ri de bon cœur si la colère ne m'en avait empêché, en voyant ce moine renégat revêtu des habits de tant d'honnêtes gens. On nous conduisit dans une maison de réclusion ; en y arrivant je m'en- tends nommer. Ce n'était pas moi que l'on appelait, mais mon habit qu'on avait reconnu sur le dos du moine. Je lève la tête. "Comment, c'est toi?- C'est vous ?-Te voilà ?-Nous voici.-D'où venez-vous ? Que vous est-il ar- rivé ?" Nous étions avec nos camarades partis les premiers de San Fernan- do. Dans la confusion qui régnait au moment de cette reconnaissance, l'ha- bit que portait le tonsuré lui valut quelques accolades fraternelles que l'on croyait me donner. Nos camarades partagèrent avec nous leur modeste repas. L'habit de l'officier leur apprit qu'on nous avait pillés, et nous leur donnâmes tous les détails de notre mésaventure. Notre gouverneur est un brave homme, dit Sicard, contcz-lui ce qui vous est arrivé, je vous réponds qu'il rendra à qui elle est due. J'avais bien quelque désir de suivre ce conseil ; mais j'étais retenu par la crainte que l'officier ne se vengeât d'une manière plus terrible quand nous serions loin de San Lucar. Il devait s'embarquer avec nous le même jour, et je le con- naissais suffisamment pour le croire capable de tout. Je priai donc Sicard de garder le silence sur tout ce qui s'était passé, me réservant d'adresser mes plaintes au gouverneur de Cadix, lieu de notre destination. La fatigue m'ac- cablait, le sommeil fermait ma paupière, il termina bientôt notre entretien; je m'étendis à terre, et, sans avoir eu le temps d'invoquer Morphée, je fus comblé de ses faveurs. Le gouverneur vint à la prison pendant que je dormais, mes camarades lui firent une entière confidence qu'il reçut avec l'expression de l'indignation la plus vive. Il me fit appeler sur-le-champ, et, après m'avoir demandé la liste des objets volés, il manda l'officier qui eut l'impudence de se présenter couvert de nos habits. Le gouverneur l'accabla des reproches les plus hu- milians, le fit déshabiller devant nous et lui ordonna de tout restituer. Je rattrappai mon uniforme et une partie de l'argent de ma montre; je retrouvai mon chapeau sur la tête du sergent ; le caporal me rendit mon pantalon, et les soldats le reste de ma garde-robe dont ils s'étaient emparés. Après cet acte solennel de justice, je ne devais pas craindre de m'adresser au gouverneur avec confiance. Je lui fis connaître combien ma position de,- venait difficile, à quels périls je m'exposais en m'embarquant avec un fourbe que j'avais démasqué, avec un voleur que j'avais fait punir. Je finis en priant ce brave militaire de me garder à San Lucar, ou de nous donner une autre escorte. " Soyez tranquille, me dit-il, je vais recommander ce drôle au gom 4» 42 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. verneur de Cadix, et s'il se conduit mal il aura affaire à moi.-A la bonne heure; mais, en attendant l'effet de votre juste sévérité, je serai roué de coups, étranglé, noyé, et quand même vous le fissiez pendre à son retour, cette satis- faction ne me rendrait pas la vie." Le gouverneur convint que je n'avais pas tort, il réfléchit sur la conséquence de mon argument et nous donna un officier de sa garnison pour nous accompagner, et pour surveiller la conduite du brigand tonsuré. Nous partîmes le lendemain en adressant mille remercîmens et des béné- dictions au gouverneur de San Lucar. On coucha à Rota, et l'on s'embarqua le 15 pour Cadix. Nous passâmes la nuit dans la rade et le lendemain on nous conduisit au ponton. Avant de nous quitter, le moine défroqué se signala par un dernier trait de vengeance ; il ne voulut point que l'on nous menât au ponton la Vieille-Castille où se trouvaient les officiers, et nous fit mettre à bord'du ponton le Terrible, prison des soldats. Il savait bien que là nous serions privés des quatre réaux que le gouvernement espagnol accor- dait aux officiers. CHAPITRE X. Ponton le Terrible. - Horreur de ma situation. - Je me fais malade pour aller à l'hôpi- tal de la Segunda Jlguada. - Nous jouons la comédie. - Une dame de Cadix me té- moigne l'intérêt le plus tendre. - Elle me fournit les moyens de me sauver.- Je suis repris et mis au cachot. - Je passe sur le ponton la Vieille-Castille. - Les pontons. - Massacre des Français à Valence. Je grimpai à l'échelle avec un plaisir infini, joyeux de me retrouver avec des compatriotes et d'avoir terminé mon périlleux voyage. Je ne regardai point alors le ponton comme la prison la plus effroyable qu'on puisse imagi- ner ; mais comme un asile où mes jours allaient être en sûreté. La distance qui le séparait de la terre me paraissait une barrière protectrice qui désormais devait me mettre à l'abri des persécutions des moines, des brigands et des at- taques d'une canaille sottement superstitieuse qui croyait voir l'ennemi de Dieu dans son propre ennemi et son ennemi dans tout ce qui n'était pas de sa nation. Nous nous présentâmes, en arrivant, au sergent espagnol chargé de la po- lice du bord. Chacun déclina ses noms, prénoms et qualités ; on nous con- duisit ensuite, ou pour mieux dire on nous porta sur le tillac où la grande foule des prisonniers nous attendait avec impatience pour écouter le récit que nous devions leur faire. Nous étions des messagers de malheur, et les nou- velles que nous apportions n'étaient pas du tout satisfaisantes. Pendant le cours de notre narration on apporta le rancho, il consistait en quelques poig- nées de fèves sèches cuites à l'eau, contenues dans un baquet de bois que l'on appelait gamelle. Après avoir pris ma part de ce repas, après avoir raconté de nouveau mes aventures et satisfait la curiosité de mes compagnons d'infortune, enfin quand il ne me resta plus rien à dire, je m'enveloppai dans une couverture et j'ex- terminai d'un seul coup tous les ennemis que j'apportais avec moi, c'est-à- dire que je plongeai dans l'eau de mer bouillante les guenilles dont j'étais revêtu. En arrivant an ponton le Terrible, je fus traité comme un soldat, je recevais la ration de vivres et ne touchais aucune paye. J'attendis avec impatience le commissaire des guerres ; il ne vint que dix jours après et n'écouta point mes réclamations. Jé lui demandai qu'il me fit conduire au ponton la Vieille- Castille, cette faveur me fut refusée. Très mécontent du commissaire et ne conservant aucun espoir de toucher la solde d'officier, je commençai à faire de tristes réflexions sur mon avenir. Hélas ! elles ne servaient qu'à me foire sentir plus vivement le poids de mes maux et l'horreur de ma situation. On nous donnait chaque jour une ration de pain et la gamelle de fèves ou de riz, quand il y avait à bord de quoi faire une distribution. Mais très sou- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 43 vent on nous laissait manquer de pain, de légumes ou d'eau; de manière que nous recevions rarement ce qui nous était dû. En nous privant d'eau, on nous privait de tout, il était alors impossible de faire cuire les légumes. Pen- dant mon séjour au Terrible, il nous est arrivé deux fois de manquer d'eau pendant cinq jours de suite. Nous n'avions que du pain, cette nourriture ne pouvait satisfaire un besoin sans en aggraver un autre. Le hasard voulut que j'eusse alors quelques oranges dont je mangeais une tranche de temps en temps. Je restais couché toute la journée afin que l'exercice n'irritât pas davantage un désir que je ne pouvais satisfaire. Quelques tuyaux de paille places dans la bouche aident à supporter les angoisses de la soif plus affreuses encore que celles de la faim ; j'avais recours à ce moyen pour calmer un in- stant ma souffrance. Les prisonniers qui, comme moi, n'avaient pas quelques fruits pour apaiser le feu brûlant de leur gosier étaient en proie à d'horribles tourmens. Plusieurs ne pouvaient les supporter, la force du besoin les en- traînait, mourir de soif au milieu de la mer est un supplice épouvantable : ces malheureux s'abreuvaient d'eau salée, elle les soulageait un instant pour ac- croître ensuite leurs douleurs. J'étais depuis un mois sur ce ponton, vivant avec ma ration de pain, quand on me la donnait, des fèves et du riz, quand il y en avait. Le bateau qui por- tait les malades à l'hôpital vint à passer un jour pour prendre ceux qui étaient à notre bord. On m'avait dit que les malades se trouvaient bien à l'hôpital, je me mis un mouchoir â la tête, je fis le malade et m'embarquai dans la cha- loupe. On reconnaîtra bien que je ne le suis pas, disais-je en moi-même, mais pour peu que les médecins aient d'humanité et d'égards pour un con- frère, ils favoriseront cette innocente ruse et me laisseront en paix savourer les douceurs du lit et du bouillon de l'hôpital. D'ailleurs, ce qui peut m'ar- river de pire est d'être renvoyé au ponton. Tandis que je devisais ainsi avec moi-même, la nef allait son train et me déposa bientôt à l'hospice de la Se- gunda Aguada, où je me trouvai en pays de connaissance. Mes anciens camarades du 2e. corps d'observation de la Gironde faisaient le service de cet hôpital, et le médecin était mon ami ; je ne craignis plus d'être banni de cette retraite vraiment hospitalière. " Quelle est votre mala- die? me dit le médecin.- Una faîne da gigante, une faim d'enragé." Il se mit à rire et sans me prendre le pouls, il improvisa l'ordonnance suivante avec une admirable sagacité : " Portion entière le matin, trois quarts le soir, de l'eau vineuse pour tisane." Le mal était connu, un traitement rationnel ve- nait d'être appliqué, la guérison paraissait à peu près certaine. J'étais en effet insatiable, je dévorais comme un être vivant et raisonnable qui a reçu plus de coups de bâton que de morceaux de pain. La ration com- plète que le médecin m'avait adjugée ne suffisait pas pour contenter mon ap- pétit glouton ; je m'occupai donc de me procurer quelques supplémens. Il y avait dans la même salle un pharmacien espagnol, nommé Agudo, qui se fai- sait apporter à manger de la ville ; je l'aidai à manger ses provisions exo- tiques et m'appropriai sa ration de l'hôpital. J'avaiscncore une autre ressource: mes deux voisins étaient très malades, et la diète la plus sévère convenait seule à la gravité de leur état. Je priai mon ami le docteur de mettre ces braves gens à la demi-portion, et cela me valut un total de plus à ajouter à l'actif de mes provisions de bouche. Quand elles ne suffisaient pas, je me levais la nuit pour dérober le pain des imprudens qui en avaient laissé sur leur tablette. La mort d'un de mes voisins, la guérison de l'autre, me firent perdre la moitié de mon revenu ; mais les désirs effrénés de mon estomac commençaient à s'apaiser, l'équilibre s'était â peu près rétabli, et je ne con- servai que l'appétit vigoureux et l'activité qui ont toujours présidé à mes fonctions gastronomiques. Lorsque je fus obligé de me séparer de mes amis en restant à Frejenal, le désespoir s'empara de mon ame, je me repentis plus d'une fois en route de n'avoir pas fait de plus grands efforts pour les suivre. Palacio nous proté- geait; avec lui, je n'aurais pas été pillé, je n'aurais pas reçu tant de coups de bâton. Mortels impertinens, laissez-vous conduire par l'invisible main qui règle vos destinées, acceptez sans vous plaindre le lot qui vous est départi, ne vous plaignez pas d'une sévérité salutaire, et 44 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Craignez que le ciel rigoureux, Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux. En effet, si j'avais suivi mes camarades jusqu'au ponton, on m'aurait forcé de les accompagner plus loin, aux Iles-Canaries, en Angleterre, où ceux qui ont échappé à la mort n'ont recouvré leur liberté que cinq ans après. A quelque chose malheur est bon. Tandis que je passais mon temps à manger les rations de mes voisins de la Segunda Aguada, on enleva une partie des prisonniers des pontons pour les transporter aux Iles-Canaries. Avril et Thillayc, qui se trouvaient à bord de la Vieille-Castille, furent embarqués à cette époque. Des médecins espag- nols vinrent à. l'hôpital pour désigner ceux qui pouvaient supporter les fatigues du voyage. Nous étions prévenus, et ceux qui, comme moi, n'étaient pas malades, tâchèrent de le devenir ou de le paraître; les uns se donnèrent la fièvre au moyen d'une gousse d'ail, d'autres se firent des plaies avec un cou- teau : je me fis souffler de l'alun en poudre dans les yeux, et me mis un mou- choir à la tête. Les médecins, trompés par cette ophtalmie apparente, me laissèrent à l'hôpital; l'eau fraîche me guérit en cinq minutes, et mes yeux rouges et chassieux reprirent leur éclat et leur sérénité. Je me trouvais fort bien h l'hôpital; le loto, le reversis, étaient nos passe- temps ordinaires ; les jours de fête, on jouait la comédie. Les Plaideurs étaient à l'étude quand j'y arrivai ; le rôle de Dandin me fut offert, et je l'ac- ceptai. La chambre des chirurgiens devint la salle de spectacle où l'on éleva un théâtre avec les bancs et les planches des lits ; des couvertures étendues sur des cordes formaient les coulisses. Cette chambre était fort étroite, il ne restait qu'un petit espace entre le théâtre et le mur; il fut rempli par les offi- ciers qui ne jouaient pas. Les invitations avaient été faites avec trop de pré- cipitation, le médecin Fcrrax fut oublié; négligence fatale, dont le docteur se vengea sur-le-champ d'une manière odieuse, en renvoyant au ponton les officiers et les aspirans de marine qui n'étaient pas malades. On les embar- qua bientôt pour les Canaries, où plusieurs trouvèrent la mort. Tantum comœdia potuit suadere malorum ! La curiosité attirait sous nos fenêtres la belle société de Cadix; c'est vers ce lieu de prédilection que chacun dirigeait scs pas, c'était le boulevart favori des Gadétanes. Voir des prisonniers français enfermés dans un hôpital, cela est si plaisant et si doux ! Il n'était à Cadix aucune fille bien née qui ne voulût se procurer eff plaisir une fois la semaine, au moins. Nous pouvions examiner de nos croisées le beau sexe qui, de son côté, faisait aussi ses petites observa- tions. Ces dames ne se contentaient pas de nous regarder, elles nous faisaient des signes, des grimaces, pour nous faire enrager. Au lieu de se fâcher de ces impertinences, on leur répondait par des témoignages muets d'estime et d'affection. Elles en riaient quelquefois; n'importe, nous leur avions fait passer un moment agréable, nous avions excité une petite saillie de gaîté, notre peine n'était pas tout-â-fait perdue. D'ailleurs nos compagnons, les officiers de marine qui montaient l'escadre commandée par l'amiral Rosily, connaissaient parfaitement la plupart de ces dames. Quatre ans de garnison dans une ville d'Espagne, et surtout en Andalousie, sont un siècle pour la galanterie et les intrigues d'amour : nos officiers français étaient forts sur cette tactique, et la manœuvre des signaux que faisaient les aimables Gadétanes ne leur était point étrangère. Cracher devant nous pour exprimer le mépris, faire signe qu'il fallait nous couper la tête, nous menacer du poing ; tout cela était interprété par l'amour, et les tendres regards qui accompagnaient ces gestes, témoignaient assez que les dames n'avaient aucune intention coupable. Jetaient-elles des pierres, c'était pour nos captifs une faveur bien chère; les billets doux n'auraient pu fendre l'air sans cet auxiliaire précieux. Nous avions encore parmi les prétendus malades beaucoup de Franco-Es- pagnols habitans de Cadix, que l'on avait enfermés sur un ponton, et qui se faisaient conduire à la Segunda Aguada pour avoir plus souvent des nouvelles de leurs femmes, de leurs filles ou de leurs amies. Ces dames venaient se MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 45 promener auprès de l'hôpital pour voir leurs parens ou leurs amis ; elles en amenèrent d'autres, et bientôt toutes les belles Gadétanes eurent adopté cette promenade. Je me postais aussi sur les balcons, je montais à la terrasse, et là, comme Pierrot ou Polichinelle, je faisais la parade pour amuser les promeneurs, ou plutôt pour captiver l'attention de quelque sensible Espagnole. Mes soins ne furent pas long-temps sans résultat ; je m'aperçus qu'une dame semblait me regarder avec intérêt ; elle passait et repassait sous ma fenêtre, faisait des signes avec son éventail, agitait un mouchoir qui finit par me dire clairement : " c'est à vous que cela s'adresse." Je pourrais faire ici le portrait de mon inconnue, et l'embellir de tous les attraits que les romanciers prêtent à leurs héroïnes : taille élégante, pied mignon, cheveux d'ébène, teint de lis, vingt ans au plus, et toutes les grâces d'une nymphe de Diane. Mais j'ai promis de ne point m'écarter de la vérité ; je dirai donc avec franchise que l'inconnue n'é- tait ni jeune ni jolie, dût cet aveu diminuer l'intérêt de mon petit roman. Voir mon inconnue du haut de la terrasse, répondre aux signes qu'elle faisait, fut pendant quelques jours la seule satisfaction que j'obtins. J'étais impatient de mettre à fin cette aventure, je sus faire entendre à la constante promeneuse qu'elle trouverait de l'autre côté de la maison une fenêtre basse par laquelle nous pourrions nous entretenir. Elle me comprit à merveille, et vint au lieu désigné ; mais elle passa rapidement, afin de n'être pas remarquée, et je n'qps que le temps de lui dire : " Si vous m'aimez, prouvez-le-moi." Trois jours après, une blanchisseuse se présente à l'hôpital sous le prétexte d'apporter du linge, elle me cherche et me trouve, au moyen des renseigne- mens qu'on lui avait donnés. Je reçois une lettre dictée par l'amour et la pitié ; elle se terminait par les offres les plus obligeantes. Je réponds à l'instant par le même courrier. Dès ce moment, la correspondance fut établie ; le panier de linge servait de sauf-conduit à notre jeune Iris, favorisait la contrebande, et la messagère d'amour apportait avec les billets, du'chocolat, des confitures et d'autres petites friandises. Ce commerce épistolaire et nu- tritif continuait depuis quelque temps avec un succès parfait. Beaucoup se seraient contentés de manger le chocolat et les confitures, en attendant pa- tiemment qu'un destin plus favorable leur permît d'aller déposer aux pieds de leur conquête l'hommage de de la reconnaissance. Je portai mes vues plus loin, et je pris la ferme résolution de tenter les grands coups, et de tirer parti de ïa circonstance pour recouvrer ma liberté. Après y avoir mûrement réfléchi, après avoir reçu les conseils des amis qui par- tageaient avec moi les bienfaits de l'inconnue en dégustant ses confitures et son vin de Xérès, j'adressai, en espagnol, la lettre suivante à la dame de mes pensées. " Adorable inconnue, "Pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, je remercie tous les jours la providence de ce qu'elle m'a envoyé un ange consolateur pour soutenir mon courage prêt à s'évanouir ; les sentimens que vous m'avez témoigés me donnent une confiance sans bornes, elle est due à la personne qui semble compatir à mes malheurs avec tant de persévérance. Veuillez me pardonner, si j'ose vous demander une faveur..., la seule que je puisse solliciter dans ma triste position." "Je crois inutile de vous en dire davantage, vous m'avez compris ; je vous devrai plus que la vie, je vous devrai la liberté. " Recevez, je vous prie, adorable inconnue, l'expression la plus vive, et la plus tendre, de mes sentimens d'amour et de reconnaissance, et daignez vous souvenir que mon sort est entre vos mains. " A la Segunda jlguada, le 12 Mai, lt:09." Je remis la lettre à la messagère, qui, trois jours après, m'apporta la ré- ponse la plus satisfaisante. On devait me marquer le jour et l'heure de l'évasion; en attendant, on me traçait mon plan de conduite. Le voici: j'étais chargé de trouver moi-même le moyen de sortir de l'hôpital, pour me rendre ensuite, en habit bourgeois, chapeau rond, etc., à l'entrée de la ville, 46 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. seul. On me prendrait sans doute pour un promeneur de Cadix. Là, je verrais une femme, tenant à la main un mouchoir blanc déployé. Assise sur le troisième banc de la promenade, à gauche, cette femme se lèverait en m'apercevant; je la suivrais de loin, en observant de garder le silence pour ne pas me trahir. Elle devait me conduire dans une maison sûre, où je resterais caché jusqu'à ce qu'on m'eùt procuré les moyens de m'embarquer pour l'Afrique. Je ne pouvais contenir ma joie en lisant cette lettre, je me croyais déjà à Tanger, je me voyais en France. Je m'occupai d'abord de préparer les voies pour sortir de l'hôpital, et cela n'était pas facile ; je commençai à dresser mes batteries. Il fallait obtenir la clef des champs; je fis une cour assidue au sergent, dont la physionomie me promettait le plus de chances de succès. Il était de garde à la porte tous les deux jours ; je le chargeais alors de quelques petites commissions, et lui donnais ensuite de l'argent pour aller boire. Il y allait en effet, et s'en acquittait fort bien. Je devins peu à peu l'ami de ce sergent, en le faisant griser à mes dépens toutes les fois qu'il était à la porte. Je captivai si bien sa confiance, qu'il finit par m'inviter à aller boire avec lui : c'était l'objet de mon attente, cela entrait à merveille dans mon plan de campagne ; J'abandonnai mes pas à cet aimable guide. Je fis les honneurs de la partie, et le drôle en fut si content, qu'il réitéra son invitation le lendemain et les jours suivans. Il répondait de moi ; d'ailleurs la taverne était si près, que l'on ne s'opposait point à mes fréquentes sorties. Peu à peu j'accoutumai le sergent à me laisser sortir seul, je n'allais pas loin, et je ne tardais pas à revenir. Enfin l'heure tant désirée sonna; la blanchisseuse m'apporta un gros paquet wù se trouvait tout ce qui était nécessaire pour m'habiller de façon à n'être pas pris pour un échappé des prisons. Demain, dit-elle, je serai au lieu convenu, depuis sept heures du matin juqu'à midi. J'étais dans un ra- vissement difficile à décrire ; toute la journée fut employée à prendre les commissions de mes compagnons d'infortune, qui tous enviaient mon sort. La nuit me parut éternelle, je ne dormis pas un instant. Le jour vint briller à mes yeux, et chaque minute hâtait l'instant de ma délivrance. Après la visite du médecin, je me lève, j'embrasse encore une fois mes compagnons, et, d'un pas ferme et sûr, je franchis les barrières de l'hôpital. Les jours précédons, je me promenais avec une tranquillité parfaite aux entours de la prison ; il est vrai que je n'avais rien à craindre, j'étais en habit d'uniforme, et dans l'impossibilité de me sauver. Cette fois-ci, mon courage m'abandonne, je tremble d'être découvert; ma démarché est mal assurée, je pâlis, je rougis tour-à-tour; il me semble que chacun doit lire sur mon front ces mots terribles: c'est un prisonnier. Cependant je m'avance vers le but, les murs de Cadix se découvrent à mes yeux, je me crois hors d'atteinte. Il me semble que je vois déjà la personne qui va diriger mes pas incertains ; je' me lève sur la pointe des pieds, mon cœur bat, j'ai vu le mouchoir! "Où vas-tu, me dit un sergent qui croit me reconnaître. - Cela ne vous regarde pas," lui répliquai-je, en réprimant la frayeur que m'avait causée sa question imprévue et brutale. Il allait me quitter ; mais je déguisais mal mon trouble, le sergent m'avait surpris au moment où les plus douces illusions occupaient mon esprit, la sensation avait été trop vive pour en dérober l'expression à l'œil scrutaieur du sbire. Il s'en aperçut, et m'adressa plusieurs questions. Peu satisfait de mes réponses et de l'épreuve à laquelle il me soumit eji me faisant prononcer le mot carajo,* il réfléchit un instant, et me conduisit ensuite à la porte de la ville, où je fus remis entre les mains de la garde. Il fallut décliner mon nom; j'avouai que j'étais sorti de l'hôpital pour me promener comme à l'ordinaire, et que je n'avais pas l'intention de m'échap- * Je parlais assez bien l'espagnol alors, mais la prononciation de la lettre ./est d'une grande difficulté pour les étrangers. Ce mot me trahit comme ciceri avait trahi les Français aux Vêpres Siciliennes. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 47 per. L'excuse ne parut pas suffisante, on appela le commissaire de police ; le corrégidor vint après; ils m'interrogèrent et n'apprirent rien de plus. Enfin on me ramena à. l'hôpital, où je fus mis au cepo en attendant que l'on eût prononcé sur mon sort. Le cepo est une espèce de carcan dans lequel on passe les jambes ou le cou du coupable, selon la gravité de la faute. Le cepo est un meuble que l'on rencontre dans presque toutes les prisons d'Espagne ; j'en ai visité quelques-unes. Je restai huit jours dans les entraves, et je fus reconduit au ponton, sans être instruit de la décision qui avait été prise sur mon compte. Depuis lors, je n'ai plus entendu parler de la dame inconnue ; ses lettres n'étaient pas signées, je n'ai jamais pu savoir son nom. La 'Vieille-Castille me reçut le 27 Mai : ce ponton renfermait tous les officiers prisonniers. Avant d'y entrer, je dois donner quelques détails sur les divers pontons de Cadix. Les troupes désarmeés après la capitulation du général Dupont furent dis- perseés dans l'Andalousie, et quand les Français marchèrent de nouveau sur Madrid, on mit tous ces prisonniers de guerre sur de vieux vaisseaux rasés appelés pontons. Les premiers que l'on disposa pour servir de prison furent le Terrible, le Vainqueur, l'Argonaute, le Minho, vaisseaux de 74 canons, la Vieille-Castille de 64, la Rufina et la Horca, frégates. Lorsque la guerre éclata avec fureur en Espagne, un soulèvement général, un mouvement terrible de patriotisme se manifesta à la fois dans toutes les villes, comme une fièvre ardente se communique dans toutes les parties du corps. Les Français venus avec l'armée, et que les événemens en avaient éloignés, furent arrêtés dans toute l'Espagne ; la même rigueur s'exerça contre les familles françaises établies et naturalisées dans ce royaume depuis plus de trente ans. Ces bourgeois ou négocians franco-espagnols tombèrent les premiers sous le fer des assassins. Plus de deux cents Français des deux sexes et de tout âge étaient enfermés dans la citadelle de Valence depuis le commencement de l'insurrection. Un scélérat qui s'était emparé du pou- voir dans cette ville, Balthazar Calvo, chanoine de Saint-Isidore, leur fit dire qu'on voulait les assassiner et qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre, pour éviter la mort, que de s'enfuir. Pendant qu'ils s'y préparaient, le monstre, qui venait d'ouvrir les portes de la prison, répand le bruit que les captifs cherchent à. se sauver. Puis il accourt avec ses sicaires et fait un carnage épouvantable des malheureux fugitifs, le peuple se joint à la troupe du cha- noine et les Français sont massacrés par ceux qui depuis longues années avaient habité parmi eux, et peut-être même vécu de leur bienfaisance. Les magistrats, la force armée accourus pour rétablir l'ordre, les images de la Sainte-Vierge, le Saint-Sacrement présentés au milieu des assassins, n'ar- rêtèrent point leur rage. Quelques victimes sauvées par des Espagnols cha- ritables trouvèrent le lendemain une mort plus cruelle encore que celle de leurs compagnons. On les enferma dans le cirque avec des taureaux furieux, et quand le peuple eut assez long-temps joui de cet horrible spectacle, le poignard donna la mort à ceux que les bêtes avaient épargnés : hommes, femmes et enfans, tout périt. Les habitans de Cadix se montrèrent plus humains, leurs relations de commerce avec les nations policées ont hâté la civilisation de cette ville, on y rencontre peu de traces de la barbarie espag- nole. Les Franco-Espagnols y furent traités avec douceur ; comme on ne pouvait pas les soustraire à une mesure générale on les enferma dans la Rufina, autant pour leur propre sûreté que pour les empêcher de servir l'armée française au moyen des intelligences qu'ils avaient dans le pays. Les officiers de marine avaient la Horca pour prison et les officiers de terre la Vieille-Castille, les autres pontons étaient remplis de soldats. Ces prisons flottantes ne pouvaient pas cependant contenir tous les captifs français, l'armée prise à Baylen avait grossi leur nombre de vingt mille. On en laissa beaucoup dans les cantonnernens les plus rapprochés de Cadix, de grands convois partirent pour les îles Baléares et pour les Canaries. Le quartier San Carlos dans la petite île de Léon en fut rempli, c'est là que l'on plaça les femmes, elles y étaient mieux et plus décemment qu'aux pontons. Leurs maris vrais ou faux obtinrent la permission de rester avec elles. Les officiers de marine avaient fait partie de l'escadre commandée par l'amiral Rosily, ils laissaient à Cadix des amis et même des amies qui leur 48 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. procuraient des secours de toute espèce. Ces officiers entassés sur la Horca se cotisèrent pour former une somme considérable, elle fut offerte à un pê- cheur espagnol qui leur livra en échange une chaloupe à voiles. Elle ne pouvait contenir que trente hommes, ils étaient six cents ; il fut convenu que le sort désignerait ceux qui devaient la monter pour se sauver. Le sort est impar- tial, il distribua ses faveurs aux grands comme aux petits sans s'arrêter à la hiérarchie des grades. Officiers et aspirans de la marine, non-combattans, officiers de santé, agens comptables, employés, tout était confondu sur ce ponton. Croira-t-on que plusieurs de ces derniers que le hasard avait fa- vorisés vendirent leur liberté ? Ils cédèrent leur place à des militaires moyen- nant une certaine somme, chacun prit le nom de l'acquéreur de son numéro gagnant, et figura sur les contrôles des Espagnols sous le nom de celui qui l'avait remplacé dans la chaloupe. Et cela pour une misérable poignée d'écus et pour toucher ensuite la solde d'officier accordée à ceux qui la leur aban- donnaient avec raison. Quel était le but de ces vendeurs insensés ? Quel était leur espoir ? Est'il un bien que l'on doive préférer à la liberté ? Et si ce bien existait sur la térre, le trouverait-on dans les cavités infectes d'un ponton ? La chaloupe partit au milieu de la nuit et traversa l'escadre anglaise sans accident. Elle était déjà loin lorsqu'on la signala, une frégate se mit à sa poursuite et ne put l'atteindre, nos intrépides marins abordèrent en Afrique. Cette entreprise donna l'éveil au gouvernement espagnol et tous les officiers de marine qui restaient sur la Horca furent transportés aux îles Baléares et aux Canaries. CHAPITRE XI. Ponton la Vielle-Castille habité par les officiers prisonniers. - Le commissaire des guerres espagnol me met à la ration des soldats.- Vanité ridicule de nos officiers.-Je me fais de nouveau malade et vais à l'hôpital de lîle de Léon. - Prise de Sarragosse. - Quartier San Carlos de l'ïledeLéon. - Joyeuse vie des prisonniers. - Concerts, comédie, ballet. - Vente des femmes. - Mariages. - La Cortadura. - Meurtre de Solano. Je n'avais point encore paru à la Vieille-Castille, en y entrant il me fallut absolument conter mon histoire à tout le monde, et même donner des nou- velles qui commençaient à. vieillir. On ne voyait point dans ce lieu des figures maigres et blêmes, de ces ombres errantes qui peuplaient le Terrible. Des officiers supérieurs au triple menton, au teint frais et coloré, au ventre arrondi, tels étaient les habitans du ponton de la grande propriété. Papi- manie et Papefiguière n'offraient pas des contrastes plus forts, et les deux pontons voisins étaient la fidèle image des deux contrées si plaisamment décrites par le joyeux Rabelais. Quoique les officiers subalternes fussent payés avec moins de libéralité que leurs supérieurs qui recevaient une piastre (cinq francs) par jour, les huit réaux (deux francs) de leur solde suffisaient pour vivre honorablement en prison. Ces huit réaux me furent alloués et comptés régulièrement à dater du jour de mon entrée ; le pourvoyeur nous faisait payer nos provisions trois fois plus cher qu'à la ville, mais nous avions huit réaux et avec cette somme on achète beaucoup de choses en Espagne. Je retrouvai mes joueurs de reversis de Ze Segunda Aguada, et la partie fut réorganisée; tous les jours Phébus sortant de l'onde nous la voyait com- mencer, rarement elle était finie quand il se cachait dans le sein d'Amphitrite. Cependant comme on ne peut pas toujours s'occuper de placer ou de forcer des quinolas, je me donnai un autre divertissement en apprenant le jeu des éches, c'est un admirable jeu, pour les prisonniers surtout. La musique, cette aimable compagne des malheureux, contolatrix afflicto- rum, me fit faire la connaissance de M. de Beaufranchet, chef de bataillon d'artillerie, brave homme, chantant bien, excellent joueur d'échecs, c'était le Philidor de la Vieille-Castille. Il avait un trésor bien précieux pour nous, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 49 les brigands espagnols ne pouvaient être tentés de le lui enlever, c'était une collection de musique vocale des meilleurs auteurs. Lorsque ce chevalier troubadour allait en guerre, Mozart et Cimarosa, Haydn et Paër trouvaient place dans un caisson, et les partitions de ces maîtres galopaient à. côté des boulets et de la mitraille. Quand j'eus fait la découverte de ce trésor, le reversis fut négligé, la Clemenza di Tito, le Nozze di Figaro, il Matrimonio segretto, la Griselda, etc., eurent seuls droit à mon hommage, et je passais mon temps de la manière la plus agréable en exécutant les duos, les trios même, avec M. de Beaufranchet. Notre gosier éprouvait-il quelque fatigue, une partie d'échecs lui donnait le temps de reprendre sa vigueur, et nous comptions des pauses en faisant manœuvrer les pions et les chevaliers. Voici comment on vivait à. bord de la Vieille-Castille. Dans le commence- ment on se divisa par ordinaires de quinze ou vingt personnes ; chaque chef de gamelle était chargé de faire ses provisions. Un batelier apportait tous les deux jours des vivres et tenait son marché sur le pont. On faisait cuire à la fois dans une grande chaudière, la viande de tous les ordinaires, un nu- rnéro gravé sur une petite planchette de sapin et ficelé sur chaque morceau de viande faisait reconnaître à, chacun sa propriété. Mais les vingt-six mor- ceaux de bois donnaient au bouillon un goût de térébenthine fort désagréable, il fallait d'ailleurs que chacun pût avoir à son tour le dessus ou le fond de la marmite. Le bouillon était distribué chaque jour en suivant un nouvel ordre de numéros. On se dégoûta bientôt de cette soupe résineuse, chaque chef de cuisine fit l'acquisition d'une marmite et d'un fourneau du moment qu'il en eut les moyens, et chaque ordinaire se fit à part. Je ne jouis pas long-temps de la solde accordée aux officiers. Le 6 Juillet le commissaire des guerres espagnol Aborrea vint passer la revue, prit note des non-combattans et leur signifia qu'à, l'avenir ils seraient traités comme les soldats. Nous adressâmes des pétitions au gouverneur de Cadix, il ré- pondit que les non-combattans n'étant pas considérés comme prisonniers de guerre, nous ne devions point recevoir la solde d'officier.-Puisqu'il en est ainsi, rendez-nous donc, vous ne sauriez retenir des gens qui ne sont pas pri- sonniers de guerre. - On ne vous rendra point, attendu que vous êtes utiles à l'armée captive ; au reste c'est un parti pris, et l'on ne répondra point aux nouvelles lettres que l'on écrirait pour cet objet. - Telle fut la réponse du gouverneur et son ultimatum. . Me voilà donc réduit, une seconde fois, à la ration de soldat. Ma position devenait plus pénible, je me trouvais au milieu de cinq cents officiers qui jouissaient d'une certaine aisance. Ces messieurs, la plupart mes égaux, croyaient s'être élevés au-dessus de moi depuis que leur soupe était meilleure que la mienne et qu'un gouvernement inique me privait de la solde qui m'était due. Le plus grand nombre affecta de regarder les non-combattans avec un air d'autorité et même de mépris. Vanité ridicule et mesquine ! Les offi- ciers supérieurs proposèrent d'établir un prélèvemeut d'un sou par franc sur la solde touchée par tous les officiers, pour venir au secours des non-combat- tans. Ce projet fut adopté, mais non pas généralement; des murmures s'élevèrent, des propos indécens blessèrent notre amour-propre, et nous re- poussâmes avec dédain un secours que le plus grand nombre n'offrait qu'à regret. J'avais supporté avec courage et résignation les insultes des Espagnols, ma patience ne put résister contre les humiliations que je recevais de mes compatriotes, surtout de mes compatriotes malheureux. Je pris en horreur tous les hommes, je cessai de fréquenter ceux avec lesquels j'étais aupara- vant lié, et quoique nous fussions entassés dans un ponton où l'on se portait les uns les autres, je savais trouver le moyen de m'éloigner de la société pour être toujours seul avec moi-même. La misanthropie retrempa mon opiniâ- tre et noble fierté que l'infortune avait abattue. Croyant avoir épuisé la coupc du malheur, je défiais hautement le sort d'augmenter encore mes peines. J'étais moins humilié d'aller prendre dans la gamelle des soldats une misé- rable ration de fèves, que d'accepter d'une main timide l'aumône qui m'était offerte par l'ostentation et que l'avarice me refusait. Je ne cessai pourtant pas de rendre des visites à M. de Beaufranchet, à ses amis Mozart et Cimarosa. Je faisais toujours ma partie d'échecs avec cet 50 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. officier, il me consolait par ses discours, mais mon goût pour le chant s'était singulièrement refroidi. Je lisais les partitions sans les chanter, ma voix de baryton sonnait mal et la misanthropie avait terni ma quinte haute. M. De- manche, commissaire des guerres, était souvent avec M. de Beaufranchet. M. Démanché est un homme accompli de toutes les manières ; à la plus belle figure il joint le caractère le plus franc, le plus noble qu'on puisse imaginer. Il joue du violon à merveille, il peint encore mieux, et avec tous ces avan- tages un cœur !... un cœur !... comme on en trouvait peu sur le ponton de la Vieille-Castille. Ces messieurs me conseillèrent de prendre le titre d'officier sous un nom supposé, afin de rattraper ainsi la paie dont je venais d'être privé. Beaucoup d'autres avient réussi en employant le même moyen. Il fallait pour cela passer à. l'hôpital et se faire inscrire au retour sous le nom et le grade qu'on voulait se donner. Je m'embarquai pour l'hôpital de la Isla, après avoir obtenu le consentement de M. Dégrometti, major, chargé par les Espagnols de la haute-police du ponton. Le quartier de San Carlos, dans la Isla de Leon, était une espèce de colonie formée par les matelots de l'escadre française, les débris des régimens de la* garde de Paris, les hommes mariés et leurs compagnes ; on y comptait envi- ron quatre-vingts femmes. Des jeunes gens de la garde de Paris jouaient la comédie au quartier San Carlos, et la jouaient fort bien, sur un théâtre pas- sablement décoré. Un élève de Rode, violoniste excellent, M. Perret, chef de musique de la 4e légion, et ses symphonistes, M. Petit, danseur de l'Opéra de Paris, et beaucoup d'autres artistes, rivalisaient de zèle et de talent; ils donnaient aux représentations dramatiques un brillant éclat, un intérêt que n'ont pas toujours nos théâtres de province. On s'amusait beaucoup au quar- tier San Carlos. A cette époque on reçut à Cadix la nouvelle de la prise de Sarragosse. Une proclamation, qui avait pour titre Zaragoza rendida, fut répandue sur- le-champ. Après avoir donné à cette malheureuse ville tous les éloges qu'elle méritait on engageait les autres villes qui n'étaient point encore au pouvoir des Français à imiter son dévoùment et son héroïque résistance. En effet, les Espagnols n'ont jamais montré tant de courage et d'opiniâtreté qu'en cette circonstance. La défense de Sarragosse prouve que s'ils avaient eu des chefs et de la discipline, les Espagnols auraient été d'excellens soldats. En bataille rangée ils ne résistaient point à l'attaque, derrière des murailles ils étaient invincibles. Le siège de Missolonghi peut seul être comparé au siège de Sarragosse, mais Missolonghi est un place forte et Sarragosse ne l'est pas. Les Espagnols s'y défendirent avec une vigueur, une constance surnaturelles; après avoir pénétré dans la ville les Français furent encore obligés de faire le siège de chaque maison et ne s'en rendirent maîtres que quand il ne resta plus que des blessés et des malades mourans de faim pour la défendre. C'est dans le même temps que l'on termina les travaux de la Cortadura, la coupure de la chaussée qui conduit à Cadix ; beaucoup de prisonniers fran- çais y furent employés. Depuis cette coupure Cadix est aussi fort que Gibral- tar. La Cortadura met Cadix dans une telle position qu'il faut que la ville sc rende volontairement ou qu'elle soit livrée pour être occupée par l'ennemi ; elle ne peut pas être prise. L'idée de ce moyen de défense et le commence- ment de son exécution appartiennent au général Solano, gouverneur de Cadix à cette époque : cette opération seule aurait dû l'immortaliser. Hélas ! cet ingénieux et brave guerrier n'eut pas le temps de jouir de la gloire qui devait être le prix de ses travaux. Il avait eu l'imprudence de désigner les Anglais comme les ennemis de l'Espagne ; le peuple de Cadix se rassembla, s'arma, pilla l'arsenal, et des furieux, conduits par un jeune chartreux du couvent de Xérès, assiégèrent le gouverneur chez lui, comme il était à table. La porte est enfoncée à coups de canon, la maison envahie ; Solano gagne, par une issue secrète, la maison du banquier irlandais Strange, voisine de la sienne. Il monte sur le toit; un ouvrier le suit; Solano le saisit et le précipite dans la rue. Mais l'ouvrier blessé a montré du doigt la retraite du malheureux gouverneur, d'autres assassins y montent, s'emparent de Solano, le traînent de rue en rue, le frappent de leurs poignards, et le font expirer après une longue et cruelle agonie. Cet habile général tomba sous les coups de ceux que sa prévoyance et ses talens devaient garantir des atteintes de l'ennemi. Vainqueurs à. Baylen des vainqueurs d'Austerlitz, les Espagnols se croy- aient invincibles ; l'histoire nous dévoilera sans doute le mystère d'iniquité des succès de Baylen. Depuis lors ils marchaient au combat avec cette assurance qu'une première victoire, légitime ou non, donne à, des gens sans expérience. Lorsqu'ils étaient battus, et c'était leur lot ordinaire, ils ren- daient leurs généraux responsables, et suivant l'exemple des Carthaginois, ils les accusaient de trahison, et ces traîtres supposés étaient assassinés et traînés dans les rues. De tous ccs meurtres dont la nation entière s'est rendue coupable, celui de Solano est le plus injuste et le plus odieux. J'étais venu au quartiér San Carlos en qualité de malade, je tombai entre les mains d'un médecin espagnol qui me guérit sans peine et beaucoup trop vite. Je repris le chemin du ponton. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 51 CHAPITRE XII. Je change de nom et me fais lieutenant.-Je suis rayé des contrôles.-Je trouve encore un ami.-M. Démanché.-Je retourne à l'hôpital pour y prendre un nouveau brevet de lieutenant.-Je suis admis dans la cinquième légion. En rentrant à bord de La Vieille Castille, je me fis inscrire sous le nom de M. Pallière, lieutenant au huitième régiment provisoire ; je choisis ce corps, parce qu'étant formé de plusieurs dépôts d'autres régimens, je pouvais mettre en défaut avec plus de facilité la vigilance de nos gardiens. Le ser- gent espagnol n'était pas à son poste quand je m'y présentai, il était nuit lorsque j'y retournai; il ne me reconnut point. Je me croyais tout-à-fait en règle, ne prévoyant pas que les désagrémens qué je pourrais éprouver dussent venir d'autre part que du sergent espagnol. Cette apparence de succès ne me rendit pas plus fier, je continuai à. manger des fèves avec les soldats, en attendant que l'arrivée des espèces sonnantes m'eût confirmé dans le garde que je venais de me donner. Je ne restai pas long-temps dans l'incertitude; on m'annonça, trois jours après, que M. Dégrometti m'avait fait rayer des contrôles. Et pourquoi le fit-il ? Parce qu'il était major au huitième régiment provi- soire. Comme je n'avais pas l'honneur de connaître M. Dégrometti, comme j'ignorais parfaitement qu'il appartînt à ce corps, j'eus l'imprudence de me dire de son régiment sans avoir été préalablement lui faire une humble révé- rence, afin d'obtenir de lui mon grade supposé. Faute très-grave, omission indigne de pardon, que j'avais commise, à la vérité, sans intention, mais qui ne méritait pas moins une punition exemplaire. D'ailleurs cet officier, en agissant ainsi, épargnait huit réaux par jour à nos bons amis les Espagnols; peut-être voulait-il avoir des droits à leur reconnaissance? Réduit pour la troisième fois à la ration de fèves, que j'avais eu le bon ésprit de ne pas dédaigner, je supportais mon malheur avec patience. La musique et les échecs charmaient un peu mes ennuis. MM. Démanché et de Beau- franchet furent indignés en apprenant ma radiation des contrôles, ils ne pouvaient point y remédier. Le premier surtout parut en être profondément affecté. Plongé dans de tristes réflexions sur mon avenir, je me promenais un soir sur le pont, M. Démanché m'aborda, me prit en particulier et m'adressa plusieurs questions sur les moyens d'existence que je pouvais avoir encore. "Je jouis d'une solde assez forte, ajouta-t-il, permettez-moi de la partager avec vous. Accordez-moi la satisfaction de vous défrayer des petites dépenses que vous êtes obligé de faire; venez me voir chaque fois qu'on nous paiera. En attendant veuillez accepter ce que vous offre votre ami, votre frère.'' Il me serrait la main, il la quitte en y laissant deux piastres et s'enfuit pour prévenir toute explication. 52 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Grâces aux soins de M. Démanché ma situation devint plus douce; les jours de solde, il me cherchait pour m'en remettre la moitié dans la crainte qu'une fausse honte ne m'éloignàt de lui. Trois mois s'écoulèrent ainsi, ce généreux ami continuait ses bons offices avec le même empressement et le même plaisir. M. Dégrometti, chargé jusqu'alors de la haute police du bord et de la ré- partition de la solde, cessa d'exercer ce dernier emploi que les Espagnols confièrent à M. G***, commissaire des guerres, dont j'ai oublie le nom. M. G***, homme franc et loyal, étant lui-même non-combattant, nous favori- sait de tout son pouvoir. Je fis donc, d'après ses conseils, une nouvelle ten- tative pour obtenir enfin le grade d'officier, c'est, annoncer que je retournai à l'hôpital, c'est là que j'allais chercher mes brevets. Les Espagnols s'étaient aperçus que l'hospice était plein de malades qui se portaient à merveille. Afin de prévenir cet abus on envoyait au ponton un chirurgien qui visitait ceux qui se plaignaient de quelque maladie. Il s'agissait de tromper ce chirurgien, je l'eusse fait aisément s'il s'en était rap- porté aux signes extérieurs tels que la pâleur, le fièvre, mais il fallait avoir recours à d'autres moyens plus puissans pour le persuader. L'alun en poudre soufflé dans les yeux m'avait servi à la Segunda Aguada, je voulus en essayer une seconde fois, mais en vain. Trois jours après je me donnai la fièvre en mâchant du tabac dont j'avalais le suc, peine perdue. Enfin de guerre lasse, voyant que toutes mes ruses étaient déjouées, je résolus d'employer une res- source dont le succès était certain. L'état de mes finances m'avait engagé à la réserver pour la dernière, ne voulant en faire usage qu'en désespoir de cause. Le lendemain je me couchai au moment où le docteur montait à bord, un de mes amis l'amena près de mon hamac. Alors parodiant la scène charmante du Barbier de Séville, " Je suis bien malade, je voudrais aller à l'hôpital, dis-je au nouveau Bartholo il s'avance pour me tâter le pouls et je lui glisse deux piastres dans la main. - " En effet, vous avez une fièvre terrible, habillez-vous â l'instant et descendez dans l'embarcation." Je ne me fis pas prier afin que l'obligeant docteur ne fût pas forcé de me chanter: Buona sera, ben di core. Il l'aurait fait avec plaisir pour hâter le moment où je pourrais être traité d'une fièvre ardente qui ne menaçait pourtant que ma bourse. Je jouai le rôle de Basile avec une variante notable, qui rendait pour moi la scène moins plaisante ; je payais, hélas ! au lieu d'être payé. Les cri- tiques me feront observer peut-être que le quintette du Barbier de Séville de Rossini n'existait point en 1809, j'en conviens, mais je parle ici du morceau que Paisiello a composé sur la même scène, morceau d'un grand mérite que nous chantions au ponton ; il n'est pas imposible que le docteur en eût retenu le refrain. Je m'embarquai sur la nef vagabonde et j'arrivai bientôt à la Isla. J'avais gagné le chirurgien, il fallait encore corrompre le caporal qui accompagnait le convoi, c'est lui qui devait dire en arrivant : " J'amène tant d'officiers et tant de soldats." Quand nous eûmes pris terre, je m'approchai très humble- ment du seigneur caporal ; tout en cheminant vers l'hospice je lui fis part de mon projet, et trois piastres servirent de péroraison à mon discours. "Je vous entends à merveille, me dit-il, votre affaire est certaine, je suis un bon enfant qui ne demande pas mieux que de rendre service." Le médecin me fit sa visite, je lui dis que je souffrais d'une affection rhu- matismale et pour le persuader de la réalité de mon mal, je me fis appliquer un large vésicatoire à la cuisse. Ce traitement devait prolonger mon séjour à l'hôpital. Après ma guérison, je rentrai à bord où je fus inscrit sous le nom de M. Passaire, lieutenant à la cinquième légion. Je ne manquai pas cette fois de remplir toutes les formalités voulues par l'étiquette, j'allai pré- senter mes respects à M. Roch, chef de bataillon dans cette légion; après avoir obtenu son agrément, faveur qu'on ne refusait jamais, on me reconnut et l'on me paya comme lieutenant. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 53 CHAPITRE XIII. Une journée %u ponton la Vieille-Castille. - Concerts.- Prima donna.-- Quatuors de Pleyel.- Partitions italiennes arrangées pour l'orchestre du ponton. - Concerto de clarinette. - Finale délie Nazie di Figaro. L'aurore avec ses doigts de rose ouvre les portes de l'orient, les rochers de la côte d'Afrique se couronnent d'un voile d'or et d'azur que l'onde réfléchit : le soleil brille dans la rade. Un tintamarre affreux se fait entendre à. bord et réveille ceux qui voudraient prolonger encore leur sommeil et l'oubli de leurs infortunes. On entend de tous côtés les éclats d'une gaîté bruyante, et ces cris long-temps répétés : " Branle-bas général ! Tout le monde sur le pont !" On saute à terre, le hamac est promptement relevé et l'on grimpe sur le pont afin de ne pas déranger les matelots chargés d'entretenir la propreté. Après les complimens d'usage, la première chose qu'on se demande, c'est : " Que dit-on de nouveau ?" Tout le monde sait pourtant que la veille per- sonne n'est entré ni sorti. Cette circonstance fâcheuse pour tout autre ne saurait mettre en défaut un faiseur de nouvelles, il débite alors celles qu'il a fabriquées pendant la nuit dans un moment d'insomnie ou qu'il a rêvées en dormant. Toute l'assemblée les écoute comme si le conteur les avait prises dans une gazette, en effet la plupart n'en sont pas plus fausses pour cela. Chacun fait ses réflexions sur ces nouveaux récits, el bâtit ses châteaux en Espagne. Les politiques expérimentés en ont tiré de grandes conséquences : ils tracent avec un couteau des plans de bataille sur le plancher, et prouvent mathématiquement aux plus incrédules qu'avant un mois nous serons tous délivrés. . Dès que le lavage est achevé et que le parquet est à-peu-près sec, chacun reprend ses occupations ou ses divertissemens accoutumés. Les tables de jeu se préparent, les capotes et les couvertures servent de tapis, les échecs marchent sur le damier. Le reversis et le boston occupent la moitié de la société, les regardans conseillent et jugent des coups. Ceux qui n'ont aucun goût pour le jeu savent se créer de plus utiles occupations. Celui-ci fait une table avec les débris d'une cloison qu'il vient d'abattre, un autre sculpte un jeu d'échecs, un cercle de fer arraché à un tonneau est redressé pour se changer en scie, et la lime criarde en aiguise les dents. La tapisserie de fer blanc qui couvre les panneaux de la cuisine est découpée avec soin pour four- nir les joueurs de fiches et de jetons, des fragmens du plomb qui couvre le plat-bord sont arrondis et gravés comme des médailles. Enfin un autre prisonnier travaille avec une admirable constance : du soir au matin on le voit couper et tailler des pièces de bois, chacun l'examine et cherche à deviner le plan de l'ouvrier, on s'attend à voir éclore un chef-d'œuvre de mécanique de l'assemblage de tant de pièces diverses. Point du tout, notre homme ne sait ce qu'il veut, il n'a aucun plan, son couteau rogne, taille et ne fait que des copeaux. Mais cet exercice amuse le pauvre captif qui se plaît à penser qu'avec du temps et de la patience il parviendrait à trancher le grand mât à coups de canif. Viennent ensuite les amateurs des arts. Les musiciens, les peintres, les danseurs s'exercent ou donnent des leçons. Gare les oreilles, j'ai vu les flûtes, les violons, les clarinettes, sortir de leur étui, l'un souffle en ré, l'autre attaque en mi bémol une double corde traîtresse, celui-ci fait galopper des arpèges en ut. C'est un bruit discordant et barbare, un vacarme assourdissant, un cha. rivari d'enfer. Les traits des concertos, les périodes brillantes des sonates que nos virtuoses exécutent, voudraient en vain se faire jour à travers cette cacophonie, Dupont mon ami, est le plus fort, Triste raison se montre for mi. dable et le manœuvre écrase l'ouvrier. En vain nous adressons nos très hum- bles doléances aux enragés racleurs, à la troupe soufflante : On a beau la prier, La cruelle qu'elle est déchire nos oreilles Et nous laisse crier. 54 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Voilà bien des gens occupés, il en reste encore un bon nombre qui ne pren- nent aucune part aux divertissemens de l'intérieur. Leur occupation favorite est de ne rien faire, et du soir au matin ils se promènent en long et en large sur le pont, armés d'une lorgnette. Ces vedettes, en faction continuelle, don- nent l'alerte au corps d'armée, en criant d'une voix de tonnerrff : " Tout le monde sur le pont !" A ce cri les parties sont interrompues, les symphonistes s'arrêtent, le musicien arrive sur le pont une flûte à la main, la foule se presse de s'y rendre en croyant qu'il s'agit de quelque chose d'extraordinaire. Point du tout, ce n'est rien, ces messieurs ont voulu s'amuser aussi; chacun prend son plaisir où il le trouve. Le déjeûner suspend tous les exercices, personne ne se fait attendre, les couvertures qui servaient de tapis sont enlevées, et la table de jeu sert de table à manger. On apporte le rancho dans une grande gamelle, les souscripteurs associés se rangent autour, chacun tire de sa poche la cuiller d'étain ou de bois, et le rancho disparaît trop tôt aux yeux du consommateur affamé. Après ce premier repas on fait un tour de promenade sur le pont : " Que dit-on de nouveau?" répète-t-on encore, et les conteurs s'empressent de débiter les nouvelles qu'ils ont faites en déjeûnant. Le couvert est bientôt levé, les joueurs reprennent les cartes, le musicien son instrument, le peintre ses pin- ceaux ; le tutti, je devrais dire le sabbat recommence, et les flâneurs restent sur le pont, s'arment de leur lunette et continuent d'observer ce qui se passe dans la rade. Ces sentinelles à poste fixe crient encore : " Tout le monde sur le pont !" On a été cent fois attrapé, complètement désappointé par cette fausse alerte, n'importe on remonte encore une fois avec le même empressement. Les re- gards se dirigent de tous les côtés, on aperçoit une chaloupe, elle vient à nous, ce sont de nouveaux prisonniers que l'on nous amène. L'impatience est peinte sur toutes les figures, l'esquif ne marche pas assez vite, on voudrait pouvoir renforcer le vent, elle aborde enfin. C'est à qui donnera la main au nouveau débarqué, à peine a-t-il posé le pied à bord, on l'entoure, on le presse, on l'étouffe. Il est accablé de questions, il doit répondre à toutes avant de savoir seulement où il est : D'où venez-vous ? - Où vous a-t-on pris ? - L'empereur est-il en Espagne 1 - L'armée s'avance-t-elle ? Parle-t-on de nous échanger ? Serons-nous bientôt délivrés ?" Le nouveau venu, qui juge les choses comme il vient de les voir, répond tranquillement à toutes ces de- mandes, donne des détails sur la position des armées à l'époque où il a été pris, et finit en disant : "Messieurs je crois qu'il est impossible qu'on nous delivre avant quatorze mois." Cette nouvelle consterne tout le monde, on se regarde en silence, on gémit, on se plaint, on murmure ; un moment de ré- flexion succède à l'accablement où chacun est plongé, et l'on s'accorde à dire que le nouveau venu déraisonne complètement. S'il avait dit, au contraire : " Dans quinze jours nous serons libres," il eût été aux yeux de tous un homme prévoyant et sensé. Ceux qui, les premiers, se sont emparés de ce prisonnier l'invitent à dîner, lui donnent la place d'honneur, on le sert avant tout le monde, on lui verse à boire, mais il faut absolument qu'il recommence le récit de ses aventures. Les autres expédient leur repas avec célérité pour venir se ranger en cercle auprès de la table privilégiée et demandent à entendre la narration qu'il a faite en abordant, qu'il a répétée pendant le dîner, qu'il ne cessera de redire jusqu'à l'arrivée d'un nouveau captif. Le jour baisse après le dîner, on n'y voit plus assez pour jouer et pour des- siner, la promenade rappelle la société sur le pont, et l'éternelle question : " Qu'y a-t-il de nouveau ?" sert de prélude à toutes les conversations. On joue à des jeux innocens ; la main-chaude, Colin-maillard, les rondes, les danses même terminent la soirée quand il fait beau. Cela n'empêchait pas les joueurs déterminés de faire leur partie de piquet, on était convenu de ré- server le reversis pour la matinée. Je n'étais point assez habile pour me mesurer avec nos joueurs de piquet, mais je cherchais à m'instruire, à saisir les finesses du jeu. En me voyant suivre la partie avec tant d'intérêt les amateurs me demandaient si j'étais savant, et je leur répondais que mon grand-père avait été le plus habile MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 55 joueur de piquet de sa province, que mon oncle était très fort à ce jeu et que j'aspirais à recueillir cette part de leur succession. Tel cet amateur qui s'em- pressait d'organiser un concert, tout le monde croyait qu'il était capable d'exécuter la première partie; prié de choisir entre le violon ou la clarinette, la flûte ou le violoncelle, il répond qu'il n'est pas musicien, mais qu'il a un cousin qui sait le plain-chant à. merveille et qui prend des leçons de flageolet. S'il ne m'était pas permis de lutter les cartes à la main avec de si rudes champions, je leur contais du moins les faits et gestes de mon aïeul, les coups fameux par lesquels il s'était signalé dans son pays et que plusieurs dilettanti gardaient par écrit comme des monumens de l'art. Tous ces coups étaient présens à ma mémoire, j'arrangeais les cartes pour les exécuter et les reproduire aux yeux de nos officiers. Afin de rendre la démonstration plus intelligible, je faisais parler mon grand-père et je rapportais même les propos de ses adversaires. Voici le coup qui plaisait le plus aux joueurs du ponton : " Madame de Tarlet et M. de Joucas, de Ternes, faisaient tous les soirs leur partie de piquet avec moi. Observez que M. de Joucas était de la plus grande force. Un jour, c'était le dernier coup de la partie, j'étais premier, et pour gagner la queue, il fallait que je fisse pic et capot ; le repic seul n'au- rait pas suffi. " En allant au talon, je n'avais pas grande espérance; je portais quarante en cœur par as, roi, valet et neuf; plus as et dix de pique et le roi de carreau. J'avais à l'écart huit et neuf de pique, neuf de trèfle, sept et huit de carreau. " Comme je prenais le talon, M. de Joucas me dit : ' Nous sommes repic et capot.' Je m'arrêtai et proposai de rendre la partie nulle ; on n'en voulut rien faire. Je trouvai au talon dame et dix de cœur, le roi de pique, l'as de carreau et l'as de trèfle. Je fus tellement ravi de cette rentrée que je mis sur la table l'as de trèfle et l'as de carreau en disant avec transport; ' Voyez cc que je tire !' Cette exhibition soudaine me fut très utile, quoique je l'eusse faite sans dessein. " En faisant repic, je perdais la partie d'un jeton, pic et capot me la fai- saient gagner de justesse. Cela fut calculé sur-le-champ. Je comptai vingt- deux de ma sixième majeure, trois as vingt-cinq, trois rois vingt-huit ; et vingt-neuf et soixante, en jouant. Madame de Tarlet dit à M. de Joucas : ' Il a écarté le quatorze d'as.' Celui-ci lui répondit : ' Il nous a montré le point en cœur dont il a l'as ; il a trouvé au talon l'as de carreau et l'as de trèfle qu'il nous a montrés; c'est l'as de pique qui lui manque.' "Je dois faire observer que deux très bons joueurs de piquet, assis âmes côtés, se levèrent à. l'instant où je prononçai : ' Vingt-neuf et soixante,' et que l'un d'eux s'écria: ' Voilà mes grands joueurs de piquet....!' Heureusement il s'arrêta pour ne terminer sa phrase qu'à la fin du coup. Les adversaires étaient décidés à garder à pique et à carreau, et M. de Joucas assurait tou- jours à madame de Tarlet, qu'en gardant la dame de carreau troisième, et la dame de pique seconde, ils n'avaient rien à craindre. De manière que quand il fallut se réduire à cinq cartes, madame de Tarlet voulait garder la dame de pique troisième, parce qu'il y avait trois piques contre deux car- reaux; M. de Joucas lui dit : ' Vous avez oublié qu'il a l'as de pique à l'écart, ainsi, gardez trois carreaux et deux piques, vous ne risquez rien et je vous réponds de la réussite.' Ce conseil fut suivi, je les fis capot et gagnai la partie." " Alors, celui qui s'était écrié : ' Voilà mes grands joueurs de piquet....!' dit qu'il allait ajouter: 'qui oublient le quatorze d'asj et qu'il s'arrêta pré- sumant que j'avais quelque pensée secrète." La tristesse augmente les maux, la gaité quelquefois peut les faire oublier. Il n'était pas toujours facile de retrouver cette gaîté, on avait recours alors au spécifique le plus puissant, le vin chaud, nectar des militaires et surtout des prisonniers. Il fallait nécessairement faire des épargnes pour subvenir aux frais de la liqueur vermeille et des ingrédiens qui doivent la parfumer. Après avoir bu de l'eau pendant une semaine, après avoir économisé une poignée de panais et de carottes sur la soupe quotidienne, la tire-lire s'em- plissait et la coupe aromatique paraissait enfin sur la table. La joie renaît sur tous les visages, chacun tend son gobelet de fer blanc, et le chef de 56 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. gamelle fait sa distribution avec une irréprochable égalité. C'est alors que pour se faire entendre Jupiter eût tonné vainement. Ce ne sont plus les trop faibles accens des flûtes et des clarinettes mêlés aux sons aigres du fla- geolet et du violon. Bacchus inspire ses disciples, ils entonnent en chœur des chansons si joyeuses qu'elles font rire même ceux qui les écoutent sans boire. On chante mal, on détonne, on frappe à faux, n'importe on chante toujours : ce n'est pas la beauté de l'harmonie que l'on cherche, mais l'oubli de ses maux; on le trouve. Nous célébrions de la même manière toutes les fêtes qui se rencontraient le jour ou le lendemain du paiement. Quand on a de l'argent il n'est pas difficile de dénicher un saint pour le fêter avec solennité. Un petite quantité de flâneurs que nous nommerons flâneurs parasites, confrontaient sans cesse les contrôles avec l'almanach. Avec six cents hommes la chance était su- perbe, on en découvrait toujours un ou deux qui portaient le nom du saint du jour. Cette découverte faite, on se rend en grande cérémonie chez le futur amphytrion qui reçoit les complimens flatteurs de la société. S'il propose lui-même le régal désiré, les bravos éclatent de toutes parts, et son nom est porté jusqu'aux nues. Veut-il esquiver la partie? La troupe bachique se met h. sa poursuite; pressé, obsédé, harcelé, il faut bien qu'il se rende et que d'amples libations viennent désaltérer les visiteurs industrieux et courtois. Nous avions beaucoup d'amateurs de musique à bord de la Vieille-Castille ; leurs exercices étaient fort ennuyeux, attendu que chacun jouait à part un morceau different, et cet ensemble aurait déchiré les oreilles d'un Patagon. J'imaginai de réunir les musiciens qui avaient un talent réel et ceux qui pouvaient faire leur partie, pour former un petit orchestre. M. de Beaufran- chet possédait une jolie collection de partitions, mais malheureusement elles étaient réduites avec accompagnement de piano, et cet instrument nous man- quait, comme on doit bien le penser. Je ne me laissai point arrêter par ce contretemps, avec un peu d'adresse et beaucoup de patience, je sus retrouver les parties d'orchestre de Cimarosa et de Paisiello dans l'accompagnement de piano. Mozart me donna plus de peine, et je ne réponds pas d'avoir suivi toujours les intentions de ce compositeur sublime. J'établis d'abord les qua- tre parties des instrumens à cordes, elles devaient être confiées à nos meil- leurs artistes; j'eus soin de disposer ce quatuor de manière qu'il soutînt sans cesse l'harmonie, il exécutait ainsi tous les traits de mélodie instrumentale. Les parties de flûte et de clarinette pouvaient donc être supprimées, au be- soin ; nous n'avions ni cors, ni bassons, ces instrumens ne figurèrent point sur ma partition. Ce petit concert nous fit passer des momens fort agréa- bles ; quelques séances nous suffirent pour obtenir un ensemble, une vigueur d'exécution qui charmaient notre auditoire nombreux et fidèle. Le choix de la musique était excellent, notre bibliothèque se composait des chefs-d'œuvre de Mozart, de Cimarosa, de Paisiello et de Paër. M, de Bcaufranchet chan- tait le baryton, le ténor même, et moi la basse; madame Mollard, excellente cantatrice, vint ensuite, et fut le plus bel ornement de notre société philar- monique : cette dame romaine était fort amiable et fort jolie, la beauté de sa voix, la perfection de son talent, l'avaient placée au rang des virtuoses fa- meuses de l'Italie; c'était un vrai trésor pour nous. M. de Beaufranchct avait chanté plusieurs airs avec succès; je m'étais signalé à mon tour dans Sei morelli, Non più andrai, etc. ; nous avions exécute ensemble de très beaux duos. L'acquisition d'une prima donna de cette force étendit le domaine du répertoire; un nouveau renfort de musiciens nous permit d'attaquer les trios, les quatuors, les chœurs, et même d'exécuter l'admirable finale, Esci don garzon, mal nato des Nozze di Figaro. Je dois un juste tribut d'éloges à notre orchestre; il accompagnait le chant avec beaucoup d'intelligence et d'aplomb : M. Démanché jouait la partie du premier violon, et s'en acquittait à merveille ; M. Chivaux, sous- lieutenant à la cinquième légion, était notre second violon ; M. Genty, sous- lieutenant à la première légion, exécutait la partie de viole sur un violon monté en viole; et M. Savournin, agent-comptable de vaisseau, musicien con- sommé, s'était chargé de la basse. La musique instrumentale n'était pas négligée, M. Chivaux possédait un MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 57 œuvre de quatuors de Pleyel, que l'on jouait souvent; M. Perret exécutait des solos de clarinette, dans la perfection. Nos concerts étaient suivis, non- seulement par nos compagnons d'infortune, mais encore par les officiers anglais, qui s'y rendaient en canot. Les stupides Espagnols qui nous gardaient n'étaient pas sensibles à nos mélodieux accens; Orphée apaisait fureur des tigres et des lions, il faisait danser les diables au son de sa lyre ; notre musique ne fit pas de semblables prodiges, nous avions beau chanter, nos cerbères veillaient toujours. La musique charmait nos ennuis, et rendait nos chaînes plus légères ; pour nous, c'était un amusement. D'autres surent profiter du crédit que donne le talent, et la musique leur rendit les services les plus importans. Les capi- taines de vaisseau anglais si disputaient l'élève de Rode, qui était au quartier San Carlos, et dont j'ai déjà parlé, il recevait tous les jours les plus belles propositions ; il finit par se décider à passer sur un vaisseau anglais : je n'ai pas su, depuis, ce qu'il était devenu. M. Perret, clarinettiste distingué, chef de musique de la quatrième légion, fut sollicité de la même manière, et refusa toujours. Le capitaine d'une fré- gate anglaise, qui était à l'ancre près de la Vieille-Castille, vint lui-même le chercher ; M. Perret ne consentit à le suivre qu'à condition qu'on le ramène- rait tous les soirs au ponton. Quelque temps après, ce capitaine reçut l'ordre de quitter la rade de Cadix ; il désira s'acquitter envers M. Perret. Celui-ci ne voulut point accepter d'argent, mais il pria le capitaine de le faire aborder sur la côte que les Français occupaient alors. L'Anglais lui répondit que cela était impossible, à cause de la surveillance des Espagnols, et lui offrit de le conduire en Angleterre, sous la promesse de le faire passer en France s'il ne voulait pas rester avec lui. M. Perret n'osait pas se confier à un tel guide, craignant qu'il ne lui jouât quelque mauvais tour ; il se décida pour- tant, et n'eut pas à s'en repentir; le capitaine tint sa parole, et le renvoya en France. Parmi les peintres de la Vieille-Castille, on distinguait un jeune sous- officier du 4e suisse, élève de David, sa réputation s'établit bientôt sur le continent; les Espagnols, ne pouvant pas obtenir la permission de l'emmener a terre, venaient se faire peindre sur le ponton. M. Petit, danseur que j'avais vu au quartier San Carlos, passa à bord de la Vieille-Castille ; mais son talent lui devint à peu près inutile, parce que les planchers étaient trop bas pour un danseur ; il ne pouvait s'exercer que sur le pont. CHAPITRE XIV. Arrivée de l'armée française sur la côte. - Beaucoup <le prisonniers tententde se sauver. - Famine épouvantable sur le ponton la Horca. - L'amiral anglais envoie des vivres à nos malheureux compagnons. - Le matelot l'Hercule. - Procès, jugement prononcé par une daine. - Le capitaine Grivel, enlèvement de la barque à l'eau. - Vent de percale. - On fait le projet de se sauver. - L'indécision des chefs supérieurs le fait échouer. Sur la fin de Janvier 1810, trois mois après ma promotion au grade de lieutenant à la cinquième légion, ou, si l'on aime mieux, après mon dernier voyage à. l'hôpital, les Espagnols prirent des dispositions qui nous annoncè- rent l'approche de l'armée française. Les prisonniers qui se trouvaient à terre furent amenés au ponton, les convalesccns quittèrent l'hôpital. Les officiers qui rentraient à bord ne savaient aucune nouvelle, mais ils avaient vu arriver des troupes espagnoles épuisées de fatigue, et la consternation des gens de Cadix prouvait qu'ils redoutaient un changement de situation. Nous étions alors dans le canal de la Caraca ; les Anglais nous remorquè- rent dans la grande rade, et le ponton la Vieille-Castille fut placé entre quatre vaisseaux de leur escadre. C'est alors que les orateurs politiques curent beau jeu ; que de nouvelles ils débitèrent ! Ceux même qui n'en avaient jamais 58 MEMOIRES n'üN APOTHICAIRE. fabriqué commencèrent ce jour-là: on faisait arriver l'armée française à marches forcées, des dîners, des déjeûners, à manger à Cadix dans une quinzaine. D'autres, jugeant les choses d'une manière moins satisfai- sante, apprenaient la langue anglaise pour se préparer au voyage de la Grande-Bretagne. En même temps, les Anglais faisaient sauter les forts Matagorda et Sainte-Catherine, et ainsi nous confirmaient que les Français allaient paraître incessamment sur la côte. En effet, quatre jours après, nous vîmes passer dans la rade plusieurs chaloupes canonnières ; elles se dirigèrent sur le Trocadero, et firent feu du côté de la terre. Plus de doute, les Français sont là ; on prend les longues-vues, les lorgnettes ; on voit un cava- lier, on aperçoit des fantassins : on ne distingue point l'uniforme et les cou- leurs, mais est-il probable que les Espagnols tirent sur leurs troupes ? Je ne tenterai pas de décrire les transports de joie, les mouvemens d'im- patience de mes huit mille compagnons d'infortune, à la vue de l'armée française triomphante. Nous n'en sommes éloignés que de deux lieues, mais c'est la mer qui nous sépare. L'espoir de recouvrer cette liberté si chérie et si désirée fait affronter les dangers les plus grands, ils disparaissent à nos yeux ; les malheurs du ponton deviennent insupportables, et la liberté nous attend sur la côte. Tous les nageurs veulent se confier à l'onde pendant la nuit, et tenter la fortune; tous se noient, ou sont repris et mis à mort. Les infortunés que les Espagnols fusillent devant nous, les cadavres des noyés, dont la mer est couverte, ne sont pas des exemples assez forts pour arrêter ceux qui se dévouent aux mêmes périls pour la même cause. Comme ces désertions se multipliaient dans une progression immense, le général Mondragon, gouverneur de Cadix, fit afficher à bord de chaque pon- ton que tous ceux qui chercheraient à s'évader seraient fusillés s'ils étaient repris. Voyant l'inutilité de cette menace, il publia un arrêté par lequel il nous rendait responsables les uns des autres, et condamnait à mort deux de ceux qui restaient, pour un qui se serait échappé, dans le cas où celui-ci ne serait point repris. Ces arrêtés, ces ordres du jour, ne produiserent aucun effet ; nous répondîmes au général Mondragon, que ceux qu'il ferait fusiller le remercieraient, en marchant au supplice, d'avoir ainsi mis un terme à leurs peines. Le quartier San Carlos et les hôpitaux, qui jusqu'alors avaient été sur le continent, furent évacués avant l'arrivée de l'armée française. Les hommes mariés, leurs femmes et beaucoup d'autres qu'on y avait laissés par faveur ou par négligence, furent répartis sur tous les pontons. On plaça près de la Vieille-Castille un nouveau ponton, la Horca, sur lequel on fit passer tous les marins. Il n'y avait point de vivres dans cette prison, pas même de l'eau, les Espagnols restèrent six jours sans leur apporter la moindre chose. La plupart de ces marins avaient quelques petites provisions dont ils s'étaient chargés en quittant le quartier San Carlos, tout le monde n'en avait pas ; d'ailleurs on ne pouvait pas prévoir qu'ils seraient abandonnés par les Espag- nols. Ces provisions s'épuisèrent bientôt ; la faim, la soif plus redoutable encore, vinrent assiéger ces braves marins. En vain ces malheureux faisaient retenir l'air de leurs cits, des hurlemens du désespoir, en vain ils faisaient des signaux de détresse pour se rappeler au souvenir des barbares chargés de pourvoir à leur subsistance. Plusieurs de ces marins s'échappaient à la nage, ils furent pris et fusillés dans une chaloupe, sous les yeux de leurs compagnons. Les tourmens de la faim devenaient chaque jour plus horribles, ces infortunés mangèrent d'abord leurs chiens, c'était un trop faible secours. Les bottes, les souliers, les havrcsacs même furent dévorés !... Enfin, ceux qui succombèrent les premiers servirent à prolonger l'existence et l'effroyable situation des autres. Toutes ces ressources étaient insuffisantes ; cruelle, impitoyable, la faim porta ces prisonniers aux dernières extrémités. Ceux qui avaient pu sup- porter ses atteintes et dont la santé n'était pas trop affaiblie, se réunirent en conseil; ce sont toujours les plus forts qui s'emparent du gouvernement. Un d'eux prit la parole; après avoir présenté l'image affreuse mais fidèle de leur position, il engagea ses compagnons à se servir des moyens les plus odieux, les plus atroces ; la nécessité les justifiait L'orafeur proposa donc d'égorger MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 59 sur-le-champ les hommes dont la mort était à peu près certaine. Ce discours fit frémir la plupart de ceux qui venaient de l'entendre. 11 fallait vivre, ou mourir de faim ; telle était l'alternative cruelle où la férocité des Espagnols les avait placés. Plusieurs votaient pour l'adoption du projet, la majorité préféra de mourir plutôt que d'ajouter à, une vie si misérable quelques jours achetés par des assassinats. Un d'eux, qui prome- nait sur l'auditoire des regards de tigre affamé, aperçoit quelques nègres qui se trouvaient à. bord. Quel trait de lumière ! Un geste de cannibale a déjà signalé ces victimes, elles doivent tomber sous le couteau. L'orateur prend alors un nouveau texte, et prouve à ses auditeurs que ce meurtre peut être permis, que la circonstance le réclame, et que le crime, si c'en est un, sera bien moindre en n'étant pas commis sur des individus de leur espèce. L'avis est adopté, d'impatiens désirs se manifestent sur tous les visages, à l'instant même on saisit les nègres, on les garrotte, ils vont être sacrifiés. Instruit de la déplorable situation de nos marins captifs, par leurs plaintes continuelles et les hurlemens qui s'élevaient sans cesse de la Horca, par les signaux de détresse et plus encore par les restes de leurs repas, débris hideux qui flottaient sur l'eau, l'amiral anglais demanda qu'on leur portât des vivres. Pour prévenir un funeste retard, il leur en envoya lui-mème de son bord. Une chaloupe chargée de biscuit, de viande salée et d'eau-de-vie arriva près du ponton, au moment où les malheureux nègres allaient être immolés. Un matelot français, que sa vigueur et ses formes athlétiques avaient fait surnommer l'Hercule, se jeta à la mer et se dirigeait sur le vaisseau amiral. La chaloupe canonnière qui gardait la Horca envoya son canot à la pour- suite de cet homme, qui redoubla de courage et d'efforts quand il vit qu'un canot anglais venait à son secours. Les matelots anglais avaient un plus grand espace à parcourir, mais ils étaient plus agiles que les marins espag- nols, les deux canots arrivèrent en même temps auprès du nageur. On se battit à coups de rames pour s'emparer d'Hercule ; les Anglais voulaient le sauver, les Espagnols firent tous leurs efforts pour l'assommer. Enfin la vic- toire resta aux premiers, ils prirent le matelot et l'emmenèrent dans leur canot auprès du vaisseau amiral. On ne le fit pas monter à bord, mais on lui apporta des provisions en abondance, le canot le ramena au ponton. Nous étions aux premières loges pour voir cette scène ; les matelots anglais re- çurent les marques bruyantes de la satisfaction d'une assemblée qui voulait récompenser leur conduite loyale et généreuse. Tandis que les marins se dévoraient entre eux au ponton la Horca, les prisonniers du Terrible, de l'Argonaute et du Vainqueur, mouraient de faim, les bourgeois de la Ruffina manquaient de tout, et les officiers de la Vieille. Castille n'étaient pas mieux approvisionnés. La disette et la misère por- taient leurs ravages dans toute la rade, les évasions étaient plus fréquentes, et l'exécution en devenait plus difficile à mesure qu'elles se multipliaient. Je n'étais pas assez bon nageur pour m'exposer à faire une traversée de deux lieues. Je ne pouvais pas me sauver ; envier le sort de ceux qui réussissaient, déplorer le malheur de ceux qui se noyaient ou qui étaient fusillés : tels étaient les scntimens qui tour-à-tour occupaient mon ame. Je me confiai à la Providence, et je pris le parti d'attendre. MM. Grivel, capitaine dans les marins de la garde impériale, Verger et Belligny, jeunes aspirans, dont le courage approchait de la témérité, for- mèrent le projet d'enlever la première embarcation qui viendrait à nous par un vent fort. J'entrai dans le complot ainsi que plusieurs de mes camarades qui n'étaient pas plus marins que moi, mais qui se confiaient avec raison à l'expérience de ces braves. Une fois le plan arrêté, les conjurés se tinrent prêts à partir au premier signal. La barque de service qui nous apportait de l'eau, vint à bord le 22 Février 1810. Un vent frais enflait sa voile, toutes les circonstances étaient favor- ables pour tenter un coup de main. Les chefs du complot descendirent dans l'embarcation, feignirent de vouloir aider à hisser les barriques, et s'empa- rèrent des bateliers. Au même instant, un grand nombre d'officiers et de sol- dats se jettent dans la barque ; je devais être de la partie, mais le hasard vou- lut pourquoi mentir, pourquoi ne pas avouer avec franchise que je n'osai pas ! le péril me parut trop grand, en voici la raison. 60 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Pendant que l'on s'embarquait avec précipitation, une chaloupe anglaise partit du vaisseau amiral, et se dirigea sur nous. Je l'avais aperçue, elle venait à. bord pour dévirer nos câbles, je crus ainsi que beaucoup d'autres qu'on l'envoyait pour couper la retraite aux fugitifs. Ceux qui n'étaient pas encore descendus restèrent â leur place, d'autres qui se trouvaient déjà dans la barque remontèrent sur le ponton. Que de prisonniers se seraient sauvés sans cette alerte funeste ! Le capitaine Grivel et ses trente-quatre compagnons prirent aussitôt le large, et gagnèrent avec rapidité la côte occupée par l'ar- mée française. L'amiral anglais dépêcha quelques embarcations à leur poursuite, elles arrivèrent trop tard. La fatale chaloupe se dirigea sur eux et les salua d'une décharge de mousqueterie ; un seul homme fut tué, Bar- béri, domestique de M. Grivel ; il reçut sept balles dans le corps. Le mal- heur pouvait être plus grand, les balles qui frappèrent à bord ne touchèrent que cet infortuné. Trente-quatre officiers ou soldats se sauvèrent dans cette barque, elle aurait contenu cent personnes. Le patron était monté sur la Vieille-Castille, afin de n'être pas enlevé avec son embarcation. Il se concerta avec le sergent espagnol, et chacun d'eux fit son rapport, le premier sur les prisonniers évadés, le second donna l'état de ses pertes. On nous signifia d'abord que nous serions obligés de payer la barque, mais le montant du prix n'était pas fixé. On commença par retenir provisoirement la moitié de notre solde, et huit jours après nous fûmes in- struits que cette retenue serait continuée jusqu'à l'entier paiement de 64,000 réaux, 17,500 francs. C'était dix fois plus que ne valaient la barque, le pa- tron, toute sa maison et sa race, que le diable puisse emporter ! Mais il fallait que le commissaire des guerres eût sa part de l'impôt, le gouverneur de Cadix devait obtenir la sienne, le sergent avait un droit de courtage à réclamer, le patron fut probablement réduit à des indemnités qui s'éloignaient peu des valeurs qu'il avait perdues. En passant par tant de filières, ses prétentions, de nous à lui, cessèrent d'être déraisonnables. Depuis l'enlèvement de cette barque, les Espagnols redoublèrent de vigi- lance. La garde qui était à bord fut doublée, et quatre soldats, au moins, arrivaient sur les embarcations de service et ne les quittaient pas. Pour pré- venir de nouvelles entreprises de ce genre, on ne laissait personne sur le pont tant que l'embarcation restait auprès de nous. On a tort de se plaindre de sa misère lorsqu'on ne sait pas ou qu'on n'ose pas profiter des occasions de s'en affranchir, au moment où elles se présen- tent. Mes compagnons regrettaient de n'avoir pas fait partie des fugitifs qui s'étaient échappés dans la barque enlevée le 22 Février, aucun d'eux cepen- dant n'avait eu le courage de s'y confier. Depuis ce moment toutes les barques, les nacelles même qu'on voyait arriver devaient être enlevées ; les faiseurs de projets trouvaient tout possible. Le vent commence-t-il à souffler, ils montent sur le pont et les voilà regardant de toutes parts, cherchant à dé- couvrir quelque flottille, une pirogue, une jonque de salut. Mais la fortune veut être saisie aux cheveux, l'occasion était passée ; la fauté était consom- mée, on ne pouvait la réparer : les embarcations arrivaient toujours, mais elles étaient bien gardées et nous aussi. Pour servir nos intérêts il fallait que le vent soufflât du côté de la pleine mer, le terrible Eous sortit de sa caverne et, furieux, s'élança sur les ondes. C'était le 4 Mars; le lendemain le ciel se couvrit de nuages noirs.que les éclairs sillonnaient en tous sens, des coups de tonnerre multipliés, la pluie et la grêle servirent de prélude à la tempête qui bientôt éclata d'une manière épouvantable. Les flots agités venaient se briser sur la côte, et la lame pous- sée par le vent d'ouest arrivait dans la direction de la peine mer. Le 7 de bon matin, je n'étais pas encore levé, quand j'entendis M. Fouque, officier de marine, dire à quelqu'un: "Si j'avais été le maître cette nuit, nous serions tous à terre maintenant." Alors il nous montra des vaisseaux espagnols qui avaient fait naufrage pendant la nuit, et que la tempête refoulait encore sur le rivage. Cependant tout espoir n'était pas perdu ; l'occasion pouvait s'offrir de nouveau la nuit prochaine, le vent continuant à souffler avec la même violence. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 61 Le propos de M. Fouque fit ouvrir les yeux à tout le monde. Ceux qui désiraient la liberté avec ardeur voulaient que l'on coupât les câbles qui nous enchaînaient sur la rive espagnole; d'autres au contraire calculaient sans passion les dangers d'une semblable entreprise et s'opposaient à l'avis des premiers. On tint conseil, trois fois tous les officiers de marine furent appelés dans la chambre des officiers supérieurs. On y discuta froidement, on perdit le temps à raisonner plus froidement encore ; et si l'on s'échauffait par in- tervalles, c'était pour combattre un projet dont l'execution était difficile et hasar- deuse, mais qui devait avoir le plus beau résultat. Ferme, inébranlable dans sa manière de voir, M. Fouque soutint son opinion avec une noble opiniâtreté. Ces délibérations ont montré jusqu'à quel point l'homme peut s'élever ou s'avilir, les contrastes les plus monstrueux s'y sont fait remarquer. On a vu dans ce conseil des bourgeois courir au-devant du danger qui glaçait de ter- reur une infinité de militaires ! On a vu des colonels, des chefs de bataillon, des majors, revêtus des insignes de leur grade, portant sur leur sein, l'étoile glorieux prix de leurs services, déshonorer toutes ces décorations en retenant les bras d'une jeunesse ardente et courageuse, prête à s'armer pour recon- quérir sa liberté ! Presque tous les officiers supérieurs méritent ce reproche ; parmi ceux qui servirent la cause de l'honneur je citerai MM. Christophe, major au 12e régiment de cuirassiers; Forax, chef d'escadron de dragons; de Bcaufranchet, chef de bataillon d'artillerie ; Démanché, commissaire des guerres. Tous les officiers subalternes, excepté quelques vieux rogneurs de portion, se rangèrent de l'avis de M. Fouque ; en général les plus âgés et les plus avancés en grade se montrèrent les plus timides. Les sous-lieutenans au contraire n'hésitaient point à braver la mort dans l'espoir d'être libres. J'ai vu u'anciens soldats, parvenus alors au grade de capitaine, compter avec tranquillité le temps qui leur restait encore à parcourir pour obtenir leur re- traite, et trouver infiniment plus commode et plus rassurant de le passer au ponton que d'aller de nouveau s'exposer aux hasards de la guerre. La jeunesse impatiente brûle d'acquérir, l'âge mûr met tous ses soins à conserver ce qu'il possède. Les officiers de marine imitèrent le brave Fouque, leur compagnon d'armes, dans sa résolution noble et généreuse. Un lieutenant de vaisseau figura néan- moins parmi les opposans ; c'était un brave, mais il avait une malle bien garnie encore, peut-être ne voulut-il pas s'en séparer. Son exemple entraîna la majeure partie des officiers supérieurs d'infanterie. MM. Mieolon, Montchoisy, Vieux, Vernerey, officiers de cuirassiers; Chi- vaux, Deblou, d'Asfugnc, Manuel d'Avignon, Guillé, Carmier, Vermondans, Chevalier, officiers d'infanterie, tenaient le premier rang dans la troupe cou- rageuse qui conspirait pour la liberté. Malgré l'opinion des marins les plus expérimentés, les officiers supérieurs persistèrent dans leur opposition ; le danger leur paraissait trop imminent. Les uns craignaient de perdre l'argent qu'on leur avait laissé après la capitulation de Baylen, plusieurs possédaient de très-fortes sommes et des effets précieux, tous avaient une peur terrible de se noyer. Enfin à la der- nière séance, qui eut lieu à neuf heures du soir, il fut arrêté que les câbles ne seraient point coupés ; et, dans la crainte que quelqu'un ne s'y portât malgré leur défense, ils prièrent le sergent espagnol d'y mettre deux faction- naires. On se décide difficilement à affronter les périls quand on a pris la précau- tion de les examiner et de prévoir toutes les conséquences d'un projet témé- raire. La nuit se passa de même que les précédentes ; nous étions agités, secoués comme on l'est ordinairement sur un vaisseau battu par la tempête. Le canon d'alarme des navires qui périssaient dans la rade, les oraisons fer- ventes et continuelles de nos gardiens, les cris des naufragés nous faisaient assez connaître les désastres de l'ouragan, et semblaient nous dire : " Sauvez- vous, partez, vous le pouvez encore ; plus le temps est mauvais, plus il est beau pour vous !" On fut sourd à cette voix, on craignit d'être pris par les Anglais. Singulière excuse ! Comme la lâcheté sait être ingénieuse ! Eh ! comment les Anglais auraient-ils songé à courir après nous, puisqu'ils lais- saient périr leurs navires sans leur porter aucun secours ? 62 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Je tenterais vainement de décrire la frayeur des soldats espagnols qui nous gardaient. D'après les nouvelles mesures prises depuis la fuite du capitaine Grivel et de ses compagnons, trois factionnaires devaient se tenir sur le pont pendant la nuit, un au milieu, les autres aux deux extrémités. Le faction- naire de la canonnière voisine criait : " Centinela alerta !" notre premier soldat répondait : " Alerta esta !" Ce cri, répété par le soldat du milieu, était ensuite transmis au factionnaire d'une autre canonnière. Pendant cette nuit affreuse, ces pauvres diables ne pouvant plus tenir sur le pont, mouillés comme des canards, grelottant de froid et de peur, vinrent se réfugier sous l'cscalicr du dôme ; et là, tous les trois l'un contre l'autre, pour se réchauffer et se rassurer mutuellement, ils se criaient encore : " Centinela alerta !" pour prouver à la canonnière, qui ne les entendait point, qu'ils continuaient de veiller sur nous. Des pater, des ave, remplissaient l'intervalle qui séparait les cris obligés, et ces prières étaient récitées avec une ferveur aussi grande que la terreur des supplians. Quel moment de fureur, de dépit et de rage! Que d'imprécations furent adressées à ceux qui s'étaient opposés à l'exécution du projet qui devait nous sauver tous ! Quels regrets n'eurent-ils pas eux-mêmes, lorsque le 8 au matin le soleil en se levant sur la rade nous montra la plage encombrée de navires échoués à la côte pendant la nuit, lorsque nous vîmes les troupes françaises s'avancer jusqu'aux bâtimqns que la marée basse avait laissés sur le sable, pour en faire descendre les hommes qui s'y trouvaient et débarquer même les marchandises, sans éprouver aucun trouble de la part de l'ennemi. Pendant plusieurs jours la mer fut couverte de débris, de cadavres, de chaloupes abandonnées, de ballots d'étoffes de soie et de coton et de toute espèce de marchandises. L'armée française ramassa une si grande quantité de pièces de percale, que la tempête qui les avait jetées sur le rivage fut ap- pelée le vent de percale. Cinq vaisseaux de guerre, dont un â trois ponts, et vingt navires marchands ou de transport périrent dans se désastre, qui nous eût sauvés infailliblement. CHAPITRE XV. Dénonciation interceptée. - Le capitaine Fouque parvient à en découvrir l'auteur. - Nouveau projet- Je passe abord du ponton V Argonaute.- Ravages des maladies, horreurs de la famine. - Les Anglais nous envoient des secours. - Six prisonniers veulent enlever une barque. - L'auinônier du ponton, le njoine Tadeo, poignarde un de ces infortunés, les autres sont fusillés. - MM. de Montchoisy et Castagner viennent sur l'Argonaute. Cet événement porta la désunion et môme la discorde au milieu de notre troupe captive. Après avoir laissé échapper une si belle occasion de rejoindre l'armée, ceux qui s'étaient rangés du parti de M. Fouque ne pouvaient plus voir leurs adversaires sans éprouver un sentiment d'indignation et d'horreur. Ils le manifestaient hautement devant eux par les propos les plus insultans, sans avoir égard à. l'âge, au grade et à toute autre considération. De leur côté, ceux qui avaient combattu cette noble résolution avec le plus d'achar- nement, toujours timides, toujours lâches, craignant encore de se noyer avec leur argent, tâchaient de prouver qu'on avait très bien fait de ne pas couper les câbles. Ils travaillaient secrètement à empêcher l'exécution de ce projet, si toutefois une circonstance favorable se présentait de nouveau. Peu de temps après un domestique s'approche furtivement du sergent espagnol, lui remet une lettre et s'éloigne en courant. La missive était adressée au gouverneur de Cadix. Par,un bonheur inouï, et qui n'eut d'autre cause que la simplicité, la bêtise profonde commune à la plupart des soldats espagnols, le sergent craignit de se compromettre s'il portait la lettre à son adresse sans être instruit préalablement de ce qu'elle renfermait. IL l'ouvrit, et comme il ne savait pas le français, il pria M. Chaleil, officier de marine marchande, de la lire et de lui en expliquer le contenu. C'était une infâme dénonciation faite par un individu qui n'avait point osé la signer. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 63 On avertissait le gouverneur de Cadix du complot formé pour l'évasion, en lui signalant en même temps les six officiers que l'on estimait les plus dan- gereux, parce qu'ils étaient les plus déterminés. L'auteur d'une si noire trahison, d'une perfidie si atroce, savait bien que sa lettre frappait de mort les victimes portées sur sa liste de proscription. Il savait que les six officiers seraient fusillés sans jugement vingt minutes après la réception de la lettre. Le sergent espagnol s'adressait précisément à l'un des coupables que le dé- lateur désignait. M. Chaleil commença d'abord par déchirer la lettre en mille morceaux; s'adressant ensuite à. l'Espagnol il l'instruisit à. peu près de ce qu'elle renfermait, en ayant soin d'ajouter que lui sergent se trouvait aussi compromis par la mémo dénonciation. L'Espagnol indigné voulut à l'instant en connaître l'auteur. Il savait fort bien qu'elle lui avait été remise par un domestique, mais il n'avait pas eu le temps d'examiner suffisamment ce valet. Le sergent fit assembler tous les domestiques, en fit l'appel avec une attention minutieuse, et chacun d'eux passa devant lui à. son tour. Il ne reconnut point l'homme qu'il cherchait trois fois l'appel avait été recommencé sans obtenir aucun résultat, lorsqu'il s'aperçut que tous les domestiques n'y étaient pas; il en manquait un, celui du major***. On demanda à grands cris le valet que l'on cachait avec tant de précaution ; son maître répondit qu'il était malade et que paj conséquent il ne pouvait point paraître. L'empressement que le major mettait à. produire des excuses en faveur de son domestique, le soin qu'il avait pris de l'éloigner, donnèrent des soupçons sur la conduite de l'un et de l'autre. Des murmures s'élevèrent de toutes partes, et les six officiers dénoncés voulant absolument que le domestique parût en leur présence, menacèrent le major de le lui en- lever de vive force s'il refusait plus long-temps de le livrer. L'argument était énergique et pressant, le major ne pouvait y répondre qu'en amenant lui-même son domestique devant le tribunal. " C'est lui, s'écria le sergent espagnol en le voyant paraître, c'est lui qui m'a apporté la lettre !" On sut alors qui l'avait écrite ; cependant on voulut avoir des notions encore plus positives : le domestique fut interrogé, il s'obstina à. garder le silence. M. Fouquc s'empare alors du valet muet, le fait descendre à fond de cale, et là, après avoir déposé à ses pieds un morceau de pain, il lui dit d'un ton sojennel et terrible qu'il n'en recevrait davantage qu'au moment où la vérité serait sortie de sa bouche. M. Fouque était un des plus intéressés à saisir le fil de cette intrigue odieuse et criminelle, il avait juré de dévoiler le mystère à quelque prix que ce fût. Ce premier moyen ne réussit pas, le domestique était inébranlable ; son inquisiteur l'enferma pour lui donner le temps de réfléchir. Vingt-quatre heures après M. Fouque retourne auprès de son prisonnier; nouvelles questions, même silence. L'officier se met alors en devoir d'étaler un sac, une longue corde et deux gueuses ; cet appareil délie la langue de l'accusé, qui demande ce qu'on allait faire de ces objets. " Tu vas entrer dans ce sac, les deux gueuses y seront attachées, la cordé servira à te suspendre dans la mer et sera coupée dans cinq minutes, si tu ne te dé- cides pas à tout avouer." L'épreuve était forte, le domestique n'y résista point ; il demanda grâce à deux genoux et nomma enfin le coupable, ou du moins l'instigateur. Le major * * * était un assez brave homme, plus faible que méchant ; on aurait eu plutôt à se louer qu'à se plaindre de lui s'il avait été seul. Mais sa femme le gouvernait; il avait encore à bord son fils, enfant de neuf ans, et possédait plusieurs malles bien garnies, un coffre plein de piastres, qu'il craignait de perdre en se sauvant. Vaincu par les larmes de sa femme et de son fils, alarmé par les dangers qui menaçaient sa chère cassette, le major se décida à envoyer au gouverneur de Cadix la missive fatale. Afin de se dé- rober à tous les soupçons, il avait emprunté la main de Mènes, jadis son cocher, alors son valet-de-chambre, son cuisinier et son secrétaire. Nouveau maître Jacques d'un nouvel Harpagon. Mènes avait fait succéder ces trois fonctions au service du cocher, fort inutile sur les pontons. Douze cents francs et son congé (Mènes était soldat) devaient être la récompense du for- fait anonyme. Avant que ce domestique eût ouvert la bouche, tout le monde savait ce qu'il allait dire. Malgré cela son rapport fit une sensation profonde, un effet dra- 64 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. matique sur ceux qui l'entendirent. Nous restâmes frappés de stupeur quand il ne nous fut plus permis de douter qu'un officier supérieur, un homme qui par sa position était destiné à nous retenir dans les voies de l'honneur et de la loyauté, eût pu se rendre coupable d'une aussi lâche trahison. La majorité des officiers se réunit en conseil pour dresser un procès-verbal authentique de cette affaire ; cet acte fut signé par deux officiers de chaque grade, pour être mis sous les yeux de l'empereur à notre rentrée en France. L'exemple de Mènes et de son maître devait sans doute tenir en garde les délateurs; il ne m'effraya point,je voulus â mon tour faire agir le même moyen pour servir la bonne cause. " Amis, dis-je â mes affidés, on a tenté de dévoiler nos projets, on a voulu désigner nos braves aux poignards de l'ennemi. Suivons la route qu'un su- périeur nous a tracée, montrons nous à notre tour cruels, impitoyables ; dénon- çons les malles, proscrivons les cassettes. Cortez brûla ses vaisseaux pour contraindre ses guerriers à l'adoption d'une autre patrie. Ils voulaient le quitter, il sut les enchaîner au rivage de l'Inde. Vaincre ou mourir ! tel était le cri de cette armée d'aventuriers placés dans une position dsespérante , et l'Amérique fut subjuguée du moment que sa conquête devint une nécessité. Aussi résolus que Fernand Cortez ; arrivons au même but par un moyen tout-à-fait opposé. Compagnons, soyez inflexibles, que les larmes de l'avarice ne touchent pas vos cœurs, ne vous laissez point désarmer par les beaux yeux de la plus belle des cassettes. Pénétrons dans les réduits ténébreux du ponton, lieux où reposent les malles et les coffres-forts, qu'ils soient enlevés, portés sur le pont ; Et dans le sein des mers avides Jetons ces richesses perfides, L'unique aliment de nos maux. Légers comme Bias, nos ventrus se montreront aussi sages que ce philosophe, et la nef de la Vieille-Castille voguera librement vers les bords heureux où doit finir notre esclavage." A ces mots prononcés avec la verve et la chaleur d'un chef de conjuration, je m'élance pour exécuter le projet que tout mon auditoire approuvait de grand cœur. Je tourne la tête pour avoir le plaisir d'admirer l'ardeur de ma troupe : hélas! elle ne se composait que d'un petit nombre d'amis qui me suivaient à distance. . Il est nécessaire que je donne une explication au sujet des richesses que beaucoup d'officiers supérieurs apportèrent au ponton ; l'expoliation du plus grand nombre des prisonniers, le traitement que j'éprouvai moi-même doivent faire présumer que tout le monde avait été fouillé et pillé avant d'y entrer. La diversité des fortunes eut pour cause la différence des cantonncmens dans lesquels chacun avait été d'abord. Notre armée captive fut disséminée dans la Manche et dans l'Andalousie : les habitans de Lebrija massacrèrent les prisonniers français ; dans d'autres villes on les traita plus ou moins mal après les avoir détroussés; à San Lucar de Barramcda, à Xérès on les respecta, on leur donna même des preuves d'attachement. Il y eut une infinité de nuances depuis le mieux jusqu'au pire, selon le caractère des gens du pays assigné pour cantonnement à tel ou tel corps. Le colonel du 4e régiment suisse avait fait construire un four dans sa prison, afin de manger tous les jours des petits-pâtés qu'il aimait beaucoup. Il tenait sans cesse de l'or dans ses poches, et toutes les fois que l'on venait chez lui pour visiter ses malles, il glissait un rouleau de napoléons dans la main du caporal qui s'approchait pour le fouiller. Le caporal saisissait l'or, le gardait pour son compte, et disait à son officier : No tiene nada, il n'a rien ; ces générosités multipliées sauvèrent le trésor du colonel. M. Mollard, major de la Ire légion, et plusieurs autres officiers supérieurs, avaient conservé des sommes énormes. Ces richesses et le bagage de ces militaires n'avaient couru des dangers que dans les canton- nemens, ils suivirent leurs possesseurs dirigés vers les pontons avec une escorte qui les préserva du pillage ; les marins de l'escadre prise à Cadix ne perdirent rien. La tempête avait été si forte, la mer tellement agitée, la marée si haute, que les vaisseaux jetés à la côte se trouvèrent à sec à la marée basse : on MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 65 aurait pu les cerner avec un régiment de cavalerie. Le jour de l'équinoxe se trouva celui de la pleine lune, et la réunion de ces deux circonstances donne les plus fortes marées. Ceux qui s'étaient opposés à notre délivrance met- taient leurs soins à. prévenir de nouvelles tentatives de ce genre ; cela ne nous empêchait pas de travailler pour la liberté de nos imbéciles oppresseurs. Un jour on m'appela dans la chambre de M. de Beaufranchet ; j'y trouvai MM. Fouque et Démanché. Us me présentèrent une bouteille en me de- mandant si je connaissais la liqueur qu'elle contenait, et quelles étaient ses propriétés. C'était de l'acide sulfurique ; je leur dis que cet acide brûlait les corps organisés, et que par conséquent il pourrait nous servir pour ronger et couper les câbles. J'arrivai droit au but; depuis plusieurs jours ces maudits liens occupaient seuls notre pensée, et les câbles nous poursuivaient partout. Pour mieux nous assurer du ih.it, et pour éprouver la force de la liqueur, faisons une petite expérience. M. Fouque prend une corde goudronnée comme le sont les câbles, je verse un peu d'acidc sur le milieu de la corde, on l'attache à un clou par un de ses bouts, à l'autre pendait une gueuse. Cinq minutes après, ce poids tomba avec la moitié de la corde rompue. Alors en calculant la grosseur des câbles et la force du vaisseau, nous pensâmes qu'il fallait â peu près un quart d'heure pour brûler et rompre les liens de la Vieille-Castille. La bouteille fut soigneusement enfermée in loco tuto, en attendant que l'occasion de s'en servir se présentât. Le projet était de profiter du premier coup de vent pour jeter l'acide sulfurique sur les câbles, en dehors du vaisseau, afin que tout le monde ignorât qu'on travaillait pour la cause commune. On se dérobait ainsi aux délibérations stupides, aux éternelles hésitations du conseil des lâches et des ventrus. Pénétrés d'acide sulfurique,\lcs câbles se cassaient d'eux-mêmes, et l'excuse était bonne â faire valoir si l'on était arrêté par l'ennemi. A l'approche de l'armée française, les Espagnols embarquèrent tous les prisonniers qui jusqu'alors étaient restés sur la côte. Les hôpitaux furent transportés sur les pontons, et comme le nombre des malades augmentait chaque jour, il fallut préparer de nouveaux établissemens pour les recevoir. Les officiers de santé espagnols avaient fait le service sur terre, ils refusèrent de passer à bord. On fut donc obligé d'avoir recours aux officiers de santé français, et l'on en vint chercher à la Vieille-Castille, pour assurer le service des hôpitaux flottans de la rade. Deux fois on avait pris sur notre bord des chirurgiens pour les hôpitaux établis au Terrible et au Vencedor, et deux fois j'avais résisté au désir de quitter un grade emprunté pour reprendre le mien et remplir les devoirs qui m'étaient imposés.' Je cédai enfin à la voix de l'honneur, et je me consacrai au service de mes compatriotes les plus malheureux. Le 19 Avril, le com- missaire des guerres Aborrea vint lui-même à la Vieille-Castille. On for- mait un nouvel hospice à bord du ponton l'Argonaute, le commissaire de- manda des officiers de santé, je me présentai, on m'admit. Après avoir pris congé de MM. Démanché et de Beaufranchet, je m'embarquai dans la chaloupe d'Aborrea qui me conduisit à V Argonaute. Mon dévouement me replongea dans la vallée des larmes ; on ne voyait point dans cet asile de la douleur et du trépas les visages vermeils, les ventres arrondis des habitans de la Vieille-Castille. Six cents infortunés, étendus sur le pont et dans les batteries, remplissaient l'air de leurs gémissemens ; en proie â tous les maux que la misère la plus affreuse entraîne après elle, ils attendaient, ils invoquaient la mort, qui seule pouvait mettre un terme à leurs tournions, Excepté soixante hommes destinés â dift'érens emplois, tous les autres étaient malades, ou, pour mieux dire, agonisans. b ■ Ces malheureux, privés de tout secours, accablés par le mal, avaient encore à lutter contre les horreurs de la famine : ils dévoraient leurs souliers et leurs havresacs. Les cris plaintifs et déchirans de tant de moribonds parvinrent jusqu'au Téméraire, vaisseau anglais à trois ponts qui était â l'ancre non loin de lâ. Le cœur du capitaine en fut profondément ému : les Anglais sont humains et généreux. Les prisonniers des pontons de Porsmouth ne parta, geront peut-être pas mon opinion à cet égard, mais je suis historien fidèle, je dis ce que j'ai vu et tout ce que j'ai vu. Je m'empresse de faire connaître des actions honorables, que la politique dictait peut-être, et les sentimens de 66 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. reconnaissance qu'elles m'ont inspirés. Touché de la situation déplorable de nos mourans, le capitaine anglais envoyait tous les jours à bord de l'Argo- naute deux chaloupes chargées de marmites pleines de légumes proprement préparés, quelques sacs de biscuit et du thé, du sucre et du cacao pour les femmes. Il continua ses bons offices jusqu'au moment où il fut obligé de s'éloigner. Comine chargé de service, je recevais huit réaux par jour à. bord de VAr- gonaute, et j'avais de plus deux rations de vivres. J'étais un petit seigneur, je jouissais de la plus grande considération. Les médecins avaient obtenu que l'on me donnât la plus belle chambre du vaisseau ; j'accrochai mon hamac dans cet appartement, que les grands dignitaires occupaient à la Vieille-Cas- tille ; un châssis de papier huilé, soigneusement ajusté, donnait à mon sabord une physionomie de fenêtre, et ma caisse de médicamens me servait tour à tour de chaise, de table et de canapé. J'étais en quelque sorte le capitaine du bord ; c'est dans cette salle d'audience que je recevais les visites du com- missaire des guerres et des médecins. Les sous-officiers venaient s'informer â toute heure de l'état de ma santé, et ne manquaient jamais de me demander, le matin, comment j'avais passé la nuit; j'avais toujours une bouteille de vin, un petit verre d'eau-de-vie à leur offrir. S'il faut encourager les talens, la courtoisie ne mérite pas moins d'être récompensée. Les femmes venaient me consulter pour leurs maris ou leurs enfans malades. Je donnais du sucre à l'une, du rum â l'autre, une troisième recevait du thé ; et grâce aux petits cadeaux qu'il faisait, le pharmacien en chef de V Argonaute inspirait un inté- rêt, jouissait d'une considération que n'avait jamais pu obtenir M. Castil- Blaze, pharmacien sans solde, ni M. Pallière, lieutenant à la 5e légion, à huit réaux de traitement. Le commissaire des guerres Aborrea venait à bord tous les deux jours ré- gulièrement; il amenait dans son canot un aumônier, don Tadeo, désigné par le gouverneur de Cadix pour administrer à nos malades les secours de la reli- gion. Ce moine était le plus déterminé brigand qu'ait jamais produit 1'?. n- dalousie, pays fertile en productions de ce genre. Il portait constamment un long poignard sous sa robe ; il le tirait, le brandissait devant nous pour montrer qu'il savait s'en servir. Il ne parlait que de tuer, d'assassiner, se faisait un jeu des choses les plus saintes, et n'avait à la bouche que des propos indécens, obscènes, injurieux. Mais il était prêtre, il portait la soutane et le grand chapeau de Basile, c'en était assez pour commander aux hommes le respect et la vénération ; les femmes espagnoles sollicitaient une faveur plus chère, elles se prosternaient et baisaient affectueusement la main de cet in- fâme scélérat. Le 23 Avril, on amenait des malades à l'Argonaute, les convalescens étaient ramenés sur leurs bords respectifs. Le commissaire des guerres et l'aumô- nier assistaient à ces divers transports. Plusieurs chaloupes se trouvaient réunies autour du ponton ; quoiqu'il se montrât favorable pour un coup de main, le vent n'était cependant pas fort. Quelques prisonniers de l'hôpital voulurent enlever une chaloupe; MM. Jamet,officier du génie, Bonafos, officier à la quatrième légion, Druet, pharmacien, Doucet chirurgien, et deux mate- lots français, sautent en même temps dans l'embarcation, et se rendent maîtres des marins qui la gardaient. Tandis qu'ils travaillent à larguer la chaloupe, Tadeo les aperçoit du haut du pont : il part comme un trait ; fu- rieux, il descend dans la chaloupe et plonge son poignard dans le sein du malheureux Druet. Glorieux d'une action dont un sicaire gagé rougirait, il remonte à bord, et montrant son arme ensanglantée, il exhorte les soldats de garde à suivre son exemple. Une décharge de mousqueterie atteignit â l'instant nos camarades fugitifs, que l'on acheva ensuite à coups de baïonnette. Les deux matelots étaient rentrés dans le ponton, en se glissant par un sabord : on les trouva réfugiés à fond de cale, ils furent pris et fusillés sur-le-champ» Une semblable con- duite s'éloignait trop de la morale évangélique, aussi le seigneur aumônier était-il pour nous un objet d'horreur et d'exécration. Si la vengeance avait été permise à des captifs, don Tadeo n'aurait pas joui long-temps de la gloire d'avoir assassiné des Français. Quatre médecins espagnols se rendaient â bord pour voir nos malades, ou MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 67 du moins pour faire semblant de leur donner des soins. Ces docteurs étaient de fort honnêtes gens, ils nous plaignaient, essayaient de nous consoler et se faisaient un plaisir de nous procurer quelques douceurs. Leur visite était aussi agréable que celles d'Aborrea et du féroce Tadeo nous paraissaient vexatoires et révoltantes. Les petits avantages dont je jouissais sur l'Argonaute avaient amélioré ma condition, mais je les achetais par le désagrément de me trouver au milieu de six cents malheureux qui manquaient de tout et dont je ne pouvais adoucir les peines. Ces malades étaient dans l'état le plus déplorable : gisans à terre, dévorés par la vermine, mourans de faim, plongés dans un cloaque infect, ils souffraient tous les maux à la fois ; aussi périssaient-ils en grand nombre. Les comestibles envoyés par le capitaine anglais étaient distribués aux ma- lades ; malgré notre surveillance, il arrivait quelquefois que les bien-portans s'en appropriaient la plus grosse part. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous, qui étions les chefs à bord de V Argonaute, soit par discrétion, soit à cause de la trop grande avidité des autres, nous n'y avons jamais goûté. Notre ordi- naire n'était cependant pas somptueux ; il s'est toujours composé, sur ce pon- ton, de riz bouilli, assaisonné avec un peu de lard rance. Le 10 Mai, nous reçûmes un convoi de malades parmi lesquels se trou- vaient MM. de Montchoisy, lieutenant de cuirassiers, et Castagner, enseigne de vaisseau. Ils venaient de la Vieille-Castille, et se portaient fort bien. L'Argonaute était le ponton ie plus rapproché de la côte française ; en pas. sant sur cet hôpital flottant ils se proposaient de se sauver à la nage, le trajet devenant plus court; ils essayèrent pendant la nuit, mais il fallut y renoncer. CHAPITRE XVI. Projets bien concertés.-Trop de confiance en empêche la réussite.-Âa Vieille-Castille arrive heureusement à la côte.-Nous courons de grands dangers.-Je parviens à dé- tourner l'orage. Nous avions à bord quelques marins et quelques sous-officiers que nous conservions précieusement pour tenter un coup de main à la première occa- sion favorable. Les délibérations méticuleuses, les lâches conseils qui avaient empêché le salut de la Vieille-Castille, n'étaient point à redouter chez nous. Par bonheur tous nos compagnons étaient misérables à un tel point qu'ils re- gardaient la mort comme un bienfait ; ils brûlaient d'affronter les périls les plus grands pour s'affranchir d'un si dur esclavage. Nous les décidâmes sans peine à profiter du premier coup de vent pour couper les câbles et jeter le ponton à la côte. Cette proposition fut accueillie avec les démonstrations de la joie la plus vive. Le 14 Mai, il s'éleva un vent d'ouest assez frais, qui se renforça tellement pendant la nuit, que deux petits pontons, la Isabella et la Golondrina, placés à droite et à gauche de l'Argonaute, perdirent chacun une ancre, et venant h l'appel de l'autre câble, ils se trouvèrent le lendemain matin côte à côte avec nous. Il nous était facile de sauter dans l'un ou dans l'autre. Nous aurions pu nous sauver et profiter du moment, mais tout espoir n'était pas perdu, le vent devait reprendre sa force à la marée montante. Nous résolûmes donc d'attendre jusqu'au soir. Pour mieux concerter notre plan, je réunis dans ma chambre les chefs du complot. Les membres du conseil étaient MM. Castagner, officier de marine ; de Montchoisy, officier de cuirassiers, que la Providence nous avait amenés depuis peu de jours ; Simon, maître d'équipage, maréchal-dcs-logis chef au 1er bataillon de la garde impériale, et quelques sous-officiers d'infanterie. Les grosses épaulettes, les ventres rebondis, les mentons à triple étage, les visages vermeils, qui avaient fait échouer les plus beaux projets à la Vieille- Castille, ne brillaient point à notre assemblée. Animés du même esprit, ré- unis par une même opinion, tous étaient décidés à se sauver ou à s'engloutir 68 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. dans l'abîme des mers. La liberté ou la mort était notre mot d'ordre, il ne s'agissait plus que de s'arrêter sur le choix des moyens d'exécution et de régler notre conduite. Après avoir adopté et rejeté successivement plusieurs avis, on décida que tout le monde passerait à bord de la Isabella, très petit vaisseau marchand, qui ne devait prendre au plus que six pieds d'eau. En le jetant à. la côte, au moment de la haute marée, nous devions nous trouver à sec sur le sable, à la marée basse. Un projet si bien concerté faisait espérer une réussite com- plète ; il semblait qu'un dieu protecteur nous eût envoyé tout exprèsee pon- ton en miniature pour favoriser notre fuite. Huit hommes et un sergent formaient la garde de V Argonaute, on en comptait six sur la Isabella. Rien n'était plus facile que de désarmer les uns et les autres, les emmener on les laisser sur ! Argonaute, et nous servir en- suite de leurs fusils pour notre défense. Mais les soldats de garde à la Isa- bella semblaient vouloir seconder nos projets, ils avaient même manifesté le désir de passer à l'armée française. Maître Simon, qui savait tout cela, opina pour qu'on ne désarmât personne. " D'ailleurs, ajouta-t-il, si nous désarmons les hommes de VArgonaute, les malheureux que nous ne pouvons emmener en souffriront." Maître Simon n'avait peut-être pas tort ; je lui fis observer qu'il n'était pas probable que les Espagnols voulussent rendre les mourans responsables de notre évasion. Son avis prévalut, et l'on arrêta qu'on laisse- rait à chacun ses armes, et que nous nous embarquerions sans bruit à bord de la Isabella. Quand nous eûmes réglé notre plan, assigné à chacun son devoir et son poste, et fixé l'heure du départ, nos conseillers demandèrent la clôture, et la séance finit. J'ouvris alors majestueusement le coffre qui nous avait servi de chaire et de bureau, j'en tirai un paquet de cinnamomum, vulgairement appelé canelle, une douzaine de citrons, un sac de sucre et quelques bouteilles d'eau-de-vie et de vin. Je préparai un philtre militaire dont la vigueur et l'esprit vinrent ajouter encore à l'ardeur de nos conjurés. Jamais punch et vin chaud ne furent offerts plus h propos ; nous buvions à la liberté, h l'espoir de nous revoir le lendemain au milieu de l'armée française. La plus ferme résolution, la joie qui se manifestait sur tous les visages, nous promettaient un heureux succès. Après des libations que j'avais eu soin de ne pas rendre trop abondantes, nous nous embarquâmes un à un dans la. Isabella. Les soldats de garde nous voyaient arriver avec plaisir. Us nous donnaient la main pour descendre et nous faisaient passer dans l'intérieur du vaisseau à mesure que nous arri- vions. Lorsque nous y fûmes à peu près tous, on ferma les écoutilles. "Nous sommes trahis, s'écria Castagner, nous avons mal fait de ne pas désarmer ces gens-là." Cependant maître Simon était encore sur le pont ; il nous dit à voix basse, qu'il n'était pas nécessaire de se presser, qu'il nous avertirait quand le moment serait venu. Ce moment se faisait bien attendre ; il arriva pourtant, et nous montâmes sur le pont. Maître Simon, aidé par deux marins, s'approche des câbles pour les couper. Au même instant trois coups de fusil, dirigés sur nous, partent de VArgo- naute. Ce fut alors que l'on regretta de n'avoir pas désarmé la garde. Les trois marins reculent, la peur fait sentir ses atteintes aux plus déterminés, personne n'ose plus s'avancer vers les câbles, on parle même de remonter sur l'Argonaute. Tandis que nous tentions de mettre à fin un projet si bien conçu et si mal exécuté, de grands événemens se passaient à la Vieille-Castille. Quelques coups de canon attirèrent nos regards sur ce point et nous vîmes clairement ce ponton, dégagé de ses entraves, filer vers, la côte, à la faveur du vent et de la marée, Tacitœ per arnica silentia lunœ. La bouteille d'acide sulfurique, préparée par M. Fouque ne servit point. Quelques officiers, résolus de braver tous les dangers, malgré l'opposition des grands dignitaires, coururent aux câbles ; armés d'une hache et d'une scie, ils s'apprêtaient à les couper. Plusieurs commandans, au large poitrail, s'y MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 69 portèrent aussi, mais pour les en empêcher ; l'un d'eux parvint à s'emparer de la scie, et la cassa. La colère et le mépris furent alors portés au comble ; les jeunes officiers ne reconnurent plus des supérieurs qui se déshonoraient par de semblables actions. On traita ces indignes chefs ainsi qu'ils le méri- taient, et comme on aurait fait des Espagnols. Repoussés, gourmés, battus, culbutés, les ventres rebondis roulaient du pont dans l'escalier, pendant que les cables tombaient sous la hache pesante. On désarma la garde, le sergent espagnol se réfugia dans la chambre de ses amis, les officiers supérieurs. Là., un colonel, que je m'abstiendrai de nommer, fut assez vil pour embrasser les genoux du sergent ; il se prosterna à scs pieds, et s'efforça de lui prouver qu'il n'avait pris aucune part à ce qui s'était passé. Ce même colonel, com- me on le pense bien, fut des premiers à prendre terre ; il partit sur-le-champ pour Paris, se présenta à. l'empereur, et s'attribua toute la gloire d'avoir sauvé la Vieille-Castille. On assure que Napoléon lui serra la main affectueuse- ment, en lui disant: "Colonel, je regarde cette action comme le gain d'une bataille." Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il reçut le titre de général de bri- gade pour prix de scs exploits. Que de titres, de décorations, de grades, de pensions ont été gagnés de cette manière ! ! ! Le lecteur s'imagine que je vais lui faire part du contentement que j'éprou- vai en touchant au rivage. Ces détails sur la Vieille-Castille lui ont fait oublier peut-être que je n'étais plus sur cet heureux ponton, et que la Isabella me retenait encore dans sés flancs. Revenons au gîte. Au lieu d'être encouragés par l'exemple, nos compagnons parurent plus effrayés des périls qu'ils semblaient mépriser un instant auparavant. Ils craignaient d'être atteints par les canonnières qui poursuivaient la Vieille- Castille. En vain cherchions-nous à, ranimer leur courage par nos discours et notre exemple. Nous leur présentions, d'un côté, la mort qui nous mena- çait, inévitable suite du rapport du sergent sur les événemens de la nuit, et de l'autre, nos camarades arrivant sur la plage avec tranquillité. Ils ne voy- aient rien, ils n'écoutaient rien, et leur troupe timide grimpait en toute hâte à bord de l'Argonaute. Leur retraite s'opéra avec tant de précipitation que plusieurs tombèrent dans la mer et s'y noyèrent ; un plus grand nombre fut écrasé entre les deux navires qui se frottaient et s'entrechoquaient à cause de l'agitation des flots. Certes, le feu le plus meurtrier des canonnières n'aurait pas fait tant de victimes. Ces mêmes braves qui tantôt, le verre à la main, juraient de mourir pour la cause de la liberté, se dispersent à, l'aspect d'une chaloupe. Abandonnés de tout notre monde, il fallut aussi songer à. la retraite, et nous cherchâmes à rentrer sur l'Argonaute. Comme je ne voulais ni me noyer, ni être moulu par le choc des pontons, comme je n'avais aucune envie d'être coupé en deux en passant d'un sabord à. l'autre, je pris sagement toutes les précautions qui pouvaient assurer mon retour au bercail. Après avoir hésité quelque temps je m'accrochai comme un singe à la fenêtre de la bouteille, et je fis mon entrée mystérieuse par une ouverture, où pour la première fois peut-être un visage s'était montré. Je regagnai doucement ma chambre, et me couchai, pour faire croire au sergent espagnol que je n'en étais pas sorti. Mais on me dit qu'il avait déjà dressé un rapport sur lequel étaient inscrits les noms de tous ceux que la Isabella Vivait reçus à son bord. Cette nouvelle me fit frémir, la mort apparut à mes yeux dans toute son horreur; retourner à l'Argonaute, c'était courir au devant d'elle. Je ne perdis pas courage pourtant, je réprimai ce mouvement de terreur qui m'avait saisi d'abord ; après avoir tenu conseil avec moi-même, et m'être bien recordé, j'allai trouver le seigneur sergent qui tenait en scs mains le fil de ma destinée et de celle de mes compagnons. Je préludai par quelques propos jetés avec indifférence ; la conversation s'établit peu à peu, je la diri- geai adroitement sur l'objet intéressant et je demandai enfin au sbire com- ment il croyait pouvoir sc tirer d'affaire. " Demain matin, dit-il, je présenter ai mon rapport au gouverneur de Cadix.-C'est la plus grande sottise que vous puissiez faire.-Pourquoi cela ?-Parce que le gouverneur vous donnera tort et vous punira.-Je ne vous comprends pas.-Comment vous n'êtes pas assez malin pour deviner que le gouverneur va vous dire : " Vous aviez huit hom- 70 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. mes, des armes et des munitions, il fallait s'en servir." Les moindres tenta- tives d'évasion ont été suivies de la mort des fugitifs, témoin l'affaire de la chaloupe où vous avez massacré six prisonniers avec l'aide de don Tadeo. Quand vous direz au gouverneur que vous n'avez tué personne, que personne n'a été blessé, il croira que vous avez tiré en l'air à. dessein, et que vous étiez d'accord avec nous. Il vous rendra responsable, non de ce qui s'est passé, mais de ce qui aurait dù se passer, et vous serez fort heureux si vous en êtes quitte pour troquer votre habit de sergent contre une veste de galérien. Ainsi, mon cher, tout bien considéré, croyez-moi, restez tranquille, et gardez votre rapport pour une meilleure occasion. Le sergent n'était pas de force à combattre ma logique ; mes argumens, les punitions surtout qui en étaient la conséquence obligée, portèrent dans son cœur une frayeur salutaire. Il se voyait déjà sur le banc, la chaîne au cou, la rame à la main. Il convint, en tremblant, que j'avais raison, et, pour me prouver qu'il voulait agir avec prudence et d'après mes conseils, il déchira sa liste des proscrits. Je profitai de ses bonnes dispositions, je le fis entrer dans ma chambre-, où, le verre en main, il devint facile de le faire arriver au dernier degré de la conviction. Le lendemain nous eûmes la satisfaction de voir descendre à terre nos ca- marades de la Vieille-Castille. Le chagrin de ne pouvoir en faire autant rendait notre situation encore plus pénible. Les Anglais n'avaient pas mis beaucoup d'acharnement à les poursuivre. Sur sept cents hommes que ce ponton renfermait, il n'en périt que trois par le feu de l'ennemi. L'évasion de la Vieille-Castille rendit les Espagnols plus actifs et plusvigi- lans à notre égard. Notre garde fut doublée, on nous enleva, le jour même, tous les marins et les hommes valides que nous conservions avec tant de soins, et Y Argonaute rétrograda vers les remparts de Cadix d'une demi-lieue. Ces précautions nous affligeaient d'autant plus, qu'elles semblaient nous fermer pour toujours le chemin du rivage occupé par les troupes françaises. J'étais inconsolable d'avoir quitté la Vieille-Castille, de ne m'être pas jeté dans l'embarcation du capitaine Grivel, enfin de n'avoir pas gagné la côte à bord de la Isabella. Mais hélas, ces regrets étaient superflus ! Il s'agissait de mettre mes affaires en règle ; le punch et le vin chaud dont j'avais abreuvé mes terribles champions qui se montrèrent si timides sur le champ de bataille, avaient consommé la plus grande partie de mes denrées. Un heureux mensonge, une fraude pieuse arrangea tout cela; et les médecins, qui aimaient à boire la goutte le matin, firent renouveler mes provisions afin de n'être pas privés des philtres et des juleps que je leur offrais d'une main libérale. CHAPITRE XVII. Encore un projet d'évasion. - Nous l'exécutons sous le feu de l'ennemi. - Abordage, nous repoussons les Anglais. - L'Argonaute est criblé de boulets, une bombe éclate à fond de cale, massacre horrible, incendie du ponton. - Nous nous sauvons en partie. - Le brave Grivel protégé notre débarquement. Nos tristes regards ne pouvaient se détacher du rivage fortuné qui venait d'accueillir nos compagnons de la Vieille-Castille. Plus d'espoir de salut, trois fois nous avions laissé échapper l'occasion favorable, notre captivité de- vait être éternelle. Cependant un nouveau projet fut formé, plus dangereux, plus téméraire que les autres, il s'agissait d'enlever notre forteresse flottante, le ponton l'Argonaute. Les Anglais nous avaient privés du secours des ma- rins et du plus grand nombre des hommes valides ; l'absence de cette troupe d'élite rendait l'exécution de notre plan infiniment plus difficile. Mais notre position était plus cruelle, le désespoir doublait la force et le courage des mi- sérables captifs, leurs rangs affaiblis présentaient encore assez de combattans MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 71 pour tenter un coup de main. D'ailleurs, plus les obstacles sont formidables, plus il est glorieux d'en triompher. Nous avions toujours à. bord MM. Castagner et de Montchoisy ; le nombre des bien portans qui faisaient le service d'infirmiers s'élevait à trente-sept, cinq chirurgiens et moi ; voilà, notre corps de bataille. Une centaine de con- valescens marchaient derrière, et cet auxiliaire, sur lequel on comptait peu, pouvait néanmoins être de quelque utilité. Pour ne pas tomber dans les mêmes fautes que les autres fois, on s'assem- bla de nouveau. Il fut décidé que nous profiterions du premier coup de vent, et pour ne pas donner de soupçons au sergent espagnol, on distribua les rôles de manière qu'à, un signal convenu chacun devait agir de son côté, sans ré- union préalable. Le signal donné, Castagner, suivi de dix hommes, se por- tait aux câbles, les coupait ou les larguait. Montchoisy, accompagné de quinze sous-officiers ou soldats, devait s'emparer de la garde, la désarmer et distribuer les fusils et les cartouches à. sa troupe. Quant à moi, je fus chargé de me rendre maitre du sergent. Les choses ainsi disposées, chaque acteur étant bien pénétré de son rôle, nous attendîmes patiemment que la Providence eût encore une fois pitié de nous. Cet heureux jour ne se fit pas long-temps désirer, la mer roulait agitée par les dernières tempêtes, les débris des vaisseaux naufragés le 7 Mai étaient dis- persés sur la grève, et la carcasse de la Vieille-Castille, que les Français avaient embrasée, fumait encore. Le soleil obscurci par de si longs orages ne s'était montré qu'un instant sur l'horizon, lorsque le vent d'ouest porta sur nous son haleine protectrice, et ralluma dans nos cœurs le courage que tant d'infortunes avaient abattu. Notre parti était pris, nos dispositions arrêtées; un geste, un regard, suffisaient pour s'entendre, il fallait seulement différer le départ jusqu'au moment où la marée serait favorable, elle devait l'être à quatre heures après midi, selon le calcul des marins. Ainsi nous étions obligés de passer en plein jour sous des batteries meurtrières ; la Vieille-Cas- tille avait pu se dérober à leur feu pendant la nuit. Le vent se renforça le 26 Mai au matin. Les quatre médecins espagnols, le commissaire et l'aumônier, vinrent à bord à midi. Le sergent qui com- mandait notre garde prit leur chaloupe et passa à Cadix pour ses affaires ou pour se promener ; peut-être était-il guidé par quelque pressentiment. Il re- vint malheureusement trop tôt, et son retour délivra les deux brigands tombés sous notre pâte, et que nous regardions déjà comme nos prisonniers. Quelle fortune ! che boccone ! l'escroc Aborrea ne s'était pas contenté de s'approprier notre solde, il avait encore volé des montres, des bagues, et s'était fait un riche trousseau de nos dépouilles. Avec quel plaisir n'aurions-nous pas exposé aux coups de l'ennemi le moine bourreau, l'exécrable Tadeo qui se faisait un jeu de punir nos malades en les laissant mourir sans confession, et dont la fureur sanguinaire nous avait privés d'un de nos camarades les plus chers ! Mais le pouvoir suprême qui se sert des médians pour éprouver les bons, voulut sans doute prolonger encore leur vie, afin de conserver deux démons bien utiles pour de semblables épreuves. L'heure fatale approchait, quand une voix retentissante appela le sergent de VArgonaute, cette voix dont un cornet acoustique triplait les sons, partait de la canonnière qui nous gardait. Le seigneur sergent, muni de son porte- voix, s'avance sur la proue pour écouter ce qu'on avait à lui dire. On lui crie de faire attention au vent, de mettre des factionnaires aux câbles, et de pren- dre garde, aux armes. Le seigneur sergent rentre dans sa chambre, pose son porte-voix sur une tablé, prend un soldat armé de sa baïonnette, et ces deux alguazils descendent pour faire leur ronde dans les batteries, afin de s'assurer s'il n'y avait pas de rassemblement et de complot. Fidèle à remplir les fonctions importantes que mes compagnons m'avaient confiées, je ne perdais pas de vue mon sergent et son satellite, je marchais sur leurs talons en prêtant l'oreille pour entendre le signal. Je les suivis à la batterie de dix-huit, puis à celle de trente-six, enfin ils entraient dans le faux pont, et moi aussi, quand un grand bruit se fait entendre sur notre tête. Aus- sitôt je m'élance vers le soldat, je lui arrache des mains sa baïonnette, et fai- sant deux pas en arrière, je les menace l'un et l'autre de cette arme s'ils ne se rendent à l'instant mes prisonniers. 72 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Le sergent avait trop maltraité nos malheureux infirmes pour se croire en sûreté parmi eux, il redoutait avec raison leur juste ressentiment. Il frémit, il pâlit, prosterné à mes pieds; il me conjura d'employer l'ascendant que j'avais sur nos soldats pour que sa vie fût respectée. Je lui promis ce qu'il me demandait ; le sergent et son compagnon allèrent se cacher dans les ténè- bres de la cale, après m'avoir adressé leurs remercîmens. Montchoisy et sa troupe avaient désarmé la garde, et les câbles largués par Castagner et ses marins n'opposaient plus aucune résistance aux efforts du vent et de la marée. Toutes ces opérations avaient été faites avec la rapidité de l'éclair ; la même promptitude fut mise pour préparer nos moyens de dé- fense contre l'ennemi redoutable qui nous surveillait, et dont la vengeance et la rage allaient éclater. Les fusils enlevés aux soldats espagnols furent dis- tribués aux plus déterminés et surtout aux meilleurs tireurs ; les femmes, les enfans, descendirent à fond de cale, ils s'y trouvaient en sûreté et pouvaient nous servir dans ce poste. Une chaîne s'établit à l'instant pour monter les pierres, les boulets et les gueuses qui formaient le lest du vaisseau. On en- leva tous ces projectiles pour en faire des tas auprès de chaque sabord de la batterie de dix-huit, la batterie basse fut fermée. Notre navire avait à peine changé de place, que l'amiral anglais s'en aper- çut et donna le signal du bombardement: douze chaloupes montées par des soldats arrivèrent sur nous â pleines voiles. Elles étaient suivies de six cha- loupes canonnières qui se tinrent à une demi-portée de canon de V Argonaute. Les premières chaloupes s'approchèrent ; après nous avoir sommés de nous rendre, clics firent un feu de mousqueterie terrible pour dégarnir le pont, et préparer ainsi l'abordage. Des pierres, des boulets, des gueuses qu'on lançait avec la main dans les embarcations, dix fusils bien servis et le courage du désespoir : telles étaient les armes que nous avions à opposer à la fureur des Anglais et des Espagnols réunis pour nous écraser, à douze chaloupes remplies de gens armés jusqu'- aux dents, à six chaloupes chargées de l'artillerie la plus formidable. Nous étions trop avancés pour reculer, il fallait vaincre ou mourir ; notre choix fut bientôt fait entre la vie et l'esclavage, ou la liberté conquise au prix de nos jours. Una salus victis nullam sperare salutem. Je ne m'amusai point alors à citer des vers de Virgile, mais je paraphrasai souvent dans ma prose énergique ce texte du poète latin. Le premier choc fut terrible, effroyable ; les Anglais voulaient absolument nous prendre à l'abordage, nous nous défendîmes en désespérés. Nos fusi- liers tiraient rarement pour ne pas perdre leurs munitions, mais ils savaient bien employer leurs balles; ils ajustaient à bout portant et faisaient très sou- vent coup double, un d'eux fut assez adroit pour caramboler trois fois de suite. Les projectiles roulaient sur le ventre du vaisseau pour tomber comme la grêle dans les chaloupes. Cette première attaque nous fit perdre cinq hommes, deux sous-officiers et trois soldats. Vingt-trois hommes et un enseigne de vaisseau tombèrent sous nos coups, et plus de cinquante furent mis hors de combat. Etonné d'une résistance furieuse et meurtrière, voyant d'ailleurs qu'il était inutile de sacrifier ses soldats pour prendre à l'abordage des malheureux qui se feraient hacher plutôt que de se rendre, l'ennemi recula devant nous, et les premières chaloupes se retirèrent. Les six canonnières qui s'étaient embos- sées à demi-portée commencèrent alors leur fou. La Sainte-Anne, vaisseau à trois ponts, le fort du Pontal, une demi-lune des remparts de Cadix, se joig- nirent bientôt aux chaloupes et dirigèrent sur nous des milliers, des myriades de projectiles. Boulets, bombes, mitraille, boulets incendiaires, rien ne fut épargné ; tout ce que l'artillerie a de plus destructeur fut employé ce jouY-là contre un hôpital peuplé de mourans ! contre un asile de misère et de douleur que l'ennemi le plus acharné respecte toujours en portant scs coups sur une ville assiégée ! ! ! L'acharnement atroce des Anglais, la déloyauté de leur conduite, que les lois cruelles de la guerre n'autorisaient point, portèrent dans les cœurs une exaspération, une soif de vengeance que je ne saurais exprimer. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 73 Cependant la nuit approchait, la marée commençait à descendre, notre vaisseau, bien qu'il eût marché, se trouvait encore loin de la côte, et nous ne savions pas s'il était échoué. Un roulis presque imperceptible me faisait craindre qu'il ne le fût point. Nous sommes perdus, dis-je à Castagner, le vaisseau n'est pas échoué, la marée descend et va nous emporter au milieu de l'escadre anglaise. Castagner s'était aperçu du roulis avant moi, sans oser en parler, il tâcha même de me rassurer à cet égard. Le roulis néan- moins continuait, devenait plus sensible. Pour nous convaincre du fait, et connaître tous les dangers qui nous restaient à courir, nous arrêtâmes nos regards sur un point du rivage ; quelque temps après nous vîmes que la dis- tance était toujours la même et que notre positionne changeait point ; il nous fut permis d'en conclure que V Argonaute touchait et qu'il roulait encore en creusant son lit dans le sable. Nous voilà tranquilles sur ce point, l'abordage n'est plus à craindre, puisque les Anglais tirent toujours des coups de canon et continuent à lancer des bombes. Ces dernières étaient peu redoutables, il s'agissait de se mettre à l'abri des boulets ; une foule de prisonniers descendent à fond de cale, nous restons dans les batteries pour être prêts à combattre de nouveau, si l'ennemi revenait sur nous. Les boulets fracassaient les flancs du vaisseau, le traver- saient même de part en part, les bombes tombaient à droite et à gauche dans la mer. L'Argonaute présentait une surface peu étendue sans doute, mais elle était encore assez grande pour servir de point de mire à d'habiles artil- leurs, et son repos rendait leur attaque moins incertaine. Cent, deux cents, cinq cents bombes peut-être étaient tombées dans l'eau sans nous toucher, quand il en arriva une qui, frappant d'aplomb sur notre bord, descendit dans l'intérieur et vint éclater dans la cale au milieu des infortunés qui s'y étaient réfugiés. Je ne chercherai point à décrire les épouvantables ravages du projectile meurtrier;- on n'a jamais connu le nombre des victimes qui restè- rent ensevelies au fond de ce tombeau. Un sergent de grenadiers, sa femme et scs enfans furent mis en pièces. Les prisonniers que la bombe avait éparg- nés, ou qui du moins n'étaient pas blessés grièvement, se hâtèrent de remon- ter, les autres périrent étouffes par la fumée. Une batterie française établie derrière les ruines du fort Matagorda dirigea ses coups sur les canonnières. Nous étions alors placés entre deux feux ; mais les boulets français passaient sur notre tête et n'étaient dangereux que pour les assaillans. Cette diversion nous fut très utile. Condamnés à recevoir le feu de l'ennemi, sans pouvoir lui riposter en au- cune manière, il fallait attendre la mort dans une parfaite inaction, comme un soldat placé l'arme au bras sous la fusillade la plus active. Cette position était désespérante, aussi beaucoup de nos compagnons, affaiblis par la mala- die, en perdirent-ils la raison. Je sus la conserver au milieu de ce désastre, et l'aspect des dangers ne me fit pas même perdre mon sang-froid. Je me mis, ainsi que Castagner, sur le porte-haubans d'artimon de tribord. Les boulets venant du côté opposé avaient les deux bords à traverser avant de nous atteindre, et, quoique plusieurs boulets eussent déjà fait cette double trouée, la place que nous occupions n'en était pas moins la plus sûre ; le corps entier du vaisseau nous servait de bouclier. Nous passâmes la nuit, Cas- tagner et moi, assis sur le porte-haubans, les jambes pendantes du côté de la mer et le dos appliqué le long du plat-bord. On présume sans doute que nous ne dormîmes pas beaucoup pendant cette éternelle nuit. " Je ne me suis jamais trouvé à pareille fête, disait le marin Castagner. - Ni moi non plus ; j'ai fait bien des pillulcs, mais non pas de ce calibre-là." Et les bou- lets, les bombes, la mitraille, continuaient de cribler l'Argonaute, et de passer sur nos têtes. Les boulets rouges, les bombes, marquaient leur route par des sillons lumineux ; c'était comme un feu d'artifice. Je n'avais plus à craindre que l'administration espagnole vînt examiner ma comptabilité ; le vin-chaud fut prodigué à nos combattans. Il me restait encore une bouteille d'eau-de-vie que je plaçai sur le porte-haubans, entre Castagner et moi ; nous y avions recours de temps en temps pour reprendre courage. Vers le milieu de la nuit j'aperçus quelque chose de noir qui s'a- vançait à droite; c'était une chaloupe canonnière. Nous quittâmes à l'in- stant notre poste d'observation, et nous parcourûmes à l'instant le vaisseau en 74 MEMOIRES n'üN APOTHICAIRE. criant : " Tout le monde sur le pont ! aux armes ! "voici les Anglais qui re- viennent !" On ne répond point à cet appel : les hommes valides se couchent sous les malades, tout le monde est découragé, tous demeurent blottis dans leur retraite obscure ; personne ne voulait se battre. Je descendis jusqu'à la cale, j'appelai de toutes mes forces ; même silence, personne ne bougea. A ce cri d'alarme qui annonçait le retour des ennemis, le sergent espagnol sort de sa tanière, m'appelle et me tient ce discours: " Seigneur commandant, laissez-moi faire, je puis vous tirer de l'embarras où nous sommes tous ; je vais monter sur le pont, et de là je parlerai aux Espagnols ou aux Anglais des canonnières. Je leur dirai que c'est le vent qui a fait casser les câbles, et demain j'adresserai au gouverneur de Cadix un rapport qui achèvera de vous justifier. C'est, croyez-moi, le meilleur parti que vous puissiez prendre; si vous vous obstinez à rester là, les Anglais vous brûleront.-Tout cela est bel et bon sans doute, c'est la peur qui vous fait parler ainsi, camarade ; mais fort heureusement vous n'avez plus ici voix délibérative. Si nous brûlons, vous brûlerez aussi, l'auto-da-ft sera complet; en attendant restez où vous êtes, si non, je vous fais sauter à la mer pour vous garantir de la brûlure." Je ne sais s'il fut bien satisfait de ma réponse, mais le fait est que le seigneur sergent disparut dans l'ombre et retourna silencieusement à son poste de réflexion. Je remontai sur le pont où la mitraille sifflait et tombait toujours avec la même abondance. Armé de pierres, je m'approchai de la proue et n'y trouvai que Castagner et Goudin, un de nos chirurgiens. Nous n'étions plus que trois pour défendre le navire ; si les Anglais fussent venus à l'abordage, c'était fait de nous. Ils se bornèrent à tirer quelques coups de canon. Ils pensaient probablement que la nuit nous aurions encore plus d'avantage que le jour, et craignaient de se mesurer de trop près avec des gens déterminés à mourir plutôt que de se rendre. On voit bien que l'ennemi n'avait pas d'espion dans la place. Quelque temps après une chaloupe aborda notre vaisseau, nous n'avions pas vu de quel côté elle était venue, elle fut reçue à coups de pierre. Les mate- lots qui la conduisaient nous dirent qu'ils étaient Français, on imagina d'a- bord que c'était une feinte de l'ennemi ; on n'osait pas se fier à leurs discours. Cependant quelques-uns des nôtres s'embarquèrent dans cette chaloupe, elle prit le large ; les Anglais la poursuivirent et s'en emparèrent devant nos yeux. Les hommes qui la montaient se sauvèrent à la nage. Nous fûmes persuadés alors que l'embarcation était française ; mais les Anglais l'avaient prise, et nous pensions qu'ils s'empareraient aussi de toutes celles qui pour- raient venir encore. Nous passâmes le reste de la nuit dans une perplexité cruelle. Au point du jour, nous entendîmes battre la diane dans le camp français. L'ennemi ne tirait plus ; on monta sur le pont, et chacun s'occupa à faire des radeaux. Nous vîmes une foule de gens sur le bord de la mer, ils apportaient une chaloupe. On la met à flot ; trois matelots, une rame à la mâin, s'embar- quent, prennent le large et viennent vers nous. On se figure aisément notre impatience, chacun voulait partir le premier, le ventre du vaisseau était cou- vert de gens prêts à se précipiter dans la chaloupe. Afin de mettre de l'ordre dans le débarquement, et pour récompenser en quelque sorte les braves qui s'étaient sacrifiés pour le bien général, nous or- donnâmes que les blessés seraient embarqués les premiers. Il fallait éviter la confusion, et faire exécuter rigoureusement cette mesure ; deux faction- naires furent placés au bas de l'échelle avec la consigne de ne laisser passer que les blessés. La chaloupe avançait peu à peu, elle fut bientôt assez près de nous pour pouvoir distinguer qu'elle contenait un baril d'eau-de-vie, douze fusils et des cartouches. Quand elle arriva contre le vaisseau, nos deux fac- tionnaires jetèrent leurs armes à la mer et s'élancèrent les premiers dans l'embarcation. Tant de gens s'y précipitèrent en même temps, que les matelots furent obligés de prendre le large dans la crainte qu'elle ne Coulât à fond. Non seulement il leur fut impossible de nous donner les armes, les munitions et le baril qu'ils nous apportaient, mais encore, et pour comble de disgrâce, on jeta dans l'eau ces objets précieux afin d'alléger la chaloupe. Six hommes se sauvèrent dans cette embarcation, plusieurs s'étaient mis MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 75 à. l'eau dans l'espoir d'en profiter aussi ; ils ne purent l'atteindre et se noyè- rent'en cherchant à. rentrer sur l'Argonaute. La chaloupe avait à peine dé- posé sur le rivage les prisonniers qu'elle portait, que nous la vîmes revenir accompagnée de deux autres. Notre joie fut extrême, les plus pressés par- tirent à. la nage pour aller à la rencontre des barques de salut. Mais hélas ! le vent qui s'était calmé reprit toute sa violence et siffla plus fort que jamais. Les chaloupes, ne pouvant surmonter les efforts du vent et de la marée, retournèrent au rivage, et les malheureux nageurs trouvèrent la mort dans les flots. Les Anglais avaient recommencé leur feu ; persuadés que nous ne pouvions leur riposter, ils amenèrent leurs chaloupes canonnières si près de nous que les boulets traversaient de part en part les flancs pourris du vaisseau et tom- baient encore assez loin dans la mer. Criblé par des boulets lancés à portée de pistolet, saccagé, fracassé par la mitraille, l'Argonaute ne pouvait plus soutenir le poids de tant d'infortunés qui faisaient retentir l'air de leurs cris de douleur et de désespoir. Le pont était couvert de cadavres, des tas de morts encombraient les batteries, on ne pouvait faire un pas sans marcher dans le sang et sur les membres épars des prisonniers hachés par le canon. Frappés du coup mortel les malheureux tombaient, et leurs corps étaient ensuite déchirés en lambeaux par d'autres boulets qui sillonnaient les mon- ceaux de cadavres. Le sang de tant de victimes ruisselait partout et d'effroy- ables dépouilles étaient lancées sur les parois de l'intérieur et sur les mal- heureux blessés. Cette grêle de boulets n'était pas ce que nous redoutions le plus ; une bombe pouvait mettre le feu au vaisseau, alors tout espoir était perdu. Que devenir, que faire? Battus par la tempête et par l'artillerie nous ne pouvions attendre aucun secours des Français tant que le vent con- serverait sa violence. Chacun alors se mit à l'ouvrage pour construire un petit radeau. Les planches, les tonneaux, les débris du navire, les cordes des hamacs, les clous, les crampons, tout fut enlevé. Tout le monde s'occupait à réunir, attacher, clouer des fragmens de bois pour former la charpente de son radeau, mais chacun travaillait pour soi. Je fis comme les autres, j'allai chercher sur la dunette, dans les ruines du plat-bord de quoi me préparer une bouée de sauve- tage. Je trouvai une masse de liège qu'un boulet avait ébranlée et mise à découvert, je l'arrachai tout-à-fait ; après l'avoir fortement attachée avec une corde pour lui donner plus de solidité, je réservai ce moyen de salut pour échapper au naufrage, et dans la résolution de ne l'employer qu'à la dernière extrémité. Je revins dans ma chambre, assis sur mon liège devant le sabord, les yeux fixés vers le rivage, j'attendis avec un sang-froid imperturbable que le péril devînt assez pressant pour me forcer à me jeter à l'eau. Tout le monde n'eut pas la même constance, la plupart de nos gens se cru- rent perdus quand ils virent que les embarcations françaises, repoussées par le vent, ne pouvaient plus arriver à nous. Dès que les radeaux furent con- struits on les descendit dans la mer avec des cordes. A chaque sabord étaient attachées trois ou quatre cordes qui suspendaient autant de radeaux. Les malheureux se précipitaient en foule pour les détacher et se confier ensuite au perfide élément. Les radeaux n'étaient point assez solides pour résister à la force des vagues, les pièces mal liées se détachaient à l'instant, et le navigateur téméraire se noyait. D'autres se lançaient dans la mer sur une planche, vêtus de leurs dégoûtantes guenilles, emportant sur leur dos un havresac rempli de haillons enlevés à leurs camarades morts. A peine étaient- ils dans l'eau qu'ils demandaient du secours, personne ne pouvait leur prêter assistance ; gênés par leurs habits mouillés, entraînés par le poids de leur bagage, ils périrent tous misérablement. Tranquille à mon sabord je contemplais cette mer agitée et les naufrages de mes compagnons. J'observais dans un morne silence l'affreux tableau de tant d'infortunés engloutis par les flots. Leur exemple funeste n'arrêtait point les autres ; on travaillait toujours à bord à la construction de radeaux aussi frêles que les premiers sur lesquels de nouveaux imprudens allaient chercher encore une mort certaine. Nous aurions tous péri de cette manière 76 si la tempête eût continué, mais la Providence prit enfin pitié de nos maux et l'espoir rentra dans nos cœurs. Le vent s'étant calmé vers quatre heures après midi, les trois chaloupes, qui depuis le matin restaient attachées au rivage, furent mises à flot et vin- rent l'une après l'autre nous porter des secours. Les dangers qu'avait courus la chaloupe, venue au point du jour, rendirent les matelots plus prudens. Sans arriver jusqu'au vaisseau qu'ils n'osaient point aborder, ils s'appro- chaient assez pour que l'on pût les joindre à la nage. "Jetez-vous à la mer, nous vous ramasserons," crièrent-ils. Tous les nageurs se précipitent aussi- tôt; ils n'arrivent pas en même temps, mais les marins les saisissent l'un après l'autre, et quand le chargement est fait on prend le large pour retourner à la côte. Les nageurs qui n'ont pu être admis dans la barque se rappro- chent alors du vaisseau et se cramponnent aux cordes et aux radeaux en attendant le retour du convoi. J'étais debout sur le porte-haubans où j'avais passé la nuit et je m'apprê- tais à descendre dans la première embarcation qui viendrait à. bord. Dès que je m'aperçus les précautions de nos marins, je me déshabillai, j'attachai à ma ceinture un mouchoir, j'y plaçai mes papiers et ma finance, je possédais encore trois piastres, et je me disposai à. nager vers les chaloupes lorsqu'elles reviendraient. Quand je les vis quitter le rivage, je descendis à la batterie basse, afin de ne pas sauter de trop haut. Mais les sabords en étaient fermés ; on n'y voyait que des mourans entassés sur des morts, je marchais dans le sang ou sur des membres dispersés, tristes effets de la fureur de nos ennemis. Saisi d'horreur à cet affreux spectacle, je reviens sur mes pas, je remonte. Au moment où j'étais sous le dôme, un boulet passe à côté de moi et coupe en deux un enfant éploré qui venait de voir écraser son père ; cet enfant courait vers sa mère blessée, pour lui apprendre ce malheur. Ses plaintes m'avaient pénétré de douleur, le boulet vint les interrompre. Le terrible projectile fra- casse l'escalier sur lequel je me trouvais et me renverse au milieu de la bat- terie. Le coup fut si violent que je portai sur-le-champ les yeux sur ma cuisse gauche ; je croyais que le boulet l'avait emportée à vingt pas. Il ne m'avait point touché, mais un éclat de bois lancé vigoureusement s'était in- crusté dans mon individu ; je me hâtai de l'extraire avec les doigts. La blessure était profonde, mon sang coulait, et j'étais couvert des débris du pauvre enfant qui venait de périr à côté de moi. Je me relève pourtant, la force de ma situation me fait surmonter la douleur, et, sans attendre un nouvel épisode de ce genre, j'entre dans ma chambre ; après avoir bandé ma plaie, je passe par le sabord, je saute, et me voilà dans l'eau. Une chaloupe était alors près du vaisseau, elle partit pendant que je voya- geais dans le fond de l'abîme, et quand je reparus sur l'onde elle était déjà loin. Je n'avais point assez de confiance dans mes forces pour tenter de la suivre. Je me rapprochai du vaisseau, je m'accrochai à une corde qui pen- dait, et là, ballotté par les vagues, j'attendis encore une fois le retour des cha- loupes. Tandis que j'étais dans cette position, un malheureux se laissa glisser le long de la corde et descendit près de moi ; la violence des vagues l'épou- vanta, je m'aperçus bientôt qu'il avait perdu la raison. Dans l'excès de sa frayeur il me prit les bras arec ses mains tandis qu'il me serrait le corps avec ses jambes. Persuadé que nous allions nous noyer tous deux si je le laissais faire, je me dégageai brusquement et j'allai me placer sur un des ra- deaux attachés le long du bord. J'abandonnai la corde à cet homme, il ne sut pas s'y sa tête était perdue ; il disparut un instant après, la lame l'emporta. Je restai trois quarts d'heure sur mon radeau, en conservant toujours mon sang-froid et l'espérance de me sauver. Quand une forte vague arrivait sur moi, je me couchais en avant, elle passait sur ma tête. Je me relevais en- suite ; après avoir craché et toussé je me frottais les yeux, et je me préparais à un nouvel assaut. Les chaloupes reviennent enfin ; dès qu'elles ont par- couru la moitié de l'espace, j'abandonne le radeau, je m'élance dans la mer. Je suis englouti dans l'abîme, la vague me relève pour m'y replonger et m'enlever encore dans les airs. Je ne me trouble pas, je combine mes mouve- mens avec ceux de la lame, je me plie à ses ondulations en coupant toujours MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. vers la chaloupe la plus proche. J'arrive enfin auprès d'elle, j'allonge le bras... Dieu, quel transport ! ma main a touché le bord, elle l'a saisi. En vain les flots veulent m'en séparer, il serait plus facile de m'arracher le bras que de me faire lâcher prise. Je tiens le bord à deux mains et j'essaie de monter dans la chaloupe : vains efforts....le froid, la fatigue avaient épuisé mes forces. Les matelots viennent à mon secours ; deux quittent la rame, l'un me prend par un bras, l'autre par une jambe, et je tombe sans mouve- ment au milieu de l'embarcatioji. Ils ramassent encore quatre hommes qu'ils jettent sur moi et se dirigent vers la côte. Je restai sur place et dans la même immobilité jusqu'au moment où j'en- tendis les matelots nous dire : " Mes amis, vous êtes libres." Ces mots ma- giques me tirèrent tout-à-coup de l'anéantissement où je me trouvais et me donnèrent de nouvelles forces. Je me jetai de nouveau à la mer, et je fus accueilli par quatre soldats qui étaient dans l'eau jusqu'à la ceinture. On les avait placés là pour nous aider ; ils m'offrirent de l'eau-de-vie qu'ils por- taient dans une outre, j'en bus avec avidité et je m'empressai de gagner le rivage. En arrivant sur la grève, je tombai à genoux, j'embrassai cette terre chérie depuis si long-temps l'objet de mes vœux, et je remerciai avec effusion de cœur le Dieu tout-puissant qui m'avait sauvé à fravers tant de périls. C'est ainsi que se termina pour moi cette journée affreuse et mémorable. Elle n'eut pas de semblables résultats pour tous. Nous étions cinq cent quatre-vingt-quatre à bord le 26 au matin, deux cent cinquante environ sont venus à terre. Le canon a fait un ravage terrible sur le ponton, beaucoup de prisonniers se sont noyés, et les Anglais en mettant le feu à l'Argonaute ont détruit le reste. On ne peut trop louer la conduite des marins qui vinrent à notre secours : lorsque le ponton s'embrasa ces braves montèrent à bord; ils enlevaient les malades et les jetaient dans, la mer, d'autres marins les ramassaient pour les embarquer. Ces marins appartenaient à la garde impériale ; le généreux, le vaillant capitaine Grivel les commandait. En arrivant sur la plage je vis deux officiers qui se promenaient et qui paraissaient diriger le débarquement. Je volai auprès d'eux, j'embrassai le premier que je rencontrai ; c'était M. Grivel, il me serra dans ses bras et me renvoya en disant qu'il était à son poste et que le mien devait être plus loin. Je me mis à courir jusqu'à ce que je fusse hors de la portée des bombes et des boulets. Les soldats espagnols qui nous gardaient sur le ponton furent mis à terre avec nous; on les retint prisonniers, mais leur captivité n'offrait aucune des rigueurs de la nôtre. Ils étaient d'ailleurs si peu surveillés, que tous ceux qui voulurent retourner à Cadix s'échappèrent. Après notre évasion, les au- tres pontons furent gardés avec tant de soin que toute nouvelle tentative de ce genre devint impossible ; on transporta les prisonniers en Angleterre : ils n'en sont revenus qu'en 1814. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 77 CHAPITRE XVIII. J'arrive sur la plage à Puerto Real.-Singulière manière dont nous sommes reçus.- Touché de ma misère le grenadier Salmon partage avec moi son souper et ses habits. -Le commandant de place de Sainte-Marie nous fait enfermer dans le lazaret.-J'y retrouve mes camarades.-Xérès.-Mes confrères me reçoivent à merveille.-Géné- rosité délicate.-Je pars pour Beville. Après avoir rendu grâces à la Providence de ce qu'elle m'avait rendu ma chère liberté, je me hâtai d'en profiter. J'avais la clef des champs, je me mis à courir comme un fou, et j'arrivai à. Puerto Real sans m'arrêter, sans mo- dérer même l'agilité de ma course. Le sang qui coulait sur ma cuisse droite, et les douleurs que me causa le 78 eable en s'introduisant dans une cavité que j'avais au pied gauche, me firent apercevoir deux blessures au lieu d'une. La première personne que je rencontrai à Puerto Real fut un individu que je croyais mon ami ; c'était un ancien pensionnaire de la Vieille-Castille, il s'en était échappé le 22 Février avec le capitaine Grivel. Incorporé dans un régiment du premier corps d'armée, ce quidam était hors des remparts avec sa compagnie pour nous empêcher d'entrer dans la ville. On croyait que nous avions la peste. Il m'appela : je m'approchai, et lui demandai quelque vêtement pour me couvrir ; il s'excusa fort honnêtement sur ce qu'il ne pou- vait rien m'offrir, et voulut me persuader qu'il était obligé d'emprunter des habits à ses camarades. Une foule de militaires et de curieux de toute espèce m'abordent et s'amu- sent à me faire raconter mes aventures, ils m'accablent de questions sans songer à me procurer les objets de première nécessité que mon état réclamait. Je m'interrompais à chaque instant pour leur demander si je ne pourrais pas aller me chauffer quelque part, en attendant que le général eût désigné le coin, l'antre ou le caveau qui devait nous recevoir. Le capucin del Castillo de piedra buena délogea ses cochons pour nous préparer une chambre, et le général français, le commissaire des guerres n'avaient pas eu la même pré- voyance ! Détestable administration, bureaucratie damnable, vous avez dé- truit autant de Français que les boulets et la mitraille de l'ennemi ; insouci- antes et rapaces, vous n'aviez d'activité que pour le vol et l'escroquerie ; vos éternelles lenteurs on fait périr des milliers de soldats à Wilna. Mourans de faim, de fatigue et de misère, ils arrivaient aux portés de vos magasins ; il semblait que leurs maux devaient finir au milieu de ces greniers d'abondance, tout devait être prodigué pour soulager des besoins si pressans : point du tout, ces malheureux tombaient d'inanition avant qu'on leur eût délivré des bons de fourniture, vus, revus, signés, scellés et paraphés. Us expiraient en ayant sous leurs yeux des monceaux de pain et de vivres, dont la grille des maga- sins leur défendait l'approche. Après avoir traversé les plaines glaciales de la Russie, ils moururent à Wilna du supplice de Tantale: il fallait nécessairement qu'en cette circon- stance les formes de l'administration fussent encore observées. Nos troupes demandaient à grands cris du pain, on leur promettait un chiffon de papier ; le malade soupirait après un bouillon, on lui préparait une signature. Généraux voleurs, commissaires filous, capitaines fripons, fournisseurs es- crocs, troupe dorée et non moins digne de mépris, dites-moi si vous mettez les mêmes formes et la même lenteur dans vos larrones expéditions ? un mot à l'oreille, un geste, un regard ne suffisent-ils pas pour organiser la rapine ? Vous partagez ensuite le butin en rase campagne, ou dans les salons brillans de la Chaussée-d'Antin, quelquefois en prison; mais l'objet principal est rempli : vous tenez le corps du délit, et ce précieux gage qui vous console de nos dédains doit amener auprès de vous la foule des flatteurs et des para- sites. J'étais absolument nu, le vent était fort et très froid, je grelottais. Tandis que j'exhalais ma bile contre les administrateurs qui nous faisaient une sem- blable réception, un grenadier perça la foule, et vint me prendre par le bras : " Venez avec moi," me dit-il ; je le suivis dans son logement II habitait une maison ruinée, hors de la ville ; il alluma un bon feu dans sa chambre et servit à souper. Le pain de soldat, le vin de ration, un morceau de bouilli, une pincée de salade, tel était le repas du brave grenadier ; il me l'offrit, et du meilleur cœur du monde. Je ne mangeais pas, je dévorais ; mon hôte mo tenait compagnie. Nous trinquions ensemble et souvent; la gaîté la plus franche, le plus parfait contentement vinrent animer le meilleur repas que j'aie fait de ma vie. Tandis que je fais main-basse sur les débris du repas, mon hôte me quitte un instant et va chercher son sac. Il en tire un pantalon de nankin tout neuf et qu'il n'avait pas mis encore, une paire de souliers et des guêtres, et me forçe d'accepter tout cela. Saint Martin partagea son manteau pour en don- ner la moitié, le généreux grenadier fit plus : il se dépouilla de sa capote et la mit sur mes épaules. " Pardonnez, me dit-il, si je ne me suis pas présenté plus tôt pour vous amener ici : j'attendais qu'un autre plus capable de vous MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. MEMOIRES D'i N APOTHICAIRE. 79 bien recevoir vînt se mettre sur les rangs. Je ne puis disposer que de cela, mais c'est de bon cœur, et avec toute la franchise d'un soldat que je vous l'offre. Acceptez de même, et si un honnête homme a quelques droits à votre estime, c'est à. ce titre que j'ose vous la demander." Ce sont ses propres paroles, ce discours et cette action ne sortiront jamais de mon cœur ni de ma mémoire, j'ai pu les rapporter avec la fidélité la plus scrupuleuse. " - Généreux grenadier, la position où je me trouve ne me permet pas de refuser ce que vous m'offrez de si bon cœur. Un jour viendra peut-être où je pourrai vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des paroles. Cependant, permettez-moi de vous faire une observation; votre modique solde ne vous fournira pas les moyens de remplacer les objets dont vous voulez vous priver pour me secourir. Une nuit de bivac rendra plus sensible la perte de votre capote, dont à la rigueur je puis me passer. Reprenez-la, je vous en prie ; et en attendant qu'un heureux hasard me procure le plaisir de vous re- voir, veuillez bien accepter cette faible marque...." Triple sot ! j'eus la maladresse de lui offrir les trois piastres que j'avais sauvées du naufrage, c'était tout ce que je possédais. Piqué avec juste raison de ce que je paraissais vouloir mettre un prix à ses bienfaits, le grenadier me repoussa avec véhémence, et sans me laisser achever ma période : " Vous avez donc une bien mauvaise opinion de moi, d'un grenadier français, si vous pen- sez que j'aie eu des vues intéressées en faisant pour vous ce que j'aurais fait pour tout autre, et ce que tout autre aurait fait pour m*>i ? J'ai rempli les devoirs d'un honnête homme, ce n'est pas trop, je crois ; soldat depuis quinze ans, je connais les égards que l'on doit au malheur. Demain peut-être je serai pris et dépouillé à mon tour, je serai bien aise alors de rencontrer un brave qui fasse pour moi ce que j'ai fait pour vous. Habillez-vous, gardez votre argent, et ne m'enviez pas le plaisir de me rappeler que j'ai fait une bonne action, toutes les fois que la rigueur de la saison me fera sentir que je n'ai plus ma capote." Pour toute réponse j'embrasse le grenadier ; des larmes d'attendrissement et d'admiration coulaient de mes yeux, je crois qu'il pleurait aussi. Après cette accolade fraternelle, et tandis que j'achevais de m'habiller ; un caporal vint me prendre, d'après l'ordre du général, pour me conduire à Sainte-Marie ainsi que les autres naufragés qui se trouvaient sur le bord de la mer. Le brave qui m'avait si bien accueilli m'accompagna jusqu'à la moitié du chemin. Je lui donnai mon nom et mon adresse et lui demandai la sienne. "Salmon, grenadier au 24e régiment d'infanterie de ligne, 3c bataillon, Ire compagnie," me dit-il. " Eh bien ! mon cher Salmon, comptez sur mon amitié, sur mon estime et ma reconnaissance. Partout où je rencontrerai votre régiment, je vous chercherai, et vous ne me refuserez pas le plaisir d'embrasser le plus brave homme du monde." Nous nous serrâmes de nouveau dans les bras l'un de l'autre, les larmes les plus douces coulèrent encore de nos yeux. Salmon retourna sur ses pas, et je suivis la route del Puerto de Santa Maria. Il était presque nuit, nous marchions sur un chemin bordé de superbes moissons. Depuis dix-huit mois je n'avais pas mis pied à terre, et je n'avais entendu pendant tout ce temps que le mugissement des vagues, le fracas de la tem- pête et l'appel rauque et discordant des oiseaux de mer. Le calme heureux de la nature, le chant du rossignol, le cri des grillons, le long murmure des grenouilles firent sur moi un effet que je ne saurais décrire et qui tenait de la magie. Il était nuit close quand nous arrivâmes chez le commandant de place de Samte-Marie. Le caporal qui nous servait de guide nous fit entrer dans une grande cour, nous y laissa, et monta au bureau du commandant pour prendre ses ordres. Monsieur le commandant de place était un de ces nouveaux parvenus, bouffis d'orgueil et de sottise, qui croient avoir changé d'espèce parce qu'ils ont changé d'habit, qui croient qu'ils doivent être considérés beaucoup parce qu'ils ont beaucoup volé ; de ces gens dont les manières communes et gros- sières percent toujours à travers les dehors d'un luxe qui peut éblouir le vul- gaire ; de ces gens enfin qui aiment à se dédommager sur leurs inférieurs des bassesses qu'ils font tous les jours auprès de leurs chefs. Voilà mon homme; il écrivait quand le caporal l'avertit que nous étions là. Un commandant de place ne se dérange point quand il écrit ; celui-ci con- 80 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. tinua sa lettre, et ne fit pas même attention que nous recevions la pluie sur notre corps, qu'il était nuit, et que nous mourions de faim et de froid. Son esprit n'était pas fécond, les idées n'arrivaient point sous sa plume avec rapi- dité, il nous aurait laissés en plein air jusqu'au lendemain si je n'avais enfin pris le parti d'interrompre le malencontreux écrivain. Ennuyé de croquer le marmot dans une cour où je grelottais (il est vrai que j'étais couvert delà capote de Salmon, mais je n'avais dessous ni gilet ni chemise), je monte et j'entre chez M. le commandant sans me faire an- noncer. Je le trouve assis auprès d'une table placée au bout d'une grande salle richement meublée; je m'approche de lui, il ne bouge pas. Je le salue, je me contrains au point de lui parler honnêtement ; il tourne, comme par hasard, la tête de mon côté ; mais pour ne pas laisser croire qu'il s'est dé- rangé pour moi, il fait semblant de se gratter l'oreille, et reprend son travail sans me répondre. Etonné de ce procédé, je réprimai un mouvement de colère et me résignai à prendre patience. Fatigué par la marche et plus encore par les douleurs vives que mes blessures me faisaient éprouver, j'avais besoin de repos : un superbe fauteuil de velours cramoisi, doré sur tranche, s'offre à mes yeux; je m'en empare, je l'approche du bureau et m'y voilà campé fort à mon aise. " J'attendrai plus commodément," dis-je alors à mon parvenu, avec un air tant soit peu insolent. " lo mi pongo ad aspettar." Le commandant, qui craignait que la contagion ne se communiquât à son meuble occupé par jjp pestiféré, se lève aussitôt pour m'engager à me lever aussi. Je reste sur mon siège, attendu que je suis blessé. Il me fait beau- coup de questions au sujet des maladies qui régnaient sur le ponton VArgo- naute. " Donnez à nos malheureux naufragés de bons alimens, des vêtemens propres, ils guériront; leur mal c'est la misère." Telle fut ma réponse. L'enragé commandant voulait absolument que nous eussions la peste, et pour prouver qu'il avait raison il dit à une espèce de sergent espagnol qui lui ser- vait de domestique, de nous conduire au lazaret. "Mais, M. le commandant, nous n'avons pas le peste.-N'importe, au lazaret.-Mais, M. le commandant, nous mourons de faim.- égal, au lazaret, vous dis-je.-Mais, M. le com- mandant, vous avez là-bas dans votre cour vingt naufragés qui n'ont rien mangé depuis deux jours, faites-leur donner des vivres.-Ils en trouveront au lazaret. Partez, vous dis-je, et sans réplique; au lazaret, c'est l'ordre du général." Pendant que je m'acheminais vers le gîte désigné par M. le commandant il faisait noir comme dans un four, le temps s'était habillé ce soir en Scara- mouche, et l'on ne voyait pas une étoile qui montrât le bout de son nez. Je ne m'étais pas mis en marche pour donner une sérénade comme le valet Hali dont j'emprunte le discours, mais bien pour me rendre au lazaret; je m'y trouvai sans savoir trop comment j'y étais venu. Mes compagnons d'armes étaient installés déjà dans cette léproserie : Castagner, Montchoisy, Casavielle et deux autres qui s'étaient sauvés avant moi. Je les retrouvai par terre assis, expédiant de la meilleure grâce du monde un immense plat de guisado, rancho ; mais non, c'était de la ratatouille, qu'on me pardonne ce mot de l'argot soldatesque, il rend avec fidélité le sens des expressions espagnoles que je dois laisser au ponton. Le portier du lazaret, homme essentiellement français et d'une générosité parfaite, en avait fait cadeau à mes compagnons moyennant la bagatelle de trois piastres, quinze francs. Je pris place au banquet des lépreux ou des pestiférés, et je leur prêtai mon assistance pour achever ce qu'ils avaient si bien commencé. Qui pourra croire qu'après une action aussi brillante, aussi périlleuse que la fuite de VA rgonaute, après une action que les journaux du temps ont ex. altée et que les pages de l'histoire ont déjà recueillie, des malheureux Fran- çais ramenés par miracle au milieu de leurs compatriotes, après avoir échappé au feu terrible et meurtrier de l'artillerie, à la fureur des flots et de l'incendie, trouvèrent de nouveaux dangers à terre et furent exposés à mourir de faim ? C'est impossible, dira-t-on, l'humanité.... n'est qu'un mot que tout le monde emploie et dont peu de gens connaissent la signification. On croit avoir de l'humanité et l'on n'est point humain. Quoi, les Français !-Ne valent pas mieux que les autres.-Mais la religion, la nature, le devoir enfin....-Nous ne sommes plus dans ce temps d'ignorance et de barbarie où l'on osait faire MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 81 îe bien sans consulter personne. Toujours à cheval sur les lois administra- tives, on commence d'abord par se conformer aux réglemens Et ce n'est que quand il s'agit de faire une bonne action que l'on cherche à mettre sa conscience à l'abri. Pour donner des vivres aux Français échappés du naufrage; pour apaiser cette faim dévorante qui les tourmentait ; pour ranimer l'existence prête à, s'eteindre de tant de malades, poussés hors d'un ponton embrasé par îe dan- ger qui les menaçait, et que la violence de leurs maux, l'accablemcnt qui sui- vit cet effort, ressaisirent au rivage, il fallut que le commandant de place écrivit au gouverneur, le gouverneur au général de division, le général de division au maréchal d'empire. Celui-ci donna des ordres à. l'ordonnateur en chef, qui les transmit à l'ordonnateur particulier, lequel eut soin de les com- muniquer au commissaire des guerres qui en fit part à l'inspecteur des vivres. Cet inspecteur transmit ces ordres au garde magasin, et celui-ci les signifia à. scs aides, qui firent alors, et seulement alors, abattre des bœufs, et pétrir du pain que l'on fit cuire ensuite pour faire une distribution. Ce ne fut que le lendemain au soir que les naufragés, qu'on avait oubliés sur le rivage, reçurent un morceau de pain. Ceux du lazaret attendirent plus long-temps encore, et si je n'avais pas sauvé trois piastres, Castagner cinq, et Montchoisy deux, nous serions morts de faim dans la léproserie, ainsi qu'une infinité d'autres qui tombaient à nos côtés. Si tous ces commandans, ces commissaires, ces inspecteurs, si tous ces employés voleurs à gages, avaient pu croire que l'Argonaute, aujieu de con- tenir des prisonniers français, des malades expirans, était chargé d'or et de tissus précieux, tout aurait été prêt pour enlever une telle capture. Cent chariots, mille travailleurs, des vivres en abondance, du vin, de l'eau-de-vie, auraient encombré le bord de la mer. Des récompenses promises auraient encouragé les plus timides, doublé leur activité, nous aurions vu ces maîtres escrocs, ces pirates en chef diriger le débarquement. Nous devons cependant quelque reconnaissance à cette canaille dorée, elle pouvait faire pis encore, sachons lui gré de n'avoir point empêché le généreux Grivel et ses braves de secourir leurs anciens compagnons de captivité. Remercions-la de n'avoir pas donné l'ordre exprès de tirer sur les lépreux et des pestiférés dont l'inso- lente audace franchissait le cordon sanitaire. Le lendemain de mon entrée au lazaret, M. Lebaubc, pharmacien de l'hôpital militaire, vint me voir et m'offrir ses services, son logement et sa table ; il avait appris qu'un de ses confrères s'était sauvé. Je passai le reste de la journée dans la léproserie, et le 29 Mai j'en sortis par contrebande.- J'allai me présenter au commandant de place pour obtenir un logement; il me le refusa. Ce tyran subalterne voulut me renvoyer au lazaret, mais comme cette fois il négligea de me donner un guide pour m'y reconduire, je m'égarai en chemin, et j'entrai à l'hôpital, où je m'établis pour faire panser mes bles- sures et les guérir. Elles s'étaient enflammées au point de me donner de l'in- quiétude. Pendant les premiers jours qui suivirent mon évasion, ma tête était troublée, au point que je la croyais perdue; j'étais à-peu-près fou. Tant de dangers bravés à jeun, et sans repos ni sommeil, une tension d'esprit con- tinuelle, une force d'ame que la faiblesse du corps rendait plus difficile à entretenir, une agonie de quarante huit heures, suivie du plus heureux dé- noùmcnt : tout cela fit une telle impression sur moi, rendit mes nerfs telle- ment irritables, que je restai dans une espèce de délire. Je parlais sans savoir ce que je disais, le moindre bruit m'incommodait. Une porte criait sur ses gonds, ou se fermait avec fracas ; c'était pour moi le sifflement du boulet, l'explosion de la bombe. Je me voyais sans cesse harcelé par les artilleurs et les fusiliers, comme le grotesque Limousin que Molière fait fuir devant des satellites moins redoutables. Je riais, je pleurais, comme un imbécile ; le repos me rendit l'usage de mes sens, et je redevins bientôt un animal à deux pieds et sans plumes assez raisonnable. Les Espagnols de l'intérieur désignent sous le nom générique de los puer- tos, plusieurs petits ports placés à très peu de distance les uns des autres et qui forment une espèce de complément ou de dépendance de la rade de Cadix. Les principaux sont : San Lucar de Barrameda, Rota, Chiclana, 82 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Santa-Maria, cl Puerto Real. Le port Sainte-Marie est une très jolie petite ville, bien bâtie et régulière avec des rues larges et propres, bordées de trot- toirs, il y a même une promenade plantée d'orangers. Comme ceux de Cadix, les habitans de Sainte-Marie sont plus civilisés, plus polis que les Espagnols de l'intérieur. Les relations sociales sont plus fréquentes et plus étendues dans les ports où l'on voit continuellement des étrangers. A Sainte-Marie les femmes sont aussi séduisantes que les belles Gadétanes, c'est pour cela sans doute que les Français se plaisaient tant dans cette ville. Il est vrai que la plupart y avaient fait un long séjour; pendant que l'escadre française était dans la rade de Cadix, nos officiers se rendaient en foule à Sainte-Marie et dans les autres petits ports voisins. On peut même affirmer que c'est aux relations qu'ils ont eues avec ces militaires français, que les Espagnols de ces contrées sont redevables des progrès de leur civilisation. J'ajouterai encore, et sans me laisser entraîner par l'amour-propre national, que les Espagnoles aimaient beaucoup les Français, et s'empressaient d'a- dopter nos mœurs et nos coutumes. Cette seule raison suffirait pour civiliser une horde sauvage. Les officiers de l'armée de Wellington diront peut-être aussi que les Es- pagnoles aimaient beaucoup les Anglais, et leurs bonnes fortunes serviraient à prouver une semblable assertion. Je répondrai à cela par quelques obser- vations qui sont toutes à notre avantage. Ces dames adoptaient nos usages et se moquaient des coutumes anglaises ; nous étions pourtant leurs ennemis, et les Anglais se battaient contre nous pour soutenir l'Espagne. Ce qui démontre enfin que les Anglais n'étaient point aimés dans ce pays, c'est que les Espagnols disaient sans cesse, en parodiant deux vers fameux de Diderot : Quisiera ver dhorcar los Franceses con las tripas de los Ingleses. " Je vou- drais voir pendre les Français avec les tripes des Anglais." Quand je fus tout-à-fait remis de mes fatigues, je partis pour Xérès. Vers le milieu de la route on trouve deux piliers en moellons avec cette inscription, nec plus ultra. Ces piliers représentent les colonnes d'Herculc avec la même vérité que les pilastres de papier peint d'une loge de francs-maçon représen- tent le temple de Salomon. Xérès est une petite ville mal bâtie, située sur une hauteur à deux lieues de Sainte-Marie, en avançant dans l'intérieur des terres. On n'y voit aucun monument remarquable ; les caves et surtout les vins qu'elles renferment méritent seuls l'attention des voyageurs. Le pharmacien en chef du premier corps d'armée était à Xérès; j'allai me présenter â lui, je fus très bien reçu. Mes camarades m'accueillirent avec les transports de l'amitié la plus franche, et tous les pharmaciens qui étaient dans cette division rivalisèrent envers moi de prévenance et d'honnêteté. C'était à qui m'aurait ; on se dis- putait l'échappé du ponton : l'un me retenait à déjeùner, l'autre à dîner, un troisième avait l'art d'ajuster encore un petit repas, et le lendemain d'autres amphytrions recommençaient la fête dans le même ordre et avec les mêmes convives. Partout on me faisait raconter mon Iliade, comme quoi, m'éloignant de San Fernando, j'avais traversé l'Espagne, aussi dolent que Triste-à-pates, roué de coups par mes Lagingeole, exposé chaque jour à être écorché comme l'ours du fameux pacha Schaa Baa ; comme quoi un capucin m'avait fourré dans une loge à cochons, j'avais reçu d'excellentes confitures des dames d'Albuquerque, un abbé s'était emparé de ma montre, un sergent de mon chapeau ; comme quoi le scapulaire de la tendre Dolorès me sauva du trépas ; comme quoi le marchand de bagues de crin, le valet du geôlier de Fréjenal, à l'exemple du fils de Pélée, s'était retiré sur sa flotte pour y prendre le com- mandement d'un vaisseau de 74, légué sans doute par Jason aux descendans de Pharasmane. D'après les titres et inscriptions de l'antique navire, il paraissait démontré que l'Argonaute avait fait partie de l'expédition de Col- chos ; la casserole qui servit à Médée pour préparer ses philtres et scs poisons était encore suspendue à bord dans la cuisine ; on y voyait aussi le clou, monument historique, où le héros grec accrocha la toison d'or. Il fallait répéter encore comme quoi le descendant de Cornélius Blasio, trois fois consul de Rome, de Caïus Attilius Blasio, lieutenant de Sertorius en Espagne, sortit enfin de son repos, fit la guerre sur mer â la fière Albion, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 83 livra aux Français un vaisseau criblé de boulets, dévoré par les flammes, glorieux trophée d'une résistance opiniâtre, et chargea de chaînes huit guer- riers de l'Ibérie, dont on portait avec orgueil les galons de sergent. Comme quoi les deux partis s'attribuèrent réciproquement la victoire : l'un pour avoir tué trois cents hommes et brûlé le vaisseau, ce qui n'était pas bien difficile ; l'autre pour avoir immolé vingt-trois Anglais, ramené huit prison- niers Espagnols (les blessés n'entraient pas en ligne de compte) et sauvé le trésor de l'armée s'élevant à dix piastres. Le Te Deum se chanta le même jour sur terre et dans la rade; cela s'est vu souvent. Toute le monde fut satisfait, même les morts qui profitèrent de l'occasion pour se faire flamber et réduire en cendres selon l'usage de l'antiquité, more antiquo. Il fallait bien se garder d'oublier que le susdit vainqueur était descendu sur le rivage nu comme un Patagon, blessé comme Philoctète, pauvre et mourant de faim, comme Job. Que plusieurs notabilités militaires, qui lui avaient fait des protestations d'amitié dans des temps plus heureux, repoussèrent sa misère ; qu'un grenadier français en fut touché, et que ce brave partagea son pain et ses vêtemens avec un frère malheureux. Il fallait répéter encore comme quoi un commandant de place, imbécile et brutal, fut assez sot pour méconnaître les titres et qualités du descendant de Caïus, et le fit jeter dans une léproserie afin d'y commencer le jeûne d'Esther, quand il venait de subir les rigueurs de celui de Judith. Comme quoi le triomphateur, fouillant dans son mouchoir, y trouva quinze francs sauves du naufrage, et s'écria avec le docteur Pangloss : " Que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, que la gloire est bonne à quelque chose, puisqu'elle lui procure un repas abondant, et que le vin de Xérès caresse voluptueusement le gosier d'un pestiféré !" Le jambon et les narrations altèrent singulièrement ; mes amis paraissaient pénétrés de cette vérité généralement reconnue. Du temps de Rabelais, un page était mis en vedette dans la salle à manger : il devait surveiller les con- vives et les rappeler à l'ordre, en leur faisant présenter une coupe Vermeille à l'instant où des colloques trop prolongés, des discussions animées, leur faisaient oublier qu'il était urgente de s'humecter l'a bouche. Par ce moyen ingénieux aucun coup n'était perdu, les libations se réitéraient aux endroits voulus, sans qu'il fût permis à l'orateur le plus fécond d'en retarder la dis- tribution libérale et régulière. " Avisez quand sera temps de boire !" disait solennellement le maître en se plaçant à table, et le jeune varlet planté sur ses pieds, comptait par ses doigts, consultait les regards des buveurs, et com- mandait l'exercice du gobelet aux nombreux serviteurs qui formaient son escouade. Nous n'avions pas ce précieux varleton, les bons usages se perdent; mais la politesse active de mes amis savait le suppléer dans ses importantes fonc- tions. Mon verre était toujours plein : je le vidais pourtant à chaque période, il fallait porter de nombreux toasts, le vin de Xérès est si séduisant, si facile à boire ! Nous en faisions une notable consommation. Comme j'étais nou- vellement débarqué à Xérès, je n'osais pas me hasarder seul dans des rues étroites et tortueuses, je me serais perdu au milieu de ce labyrinthe : d'ail- leurs j'étais boiteux et j'avais besoin que l'on soutint mes pas inégaux et chancelans. Mes amis se chargeaient encore du soin de me reconduire tous les soirs, ou du moins à l'heure de la nuit qui marquait la conclusion de nos banquets. Un jour, tandis que je faisais la sieste, M. Moizin entre dans ma chambre, et pose un paquet sur ma table. Il se jette ensuite sur mon lit en disant qu'il veut dormir aussi; je lui fais place et me rendors. Je fus très surpris de me trouver seul en m'éveillant, mais le paquet resté sur la table m'apprit aussitôt la cause de la retraite de Moizin. Je procédai à l'ouverture du paquet ; il ren- fermait des chemises, des pantalons, des mouchoirs, enfin tous les objets les plus nécessaires, et un rouleau de dix sept piastres. Ne sachant à qui adres- ser mes remercîinens, Moizin seul n'aurait pas pu faire une fourniture si com- plète, j'examinai la marque du linge pour connaître au moins le chiffre de mes généreux fournisseurs. Toutes les pièces portaient une marque diffe- rente ; on avait eu la précaution de l'enlever â plusieurs. Je vis alors que, par un excès de délicatesse, mes camarades avaient voulu m'épargner l'em- 84 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. barras d'un rcmercîmcnt. Le bienfait restait anonyme, j'adressai le témoig- nage de ma reconnaissance à la troupe entière et particulièrement à Moizin, le messager mystérieux, qui sans doute y avait le plus de droit. Je revins à Sainte-Marie quelques jours après, j'y revis M. Lebaube, je pris congé de lui en partant pour San Lucar de Barrameda. Cette ville me rap- pela de cruels souvenirs ; j'y retrouvai ]e gouverneur espagnol qui m'avait fait rendre mon habit et une partie de l'argent de ma montre, lorsque je passai à San Lucar avec le convoi de prisonniers français. Le gouverneur me reçut à merveille, et me dit qu'il était enchanté de me revoir. Il m'assura qu'après notre arrivée au ponton, le brigand tonsuré qui nous y avait menés était re- venu à San Lucar, et qu'il l'avait fait conduire à Séville, où sans doute on l'aurait sévèrement puni, sur le rapport de ses méfaits. J'eus quelque peine à croire cela, d'autant plus qu'en Espagne on ne punissait pas un homme qui avait volé et maltraité des Français. Après avoir fait un séjour de courte durée à San Lucar, je m'embarqnai sur le Guadalquivir pour me rendre à Séville. Cinq Espagnols conduisaient le bateau, j'étais le seul passager, les périls que j'avais courus auraient du me donner de la prudence ; je me confiai pourtant sans réflexion à ces guides, que les flots et la nuit rendaient encore plus dangereux. CHAPITRE XIX. Séville. - Altercation avec mon hôte. - Je retrouve une belle Castillane. - Mon habit de soldat me porte malheur. - Billets de logement. - La cathédrale,l'Alcazar, la Gi- ralda. -Curiosités, promenades. - On veut me couper lacuisse.-J'échappe à ce nou- veau danger. - Don Cayetano; bibliothèque du chanoine inquisiteur. Nous abordâmes vers dix heures du soir à. Séville, et mon voyage se ter- mina sans accident. Le Guadalquivir est large, le bord où nous touchions était dans l'obscurité la plus complète, tandis que je voyais beaucoup de lu- mières de l'autre côté de l'eau. J'ordonnai alors au marinier de me déposer sur le bord éclairé, cct homme protesta que la ville était devant moi, et que les remparts formaient ce rideau ténébreux ; je descendis sur le rivage, et tou- jours persuadé que l'on me trompait, je me dirigeai vers les lumières. Un pont de bateaux se présente ; je passe dessus pour arriver dans une grande rue où des fruitières et des marchands de comestibles avaient leurs magasins éclairés avec des lampes et des chandelles. Cette illumination et ces nom- breuses boutiques me firent croire que j'étais réellement dans la ville. Je cherchais une auberge, on m'indique une mauvaise taverne ; l'hôte n'avait rien de ce que je lui demandais, pas même un lit. " Où faut-il donc aller pour trouver de quoi se coucher ? lui dis-je d'un ton brusque, à Séville, me répon- dit-il." Je vis alors que je m'étais égaré ; le marinier avait raison, cependant je passai la nuit dans la taverne, couché sur une paillasse au fond de la cui- sine. Dès que le jour parut, un essaim de mouches vint m'assaillir et troubla mon repos en me bouchant le nez. Je me levai, je quittai le faubourg de Triana pour entrer à Séville après avoir repassé le pont. Les bureaux où se distribuaient les billets de logement n'étaient pas encore ouverts, le soleil se levait à peine. Lorsque les rois font leur entrée dans une capitale ils marchent droit au palais qui doit les recevoir, un évêque se rend à l'église métropolitaine, un pharmacien, et surtout un pharmacien blessé, se dirige sur l'hôpital. C'est là que je portai mes pas, j'y rencontrai plusieurs de mes anciens camarades attachés au deuxième corps d'observation de la Gironde, et d'autres confrères avec lesquels je fis connaissance. Ces messieurs m'accueillirent à merveille, et je ne saurais trop louer les soins affectueux, les procédés pleins de délicatesse de MM. Forget, Burel, Loyer, Devcrgie, Ro- berge, Salard et Désormes. Un dîner de corps donné pour célébrer ma venue nous réunit d'abord ; nous nous rendîmes ensuite chez M. Blondel, pharma- cien en chef de l'armée. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 85 M. Blondel me reçut avec son amabilité accoutumée, et me donna une in- vitation qu'il adressait au commandant de la place pour me faire accorder un logement. M. Blondel me témoigna le plus grand intérêt, il connaissait mes malheurs, et comme j'avais tant souffert, il me promit de me garder au quar- tier général aussi long-temps qu'il le pourrait, afin de ne pas m'exposer à être repris par les Espagnols. Le commandant de place me remit une autre invitation que je présentai à. la municipalité espagnole. Comme mon extérieur n'était pas très imposant, les chefs de bureau des communes de Sainte-Marie et des autres villes qui s'étaient trouvées sur mon passage ne m'avaient donné que des logemens de sous-officier ; à Séville je ne fus pas mieux traité, ma capotte déposait contre mes réclamations. On me logea d'abord chez el senor D. Benito de la Madrid, homme d'un caractère insupportable : violent, colère, jaloux, il détestait les Français à un point extrême. D. Benito avait deux filles charmantes qu'il tenait sous clef au premier étage, il me donna une chambre au rez-de-chaussée, et l'escalier était fermé par une grille de fer. Cette barrière qui me séparait des demoi- selles Benito, ne s'ouvrait que quand j'étais absent. Le soir j'allai au specta- cle, et, comme je ne connaissais pas la ville, Pascal Tournel mon compatriote m'accompagna au retour ; il était onze heures. Toute la maison de D. Be- nito dormait depuis long-temps d'un profond sommeil ; il vint m'ouvrir lui- même ; il m'avait attendu. Cet hôte bourru commença par m'adresser des reproches sur ce que je rentrais si tard, et me signifia qu'il se couchait à, neuf heures et demie, et qu'à l'avenir, si je ne me conformais pas à l'usage qu'il avait adopté, je serais exposé à passer la nuit dans la rue. Le ton impératif et brutal du citoyen de Séville m'indigna plus encore que ses propos. J'avais été trop cruellement opprimé et persécuté par les Espagnols pen- dant ma captivité, pour pouvoir supporter un pareil langage, étant libre. Je répondis à D. Benito sur le même ton, qu'à l'avenir je rentrerais à l'heure qui me conviendrait, que, si je trouvais sa porte fermée, je l'enfoncerais, et que là où les Français commandaient, un bourgeois espagnol n'avait aucun ordre à prescrire. D. Benito répliqua, je le serrai de près; des impertinences il en vint aux menaces et fit un geste comme pour tirer un poignard. Je n'avais point d'armes, je saisis l'épée de Tournel et la querelle devint sérieuse ; mon camarade parvint à nous séparer et se retira ensuite. Je gardefi son épée pour m'en servir si le cas l'exigeait ; ce n'était pas une précaution inutile dans le manoir grillé de D. Benito de la Madrid. La paix étant faite, j'entrai dans ma chambre, et je m'aperçus que les draps de lit étaient sales. Je voulus courir après le patron, mais en faisant retraite il avait eu soin de fermer la grille. J'appelle, personne ne répond ; je fais alors un vacarme épouvantable,toute la maison s'éveille, et D. Benito descend furieux. Je l'attendais l'épée à la main, au bas de l'escalier. " Que voulez- vous encore ? me dit-il, d'un ton insolent. - Que l'on change ces draps à l'in- stant. - Vous les trouvez sales ? ils n'ont servi que quinze jours à un officier français; ils sont assez bons pour vous." - Sur ce propos qu'un sourire amer accompagnait, j'imprime un légère correction sur le chef de D. Benito, il se met à crier comme un possédé ; sa femme et ses filles descendent à sa voix. Je fis connaître à ces dames quel était le sujet de l'altercation; la maîtresse de la maison alla chercher aussitôt une paire de beaux draps blancs, elles les tenait sous son bras. Je m'avançai pour les prendre en lui adressant quelques complimens sur ce qu'elle paraissait plus polie que son mari. La dame se retira un peu pour me dire que ce n'était pas pour moi qu'elle les apportait. "Et pour qui donc?-Ce sont des draps réservés pour mon lit, j'ai voulu seulement vous les montrer afin de prouver que je n'en avais pas d'autres, vous voyez bien qu'ils sont trop fins pour vous." Je les lui arrachai des mains sans répondre à son observation impertinente; le mari cria de nouveau, je le laissai faire. Les draps sales volèrent aussitôt dans la cour, et tandis que D. Benito et sa famille m'accablaient d'injures, je refis mon lit et me couchai. Je dormis peu, cette scène m'avait singulièrement agité ; je ne profitai pas de mon insomnie pour réfléchir sur ma situation présente. Quels cbange- mens s'étaient opérés en vingt jours ! Je me serais estimé fort heureux si l'on m'avait offert sur les pontons un lit tel que celui que me donnait le harg- 86 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. neux D. Benito, quand même les draps n'en auraient pas été d'une propreté irréprochable ; j'en conviens, mais ce n'était pas une raison suffisante pour autoriser l'insolence de mon patron. Après ce qui s'était passé, je ne pouvais trouver aucun agrément chez D. Benito de la Madrid, je résolus de quitter sur-le-champ sa maison. Je sortis dès le matin et je retournai à. la municipalité pour avoir un autre logement. Le secrétaire instruit de mon aventure ne fit aucune difficulté pour me donner un nouveau billet. Celui-ci portait le nom de dona Ilcna Saxnpcr; bon, di- sais-je en moi-même, si je suis logé chez une dame, je n'aurai pas besoin de conquérir mon lit à. la pointe de l'épée. Je m'achemine vers la rue de la Vi- regna, et le numéro trouvé, je frappe à la porte. On me demande suivant l'usage du pays : " Quién ? Qui est-ce ?" Pour me conformer à cet usage, ma réponse fut : 11 Ave Maria purisima." Des éclats de rire partent alors de deux gosiers féminins ; ces dames trouvaient très plaisant qu'un Français s'annonçât comme un Espagnol. Je monte un mauvais escalier, j'entre dans un salon étroit et très simplement meublé où deux belles femmes m'atten- daient : l'une avait toute la fraîcheur de la jeunesse, l'autre approchait de la maturité. Je demande la seiiora dona Ilcna ; la .plus âgée se lève et prend mon billet. Tandis qu'elle faisait valoir ses moyens d'exemption et qu'elle me détaillait toutes les raisons qui l'empêchaient de me recevoir sous son toit inhospitalier, la plus jeune, dont les regards s'étaient portés sur moi avec une attention marquée, poussa un cri de surprise. Si cette jeune personne avait reçu le jour sur le territoire français, ou sur les bords nébuleux de la Tamise, elle serait nécessairement tombée en pâmoi- son et nous l'aurions rappelée à la vie en lui faisant respirer des sels, ou d'au- tres ingrédiens que les romanciers mettent toujours à la disposition de leurs héros. Mais elle était Espagnole ; les dames de ce pays ne connaissent point les vapeurs, et ne perdent pas leur temps â s'évanouir. " C'est lui, ma bonne amie, c'est lui qui cause ma surprise.-Quoi, D. Sébastian, vous ne recon- naissez pas Mariquita?" U y a tant de Mariquita en Espagne que je ne fus pas plus avancé quoique cette belle m'eût dit mon nom et le sien. Quelques nouveaux renseignemens donnés avec la plus grande vivacité me firent re- connaître parfaitement la séduisante Mariquita de Madrid, l'amie, la maî- tresse et l'héritière de Lavigne. Cette rencontre, que l'éloignement des lieux rendait plus piquante et plus singulière, m'étonna beaucoup à mon tour. Je présumais bien que la de- moiselle n'avait pas couru tant de pays sans avoir eu la précaution de se donner un guide, peut-être en avait-elle choisi plusieurs comme le fit jadis la fiancée du roi de Garbe. Je fus néanmoins enchanté de me trouver chez elle. Prenons ceci puisque Dieu nous l'envoie, Nous n'aurons pas toujours de tels contentemens, - • me disais-je à moi-même, et je m'instituais déjà le légataire de mon ami Lavigne pour une certaine part de sa succession. Pour entrer en matière et faire un premier acte d'héritier, je prends la belle Mariquita dans mes bras et me mets dans la position la plus favorable pour lui prendre un baiser. Une reconnaissance d'autant plus théâtrale qu'elle était moins prévue ; deux ans d'absence, des malheurs éprouvés, d'anciennes relations d'amitié semblaient excuser suffisamment une entreprise aussi té- méraire. Je me trompais, Mariquita me repousse avec une dignité comique, mais glaciale. Et ce qui met le comble à mon étonnement c'est qu'elle s'em- presse de soutenir l'avis de son amie et de lui fournir même de nouvelles raisons pour m'éconduire. "Eh pourquoi donc ne pouvez-vous pas me loger? -C'est que nous sommes deux filles seules et que nous n'avons que deux chambres.-Qu'importe, nous en laisserons une à votre amie, nous nous con- naissons assez pour que vous puissiez la rassurer à mon égard et lui persuader que mon intention n'est pas de la déranger." Une grimace de Mariquita me fit penser que ma proposition ne lui conve- nait point. Elle ajouta que j'avais tort de lui parler ainsi, que j'étais dans l'erreur, et me débita tous les lieux communs qui pouvaient s'appliquer à la circonstance présente. Je marchais de surprise en surprise ; cette réserve MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 87 extrême, cette pudique dignité, me firent ouvrir de grands yeux et j'aperçus enfin la cause de cette fierté dédaigneuse. La capotte du brave et généreux Salin on était sur mes épaules, mon extérieur se ressentait encore de la rafale qui m'avait jeté sur le rivage. Je fiis traité comme un soldat, puisque j'en portais l'habit ; la sensible Mariquita avait jugé du premier coup-d'œil que le diable logeait dans ma bourse, et les Espagnoles ont une peur terrible du malin esprit. Malgré tant de protestations, malgré les belles phrases de la chevalière errante et ses airs empruntés, je me gardai bien de revenir sur mes pas en abandonnant l'idée que j'avais eue d'abord. Au contraire mes conjectures se changèrent en certitude, et je pris la liberté de lui dire que je ne croyais point du tout que sa conduite fût aussi régulière qu'elle s'efforçait de me le persuader. Cependant comme les deux amies s'obstinaient à me barrer le chemin et que je n'étais pas tous les jours disposé à livrer bataille, je me re- tirai en les priant de vouloir bien faire échanger mon billet de logement. Elles acceptèrent la commission et me dirent de revenir à deux heures de l'après-midi pour prendre mon nouveau passeport. Voilà mon billet assuré, je puis me reposer sur les soins de Mariquita, l'empressement qu'elle a de m'éloigner me répond de son exactitude. Ce- pendant si, de mon côté, j'allais en demander un autre, j'en aurais deux alors; la chance serait meilleure et je pourrais choisir entre mes deux hôtes. Ce plan me parut bien conçu, je ne risquais rien en l'exécutant. Je m'ache- mine, une heure après vers l'hôtel-de-ville ; en entrant dans la salle del ca- bildo, de la municipalité, je vois beaucoup de personnes qui attendaient leur tour. Au milieu d'elles brillait la séduisante Mariquita ; un jeune homme de bonne mine, d'une stature "élégante et robuste, ferme sur ses jarrets, lui donnait la main. Voilà mon homme, dis-je à l'instant; je m'approchai du couple amoureux et je causai quelques instans pour laisser expédier les plus pressés. Lorsque la foule fut partie nous abordâmes le secrétaire, et le galant accompagnateur lui dit en me montrant: "Voici un cavalier qui, indépen- damment de sa bonne mine et de son mérite personnel, vous apporte encore la recommandation de cette belle demoiselle." Je ne puis affirmer si le si- gisbé de Mariquita était l'ami, le protecteur ou le chef du secrétaire, ou bien si l'escribano se laissa toucher par les charmes de la solliciteuse. Ce qu'il y a de certain, c'est que le secrétaire distributeur se montra dès ce moment plein d'égards et de complaisance pour moi. Les billets de sous-officier furent réservés pour d'autres gens à capotte ; j'obtins un logement de colonel, et l'on me dit encore que si je n'étais pas content de mon gitc on me le change- rait aussi souvent que je le voudrais. Comme Gil-Blas de Santillane, je vais promener mon lecteur dans toutes les maisons espagnoles où je fus admis; le secrétaire m'avait offert de favo- riser mon goût pour le changement, je profitai souvent de cette agréable li- cence. Avant d'entrer chez D. Cayetano, où je devais prendre possession de mon appartement de colonel, faisons une petite excursion dans la ville. La capitale de l'Andalousie a plus de célébrité chez nous que toute autre ville d'Espagne. Séville doit cet avantage à deux drames français : Le Cid, tragédie de P. Corneille, et surtout Le Barbier, comédie de Beaumarchais, dont la scène se passe à Séville. Tous les caractères de cette pièce char- mante sont tracés avec beaucoup de fidélité, le portrait de Figaro surtout est d'une ressemblance parfaite. On voit que l'auteur en avait fait les croquis sur les lieux même, j'ai pu comparer ses tableaux avec les modèles et si J'ai retrouvé dans Séville plus d'un Bartholo, j'ai été assez heureux pour y ren- contrer des Rosine; les D. Basile y abondent toujours, et les boutiques vi- trées en plomb, peintes en bleu, sont encore habitées par les nombreux suc- cesseurs du spirituel et malin Figaro. Séville est située dans une belle plaine d'une grande fertilité sur la rive gauche du Guadalquivir. Un proverbe espagnol dit: " Quien no ha visto Se- villa, no ha visto maravilla ; Qui n'a pas vu Séville, n'a pas vu de merveille;" ce proverbe ressemble assez à celui des Napolitains. Il s'en faut de beaucoup pourtant que Séville soit une merveille. La ville est grande et mal bâtie, ses rues inégales, circulaires ou tortueuses sont fort étroites, mais quelques beaux édifices s'y font remarquer. Sa position magnifique, et très favorable au 88 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. commerce, l'a rendue dans tous les temps une des principales cités de l'Es- pagne. Elle est éloignée de vingt-cinq lieues de l'Océan ; mais le Guadal- quivir est navigable, et les vaisseaux marchands le remontent jusqu'à Séville. La flotte des Maures vint débarquer au même point à l'époque où le Cid remporta sur eux une victoire complète ; mais les vaisseaux de guerre de ce temps n'étaient pas armés de cent vingt canons, et ces fortes barques pou- vaient manœuvrer sur le Guadalquivir. Séville n'est point une place forte, c'est une ville qui ressemble beaucoup à Avignon. Située sur la rive gauche du Guadalquivir, comme le chef-lieu du département de Vaucluse l'est sur la rive gauche du Rhône, ces deux villes occupent un espace à peu près égal ; elles sont entourées de remparts flan- qués de tours. L'invention de la poudre à canon a fait changer la destina- tion de ces fortifications trop faibles pour résister aux efforts de l'artillerie. Les remparts d'Avignon et de Séville, dont on admire encore la régularité, ne peuvent plus s'opposer qu'à la violence des vents, aux irruptions du fleuve et aux enterprises des contrebandiers. Tout ce que j'ai dit plus haut au sujet de Séville se rapporte encore à la ville d'Avignon, et le pont qui conduit à Triana, faubourg si considérable, qu'on le prendrait pour une petite ville, présente encore de nouveaux traits de ressemblance avec les entours de la cité papale. L'enceinte de Séville est la même qui fut construite par les Ro- mains; les murailles en sont belles, hautes, flanquées de cent soixante-six tours. Elles ne contiennent aucune pierre, et sont de terre ou d'un ciment si bien préparé, qu'il est aujourd'hui aussi dur et peut-être plus solide que la pierre même. Cette enceinte est percée de douze portes; celle de Triana est d'architecture dorique, ornée de colonnes et de statues. Le climat de Séville est superbe, il y gèle l'hiver, mais très peu, très rare- ment, quelquefois pas du tout. Le terroir est d'une grande fertilité ; les orangers, les citronniers, le couvrent de leur ombrage, et l'air est embaumé par le parfum délicieux de leurs fleurs. Le palmier, l'aloës, c'est-à-dire l'a- gavé, croissent aux environs de Séville, les palmiers y deviennent fort beaux, j'en ai vu de très vieux et d'une hauteur extraordinaire; cet arbre décore ad- mirablement les paysages de l'Andalousie, mais il n'y porte pas de fruits. L'agavé, la roquette, y forment des haies impénétrables, le phitolaca est un grand arbre, tandis que dans le midi de la France la roquette et le phitolaca ne s'élèvent pas au-dessus des plantes herbacées, et, comme elles, périssent aux approches de l'hiver. On voit plusieurs phitolacas de la plus haute taille sur les bords du Guadalquivir, tout près de la promenade appelée el Salon. Sous ce beau ciel, la végétation est très forte et d'une activité surprenante, le câprier croît spontanément sur le bord des chemins, et l'on mange une espèce d'artichauts qui se reproduit sans culture le long des remparts et sur les ter- rains abandonnés. Les melons, les pastèques, les ananas, les fruits de toute espèce abondent et sont d'un goût exquis, d'une beauté rare. Les habitans de Séville sont plus civilisés que ceux de la plupart des autres provinces de l'Espagne. Les gens du bon ton y sont d'une société fort agré- able, et la canaille est bien moins dangereuse qu'à Madrid. Les femmes de Séville sont belles et très aimables en général ; elles ont ce garbo, ce salero* andaloux, charmes indéfinissables bien au-dessus de ce que les Françaises peuvent offrir de plus séduisant. La population de cette ville fut autrefois très considérable ; on y comptait trois cent mille habitans dans le quinzième siècle, et dans le dix-septième, les seules manufactures de soie occupaient cent trente mille personnes. Le commerce de Séville ayant été transporté à Cafiix, sa population, que l'expulsion des Maures avait diminuée considéra- blement,'fut réduite à cent mille âmes énviron. Séville est le siège d'un ar- chevêché ; l'église métropolitaine est un édifice grand et somptueux, dans le genre gothique, l'intérieur richement orné est divisé en cinq nefs. La tour * Garbo, bon air, bonne grâce. Salera signifie proprement salière; en l'appliquant aux femmes espagnoles ce mot prend un sens métaphorique et signifie alors cette vivacité spirituelle et piquante, ce charme ravissant de la tournure, ce jeu de physionomie sé- duisant que l'on admire principalement chez les Andalouses. En France on dit qu'une femme est piquante ; en Espagne on dit qu'elle est salée: ces deux mots exprimeraient la même chose si le salera, proprement dit, existait ailleursqu'en Espagne. Le sel attique était une espèce de salera, mais il s'appliquait uniquement aux productions de l'esprit. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 89 de la Giralda, voisine de la cathédrale, a deux cent cinquante-huit pieds de hauteur, elle est carrée, elle a quarante-trois pieds de largeur sur chaque face. Cette tour est en briques ; au tiers de sa hauteur commencent divers rangs de fenêtres ornées de trois colonnes de marbre blanc ou mélangé ; elle se ter- mine en une petite coupole, sur laquelle est une statue allégorique de la foi, en bronze, qui, avec scs ornemens, pèse trente-quatre quintaux. On y monte par une pente douce, en spirale et sans marches ; le roi Charles III. a fait cette promenade aérienne à. cheval, il aurait pu se faire accompagner par son écuyer et marcher de front avec lui ; il y a place pour deux. Cette statue colossale, que je prenais pour une Renommée, s'appelle la Giralda, il faut convenir que cette girouette est de belle taille. L'Alcazar* est l'ancien palais des rois Maures, que l'on a restauré et agrandi postérieurement. Il est de construction mauresque, et bâti avec une magnificence recherchée, en marbres de différentes espèces ; l'eau conduite avec art arrive dans presque tous les appartenions. Une grande cour, plantée d'orangers, de très beaux jardins ornés de fontaines, un bosquet charmant d'orangers, la salle de bains des rois Maures, la salle des ambassadeurs : telles sont les curiosités les plus remarquables de VAlcazar. La cour prin- cipale de cet édifice est pavée en marbre ; elle est entourée de deux rangs de galeries l'une sur l'autre, soutenues par cent quatre colonnes accouplées, de l'ordre corinthien, également en marbre ; les arcs sont couverts d'ornemens arabes. On a réuni, dans VAlcazar, des antiquités précieuses, des statues en marbre, dont quelques-unes sont colossales. La Tour d'or est un ouvrage des Romains ; elle est octogone, on dit que c'est Jules César qui l'a fait construire. L'hôtel-de-ville, la Maison de Pilate, ainsi appelée par le peuple, quoiqu'elle soit habitée par les ducs de Medina- Cœli et n'ait jamais eu aucun rapport avec le gouverneur de Jérusalem, elle renferme une belle collection d'antiquités ; la manufacture de tabacs, la fa- brique de cuirs anglais, tenue par une société de négocians de la Grande- Bretagne ; la fonderie de canons, doivent être visités par le voyageur qui s'arrête à Séville. Je parlerai plus tard du palais de l'inquisition. Dans cette ville on n'habite qu'une moitié des maisons, l'autre reste tou- jours vide. Le rez-de-chaussée est occupé pendant l'été ; on monte au pre- mier étage pour y passer l'hiver, et l'on ne voit aucune espèce de tapisseries, même dans les maisons les plus richement ornées. Les murs de l'apparte- ment que l'on doit habiter sont blanchis â la chaux au commencement de chaque saison, et l'on transporte dans le nouveau logement les meubles de ce- lui que l'on quitte. La distribution est la même dans l'un et dans l'autre ; des greniers et les chambres des domestiques occupent la partie la plus élevée de la maison. On est obligé de laisser les murs à découvert pour se garantir plus aisément des insectes malfaisans qui trouveraient une retraite sûre der- rière les tapisseries. Ainsi que tous les autres prisonniers délivrés, je reçus en arrivant à Séville un pantalon de toile, deux chemises, une paire de bottes et un grand sabre anglais. Dès que ce cimeterre fut en ma possession, je m'y attachai et ne le quittai plus, je le traînais après moi nuit et jour. Mon imagination était encore frappée des cruautés de nos ennemis, je croyais voir toujours les Espagnols le poignard à la main ; il fallait bien se tenir sur la défensive. On pouvait aisément faire des distributions d'armes, elles abondaient à Sé- ville ; les Anglais en avaient envoyé des chargemens énormes aux Espagnols. Lorsque l'armée française entra dans cette ville, les habitans furent surpris comme partout ailleurs. Us comptaient toujours sur la valeur de leurs troupes, et les autorités locales usaient de tous les moyens qui étaient en leur pouvoir pour inspirer une confiance qu'elles ne partageaient point. La sé- curité des habitans de Séville se prolongea jusqu'au dernier moment, au point que les troupes espagnoles s'échappaient par une porte, tandis que les Fran- çais entraient par le côté opposé. Les habitans étaient tous armés ; surpris de cette manière ils n'eurent pas le temps de se reconnaître, craignant d'être compromis par les armes qu'ils avaient chez eux, et n'ayant pas le temps * Jllcazar en arabe signifie palais; à Madrid, à Tolède, à Grenade, etc. il y avait un ■Alcaiar. 90 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. d'aller les déposer dans les magasins, ils les laissèrent dans les rues et sur les places publiques. Les plus diligens les portèrent jusqu'au Guadalquivir, et les jetèrent dans le fleuve. Le pavé de Séville était couvert de fusils et de sabres anglais, on en avait semé le passage de notre armée. Impatient de jouir de ma liberté conquisé, j'étais sorti trop tôt de l'hôpital de Sainte-Marie. Mes blessures se rouvrirent, les petits fragmens de bois restés dans ma cuisse, que j'avais imprudemment fatiguée, déterminèrent une inflammation plus terrible encore que la première. Les chirurgiens me font connaître toute la gravité de mon état, ils craignent la gangrène, et pour la prévenir il s'agit tout bonnement de me couper la cuisse. Je réclame contre cet arrêt, je sollicite vivement de n'être point séparé de ce membre si utile pour ceux qui sont obligés d'aller à. pied ; enfin je déclare à. mes escu- lapes que je préfère mourir en totalité plutôt que de vivre par fragmens. Cette résolution fit redoubler le zèle de mes camarades qui me servaient avec tout le dévoûment de l'amitié, les symptômes alarmans disparurent peu à peu ; je gardai long-temps le repos, et mes blessures finirent par se cicatriser. Je guéris parfaitement alors, et dix ans se sont écoulés sans que j'aie res- senti la moindre atteinte de ce mal. Hélas ! sans avoir égard aux traités de paix conclus avec l'Espagne, cet ennemi perfide a repris les hostilités. Je marche alla zoppa maintenant, et ma progression imite assez bien la mesure à temps inégaux des siciliennes et des gigues de Hœndel ; ce qui veut dire on d'autres termes que je suis boiteux. Mais la petite claudication qui m'est restée me rappelle une action d'éclat et le jour mémorable où je recouvrai ma liberté, où je rendis à, l'armée française, avec l'aide de mes braves com- pagnons, deux cent cinquante soldats affaiblis par les maladies, et qui seraient morts de faim et de misère sur le ponton. Voilà de la philosophie antique, ou je me trompe fort. Les blessures au pied et à la jambe sont toujours très désagréables, mais elles contrarient plus que tout autre un pauvre prisonnier qui se sauve après deux ans de captivité. J'étais obligé de garder la maison, je ne pouvais me faire apporter à manger sans augmenter considérablement ma dépense ; j'étais assez mal en espèces, mon hôte me tira d'embarras en me proposant galamment de m'asseoir à sa table. J'acceptai cette offre avec d'autant plus de plaisir, qu'elle m'était faite par un chanoine frais et vermeil ; la figure de ce vénérable ecclésiastique était d'un bon augure ; elle me promettait d'avance une chère abondante et délicate. En me consolant des froideurs de Mari- quita, cette compensation vint tout à point pour me venger de la belle dé- daigneuse. D. Cayctano, chanoine de la cathédrale de Séville, était familier du Saint- Office, ou, si l'on aime mieux, membre de la sainte Inquisition. Ce dernier titre n'était pas une recommandation, mais l'expérience m'avait appris à dis- tinguer les gens pour leur mérite personnel ; je m'étais trop souvent trompé en les jugeant sur l'habit qu'ils portaient. D. Cayetano me traitait à mer- veille, il avait beaucoup de complaisance et de affabilité, c'était un très brave homme, franc, loyal, disant ouvertement ce qu'il pensait. Bon prêtre, vrai chanoine et mauvais inquisiteur ; ce dernier mot complète son éloge. Tandis que je suis retenu chez D. Cayetano, la jambe sur une chaise, il m'est impossible de faire voyager mon lecteur ; profitons de ce repos momen- tané pour lui faire connaître l'Espagne et ses habitans, les mœurs et les coutumes qui diffèrent le plus des nôtres. On pense bien que j'écris sous la dictée du chanoine, je rapporterai même avec fidélité plusieurs des entretiens que nous avions ensemble en attendant l'heure du dîner. D. Cayetano me tenait compagnie, plus encore par goût que par civilité : il aimait le repos, il était casanier ; mais ce repos devait être parfait, la con- versation même le troublait. Rêveur et taciturne, il s'étalait dans un immense fauteuil, et paraissait plongé dans les réflexions les plus sérieuses, et livré aux soins d'une haute contemplation. - "A quoi pensez-vous donc, senor D. Cayetano ? - A rien, me disait-il. - Que faites-vous donc là ? - Rien du tout, j'attends le dîner." - Après ce repas, mon chanoine recommençait son jeu muet, et je lui adressais les mêmes questions, la réponse était différente comme on peut en juger. - " Que faites-vous là dans ce fauteuil ? - Ce que je fais ? rien, j'attends le souper." - La manière de dire cela, le geste qui MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 91 accompagnait sa réponse, semblaient ajouter encore, est-il possible que je fasse autre chose ? et devriez-vous me demander ce que je fais ; cela ne tombe- t-il pas sous les sens ? x Je le pressais d'une telle façon, je savais aborder avec tant d'adresse les sujets qui l'intéressaient, que je l'amenais peu à. peu à rompre ce silence habitué ; la conversation s'engageait enfin, et je me chargeais du soin de tenir en haleine mon interlocuteur paresseux. Une fois il faisait sa partie tout comme un autre.-" Je vois bien que l'ennui vous gagne, me dit- il un jour ; vous êtes impatient de voir guérir ces blessures qui vous empê- chent d'aller vous promener dans Séville. Mais il faut se résigner pourtant, cela ne peut être long ; si vous avez quelques petits accès d'ennui, je puis vous donner des moyens de distraction. Seigneur chevalier, ma bibliothèque est à votre disposition, prenez un livre et-lisez.-J'accepte votre proposition avec reconnaissance, mais vous ne possédez que des livres ne théologie et de controverse, d'interminables dissertations que je ne saurais comprendre, et qui me paraissent un fort mauvais antidote contre l'ennui." " Qui vous a dit que je n'avais que de ces livres ?-Personne, je l'ai vu.- Vous avez mal vu, gageons que vous n'en avez pas ouvert un seul.-Cela n'est point nécessaire, les titres extérieurs annoncent assez le contenu des volumes, lisez plutôt vous-même : Summa sancti Augustini, Sanchez de matrimonio, Disputationes R. P. de Sa, etc.-Ne vous arrêtez point à couverture et aux étiquettes qu'elles portent, prenez, ouvrez et lisez." J'ouvris en effet quelques volumes pris au hasard sur les tablettes, reliés comme de vieux bouquins ; ils portaient tous au dos le titre d'un livre de théologie ou de droit ecclésiastique. Je ne pus déguiser ma surprise en vo- yant que, sous cette trompeuse enveloppe, D. Cayetano possédait une collection complète des livres prohibés par l'inquisition. " Est-il possible lui dis-je, qu'un chanoine, un inquisiteur, un juge enfin qui condamnerait l'imprudent chez lequel ou trouverait de semblables livres, les garde lui-même dans sa propre bibliothèque, en les déguisant sôus des titres empruntés aux ouvrages qui traitent des choses religieuses ? Ne craignez-vous pas que la céleste vengeance ne punisse un crime de cette mature ? Ne redoutez-vous pas que le peuple désabusé ne vous rende enfin responsable du sang que vous avez verse dans vos épouvantables sacrifices, et ne vous condamne au supplice que tant d'innocentes victimes de la fureur inquisitoriale ont déjà'subi ? "-Raisonnons, seigneur chevalier, et ne nous fâchons point. Je suis chanoine et de plus inquisiteur; les apparences sont contre moi, j'en conviens. J'ai toujours eu du goût pour la lecture, et les défenses de l'inquisition exci- taient vivement ma curiosité, je voulais enfin connaître ce qu'elle prohibait. Je cherchai, et je parvins à me procurer des livres défendus ; ces ouvrages étaient enlevés par les familiers du Saint-Office qui font de fréquentes visites pour cet objet. Les livres prohibés sont brûlés, et leur propriétaire est puni sévèrement. Pour me soustraise au pouvoir de l'inquisition et n'être plus confondu parmi la troupe opprimée, je n'avais qu'un moyen ; c'était de me ranger du côté des oppresseurs. La première place vacante dans ce tribunal redoutable fut accordée à mes sollicitations. Depuis que le Saint-Office me compte parmi ses membres, je conserve les livres que j'avais déjà, je prends même le soin de confisquer à mon profit ceux que je puis trouver en faisant des recherches à domicile. Vous voyez donc que je ne suis devenu inquisi- teur que pour me mettre à l'abri de l'inquisition. "Si j'ai la précaution de couvrir mes volumes d'une enveloppe enfumée et de changer leurs titres, c'est que les familiers eux-mêmes sont soumis aux visites domiciliaires. Mais comme ces visites n'ont lieu chez nous que pour la forme, et que mes confrères s'en acquittent avec beaucoup d'insouciance et de légèreté, il suffit que mes livres soient ainsi reliés pour qu'on n'y touche pas. Examinez tous ces ouvrages, vous n'en trouverez pas un seul qui ne puisse raissonablement figurer dans la bibliothèque d'un prêtre. Il faut que ait déclaré une guerre d'extermination aux productions de l'esprit humain, et qu'elle veuille absolument retenir l'Espagne dans les ténè bres de l'ignorance, pour oser proscrire des livres tels que ceux-ci." D. Caye- tano me montre alors les Aventures de Télémaque, plusieurs volumes de Bos- suet, le Génie du Christianisme, etc, 92 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Je nq pus entendre, sans rire, le singulier discours de la cathédrale de Séville. Il s'en aperçut.-"N'allez pas,me dit-ityconcevoir une fausse idée de moi, je ne m'en impose point à moi-même ; et si je cherche à tromper les autres, c'est que j'y suis forcé pour garder ce décorum, sans lequel l'inquisition et ses familiers ne pourraient se soutenir. Je crois avoir toutes les qualités d'un honnête homme, et l'on ne peut me reprocher les défauts communs à la plupart de mes confrères. Je ne me sers point du masque de la religion pour tromper le peuple, je ne cherche point â attraper l'argent des bonnes âmes au moyen de belles promesses et de miracles pré- tendus ; je ne suis ni traître ni suborneur. M'entendez-vous, seigneur cheva- lier ? M'entendez-vous ?" Je trouvai la morale de D. Cayetano un peu jésuitique, il avait pourtant raison quelquefois. Je n'aimais point â disputer sur ces matières, et je n'étais pas de force â lutter avec lui ; je me rangeais par conséquent toujours de son avis. Je gagnai la confiance du chanoine, au point qu'il me mit au fait de toutes les horreurs commises par le Saint-Office, ou pour mieux dire par les inquisiteurs. Il me fit cet épouvantable récit sur les lieux mêmes, dans le palais de l'inquisition, dans les cachots ténébreux que nous parcourûmes en- semble. Je ne rapporterai point ici la trop longue série de ces crimes : beau- coup d'écrivains en ont parlé, ils ont représenté ce tribunal sous des couleurs affreuses, ils l'ont voué à l'exécration des siècles à venir ; leur tableau n'est point exagéré, et leur anathème est justifié, CHAPITRE XX. L'Inquisition.-Tortures, supplices.-Le palais du Saint-Office, à Séville, est acheté par un Provençal.-Il y établit une loge de francs-maçons.-Palais des papes à Avignon.- Jean Lamèle envoyé a Paris pour torturer Damiens.-Succès delà franc-maçonnerie en Espagne.-L'égalité mal observée par les frans-macons.-Haine contre les Israélites. -Le Juif pris au filet.-Préjugés, superstitions, intluence funeste de l'inquisition.- Dernier auto da fé donné à_ Séville pour la clôture de ce spectacle.-On y brûle une sorcière.-Histoire de Gertrûdiz qui faisait des œufs comme une poule. L'Inquisition, comme tout le monde sait, était un tribunal composé de moines revêtus d'un pouvoir illimité. Ces inquisiteurs jugeaient en dernier ressort, et ne rendaient compte à personne de leurs actions. ' Le roi lui-même ne pouvait faire grâce à. un malheureux qu'ils avaient condamné. L'ambi- tieuse thiare, posée sur la couronne, figurait encore sur la porte du palais de l'inquisition : tel était le blason de cette cour monacale. L'intérieur du palais est imposant ; on y remarque de très belles salles, surtout celles du tribunal. Les souterrains sont affreux, les chaînes, les carcans, tous les instrumens de torture étaient encore à. cette époque attachés aux murs ou placés au milieu des salles de veille. Ces salles, où les prisonniers étaient privés de sommeil et tourmentés avec tous les raffinemens de la barbarie la plus atroce, laissent apercevoir, dans le cintre des voûtes et derrière des piliers, des ouvertures qui permettaient de recueillir au dehors les aveux que la torture arrachait aux patiens. Sans aller à. Séville, les voyageurs peuvent voir une imitation assez exacte de ces lieux de souffrance dans le palais que les papes ont fait bâtir à Avignon. Les princes de notre siècle possèdent une salle de spectacle dans leur château, celui des papes renfermait des salons de supplices, où les bourreaux s'exerçaient à côté de l'oratoire de Sa Sainteté. La cour du pape ou de son légat se rendait aux galas par la même porte et le même vestibule où passaient les condamnés et les sbires. Les deux cor- tèges se rencontraient souvent en chemin. La question ordinaire et extraordinaire, les tortures que l'on exerçait su* les accusés pendant l'instruction des procès criminels, comme moyens pré- paratoires, n'ont été abolies chez nous l'avénement de Louis XVI. au trône de France. Ils existaient par conséquent encore sous le règne précé- dent, mais l'usage s'en était à peu près perdu; la pratique doit venir au se. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 93 cours de la théorie dans toutes les fonctions difficiles à remplir. Lorsque Damiens se rendit coupable du crime de lèsc-majesté au premier chef, on ne possédait point en France des hommes assez adroits pour torturer un accusé selon les règles. L'art de Tristan-l'Hermite, des Trois-Echelles, des Petit- André et de tant d'autres assassins classiques formés par Louis XL, était à peu près ignoré ; la science de leurs successeurs se bornait à. des connais- sances très superficielles. Jean Lamèle vint leur donner les véritables traditions qu'il tenait des in- quisiteurs. Député par le légat d'Avignon, d'après la demande qui en avait été faite de souverain à souverain par une note diplomatique, ce tortureur expert se rendit à Paris pour présider à la question que l'on devait adminis- trer à Damiens. Je ne parlerai point des moyens connus que l'on avait déjà employés: tels que l'eau, le feu, les chevalets, l'estrapade, les triangles d'acier pointus, introduits sous les paupières, pour que le patient ne pût les fermer sans éprouver des douleurs horribles qui le retenaient in- somnie continuelle. Une seule torture, la plus redoutable et la plus cruelle- ment ingénieuse, mérite d'être citée et décrite ; c'est une invention des familiers du Saint-Office. Voici comment procédait le practicicn Jean Lamèle. L'accusé, dépouillé de tous scs vêtemens, était étendu sur le plancher, un nœud coulant forme avec une petite corde cirée venait serrer la dernière phalange de chacun de ses doigts et de ses orteils. Les vingt petites cordes réunies par groupes de cinq, se liaient à quatre grosses cordes passées dans des poulies fixées à la voûte. Le malheureux était enlevé, ses membres séparés par les cordes prenaient toute leur extension possible ; on se gardait pourtant de tirer par secousses et trop violemment, afin de prévenir les frac- tures. On le laissait descendre ensuite lentement à deux pieds de terre, et son corps suspendu reposait alors sur un chandelier de fer terminé en pointe de diamant. Cette pointe acérée était dirigée sur la première vertèbre de la colonne dorsale, et causait une douleur inouïe en s'introduisant dans les reins. Une fois établir sur ce pal qui piquait toujours, sans pouvoir percer plus avant, l'accusé répondait ou ne répondait pas à l'interrogatoire du juge. Les réponses étaient-elles de nature à satisfaire le tribunal, cette première épreuve suffisait. Dans le cas contraire, une seconde lui succédait immé- diatement, et l'homme le plus robuste, du courage le plus opiniâtre, ne pou- vait y résister plus de dix minutes. Un petit tuyau placé au sommet de la voûte, et dirigé perpendiculairement sur le patient, laissait tomber par inter- valles une goutte d'eau dans le creux de son estomac. Cette goutte d'eau froide tombant d'une grande hauteur sur un corps ainsi suspendu, et que la fièvre de la douleur tourmentait, produisait une sensation tellement insup- portable, un ébranlement si fort et si général, qu'un boulet de canon échappé du même point de départ n'aurait pas donné de plus terribles résultats. Les cords, les poulies, le chandelier, le tuyau de métal, tout était encore en place dans une salle du palais de Séville, dont la voûte fort élevée, annon- çait clairement que l'architecte espagnol l'avait destinée à cet usage particu- lier. Cette fois je prévins mon cicerone ; un appareil aussi complet m'avait rappelé Jean Lamèle et le palais d'Avignon, je m'empressai de dire à D. Cayetano ce que je viens dé raconter. Le Saint-Office ne devait punir que les crimes commis contre la religion; néanmoins, dès qu'un malheureux tombait entre les pâtes des inquisiteurs, coupable ou non, il finissait toujours par être brûlé vif. Il n'avait point d'avocat, et rarement on lui permettait de se défendre lui-même. Jamais il ne connaissait ses accusateurs ni même la nature de l'accusation qui planait sur lui ou les motifs de sa détention. On employait les tortures pour lui faire avouer des crimes dont il ne connaissait pas le nom. Les souffrances lui faisaient-elles déclarer qu'il était en effet coupable des crimes qu'il n'avait point commis ? on le brûlait. L'espérance de vpir enfin son innocence re- connue, une forte constitution, un courage à toute épreuve, lui faisaient-ils braver les tortures ? on le brûlait encore ; il était évident qu'un homme capable d'une telle résistance devait être sorcier ; le diable l'avait soutenu. Il faut des spectacles au peuple, et les Espagnols, naturellement barbares, se plaisaient beaucoup à voir brûler quelqu'un et surtout un sorcier. 94 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Les biens des malheureux:, condamnés par ce tribunal exécrable, étaient confisqués au profit des inquisiteurs. On présumait nécessairement que les enfans d'un juif, d'un protestant ou d'un sorcier, ne méritaient pas d'hériter de leur père. Voilà, pourquoi tant d'étrangers fort riches ont été arrêtés par ordre de l'inquisition qui n'a pas manqué de prétextes pour s'approprier leur fortune. En vain un prisonnier faisait-il retentir son cachot de ses gémissemens, en vain une jeune fille enlevée à, ses parens implorait-elle le secours de son père ou de son amant. Leurs plaintes et leurs cris se perdaient sous ces voûtes impénétrables ; nul mortel n'osait approcher de ces horribles lieux peuplés de victimes et de bourreaux. Les inquisiteurs avaient droit de connaître des affaires temporelles, leur juridiction s'étendait aussi sur les sciences et sur les arts. Un chimiste an- nonçait-il une découverte nouvelle ? Son livre était soumis, avant l'impres- sion, àja censure du Saint-Office qui en retranchait tout ce qui pouvait éclai- rer le peuple en propageant la science. Si la découverte paraissait extraor- dinaire et s'élevait au-dessus du petit cercle des connaissances acquises par les censeurs, ils s'empressaient de déclarer que l'auteur s'occupait des sciences occultes, qu'il avait des intelligences avec le démon, et qu'il devait être brûlé comme atteint et convaincu de magie. L'écrivain imprudent, l'homme de génie qui devançait son siècle était traîné dans un caveau souter- rain, et ne devait revoir la lumière que pour monter sur le bûcher. Faut-il s'étonner si cette belle Espagne est encore plongée dans les ténèbres de l'ignorance ? Le gouvernement français abolit ce- tribunal infâme. Devenu propriété nationale ce palais de l'inquisition fut mis en vente ; un garde magasin de l'armée, M. Turcan d'Apt, l'acheta ; le nouveau propriétaire en habitait une partie et louait le reste. On y établit une loge de francs-maçons, la salle même du tribunal devint le temple maçonnique et les souterrains servirent admirablement pour les épreuves réservées eux récipiendaires. L'espace était assez grand pour les faire voyager ; il aurait pu suffire à la célébration des mystères d'Isis. " Les amis de la vraie lumière virent, avec autant de plaisir que de satisfaction, ses rayons pénétrer dans le temple des ténèbres." J'ai retenu cette phrase d'un des nombreux discours prononcés par le Démos- thène de la loge. Le contraste établi par la nouvelle destination des lieux où siégeait le Saint-Office fournit, comme on imagine bien, une source inépuisable de phrases ampoulées at d'ingénieuses antithèses, de lieux communs oratoires et d'étranges amphigouris, aux frères visiteurs. Personne n'ignore que les amis de la vraie lumière ne s'expriment pas toujours avec beaucoup de clarté. La franc-maçonnerie fit beaucoup de prosélytes parmi les Espagnols; ils aim- ent tout ce qui est merveilleux, les lumières maçonniques sont enveloppées de ténèbres mystérieuses ; elles piquèrent leur curiosité. Une infinité de prêtres, un grand nombre de gens riches et de bourgeois l'empressèrent de ce faire initier. Cela nous paraît étonnant parce qu'en France les ecclésiastiques se déchaînent sans cesse contre une institution qu'ils ne connaissent point. Comment se fait- il qu'en Espagne, pays de superstition et de préjugés, les prêtres aient été les premiers à. donner dans la franc-maçonnerie? C'est que les préjugés et la superstition sont les suites ordinaires et nécessaires de l'ignorance ; qu'en Es- pagne les prêtres et les gens riches sont les seules personnes instruites, et qu'il faut autant d'instruction que de force d'ame pour s'y opposer ouvertement aux préjugés populaires, aux opinions généralement reçues. La masse du peuple espagnol croit, ainsi que quelques bonnes âmes en France, que les francs-ma- çons font pacte avec le diable, qu'ils se changent en chiens, en chats, en cor- beaux, en serpens, et que quand on les tuv, ils vont comme les vampires res- susciter en d'autres lieux. Les Espagnols francs-maçons étaient honnis par leurs compatriotes non initiés, on les regardait comme des damnés volontaires, d'avance réservés aux brasiers de Lucifer et de Belzébuth. Les prêtres qui ne voulaient ou n'osaient point se faire recevoir, tonnaient contre eux en chaire et les dévou- aient aux tourmens de l'enfer. Ce qui n'empêchait pas que dans toutes les grandes villes soumises à notre domination, il ne «'établît des loges compo- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 95 sécs seulement d'Espagnols, indépendamment des loges françaises qui s'y trouvaient déjà formées depuis quelque temps. Il est juste de le dire à la louange des Espagnols et de la maçonnerie : les Espagnols francs-maçons étaient tous les plus honnêtes gens du monde, et l'on rencontrait parmi eux beaucoup de gens instruits et de véritables amis. Mon hôte, le senor don Cayctano ne fut pas des derniers à se faire initier. La franc-maçonnerie est une belle institution, mais elle n'est pas exempte des faiblesses attachées à notre pauvre nature. On y remarque de singu- lières contradictions; je n'en citerai qu'une. L'égalité forme la base de l'ordre, et l'équerre en est le symbole. Tous les titres et toutes les décora- tions donnés par les souverains disparaissent en loge. Tous les sectaires sont égaux et se traitent en frères. Pourquoi donc en abolissant les titres de compte, de duc, etc., dont chacun tire vanité dans le monde, les francs-maçons, ont-ils établi d'autres dignités parmi eux ? Us ne reconnaissent point de barons ni de marquis, mais ils élèvent leurs égaux et leurs frères au rang de chevaliers de l'Oricnt, de souverain prince. Il est vrai que les brevets du Grand Orient ne donnent ni pension, ni majorât; voilà le mal. Cette bizar- rerie peut se comparer à la manie de beaucoup de gens qui, après avoir pro- fessé hautement les principes républicains, après avoir déclamé contre les nobles et les hochets de la tyrannie, se sont jetés sur ces hochets du moment qu'on les a mis à leur portée. Je connais tel épicier en gros, tel marchand de tringles et de marmites qui enrage de n'être pas au moins vicomte. Pauvres gens! idiots!!! Après la retraite de notre armée on a considéré la franc-maçonnerie comme une secte dangereuse, on l'a persécutée; c'est le vrai moyen de la soutenir en Espagne. Poursuivis, les francs-maçons se réuniront dans des retraites in- connues, dans des souterrains, leurs mystérieuses vétilles deviendront des cérémonies augustes; le secret, si fort recommandé aux frères, n'en devien- dra que plus inviolable, leur amc retrempée par les rigueurs de la persécution se roidira contre l'autorité et bravera les menaces du souverain et des inqui- siteurs mêmes. Plus rusé que Ferdinand VII, Napoléon vint à bout de la franc-maçon- ncric en employant des moyens opposés. Pleine licence lui fut accordée; en la protégeant il l'anéantit. Pain dérobé que l'on mange en cachette, Est bien meilleur que pain qu'on cuit ou qu'on achète. La franc-maçonnerie, propagée en Espagne et tolérée par le gouverne- ment, aurait puissamment contribué aux progrès de la civilisation de ce pays : elle aurait rendu les Espagnols humains et tolérans. La politique ombra- geuse des moines et des inquisiteurs a proscrit les francs-maçons, parce que cette institution aurait inspiré des idées d'indépendance et de liberté. L'Inquisition mettait encore plus d'acharnement à poursuivre les juifs que les protestans. La haine qu'elle a manifestée dans tous les temps contre les Israélites est devenue générale, et le peuple entier la partage. I). Cayctano m'a fait connaître une famille juive d'origine, dont le bisaïeul naturalisé Es- pagnol et domicilié à Séville sc convertit pour épouser une catholique. Ni lui, ni scs descendans n'ont pu jouir d'aucune considération quoique ceux-ci aillent à la messe tous les jours, et qu'ils remplissent tous leurs devoirs avec plus d'assiduité que beaucoup d'autres vieux chrétiens. Dans Ivanhoè, roman de sir Walter-Scott, on trouve un tableau des tribula- tions sans nombre qu'éprouvaient les juifs en Europe du temps de Richard- Cœur-de-Lion. Le profond mépris, l'horreur qu'inspirait cette secte aux compagnons de Cédric le saxon, au farouche Briant de Bois-Guilbert existent encore en Espagne, et si le riche Isaac d'Yorck s'avisait d'aller traiter des affaires à Cadix ou à Séville, il serait peut-être encore exposé à être rôti, comme il en fut menacé dans le château de Torquilstone. Mais pourquoi chercher des exemples si loin, quand nous pouvons trouver dans certaines contrées de notre patrie cette animadversion populaire contre les juifs. Les enfans d'Israël étaient traités beaucoup plus mal que les chiens 96 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. errans; on leur faisait les avanies les plus dégoûtantes dans le pays papal, à Avignon surtout. Enfermés dans leur quartier, ils n'en pouvaient sortir qu'aux heures marquées par l'autorité municipale ; ils étaient consignés pen- dant la célébration des fêtes solennelles du culte catholique. Un chapeau jaune pour les hommes, un chiffon de même couleur que les femmes étaient obligées de placer sur leurs plus riches ajustemens, les exposaient sans cesse aux insultes de la populace. Ce chiffon était-il caché en partie ? Le premier polisson des rues portait ses mains sales sur la plus belle toilette afin de dé- couvrir tout-à-fait ce signe de réprobation. Avait-on négligé de le mettre ? Un lambeau traîné dans la fange était aussitôt attaché sur la robe de satin ou de damas de l'imprudente juive que la canaille poursuivait en l'injuriant. Un juif riche se montrait-il dans une rue ? Tous les petits polissons se pla- çaient sur son passage à différentes distances et chacun lui disait à. son tour : Fai cabo, salue-moi, ou pour mieux traduire prosterne-toi, et le juif obéissait à l'instant, ou donnait cinq sols à chaque enfant pour se soustraire à. cet hom- mage forcé. S'il ne remplissait pas une de ces deux conditions, son chapeau était jeté dans la boue, et le juif assailli par cette foule insolente n'avait d'autre parti que de prendre la fuite. A Rome on obligeait les juifs, pendant le carnaval, à courir le long du Corso, pour l'amusement du peuple. Us ne purent se racheter de cette avanie qu'en faisant courir des chevaux à leur place, c'est-à-dire en fournissant le prix destiné à l'animal vainqueur. Telle est l'origine des courses de chevaux libres qui ont lieu tous les ans dans cette capitale, à la même époque. Ces abus et cent autres que je pourrais citer n'existent plus depuis quarante ans environ, mais le préjugé contre les juifs est encore dans toute sa force, chez les gens de basse extraction surtout. S'il s'agit de comparer un animal ou diverses choses à un être raisonnable, ou bien aux parties de son corps, on dira : "Voilà un serpent gros comme le bras d'un juif; un singe de la taille d'un juif ; ce jocko dévore un melon qui ressemble à la tête d'un juif. Telles sont encore aujourd'hui les comparaisons usitées dans les conversations des gens du peuple, et le titre de juif est toujours une injure dans une grande partie de la France. Pour donner une juste idée de l'animadversion que mes compatriotes ont conservée contre les enfans d'Israël, je ne citerai qu'un seul fait qui s'est passé sous mes yeux. Doursin, vieux pêcheur d'Avignon, avait tendu son filet sur le bord du Rhône, il attendait patiemment la carpe ou l'alose. Tout- à-coup il voit l'eau s'agiter au-dessus du filet, il le tire, et juge au poids que la capture est bonne et qu'un gros esturgeon a donné dans le panneau. Au lieu d'un poisson, Doursin trouve un jeune enfant que les eaux emportaient et qui se débattait contre la mort, le pêcheur s'empresse de sauver ce mal- heureux du péril qui le menaçait. Il lui donne des secours et fait en même temps une longue harangue sur la coupable imprudence des parens qui per- mettent à leurs enfans de se confier aux flots rapides, aux tourbillons dan- gereux du fleuve. Cependant le petit garçon a repris ses sens, le vieillard l'interroge alors, en lui disant : " Quelle est ta famille ? Viens, suis moi, que je te conduise chez ton père ; je veux lui faire connaître à quels dangers son indifférence a pu t'exposer, et lui reprocher durement sa faute afin qu'à l'a- venir il te surveille avec plus de soin. Parle, quel est le nom de ton père ?- Abraham....-Comment petit coquin, infâme scélérat, tu es le fils d'un juif? C'est un ennemi de notre sainte foi que je viens de sauver ! Si j'avais su cela.... Mais je puis réparer mon erreur, il faut que je te renoie, foou qué té rénégué."-Heureusement on l'en empêcha ; le vieux chrétien eût peut-être exécuté l'arrêt qu'il venait de prononcer. La force du préjugé et de la su- perstition ne saurait produire des résultats plus déplorables, je laisse à penser quel scandale a fait naître l'action généreuse d'une princesse ouvrant le bal dans une fête de la cour avec un juif allemand. Le houra d'une sainte in- dignation s'est fait entendre de toutes parts dans les villes du midi de la France. La dévotion affectée des Espagnols est encore l'ouvrage de l'inquisition. Leurs entretiens sont tellement mêlés A'ave Maria, que l'on croit entendre réciter le chapelet. Il portent le scapulaire sur leurs habits, et le poignard dans la poche. Dans toutes les maisons on voit un tableau de la Sainte- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Vierge, sur la porte des salons on écrit: Ave Maria, en gros caractères; et tous ces soins religieux ne rendent pas leur conduite plus régulière. Les inquisiteurs savaient bien qu'en forçant les Espagnols à fréquenter les sacremens à. des époques déterminées sans y être portés par une dévotion sincère, ils les obligeaient ainsi a commettre périodiquement le crime de sa- crilège. Il faut absolument produire des billets de confession ; les prêtres en vendent, et les personnes qui ne veulent pas se présenter au tribunal de la pénitence, en achètent. Quel est le plus coupable du vendeur ou de l'ache- teur ? La question est facile à résoudre. Cette contribution levée sur le peu- ple est d'un rapport considérable pour la fiscalité monacale. Les Espagnols ne manquent pas d'esprit, ils conçoivent avec facilité, ils exécuteraient de même, et pourtant ils sont en arrière de plus d'un siècle pour les connaissances les plus simples. Les moines pensent qu'il est plus aisé de gouverner des idiots que des gens instruits ; la politique des souve- rains de la Turquie est la même : tous les genres de despotisme doivent se ressembler. Si quelqu'un proposait au roi d'Espagne d'éclairer les rues de Madrid avec une flamme qui circulerait dans des conduits souterrains. Si Robertson avait porté ses fantômes et leur magique appareil à Séville, si nos ventriloques s'amusaient à jeter leur voix dans les caveaux d'une chapelle, si nos physi- ciens s'aventuraient à faire des tours d'adresse devant le peuple andalou, on briderait tous ces pauvres diables comme des sorciers. 11 est même probable que la canaille en ferait justice avant que leur procès fût instruit. Il ne faut pas s'étonner si l'Espagne est restée stationnaire tandis que toutes les nations de l'Europe ont fait d'immenses progrès dans les sciences et dans les arts. La paresse des Espagnols est encore une des conséquences funestes de l'in- quisition, les moines donnent l'exemple de la fainéantise. Le peuple de l'Ibé- rie, sans cesse tourmenté, enchaîné par les vexations du Saint-Office, peut être comparé à. un enfant qui boude, et qui, dans ses accès d'humeur, dit : "On veut m'empêcher de faire telle et telle chose, eh bien je ne ferai rien du tout." La découverte du Nouveau-Monde a sans doute contribué à retenir les Espagnols dans l'indolence. L'or qu'ils en retiraient les a éblouis, et leur territoire a été abandonné par les aventuriers qui s'empressaient d'aller ex- ploiter le sol de l'Amérique. La population, affaiblie par l'expulsion des Maures et par les couvens, est insuffisante pour la culture des terres. Que deviendra l'Espagne maintenant qu'elle a perdu ses colonies et les mines d'or pour lesquelles on avait tout sacrifié ? Semblable à un grand seigneur qu'un revers de fortune a ruiné et qui, dans un état de médiocrité dont son incon- duite est la cause, conserve encore ses équipages, son orgueil et ses laquais ; l'Espagne dépouillée de ses possessions d'outre-mer, étonnée de sa chute, et ne perdant pas l'espoir de se relever, conserve encore sa paresse, son orgueil et scs moines. A l'époque où j'étais à Séville (1810), les fureurs du Saint-Office avaient cessé ; ce tribunal n'était plus ce qu'il avait été jadis. Depuis long-temps le peuple n'avait assisté à la cérémonie d'un auto dafé, acte de foi ; c'est le nom que l'on donne aux exécutions inquisitoriales. Le pouvoir du Saint-Office est singulièrement restreint; il ne s'exerce plus que sur les sacrilèges, les sor- ciers, les livres dangereux, les découvertes utiles, etc. Que le peuple croie aux sorciers, la profonde ignorance des Espagnols peut le faire concevoir ; mais que les gens instruits, les prêtres, adoptent cette absurde supposition ; c'est ce qu'on ne saurait imaginer. Il faut bien que les inquisiteurs croient aux sorciers puisqu'ils les condamnent à. être consumés à petit feu. J'étais un jour dans la boutique d'un barbier de Séville ; en attendant que son rasoir expéditif eût fait tomber le poil d'un menton espagnol, je regardais les mauvaises gravures, les images de six liards qui tapissaient les murs et formaient tout l'ornement de cet atelier. Mes yeux s'arrêtèrent sur une es- tampe qui représentait une longue procession de pénitens en sarrau et de prêtres en surplis. Je demandai le sujet de ce grotesque dessin, le Figaro moderne me dit que c'était un auto da fé, le supplice d'une sorcière. "D'une sorcière !-Oui, seigneur chevalier.-Est-ce qu-il y a des sorciers et des sor- cières ?-Certainement, et celle-ci en était bien une, je vous en réponds. Je m'en souviens comme si l'événement s'était passé la semaine dernière.-Si 97 98 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. vos inquisiteurs reconnaissent et condamnent des sorciers, certainement ils ne le sont pas eux-mêmes. Cependant, puisque vous vous en souvenez si bien, racontez-moi l'histoire de cette sorcière.-Très volontiers." Et le bar- bier, tout en préparant scs ustensiles, en repassant son rasoir sur le cuir, me fit le récit suivant. " Il y a cinquante ans environ qu'une femme ayant nom Gertrudiz, vivait en cette ville ; elle logeait dans la calle del Atalud, la rue du Cercueil, cou- turière de profession, elle travaillait presque toujours à des habits de deuil. Vous lui auriez commandé un costume de deuil complet à dix heures du soir, que le lendemain à midi Gertrudiz vous l'eût apporté ; rien n'y manquait, et l'on pouvait le mettre à l'instant. Cela prouve que pendant la nuit elle ap- pelait les diables à son secours pour l'aider. Elle était veuve depuis dix ans et n'avait jamais voulu se remarier, Gertrudiz vivait par conséquent en con- cubinage avec le démon." Jusque là, j'avais ri dans ma barbe de la sottise et de la crédulité de ce Figaro dégénéré. Mais quand il me dit avec un sang-froid imperturbable que Gertrudiz pondait des œufs, je commençai à m'effrayer. Je crus avoir affaire à un insensé, et je craignis qu'un accès de folie un peu moins gai ne le portât à me couper la gorge avec son rasoir. "Comment, lui dis-je, elle faisait des œufs!-Oui, sans doute. Elle n'avait que quatre poules dans un grenier ; à quelle heure du jour ou de la nuit qu'on lui demandât des œufs frais, elle vous en vendait.-Parbleu, voilà une vérita- ble sorcière : elle est couturière et fait des robes ; elle est veuve et refuse de convoler à de secondes noces ; elle nourrit des poules et vend des œufs.-Ne vous moquez pas de moi, je sais fort bien ce que je dis, et quand j'affirme que Gertrudiz faisait des œufs, c'est que cela a été prouvé et que j'en suis sûr comme de mon existence. Vous pensez bien que quatre poules ne pouvaient lui fournir la grande quantité d'œufs qu'elle vendait.-Ne voyez-vous pas que pour contenter tous les amateurs d'œufs frais, elle en achetait elle-même et vous vendait ensuite des œufs de trois ou quatre jours pour des œufs nouvel- lement pondus ? Voilà comment elle vous trompait. D'ailleurs pour être per- suadé que Gertrudiz faisait des œufs, les lui avez-vous vu pondre ?-Non, seigneur chevalier, non je ne l'ai pas vu, je ne me permettrai pas de le dire ; mais voici comment la chose se découvrit. " Un soir on eut besoin d'œufs frais dans une maison, et l'on envoya sur- le-champ un petit domestique chez Gertrudiz ; le jeune homme se présente à la pourvoyeuse et lui demande deux œufs frais. Attendez un moment, lui dit-elle, je vais vous les chercher, précisément je viens d'entendre chanter mes poules. Veuillez bien observer qu'il était nuit close, et que les poules ne chantent point à dix heures du soir. Elle ouvre une petite armoire, prend une bouteille, boit à même et monte au grenier. Comme elle avait mis beau- coup de mystère dans toutes ces opérations, le jeune homme resté seul dans la cuisine voulut goûter à la bouteille. Il y but avec tant de précipitation, pour n'être pas surpris, qu'il ne s'aperçut point si c'était du vin vieux ou toute autre liqueur qu'il venait de déguster. Gertrudiz descendait, il referma l'armoire et reçut deux œufs encore chauds qu'il emporta. Le petit domes- tique n'eut pas fait trente pas dans la rue, qu'un besoin pressant le force de s'arrêter, il crut que la bouteille contenait quelque purgatif d'une grande activité. Après avoir posé sa lanterne à terre, il se met en devoir de se sou- lager, la colique redouble, il fait de violens efforts, et parvient à se délivrer d'un fardeau qu'il ne pouvait porter plus loin. Je vous laisse à penser quelle fut sa surprise lorsqu'on reprenant sa lanterne il aperçoit à terre deux œufs qu'il venait de pondre lui-même; au lieu de deux il en eut quatre. N'était-ce pas la liqueur magique de Gertrudiz qui produisait tous ces œufs ? Cette bou- teille n'était-elle pas un cadeau fait par le diable à la féconde pondeuse ? Il faudrait être bien incrédule pour résister à de pareilles raisons. - Aussi je me rends, et je suis tout-à-fait de votre avis. C'était faire une grâce à Ger- trudiz la sorcière que de se borner à la livrer aux flammes ; il fallait néces- sairement qu'un exemple éclatant vînt punir tant de crimes et retenir dans les voies tracées par la nature les femmes qui auraient voulu dorénavant usur- per les fonctions des poules. Cela prouve combien vos inquisiteurs sont hu- mains, sages, prudens et surtout éclairés." MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 99 Cette aventure qui serait burlesque si le dénoûment n'en avait été si tra- gique, ne peut être révoquée en doute ; elle est constatée encore par des images et des complaintes. La sévérité du Saint-Office ne s'exerçait pas toujours sur des forfaits aussi grands et démontrés avec autant d'évidence. Les ri- chesses tentaient singulièrement les inquisiteurs, surtout quand elles étaient possédées par un étranger ; ils trouvaient alors sans peine quelque bonne ame qui avait vu le coupable en communication avec l'esprit de ténèbres et qui l'affirmait par serment. La beauté, la jeunesse excitaient aussi leur infâme cupidité. CHAPITRE XXI. Religion. -Cérémonies et pratiques religieuses. - La calotte de cuir. - L'intiero, les Sept Paroles. - Symphonies de Haydn. - Danses devant le Saint Sacrement. - Petites chapelles. - Santeros. - Procession de pénitens. - Alarmes qu'elle cause.- Enterre- niens. - Le Puits Saint. J'ai lu dans un livre qui n'a pas une grande réputation, que " la religion en Espagne doit être considérée par les étrangers comme un réglement de po- lice auquel tout le monde est obligé de se soumettre." Ce livre n'a pas tort, et certainement son auteur a voyagé en Espagne. 11 serait difficilé de trouver un peuple qui ait moins de religion dans le fond que les Espagnols, et qui tienne autant aux pratiques extérieures ; ils veulent en imposer par des dehors trompeurs et de fausses apparences. On met un très grand appareil dans les cérémonies de l'église, et cependant elles n'ont rien d'imposant et de majestueux ; leur pompe est théâtrale et froide. Les ministres de la religion sont dépourvus de cette onction affec- tueuse et persuasive, de ce sentiment de dignité que la haute importance de leurs fonctions devrait sans cesse entretenir dans leur cœur. Ils s'acquittent de ces devoirs avec une inconcevable légèreté ; c'est un travail journalier, qu'ils veulent expédier d'urgence, comme l'écolier expédie son thème pour aller plus tôt jouer à la balle. Point de recueillement, pas même de la dé- cence ; ils ont toujours l'air de s'ennuyer à l'église. Chante-t-on le Credo d'une messe solennelle: les chantres du lutrin s'occupent seuls du soin de louer Dieu, les chanoines bâillent aux corneilles dans leurs stalles, et si l'hor- loge vient â sonner l'heure ou la demi-heure, ces prêtres oisifs, les officians mêmes, tirent leur montre à la ronde, la règlent, la montent et la replacent dans le gousset en relevant soutane, surplis, chasuble, dalmatique, aumuceet tous les autres ornemens dont ils sont chargés. Un jour D. Cayetano rentra plus tôt qu'â l'ordinaire, je lui en témoignai ma surprise : " Quoi ! déjà de retour, la messe a donc été courte aujourd'hui ? - On voit bien, seigneur chevalier, que vous ne l'avez pas dite." Telle fut sa réponse que je trouvai plaisante. Un riche négociant, d'un âge avancé, continuait à se rendre exactement au service divin, bien que sa tête chauve y fût exposée à l'air humide et froid; de nombreux rhumes de cerveau n'avaient point ralenti son zèle. Le curé de la petite église que fréquentait ce négociant, le voyant à son poste au mo- ment oit lui-même montait à l'autel, imagina de lui envoyer sa calotte de cuir bouilli pour le garantir des injures de l'air. Un petit clerc faisant en ce mo- ment les fonctions de page, se dirige vers la tête pelée qu'on lui a montrée de loin. Arrivé sur les lieux, il trouve trois têtes chauves; il présente le casque sacerdotal au premier individu qui se montre porteur d'un crâne dé- pouillé ; celui-ci, sans savoir trop ce que signifiait un tel message, tire de sa poche une piecette et la dépose dans la calotte. Le clerc voyant que sa re- quête muette avait un plein succès, ne doute plus de l'objet de sa mission et présente la tasse de cuir à une seconde tête chauve qui fait une seconde of- frande. Le petit aumônier allait continuer sa recette, quand le curé, se tour- nant pour dire Orate fratres, s'aperçoit de la méprise, et de l'autel même 100 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. apostrophe à. haute voix son émissaire : " Imbécile ! butor ! je ne t'ai pas chargé de faire la quête, mais bien de remettre ma calotte au senor D. Gerbaldo pour qu'il en couvre son chef pelé et qu'il n'attrape pas un autre rhume de cer- veau." Cette singulière incartade ne troubla point le service divin, je fus le seul étonné. Le curé répéta son Orate fratres, et le clerc qui l'assistait ré- pondit Suscipiat Dominas sans pouffer de rire. Parmi les cérémonies religieuses des Espagnols, on en remarque de bi- zarres. Douze jeunes dapseurs pirouettent et cabriolent dans le chœur de la cathédrale de Séville le Jeudi-Saint depuis dix heures jusqu'à, midi; quand ils sont iàtigués, d'autres les remplacent. David dansait devant l'arche sainte, les Espagnols dansent des sarabandes et des boléros devant le Saint-Sacre- ment. S'ils exécutent ce ballet à. l'exemple et en mémoire du roi prophète, ils devraient au moins en habiller les acteurs avec la tunique orientale; la trousse et le manteau de Crispin me paraissent peu convenables pour une danse religieuse. J'ai vu souvent la poésie, la peinture et la musique prêter leurs charmes aux pompes sacrées ; il faut aller à Séville pour rencontrer des baladins au milieu du chœur d'un temple chrétien. Les Oratorios de Jomelli étaient autrefois dans les églises d'Es- pagne avec beaucoup de soin, et cet appareil dramatique, cette illusion, ce prestige qui résulte de la disposition des lieux. Ce genre de cérémonie re- ligieux et théâtral plaît à la nation espagnole et fait une grande impression sur la multitude. Morales et D. Diego Ortiz, compositeurs du pays, ont écrit de la musique d'église fort estimée ; si l'on a cessé de l'exécuter, c'est que les chanteurs sont trop rares. Le seul morceau capital que les Espagnols exécutent encore ; c'est l'œuvre de J. Haydn, qui a pour titre les Sept dernières Paroles de Jésus-Christ sur la croix. Ce n'est pas un Oratorio, puisqu'il n'y a point de parties vocales, mais une suite de sept symphonies composées dans le sentiment de chacune de ces paroles. L'église est tendue en noir ou en violet ; il y règne du moins une obscurité sépulcrale, quelques flambeaux répandent une pâle clarté au mi- lieu de ces ténèbres solennelles. L'évêque monte eu chaire et prononce suc- cessivement les sept paroles ; chacune est accompagnée d'une glose pieuse. La symphonie remplit les intervalles laissés aux méditations des fidèles, son expression est majestueuse et touchante. Le pouvoir de la musique, et l'im- pression des objets soumis à la vue, se prêtent un mutuel secours et produi- sent un effet ravissant. La septième symphonie est terminée par une imitation du désordre de la nature, après la mort de Jésus-Chrit ; c'est le fracas de la tempête, le mugissement du tremblement de terre. Cette dernière image of- ferte à des cœurs profondément émus, frappe de terreur les assistans et leur arrache même des cris. Cette cérémonie s'appelle l'Intiero, l'enterrement, les funérailles du Sau- veur. La musique en a été composée exprès, en 1785, sur la demande d'un chanoine de Cadix, qui en avait donné le plan et ses détails. J. Haydn en remplit admirablement les conditions, et triompha des nombreuses difficultés qu'un semblable sujet présentait, à cause de l'uniformité des sentimens et de la couleur. Les Sept Paroles furent exécutées d'abord à Cadix ; on les en- tendit ensuite à Madrid, à Séville, etc. Transportez ces œuvres sublimes dans une salle de concert ou bien sur un théâtre ; l'exécution musicale pourra être meilleure sans doute, mais l'effet du morceau sera bien moindre. La musique veut être dite dans les lieux pour lesquels elle a été destinée. Les églises d'Espagne étaient ornées avec la plus grande magnificence : l'or, lesdiamans, l'argent, les pierreries de toute espèce, de magnifiques pein- tures paraient les autels ; ceux que l'on dédiait à la Sainte-Vierge étaient les plus beaux et les plus riches. Beaucoup de temples ont été pillés pendant la guerre ; on a généralement attribué ces dévastations aux Français, pour les rendre odieux à la nation espagnole. Tout le monde n'a pas été la dupe d'un stratagème si grossier ; les Anglais et les Espagnols eux-mêmes enlevaient les objets les plus pré- cieux lorsqu'une ville était menacée par les armées françaises. Les prêtres et les moines sont en si grand nombre, qu'on ne voit que sou- tanes et frocs à Séville et dans les autres capitales. Ces pieux cénobites, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 101 comblés de richesses et brillans de santé, conséquence singulière du vœu d'abstinence et de pauvreté, jouissent d'une considération telle qu'on ne sau- rait l'imaginer. Lors-qu'ils se montrent en public, les hommes les saluent en s'inclinant jusqu'à, terre, et les femmes leur prennent la main pour y dé- ]xjser un baisir respectueux. Les petites chapelles sont un objet de spéculation dans presque toute l'Es- pagne, en Andalousie surtout. Un menuisier s'ennuie-t-il de pousser le ra- bot ? Il façonne à coups de hache et de ciseau la statue informe d'un saint, qu'il place au coin de la rue, dans une niche. Il entretient jour et nuit le luminaire du saint qui repose sur un cepillo, tronc muni d'un double cadenas, destiné à recevoir les offrandes des bonnes âmes. Ce cepillo est régulière- ment visité tous les jours par le proprietaire conservateur, qui prend alors le titre de santero. Dès que la recette du cepillo a produit une somme assez considérable, le santero en sacrifie une partie, pour faire représenter sur un tableau les mira- cles les plus récens opérés par le saint. Les offrandes augmentent à mesure que le patron de la chapelle fait des miracles, et le santero, qui sait borner ses désirs, trouve fort commode et très agréable de laisser la varlope ou le tire-pied, pour vivre aux dépens du public. Ces petites chapelles sont si multipliées qu'on ne saurait faire dix pas sans en rencontrer. Les mendians viennent se grouper autour de la statue comme dans un lieu plus favorable pour obtenir des aumônes. Ils pleurent, ils gé- missent, ils crient pour émouvoir le cœur des passans, ils implorent à haute voix la protection du saint devant, lequel tout le monde se prosterne. Mais inutiles soins ! l'argent n'est tiré de la poche que pour tomber dans le cepillo; les dévots de ce pays s'empressent d'augmenter la recette du santero, et lais- sent crier en vain les malheureux qui manquent de pain. Ne vaudrait-il pas mieux donner des aumônes aux pauvres en l'honneur du saint ? La table des Espagnols est si mal pourvue, leur ordinaire est si mesquin et si exigu, qu'un étranger, qui est leur commensal, ne peut s'apercevoir de l'arrivée du carême. Leur sobriété est si grande, pendant tout le reste de l'année, qu'il est à peu près impossible d'ajouter à l'austérité de cette vie, à moins de jeûner tout-à-fait pour s'accoutumer à mourir de faim. La règle du carême s'observe exactement et ne leur impose par conséquent aucune privation ; leur vie est un jeûne continuel. La Semaine Sainte offre des circonstances très curieuses : le dimanche des Rameaux, les Mercredi, Jeudi, Vendredi et Samedi saints on fait des proces- sions qui seront toujours un objet d'étonnement pour les étrangers. Trois ou quatre mille pénitens au moins, quelquefois davantage, composent ces in- terminables processions. Les diverses confréries n'ont pas une couleur qui les distingue entre elles, comme dans le midi de la France. A Séville tous les penitens portent la robe noire, cette robe est faite comme celle des péni- tens de la Provence ; on remarque seulement une différence dans le capuchon qui est beaucoup plus long et se termine en pointe. Ce capuchon garni de carton en dedans se tient droit sur la tête, comme les bonnets dont on coiffe les magiciens au théâtre. Un prolongement du capuchon tombe sur la poi- trine, couvre la figure en entier, et deux trous, placés à la hauteur des yeux, laissent aux pénitens la faculté de se servir de cet organe. Au lieu d'un cordon de soie ou de coton, ces religieux amateurs se ceignent les reins avec sept tours de grosse corde de espar ta ; ce sont les cordes de jonc d'Espagne dont nous nous servons pour les puits. Ces sept tours de corde s'ajustent sur une large ceinture de cuir qui s'agrafe ; on ne voit aucun nœud, ils sont disposés comme les cercles d'un tonneau. Chaque pénitent porte en main un énorme cierge de cinq pieds de hauteur et de trois pouces de diamètre. Ces cierges, entièrement de cire et non en bois peint, sont si lourds qu'on est obligé de les appuyer sur la ceinture et de les saisir avec la main à la moitié de leur hauteur pour pouvoir les porter. Les pénitens marchent avec un ordre, une symétrie admirables, ils se placent par rang de tàille, les plus petits en avant, et tous les cierges sont penchés en dehors de la procession. Tous les flambeaux sont toujours allumés, l'effet pn est superbe le soir et pendant la nuit. Ce capuchon haut-monté donne aux hommes d'une taille moyenne, une stature colossale. 102 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Tous les mystères, ou pour mieux dire, toutes les scènes et les circon- stances de la Passion, représentés en groupes nombreux et d'une forme plus grande que nature sont portés à ces processions. Le dimanche des Rameaux, on voit l'entrée à Jérusalem avec tous ses détails, le Jardin des Oliviers, la flagellation, le crucifiment, la descente de croix, le saint sépulcre, la résur- rection enfin, arrivent ensuite les autres jours. Toutes les figures sont sculp- tées en bois et peintes, l'exécution en est fort bonne et d'une vérité parfaite. Le nombre des statues nécessaires pour représenter chacune des scènes de la Passion exige beaucoup d'espace, leur poids d'ailleurs est énorme ; un bran- card ordinaire ne saurait les recevoir ni les porter. Ces figures sont placées sur un petit théâtre portatif, carré long, aussi grand que Je permet la largeur des rues par lesquelles passe le cortège. Ce théâtre repose sur des pieds moins hauts que l'épaule des hommes qui doivent l'enlever. On choisit cin- quante, soixante, cent hommes, s'il le faut, d'une taille parfaitement égale ; ils passent sous l'édifice, se baissent, placent leurs épaules sous des barres transversales destinées à les recevoir, et se relèvent tous à la fois, au signal donné. Une draperie qui entoure le théâtre cache les hommes qui le por- tent ; il est vrai qu'alors ils n'y voient plus, et ne sauraient où diriger leurs pas, si on ne prenait pas le soin de les guider. Un sacristain, qui marche devant, frappe des coups d'un marteau placé sur le théâtre, et la diversité de ces coups indique s'il faut aller à droite, à gauche, ou s'arrêter. Ces processions ont quelque chose d'imposant et de singulier. La pre- mière fois que ce spectacle parut à nos yeux, le roi Joseph Napoléon était à Séville et faisait partie de la procession. Il en fut surpris, on peut même dire effrayé. Le nombre des pénitens était si grand, leur ordre si formidable, qu'ils ressemblaient à une armée déguisée. Cette procession pouvait bien être le résultat d'un complot, tous ces pénitens pouvaient avoir des armes cachées sous leur sarrau. Une circonstance particulière.vint encore aug- menter nos soupçons ; le bruit se répandit parmi les Espagnols que les gué- rillas entraient dans la ville. Cette nouvelle circula rapidement et mit le désordre dans la marche religieuse. Les Français prirent les armes, placè- rent des troupes sur les places publiques et aux carrefours. Les chefs de la procession reçurent l'ordre de rentrer sur-le-champ ; ils se mirent en devoir d'obéir, ils avaient déjà repris le chemin de l'église, quand on apprit que les guérillas ne menaçaient point Séville, et que c'était une fausse alerte. Le calme se rétablit et la procession fit son tour ordinaire sous la surveillance de nos régimens ; tout se passa tranquillement. Les années suivantes, on laissa faire la procession sans prendre aucune précaution, rien de fâcheux n'est arrivé. On a pourtant observé que le nombre des pénitens était bien moindre que la première fois. Le Jeudi-Saint on élève dans la cathédrale un portique richement décoré avec des étoffes précieuses, on l'entoure de girandoles. Les Espagnols l'ap- pellent el monumento, c'est là que le Saint-Sacrement est exposé à l'adoration des fidèles. On fait la visite des églises et les stations avec beaucoup de décence et de recueillement. Cette cérémonie est majestueuse et belle jus- qu'au moment où la troupe de Crispins dansans vient cabrioler devant l'autel, dans un espace qu'on lui a réservé pour cet exercice. Pendant que nous étions à Aranjuez, un de nos camarades nommé Amcline mourut. Nous voulûmes donner à ses funérailles tous les honneurs de la religion et de la guerre. Le curé de la paroisse fait d'abord les cérémonies d'usage et nous déclare ensuite qu'il ne peut inhumer notre camarade à Aranjuez, parce que c'est un sitio real, un séjour royal. Nous fûmes obligés de mettre le cercueil sur une charetfe pour le faire porter à Tigola, petit vil- lage à deux lieues de là, où nous l'accompagnâmes. Le curé de Tigola reçut notre mort, mais il prétendit que son confrère d'Aranjuez s'était arrogé un droit qui ne lui appartenait point en faisant des prières à un défunt qu'il ne pouvait enterrer. Que, par conséquent, ces prières ne valaient rien et que c'était à lui, curé de Tigola, à tout recommencer pour procéder selon les règles ; qu'il fallait payer de nouveau comme si rien n'avait été fait, sans quoi il enterrerait notre camarade comme un chien. Il nous fit observer que le curé d'Aranjuez connaissait parfaitement les statuts relatifs à cet objet et MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 103 que s'il avait prié pour Ameline, c'était afin de n'être pas privé du casuel qu'un heureux hasard lui offrait. Nous payâmes les droits une seconde fois, en exigeant une diminution à cause de la double solde que les circonstances nous obligeaient de compter. Le curé de Tigola y consentit et supprima sans doute la moitié de ses prières pour se trouver à but avec nous. Les conventions arrêtées de part et d'autre, le prêtre donna des ordres â son clerc, et tandis que celui-ci sonnait les clo- ches, M. le curé fuma son cigarito. Il nous conduisit à l'église, dépêcha les prières en un instant et fit inhumer notre mort. Nous descendîmes dans un souterrain peu profond et fort étroit, les murs de droite et de gauche étaient percés de trous qui servaient d'entrée aux cavités dans lesquelles on pousse chaque mort en le présentant par les pieds ; les murs de ces caveaux ressemblent aux parois d'un pigeonnier. Lorsqu'on a introduit le cercueil dans ce trou, l'ouverture en est bouchée avec du plâtre ou du mortier. Les noms et prénoms du mort, l'éjjpque de son décès sont inscrits ensuite sur ce petit tombeau. Un mois plus tard nous perdîmes un autre de nos camarades, Lavigne mourut â Madrid; il avait fait son testament en faveur de la belle Mariquita, sa maîtresse. Ce fut Santiago, frère de cette segnorita, qui présida à la céré- monie funèbre. On enterra Lavigne comme ont fait les Espagnols, on le revêtit d'un habit de moine; les femmes sont inhumées en robe de religieuse. Le cercueil était couvert en drap noir bordé avec des galons blancs, le tout cloué avec des pointes blanches, le dessus du cercueil avait une serrure dont la clef était étamée. Je l'ouvris lors de la dernière absoute, et je le fermai avant qu'on ne le déposât dans la terre. La belle Mariquita présente à la cérémonie, réclama la clef comme une dernière faveur. En Espagne, il n'y a de cimetières que dans quelques hôpitaux; partout on ensevelit les morts dans les églises. Les larges dalles qui forment le pavé des temples sont presque toutes mobiles, elles sont garnies de gros anneaux de fer qui aident à les soulever. Comme on les déplace souvent, elles joignent mal entre elles, et quand on marche dessus, ces pierres remuent avec un bruit sourd que la voûte répète. Des vapeurs infectes s'exhalent â travers les fentes, ces exhalaisons méphitiques deviennent plus fortes et plus dangereuses lorsqu'on enlève une ou plusieurs dalles pour descendre un nouveau cercueil dans les caveaux. Les fièvres jaunes et les autres épidémies, si fréquentes sous le ciel brûlant de l'Espagne, sont causées principalement par un usage aussi absurde que pernicieux. On marche sur des tombeaux, les pierres qui les couvrent sont chargées d'inscriptions, plusieurs sont revêtues d'une large plaque de cuivre sur laquelle est gravée la figure en pied de grandeur naturelle de l'hidalgo que le caveau renferme et que l'on a grossièrement représenté avec tout son attirail de guerre. C'est sans doute pour se soustraire au désagrément d'être foulé aux pieds par des vilains, qu'un marquis, dont j'ai oublié le nom, a fait placer son cercueil sur la voûte de la chapelle de San Fernando à Tolède. Ce noble seig- neur, qui s'est montré si délicat sur cet article, n'a pas songé que les toits ont souvent besoin d'être réparés, et que les couvreurs peuvent aussi lui man- quer de respect en marchant sur son corps. En 1811 on craignit que la Fièvre jaune, fléau plus redoutable que la peste, ne se manifestât à Séville. Le duc de Dalmatie ordonna â MM. Brassicr, Chap et Blondel, médecin, chirurgien et pharmacien en chef de l'armée d'An- dalousie, de prendre des mesures sanitaires pour prévenir l'invasion de cette maladie. Chacun fit un travail particulier, on réunit ensuite toutes ces ob- servations. La médecine, la chirurgie, la physique et la chimie se prêtèrent un mutuel secours, et l'œuvre de ces savans justifia pleinement la confiance du major-général de l'armée. La purification de l'air étant un des principaux moyens et le plus efficace, on s'occupa d'abord des sépultures et de la propreté des rues. Un cimetière fut établi, et l'on ordonna que tous les morts y seraient portés. Telle est la force des préjugés et de l'habitude chez ce peuple superstitieux, que la belle Dolorès, fille d'un de mes hôtes dont je parlerai plus tard, vint dans ma cham- bre tout éplorée. Elle me dit avec la meilleure foi du monde : " Que je serais 104 heureuse si je pouvais mourir à présent.-Et pourquoi ?-Parce que, à l'ave- nir, on ne pourra plus être enseveli dans une église." Dolorès ne voulait pas renoncer à l'avantage de prendre sa revanche, et prétendait à son tour em- pester les vivans. Le Puits Saint a donné son nom à une petite place de Séville ainsi qu'à la rue qui conduit à la plazuela del Pozo Santo. Ce puits est à très peu de dis- tance de la maison de D. Tomaso Varcos chez qui j'ai logé pendant long- temps ; il m'a été facile d'observer les lieux et les personnes qui les fréquen- taient. Le Pozo Santo est entouré d'une balustrade en fer enchaînée avec un cadenas ; l'eau n'en est pas meilleure que celle des autres puits de Séville. L'eau des fontaines de la Alameda est la seule potable ; c'est là que les agua- dores vont puiser pour désaltérer les Sévillans. Malgré cet inconvénient, les moines d'un couvent voisin sont parvenus, à force de soins, à donner une grande réputation au puits qu'ils ont appelé saint. Il serait trop long de apporter ici toutes les qualités merveilleuses de l'eau de ce puits ; elle a plus de vertu que la panacée universelle, puisqu'elle guérit les maux que l'on a, et préserve de ceux dont on pourrait redouter les atteintes. Il parait que c'est l'intention qui agit et non pas le liquide ; car chacune le prend dans un but opposé. La grille s'ouvre trois fois la semaine ; un frère- servant du couvent se tient au puits toute la matinée, il puise de l'eau avec un seau, et la distribue aux amateurs dans des verres. Toutes les bonnes fem- mes, et même les bons hommes, en boivent avec cette aveugle confiance, qu'à. Paris un malade imaginaire montre en avalant une prise d'élixir de Guillié ou de vin de Séguin. Il est inutile de dire que les pères desservans n'ont pas oublié de placer l'inévitable cepillo auprès du Pozo Santo. Chaque buveur d'eau fraîche jette son offrande dans la tire-lire, et le but essentiel est rempli. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. CHAPITRE XXII. Caractère de la nation en général.-Hommes.-Femmes.-Usages.-Education.- Costumes. t Pendant des siècles on a considéré les Espagnols comme un des peuples les plus braves et les plus galans. Ces deux qualités se sont bien affaiblies chez eux, si elles ne se sont pas perdues tout à. fait; les Espagnols ont dégé- néré. Maintenant ils n'ont guère plus de courage dans les combats qu'ils ne montrent de galanterie et d'amabilité auprès des dames ; ils sont fort amou- reux et négligent pourtant ces deux lois fondamentalcs'de la chevalerie. Rien n'est si ridicule qu'un Espagnol aux pieds de sa maîtresse, il lui tient des propos d'amour et se livre à. la gaîté, sans quitter un instant le ton solennel et l'air sérieux. Il tient galamment le petit cigare de papier dont il lui souffle au nez la fumée. Le soir, il va fredonner devant la maison de sa belle une tendre romance que la guitare accompagne gravement, ou bien il ira faire la conversation avec elle à. travers les barreaux d'une fenêtre grillée en fer. Les Espagnols sont généralement paresseux, de là viennent les nombreux défauts et une partie des qualités de cette nation. La paresse les rend avares, ils se passionnent pour le jeu par avarice. Les gens riches jouent de l'or, ceux de la classe moyenne jouent des piastres, et le peuple joue à la mourre dans les cabarets. Ce jeu, qui est fort en usage en Provence, est répandu dans toute l'Europe. Les Espagnols de la basse classe s'exercent à lancer d'une seule main une barre de fer très pesante, ce jeu demande beau- coup de force et d'adresse, c'est une imitation du disque des anciens. Sir Walter-Scott nous dit que les croisés jouaient à la barre devant la tente de Richard Cœur-de-Lion. La paresse retient les Espagnols dans l'oisiveté qui leur donne tous les vices qu'elle entraîne après elle. Ils sont d'une grande sobriété, j'en conviens, et ç'est une qualité. Mais ils ne sont sobres que chez MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 105 eux ; invitez-les à dîner, leur tempérance forcée ne résistera point à cette épreuve ; cette sobriété n'est donc que la conséquence de leur avarice. Jaloux, dissimulés, vindicatifs, orgueilleux, vains, ils sont pourtant capables de faire des bassesses. Selon la diversité des circonstances, le même indi- vidu se montrera orgueilleux au point de mépriser tout le monde, ou rampant au dernier degré. Intéressés, rapaces même, l'argent est leur idole, et par ce moyen puissant on obtient d'eux tout ce qu'on veut. Les Français n'ont peut-être rien à leur reprocher sous ce rapport. Ils sont patiens et savent sup- porter avec résignation le joug ef les vexations d'un gouvernement injuste. Mais aussi lorsque l'on est assez imprudent pour combler la mesure et les pousser à bout, leur réveil est terrible, et rien ne les arrête. Dans cer- taines provinces ils portent un poignard à. la ceinture, ou du moins un long couteau pointu qui le remplace. Les Espagnols font la contrebande avec une effronterie, une audace sans égales. Il y a des compagnies de contrebandiers organisées qui tiennent tête à la troupe de ligne et qui étaient dangereuses pour nous comme pour leurs compatriotes, elles pillaient indistinctement tous les voyageurs. La méfiance est portée au dernier point dans les villes d'Espagne. Lors- qu'on se présente chez un marchand, on est arrêté par le comptoir placé en travers de la porte et tout à fait à l'entrée, de manière qu'il est impossible de pénétrer dans le magasin. Les apothicaires sont encore plus méfians, et leurs boutiques n'ont pas même de porte sur la rue. Une fenêtre garnie de gros barreaux de fer est la seule ouverture par laquelle ces messieurs commu- niquent avec le public. Deux de ces barreaux un peu pliés vers le milieu permettent d'introduire d'abord l'argent et l'ordonnance ; la fiole ou le petit paquet sont retirés ensuite par la même voie. On ne prendrait pas tant de précautions si l'on pouvait compter jusqu'à un certain point sur la probité des consommateurs. On doit cependant se fier à la parole d'honneur d'un Espagnol, quand on le connaît particulièrement. Extrême en toute, il n'est pas honnête homme à demi s'il a pris la ferme résolution de l'être. On en trouve encore quel- ques-uns; pour ma part j'en ai rencontré sept, et si tous mes f'rèics d'armes ont été aussi heureux que moi, le nombre des Espagnols, d'une loyauté à toute épreuve, est encore assez considérable. " Disposés à adopter aisément tout ce qui tient à la noblesse des sentimens ils surpassèrent autrefois leurs rivaux dans les qualités généreuses ; mais il dédaignèrent de les imiter dans les arts, les lettres, et les connaissances utiles. Un faux orgueil, reste des temps féodaux, un préjugé barbare, qui faisait de la guerre le seul état noble, arrêtaient ces heureuses dispositions : il leur paraissait honteux de succéder dans ces occupations matérielles à leurs en- nemis vaincus. L'habitude de la sobriété, l'orgueil de l'indépendance et de la gloire militaire, les empêchaient d'estimer assez le luxe pour lui sacrifier la jouissance tranquille de la vie et les préjugés de l'amour-propre. L'Es- pagnol eut toujours le courage des privations, jamais celui du travail ; et moins encore le pouvoir de surmonter la honte qu'il y croit attachée. C'est cette disposition antique et éternelle qui rendit l'expulsion des peuples étran- gers si fatale à l'Espagne, parce qu'elle empêcha en même temps de remédier à leur perte. Le pays n'a point éprouvé de décadence comme on a toujours voulu le faire croire, mais c'est par la raison qu'il n'a jamais atteint un degré éminent de prospérité. Ce principe, dont nous venons de parler, l'empêcha toujours de perfectionner aucune des branches de son industrie : encore même aujourd'hui, où le progrès de la civilisation, les sociétés patriotiques, les cncouragemcns des souverains, et les lumières des gens éclairés se sont réunis pour honorer l'industrie, le préjugé contraire subsiste toujours parmi la classe la plus nombreuse de la société. Les provinces jadis arriérées sous ce rapport, le sont encore à proportion des autres, et il faudrait des moyens nouveaux pour surmonter cet obstacle terrible à la prospérité de l'Espagne. A peine une manufacture est-elle établie qu'on la voit disparaître : le même homme qui s'élève avec force contre de semblables abus serait désolé qu'on crût que le commerce a pu enrichir un de ses ancêtres. Ceux qui exercent quelques professions en changent le nom pour l'ennoblir : le maçon se dit architecte ; le maréchal-ferrant, maître forgeron ; l'ouvrier, artiste ; le barbier, 106 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. chirurgien ; le marchand, négociant ; il nomme sa boutique, magasin, et il est rare que sa femme veuille y paraître pour l'aider dans son commerce. A peine a-t-elle de quoi vivre qu'elle prend elle-même une servante qui, aussi paresseuse et aussi fière que sa maîtresse, ne la sert que pour se soustraire au travail des champs, plus pénible et, à, ses yeux, plus humiliant encore. Par une bizarrerie singulière, la domesticité en Espagne paraît moins déshono- rante qu'une profession quelconque. Pendant ce temps, dit-on, la noblesse dort, mais dans le commerce elle s'éteint. Le peuple espagnol nous déteste, il faut convenir que ce n'est pas sans raison, nous ne nous sommes pas conduits chez lui de manière à nous faire aimer. Cependant chaque Espagnol, malgré sa haine pour notre nation, ac- cordait son affection particulière à quelques Français; et chaque Français avait des amis en Espagne. Cette réciprocité fait l'éloge des uns et des autres. Il me reste à parler des femmes, c'est un article bien délicat à traiter. Comment faire pour être exact sans dire un peu de mal, et sans blesser l'amour-propre des dames espagnoles ? J'ai déjà fait leur apologie dans les chapitres précédons ; il serait maladroit, injuste même, de changer de ton maintenant, et je parviendrai à remplir mes obligations sans répéter avec Hoffmann ; O fiction prête moi tes couleurs ! Je vais mentir; c'est du bien qu'il faut dire. Comme j'ai fait un plus long séjour dans le midi que dans le nord de l'Espagne, je ne parlerai que des Andalouses, avec d'autant plus de raison qu'- elles sont les modèles de l'amabilité et de la galanterie espagnoles. Il existe une si grande différence de caractère entre les hommes et les femmes, en Espagne, que l'on serait tenté de croire qu'elles ont été faites pour s'unir à un autre peuple masculin. Elles ont l'esprit vif et pénétrant, cette qualité manque aux hommes; elles sont aimables naturellement. Leur conversation est un feu roulant de jolis mots, de phrases gracieuses, d'un tour original et piquant, d'équivoques spirituelles, hardies quelquefois, mais jetées à propos et tournées avec tant d'adresse qu'elles n'on jamais rien de cho- quant. Elles excellent en traitant des sujets relatifs à la galanterie, dont elles connaissent les coda- et lescommentateurs. Si leur attaque est brillante, elles ont aussi la réplique subtile, et savent badiner agréablement sur .de petits riens qu'elles embellissent d'une infinité de détails délicieux. Leur entretien vous a charmé, leur esprit vous a séduit, quelle sera votre surprise en appre- nant que ces discoureuses ne savent rien ; que leur heureux instinct les inspire uniquement, et que, soit à dessein, soit par insouciance, leurs parens ne leur ont pas même fait apprendre à lire. Si jamais on s'avise de cultiver des sujets que la nature a comblés de tant de faveurs sous le rapport de l'intelli- gence, une légion de Muses illustrera les rives fortunées du Gv.adalquivir. Les Andalouses sont en général belles et jolies quoique un peu brunes ; plusieurs ont la peau d'une éclatante blancheur. Toutes ne sont pas d'une beauté remarquable sous le rapport de la figure, mais toutes ont de très beaux yeux, une taille élégante, une jambe et des pieds admirables. D'ailleurs, point de difformités dans la taille ; on voit peu de boiteuses, et je n'ai jamais rencontré une seule bossue. Tendres, sensibles, ardentes même, qu'on me pardonne ce mot, elles possèdent toutes les qualités pour aimer et pour inspirer l'amour le plus violent. Elles sont jalouses à l'excès et bien plus que les hommes ; quand une Espagnole aime, elle aime bien ; mais elle veut être exclusivement aimée, et ne pardonne pas même l'apparence d'une infidélité. Dans ce pays, on ne trouve point de petites maîtresses à vapeurs ; les Andalouses ignorent ou méprisent ce moyen d'intéresser. Elles sont coura- geuses, supportent avec résignation et sans perdre leur gaîté naturelle, les douleurs, les privations, les fatigues. Leur force d'ame est poussée jusqu'à la dureté, à la barbarie même. Elles n'ont le cœur tendre que pour aimer; il est de fer pour tout autre sentiment. On les voit s'amuser aux jeux sanglans du cirque; elles courent aux exécutions comme à un spectacle récréatif et qui doit satisfaire leur curiosité, Soit par orgueil ou par indolence, les Espagnoles ne travaillent jamais ; elles dédaignent même les petites occupations de leur intérieur et de leur ménage. S'asseoir a un balcon, jouer avec l'cventail, faire leurs observations sur la tournure et la mise de ceux qui passent dans la rue, tel est J'unique soin de toute la journée. Le far mente est aussi le passe-temps le plus agréable des hommes ; un Espagnol se campera à une fenêtre pour fixer scs regardssurjune girouette, surun nid d'hirondelles pendant des heures entières ; les coudes appuyés sur le balcon, il gardera la même attitude depuis le lever du soleil jusqu'à midi. Il ne prend pas même la peine de rêver à quelque chose ; s'il connaissait le Misanthrope de Molière, il s'empresserait d'imiter l'homme aux rubans verts, en allant cracher dans un puits pour faire des ronds. Une semblable découverte lui ménagerait des jouissances pour six mois. Les dames sont très réservées' en public; leur société particulière est affranchie de la gêne de l'etiquette. Dans un pays habité par un peuple de bigots, il est convenu que l'on doit être ou du moins paraître bigot ; tout se fait en Espagne sous le masque ou l'apparence de la dévotion. Une Espagnole ne donnera point à son amant une tresse de ses cheveux, un mouchoir brodé de sa main, une bague; mais elle lui remettra avec mystère une relique, une scapulaire, une image de la Sainte-Vierge, un chapelet, comme gage de sa tendresse. Ces dames acceptent tout ; de quelle part que vienne le cadeau. Il est rare qu'une Espagnole, même du haut parage, refuse le présent qui lui est offert par une personne qu'elle n'aime point. Elles fument, il est vrai; mais leur tabac est excellent. Dans les sociétés de Séville, de Tolède et de Madrid, on présente un joli paquet de cigares aux belles, comme on leur offrirait un cornet de bonbons. Ces cigares, à l'usage des dames, sont très petits, faits avec du tabac de la Havane haché, que l'on renferme dans une feuille de maïs ; on les nomme cigaritos ou pajillas. Malgré tout leur orgueil, elles sont d'une extrême familiarité avec leurs servantes. lïardies comme des soubrettes de comédie, les caméristes sont toujours avec-leurs maîtresses, prennent part à la conversation sans être inter- rogées, et parlent souvent plus haut que les personnes de la maison. Elles ne s'occupent que de l'ouvrage intérieur; dans les familles qui n'ont pas des hommes à leur service, c'est le maître de la maison qui va au marché faire les provisions pour la journée. Les dames portaient autrefois de petits poignards dans le sein ou bien à la jarretière; cet usage se perd de jour en jour, et j'en ai vu peu d'exemples. Les Andalouses sont d'une amabilité parfaite, leur regard est plein de sé- duction ; toutes ont de beaux yeux, de jolis pieds, et une tournure qui est le beau idéal de la grâce et de l'élégance. Avec de semblables avantages chacun leur dit comme Damon à la coquette Céliante ; Malgré tous vos défauts je vous aime à la rage. L'éducation des jeunes gens qui ne sont, pas destinés à l'état ecclésiastique est très négligée en Espagne. On se contente de leur faire apprendre à lire, à écrire, très peu d'arithmétique et quelques phrases de latin, qu'ils oublient avant d'avoir pu les comprendre. On néglige bien plus encore l'éducation des demoiselles. Elles reçoivent quelquefois des leçons de lecture ; non-seulement on ne leur enseigne pas, mais on leur défend d'apprepdrc à écrire. " Pourquoi ne donnez-vous pas un maître d'écriture à votre fille ? disais-je un jour à mon hôtesse.-C'est pour qu'elle ne puisse point écrire à son amant lorsqu'elle en aura un." Telle fut la réponse qu'elle me fit en présence de sa fille. Toutes les demoiselles savent fort bien la raison de cette défense. Qu'arrive-t-il ? Comme on s'empresse toujours de faire ce qui n'est point permis, elles trouvent le moyen d'appren- dre en cachette, et parviennent aisément à en savoir assez pour exprimer leurs pensées sur le papier. Les caractères sont irrégulièrement tracés, leur orthographe est singulière et barbare ; mais peu importe, l'amour est intelli- gent, et les galans sont accoutumés à déchiffrer ces hiéroglyphes d'une nou- velle espèce. Elles ne deviennent pas si habiles dans la broderie et les autres travaux de l'aiguille ; c'est tout simple, on ne s'est pas encore avisé de leur défendre ces occupations. MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 107 108 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Les demoiselles apprennent à jouer de la guitare par routine, à chanter sans prétention une romance, une chanson nationale. On leur montre à danser le boléro et le fandango en marquant le rhythme avec les castagnettes. Les hommes ne mettent pas beaucoup de recherche dans leur toilette, ils portent leurs habits j usqu'à ce qu'ils soient usés : le caractère espagnol n'est pas aussi versatile que le nôtre. Les élégans n'ont pas de costume exclusive- ment adopté, ils suivent les modes françaises de loin en loin. Le costume espagnol n'est pas le même dans toutes les provinces, tout le monde le porte, quelques fashionnablcs exceptés. Il se compose d'un grand manteau, de drap pour l'hiver, de soie pour l'été; ce manteau couvre assez ordinairement des habits fort modestes, et quelquefois des haillons. Le manteau bleu distingue les gens riches de la classe ouvrière, qui porte des manteaux bruns. Le costume des femmes est très simple, mais d'une simplicité recherchée. Les femmes jolies n'ayant pas besoin de parure et de riches ajustemens, il paraît qu'en Espagne, comme partout ailleurs, ce sont les laides qui ont inventé les modes. Les belles en ont profité ; car les ornemens qui rendent la laideur moins déplaisante, ajoutent nécessairement aux charmes de la beauté. Les Espagnoles sont très brunes en général ; rien ne leur sied moins que le blanc et les couleurs tendres, voilà, pourquoi le noir est la couleur favorite des femmes de toutes les classes. La saya ou basquigna, le jubon, la mantilla et le panuelo, sont les vêtemens principaux dont se compose la toilette des Andalouses. La saya est une jupe de taffetas noir ou d'une autre étoffe de soie de même couleur, aussi étroite en bas qu'en haut. Dans la Castille, la saya est garnie en bas, au milieu et vers le haut, de longues franges noires, Jleco ; en Andalousie on porte peu de Jleco, mais le bas de la saya reçoit une garniture en jais, boutons d'acier, ou autres choses brillantes. Quelquefois elle est bordée avec une blonde noire; la saya ne descend pas jusqu'à la cheville. Elle a si peu de fond qu'elle ne permet point d'allonger la jambe en marchant ; la saya, par son peu d'ampleur, oblige celles qui la portent à faire des petits pas, et donne cette démarche élégante, si renommée en Espagne sous la désignation de garbo ou salero. Afin que les plis de l'étoffe ne dissimulent en aucune manière l'élégance des formes, on introduit du petit plomb dans une gaine qui règne tout au tour de la saya. Le jubon est un corset, une sorte de spencer à manches longues ou courtes selon la saison. Le jubon, assez simple, est de la même étoffe que la saya. La mantilla est un châle ou voile de taffetas noir, bordé d'une blonde noire, pour l'ordinaire. Elle est en tulle noir quelquefois, en mousseline brodée ou en tulle blanc pour les jours de visite ou de promenade. La mantilla est destinée à voiler une partie de la tête ; les dames savent la disposer d'une manière très favorable, et ce vêtement, jeté à gauche ou à droite, sert encore à les embellir au lieu de nous dérober leurs charmes. Le panuelo, ou fichu, est ordinairement très petit, et n'a, en longueur et largeur, que ce qu'il en faut pour n'êtrc pas ridicule. La mantilla seule est soumise aux caprices de la mode. La saya et le jubon ne varient que très peu et très rarement; s'ils subissent quelques chan- gemens, ils ne consistent que dans les accessoires, et non dans la forme et la couleur. Les Andalouses prennent le plus grand soin de leur chaussure. Il ne suffit pas d'avoir un joli pied, il faut encore le montrer avec tous scs avantages. Elles sont toujours chaussées avec autant d'élégance que le propreté, elles y mettent de l'émulation ainsi qu'à bien marcher. Une élégante de Séville, après avoir parcouru les rues un jour de pluie, rentrera chez jcllc sans que scs souliers portent la moindre tache de bouc. La coiffure des Espagnoles est aussi simple que leurs vêtemens. Elles ne portent ni perruques ni grands chapeaux ; les bonnets de toute espèce, les fichus en'marmotte, les bérets et les mouchoirs avec art ajustés, les fleurs arti- ficielles, les plumes, les aigrettes et les panaches, tout cela est parfaitement inconnu. Ces ornemens inventés pour la laideur sont dédaignés par les Espagnoles, qui ne se coiffent qu'avec leurs cheveux. Il est vrai qu'elles mettent beaucoup de soin à les arranger ; relevés avec un peigne d'un beau MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 109 travail, elles y ajoutent des fleurs naturelles. Jamais une artiste en modes n'a travaillé pour parer la tête d'une Andalousc. Les Espagnoles aiment beaucoup les fleurs, et ne les placent jamais sur leur sein. Elles les mettent dans leur coiffure, ou les attachent avec une épingle sur la manche do leur jubon, un peu au-dessus du coude. Une demoiselle accepte toujours avec plaisir un bouquet ; mais, lorsque après l'avoir porté toute la journée elle le garde encore la nuit, et le rend le lendemain tout flétri à celui de qui elle le tient, c'est une grande preuve d'amour. Le jeune homme conserve précieusement ce gage du sentiment le plus tendre, ce trophée de sa conquête. On passe devant un bel édifice tout neuf, on s'arrête devant des ruines, elles rappellent des souvenirs. Ce bouquet, qu'une nuit a vieilli, devient une source inépuisable de douces sensations pour l'amant andalou. Cette fleur est restée une nuit entière sous le clievet de son amie, peut-être même sur son sein ! quelle fleur assez rare, assez belle, mais encore sur sa tige, pourrait avoir le même prix ? Le troubadour sensible et tendre la porte sur son cœur ; ce bouquet desséché lui inspirera les couplets les plus passionnés de la romance qu'il doit improviser sous la fenêtre de sa belle. L'éventail est le meuble essentiel, le complément indispensable de la toilette des dames. Aussi ne négligent-elles pas de prendre ce sceptre, dont elles savent se servir de tant de manières diverses, avec une grâce toujours nouvelle. Au mois d'août l'éventail sert à rafraîchir l'air qui les entoure, en hiver c'est un joujou dont les propriétés et les avantages sont de la plus grande impor- tance. On s'amuse avec son éventail, on en compte les paillettes quand la conversation languit, ou qu'on ne sait que dire. Veut-on se moquer de quel- qu'un, on se cache la figure avec l'éventail, et derrière ce rempart fragile on rit tout à, son aise. A la promenade, on se fait des signes avec l'éventail, qui, placé d'un côté du visage, a le double avantage de dérober le jeu muet d'une belle à, celui dont elle doit se méfier, et de permettre au sourire gracieux d'arriver au mortel fortuné qui l'attend au passage. Une Andalousc aimerait mieux crever d'ennui chez elle que de sortir sans éventail. Le blanc et les étoffes de couleurs variées sont réservés pour les habits que l'on porte chez soi. La saya y mantilla ne se mettent que pour sortir, on quitte l'une et l'autre en rentrant à. la maison. Une Andalousc con saya y mantilla, en costume de ville ou de promenade, a des grâces, une tournure enchanteresses, que les dames des autres nations ne sauraient imiter. Les Françaises qui étaient avec nous adoptèrent le costume espagnol par fantaisie, elles n'en étaient que plus séduisantes ; mais il leur manquait encore le garbo, le salera andalou. C'est un charme particulier à. la nation, et le talent de la plus habile couturière ne le donne point. Quelques Espagnoles s'habillèrent à la française, et ne réussirent pas mieux. Ces dames ne quitteront pas leur costume, elles sont trop intéressées à le conserver. La mode a tant de pou- voir sur nos belles compatriotes, qu'il est probable qu'un jour elle leur conseil- lera d'adopter l'habit espagnol. Si clics sont assez ingénieuses pour atteindre au suprême degré du salera andalou, une nouvelle révolution sera faite dans l'empire de cette déité fantasque, et nos dames ne voudront plus obéir aux ca- prices de la mode, il le leur sera plus possible de changer pour être mieux. Enchantés de ce perfectionnement, les hommes en témoigneront toute leur gratitude ; la tête va leur tourner en admirant des grâces et des attraits que la nouvelle mode leur révélera. Les amateurs de spectacle, qui sont obliges de se borner au rôle d'auditeur derrière un double rempart de chapeaux sur- montés de saules et de marabouts, ne seront pas les derniers à crier bravo, dès qu'il leur sera permis de voir et de goûter en entier les plaisirs de la co- médie et de l'opéra. Et le sexe charmant, dont chacun se plaît à reconnaître l'empire et même à. l'adorer, comme dit la chanson, ne sera plus banni de l'orchestre des théâtres par une sage prévoyance ; d'autres diraient par me- sure de police, mais je suis trop galant pour me servir d'une semblable ex- pression. Je dois parler aussi des majos, et des mayas, c'est ainsi que l'on nomme les petits-maîtres et les élégans du fécond ordre. Une culotte courte de soie, gilet et veste de la même étoffé et de différentes couleurs ; tous ces vêtemens sont très justes et collent sur le corps. Ils sont garnis sur toutes les coutures 110 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. de galons ou d'une espèce de frange en or ou en argent. Un rang de boutons très rapprochés s'étend sur toute la longueur de la culotte ; la veste et le gilet en ont trois ou quatre rangs, ces boutons sont dorés ou argentés selon la frange à laquelle on veut les assortir. Des bas de soie blancs sur lesquels flottent les cordons des jarretières, des escarpins à grandes boucles d'argent, un ample manteau de soie cramoisi jeté sur l'épaule et <jui laisse la moitié du corps à découvert, tel est le costume brillant d'un majo. Scs cheveux réunis forment un gros cadogan appelé trueno, tonnerre,le majo se coiffe avec une espèce de bonnet qui semble ne pas tenir sur sa tête. Le ténor Bordogni porte un de ces bonnets lorsqu'il paraît dans les pre- mières scènes du Barbiere di Siviglia. On voit que le personnage de Figaro est une imitation assez fidèle du majo andalou. Il serait à. désirer que la Co- médie-Française se décidât enfin à mettre de l'exactitude dans les costumes de ses acteurs. Le Mariage de Figaro monté avec soin, sous ce rapport, offri- rait un tableau plein d'originalité, et cette couleur locale contribuerait sans doute à prolonger encore le succès de la pièce de Beaumarchais. L'habit de Figaro, bien qu'il ne soit pas irréprochable aux yeux d'un connaisseur, suffit pour montrer tout le ridicule de la vieille et grotesque friperie des person- nages groupés autour de lui, Basile excepté. Une comtesse Almaviva s'est- elle jamais promenée dans les jardins d'Aguas-Frcscas, avec une robe à longue queue et des panaches sur la tête ? Du temps de Caldcron, c'est l'époque fixée par Beaumarchais pour l'action de cette comédie, a-t-on vu une camériste, véri- table maja, se montrer vêtue comme une soubrette de Marivaux ? De sem- blables négligences ne sauraient être pardonnées au théâtre que Corneille et Molière ont illustré. Cette même bizarrerie de costumes, ce mélange mon- strueux, se font remarquer aussi dans les pièces de l'ancien répertoire. C'est la tradition, dira-t-on ; avec ce mot, on croit répondre h toutes les objections : mais s'il est reconnu que la tradition est une imbécile, je ne vois pas la néces- sité de suivre scs stupides conseils. Mais retournons à Séville pour retrouver les séduisantes majas. Leur costume est absolument dans le même genre que celui des majos ; elles portent aussi le trueno, cadogan, orné d'une ganse de rubans rose ou bleus. Les manches de leur jubon sont garnies de franges d'or ou d'argent et d'une infinité de boutons ainsi que le bas de la saya. Mademoiselle Maria Mercandotti, jolie danseuse espagnole, a paru à l'Académie royale de Mu- sique, dans les ballets de l'opéra de Tarare, avec un costume de maja parfait. Madame Malibran a donné enfin à Rosina l'habit espagnol que celle-ci n'avait jamais porté sur les théâtres de Paris. L'habit de majo est très riche et très brillant, mais il n'est en usage que parmi les gens de la classe moyenne. Les fashionnables de la haute société le portent quelquefois par caprice ; il sied à merveille h un homme bien fait; les grâces de la taille, la beauté des formes, tout paraît au grand jour sous ce costume élégant et flatteur. CHAPITRE XXIII. Agriculture. - Industrie. - Produits. - Vins. - Paresse ; orgueil ; mendians. - Fêtes ; jours de repos multiplies à l'excès. - Ruses gastronomiques d'un évêque. - Les per- drix de Pataud. - Richesses de l'Amérique funestes pour l'Espagne. L'Andalousie serait le plus fertile et le plus riche pays de l'Europe s'il y pleuvait un peu plus souvent. Cette province est située au midi de l'Espagne sous un ciel toujours serein ; les chaleurs y sont très fortes pendant l'été, mais le reste de l'année est un printemps continuel. Des pluies fréquentes, et quelquefois une très petite gelée blanche, signalent le passage de l'hiver. Le sol produit, presque sans culture, les moissons les plus abondantes. Les paysans ne prennent pas la peine de porter des engrais sur leurs terres qu'ils trouvent assez fertiles ; non seulement ils négligent de faire du fumier artifi- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. ciel, mais ils se débarrassent de la litière de leurs bestiaux en la brûlant ou bien en la jetant dans la rivière. La classe des cultivateurs est la plus laborieuse, ou pour mieux dire la seule laborieuse en Espagne. Les paysans dorment quelquefois pendant la jour- née, il est vrai ; mais l'ardeur d'un soleil brûlant les oblige à quitter le tra- vail des champs, qu'ils reprennent ensuite lorsque la chaleur est moins forte. Ils labourent la terre légèrement et seulement à. sa superficie • cela ne les empêche pas d'en obtenir de belles récoltes. L'expérience a fait adopter le genre de culture qui convjent à chaque contrée ; donnez aux paysans des en- virons de Paris les instrumens aratoires des habitans des bords du Rhône ou de la Durance et qui sont destinés à remuer une couche de terre végétale de huit ou dix pieds de hauteur, vous parviendrez à rendre stériles les plaines de Vaugirard et de Charenton. Un soc de charrue trop prolongé, une lame de bêche, lichet, de vingt pouces, une houe, eissade, de seize ou dix-huit pouces, creuseront trop profondément, et leur résultat sera d'enfouir la bonne terre pour la couvrir avec le sable ou la marne qui gisent à un demi-pied, quelque- fois même à. trois pouces au-dessous. Dans les Castilles, l'eau filtre sous la terre à très peu de distance de sa surface, il faut bien se garder d'arriver jus- qu'à l'eau ; dans d'autres lieux les pierres abondent, et la culture demande des outils d'une structure particulière. Beaucoup de terrains restent en friche en Espagne ; il ne faut pas en conclure que les paysans soient paresseux ; les bras manquent, on ne cultive que l'espace dont le produit suffit à l'entretien d'une population trop peu nombreuse pour le pays sur lequel elle est répan- due. Triplez, quadruplez le nombre des habitans, et tous les champs seront également travaillés et mis en rapport. Les villages sont rares, on en bâtira au milieu des terres incultes maintenant, et les fermes cortijos se multiplie- ront ; relégués dans les montagnes, les troupeaux ne viendront plus chercher leur pâture dans les steppes immenses que les propriétaires leur abandonnent, et des canaux fertiliseront ces plaines que les rayons brûlans du soleil dé- vorent.* Un homme de cour, peut-être même un souverain, demandait à un petit commissionnaire quels étaient ses revenus ? " Je gagne autant que le roi, ré- pondit l'enfant. - Et que gagnes-tu donc? - Mes dépens." Il en est de même des Espagnols, ils cultivent l'espace dont le produit est nécessaire à leurs besoins ; ils songent peu à l'exportation de leurs denrées, les moyens de transport seraient trop coûteux pour l'intérieur, et l'on n'envoie à l'étran- ger que les productions obtenues sur les côtes ou dans leurs environs. Tout le blé récolté dans un village est déposé dans un souterrain voûté dont l'ouver- ture est scellée et bâtie; nos soldats apprirent à trouver ces silos dans lesquels il ne faut entrer que six heures après qu'on les a débouchés. Les imprudens qui s'y précipitaient sans précaution tombaient asphyxiés par les exhalaisons du grain concentrées et condensées dans le souterrain. On construit aussi de vastes réservoirs en briques recouvertes de terre glaise cuite sur place et l'on y met le vin, une couche d'huile d'un pied de haut préserve la liqueur vermeille du contact de l'air, et la conserve parfaitement. Après avoir visité les caves et fouillé partout sans trouver une seule futaille, les soldats français faisaient la découverte du réservoir et s'écriaient: " Dans ce maudit pays on ne voit que de l'huile, où diable a-t-on logé le vin ?" Enfin un seau plongé profondément dans le bassin trompeur se remplit à moitié de vin, et la mine bachique fut exploitée. Le paysan espagnol est sobre, patient comme le reste de la nation ; il est toujours propre, bien vêtu, du moins on ne voit jamais de trous à scs habits*, je puis en dire autant des muletiers ; cette propreté, ce soin forme un con- traste remarquable avec la saleté dégoûtante et les vêtemens déchirés du bas peuple des villes. Le tiers de la population des cités n'a d'autre profession que la mendicité ; ces misérables restent dans leur retraite obscure et fétide, et ne s'y livrent à aucune espèce de travail ; ils n'en sortiront qu'aux heures marquées pour aller prendre part aux distributions gratuites que l'on fait dans les divers couvons. Là, ils trouveront le pain ; ici la soupe ; plus loin la vi. 111 ' * La Mesta, société de tous les grands propriétaires de troupeaux, jouit de prérogatives ruineuses que l'on compte parmi les causes les plus actives de la décadence de l'Espagne, 112 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. ande ou le vin ; à la fin du mois on distribuera du linge ; avant l'hiver du drap, et la certitude qu'ils ont d'obtenir toujours de quoi soulager leur misère, les entretient dans cet état d'oisiveté, de besoin et de dégradation. De père en fils ces individus, parmi lesquels on compte une infinité de nobles, reste- ront dans la fange où la libéralité des moines les retient. Les couvons sont très riches, on ne doit pas blâmer lenrs habitans de ce qu'ils exercent la cha- rité envers leurs semblables; mais cette charité est mal raisonnée. Comment ne pas conclure que les couvens sont une plaie effroyable pour l'Espagne, puisque le bien réel qu'ils font a des résultats si pernicieux. La mortalité des enfans de la classe mendiante est de quatre pour un en comparaison de ceux de la gent campagnarde. Le plus homme de bien est celui qui travaille. Ce vers de Collin d'Harleville ne serait pas applaudi sur la scène espagnole. Au grand nombre des fêtes que chôme l'église espagnole, chaque individu ajoute encore celles des saints pour lesquels il a une dévotion particulière. Un commissionnaire dort au coin d'une borne, les jambes étendues sur l'estera, trottoir, vous l'éveillez pour le charger de porter une lettre.-"Non, senor, je ne puis, vous répondra-t-il, aujourd'hui c'est la fête patronale de mon village qui est à. cinquante lieues d'ici, mais en bon et vieux chrétien je n'en dois pas moins célébrer sa fête.-Je ne suis pas pressé, il suffit que tu portes ma lettre demain.-Impossible, c'cst la veille dt Sant-Isidro, mon patron et mon pro- tecteur ; il faut bien que je me prépare à faire honneur à sa fête qui a Heu après-demain." Et comme les Espagnols ont dix ou douze prénoms et qu'ils chôment toutes les fêtes de tous leurs patrons, les veilles et les lendemains de ces fêtes et de celles des patrons de leurs parons, la litanie est longue. Manzi, l'un de ces adroits italiens que la cour de Rome envoyait dans le comtat Venaissin, quand ce pays languissait sous la domination papale, por- tait les noms de François-Marie et célébrait toutes les fêtes de la Sainte-Vi- erge. Par cct innocent artifice saint François-Xavier, saint François-d'As- sises, saint François-de-Paule et tous les autres saints du même nom, inscrits ou non sur le calendrier, faisaient aussi pleuvoir à son évêché de Cavaillon les bonbons et les confitures, le chocolat et le vin d'Alicante, les biscuits et les macarons, les tartes à. la frangipane et les tartes que Mazarin a décorées de son nom. Les religieuses de quatre couvens travaillaient toute l'année pour sucrer dignement son excellence. C'était une pérennité de fêtes et de bonbons. Cet apôtre de la foi obtint de l'avancement et passa b. l'archevêché d'Avignon. Son revenu en douceurs et liqueurs fortifiantes s'accrut alors dans des proportions immenses, et le superflu de l'office de Manzi aurait suffi pour alimenter deux boutiques du passage des Panoramas. Puisque j'en suis sur cct abhate, qui mérite l'épithète di qualità, comme il barbiere de Rossini, il faut que je raconte encore une de scs ruses gastrono- miques. Pataud, fermier du village de Cheval-Blanc, avait tué deux perdrix rouges superbes, il s'empressa de les porter à l'évêché pour en faire hommage au prélat. Après avoir adressé les remcrcîmcns convenables, Manzi appelle son secrétaire : " Giuseppe ! apporte toun livre et inscris en beaux caractères que ce jour d'hui, 24 Décembre 1780, moun ami Pataud m'a fait hommage d'oune belle paire dé perdicé." Le fermier, plus malin que son nom ne pour- rait le faire croire, laisse dresser le procès-verbal susdit, et, reprenant les per- drix qu'il avait déposées sur la table, dit au secrétaire : "Vous avez écrit que je les avais apportées ?-Si, si, moun boun ami.-Eh bien, écrivez maintenant que je les remporte." Le cadeau solennellement inscrit sur le livre féodal serait devenu redevance l'année d'après. L'Andalousie réunit les fruits de l'Europe aux productions du nouveau continent. L'oranger, le palmier, l'ananas, la canne à sucre, le cotonnier croissent à. côté du figuier, du mirthe et de l'olivier. Le blé, les olives, les oranges, les citrons et lé vin : telles sont les principales récoltes de cette pro- vince. On ne connaît en Espagne qu'une seule espèce de blé ; elle est de la meilleure qualité, aussi tout le monde, sans en excepter les gens les plus mi- sérables, mange toujours du pain excellent. Les olives sont très belles, mais les Espagnols ne savent ou ne veulent pas faire de bonne huile ; les oranges MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 113 sont aussi d'un grand rapport. On voit des bosquets, des forêts d'orangers dans les environs de Séville ; ils sont si touffus que l'on retrouve avec peine son chemin quand on s'est avancé vers le milieu de ces plantations. La réputation des vins de l'Andalousie est trop bien établie pour qu'il soit nécessaire de faire ici leur éloge. Je me bornerai à les désigner par leurs noms: les gourmets affectionnent les vins de Malaga, de Pajarete, de Pe- ralta, de Xérès sec et doux, Tintilla de Rota et Rota sec, Manzanilla, Mal- voisie, Val de Penas, etc. Tous ces vins méritent une mention honorable, et je les recommande particulièrement aux dégustateurs. Les Espagnols seraient trop riches s'ils pouvaient connaître la valeur de leur pays, ou du moins s'ils savaient tirer parti des productions que la nature leur prodigue. Us ont des olives superbes, excellentes, et ne sont pas assez adroits pour faire de l'huile médiocre ; leurs moutons fournissent une laine admirable, et les Espagnols ignorent l'art de faire le drap. La culture du mûrier est inconnue dans plusieurs provinces ; elles sont par conséquent pri- vées des riches produits que l'on obtient des vcrs-à-soic. Us récoltent du vin délicieux et ne savent pas le boire ; nous leur avons donné de si bonnes leçons sur ce point, qu'à la fin ils ont commencé à le trouver agréable. Je pense qu'en notre absence ils auront continué à suivre nos préceptes et notre ex- emple. La belle toile est une chose rare, et pourtant le lin abonde en cer- taines provinces. Les chevaux andalous ont une grande renommée en Europe, ces coursiers à tous crins sont des modèles de beauté, et justifient pleinement leur réputa- tion. L'usage des mulets et leur reproduction porte un notable préjudice à la belle race de chevaux andalous ; le nombre de ceux-ci diminue de jour en jour. Dans l'Andalousie, les champs cultivés sont entourés d'agavés, espèce d'a- loës dont les feuilles longeus et fortes sont armées de dards acérés, et de figuiers de Barbarie, nommés par les Provençaux, figuiers d'Antibes. Ces plantes, en grandissant, rapprochent leurs feuilles et les entrelacent de ma- nière à former une haie impénétrable, plus solide qu'un mur. Dans les environs de Séville on récolte principalement du blé, des olives, des oranges ; la canne à sucré et le cotonnier sont cultivés à Malaga. Les plus beaux fruits abondent à Grenade ; c'est là que l'on trouve les meilleures oranges, des grenades excellentes, des melons et des pastèques d'un goût ex- quis. Je préfère pourtant les pastèques et les melons de Cavaillon : certains fruits de Provence perdent une partie de leur qualité lorsqu'on les cultive dans des pays trop chauds. Des personnes qui ont habité Naples et la Provence, partagent mon opinion à cet égard. " Pourquoi donc avez-vous si peu d'industrie, ai-je dit souvent à des Es- pagnols?-C'est parce que nous sommes trop riches," répondaient-ils. Vaine- ment on s'efforcerait de leur prouver que c'est parce qu'ils sont trop pares- seux. J'ai disputé vivement sur ce sujet avec plusieurs habitans de Séville, avec D. Cayetano surtout. "-Je sais bien que M. le duc et M. le marquis reçoivent chacun, tous les ans, deux ou trois millions de réaux qui leur vien- nent du Mexique ; c'est à merveille, et ces messieurs trouvent sans doute cet envoi très agréable. Mais s'ensuit-il de là que le cordonnier qui n'attend rien de cette colonie, le tailleur et le fabricant de draps qui compteraient en vain sur un pareil secours, ne doivent pas chercher à perfectionner leur art et leur industrie afin de tirer un meilleur parti des matières qu'ils ont à leur disposition. En parvenant à un degré de supériorité, ils obtiendraient la préférence sur leurs confrères et même sur les étrangers, et leur fortune serait assurée en peu de temps." Le seigneur chanoine me répondait à l'instant : " Les gens riches dépen- sent l'argent comme ils le reçoivent, ils ne veulent pas thésauriser. Il leur importe fort peu de savoir qu'il serait possible de faire en Espagne d'aussi beau drap qu'en France. Us en trouvent, cela suffit; de quelque pays qu'il vienne, quel que soit le prix qu'on en demande, cela leur est parfaitement égal. L'objet important, c'est qu'ils obtiennent ce qu'ils désirent, et qu'on les serve promptement; la cherté du prix ne les arrête point; lorsqu'ils ont envie d'une chose, ils la paieraient au poids de l'or. Voilà pourquoi le commerçant fait venir ses marchandises de 114 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. France ou d'Angleterre pour n'avoir pas le peine de les fabriquer. L'ou- vrier continue à faire machinalement ce que son père lui a montré, sans avoir jamais l'idée de perfectionner, encore moins d'inventer. Il gagne en deux heures ce qui lui est nécessaire pour la journée et dort l'après midi ; car il faut bien qu'il fasse la sieste comme les autres. "-Puisque vous ne voulez pas convenir que vos compatriotes sont des paresseux, faites-moi la grâce de me dire pourquoi l'ouvrier, qui a gagné deux piastres dans la matinée, ne travaille pas encore l'après-midi pour en gagner deux autres ? pourquoi ne s'occupe-t-il point pendant la soirée pour en ajouter encore une à son profit quotidien? pourquoi ne pense-t-il pas au lendemain, à l'avenir de sa famille ? pourquoi vous-même enfin n'aimeriez- vous pas mieux trouver à Séville, pour un modique prix, ce que vous faites venir à grands frais des pays étrangers. Je ne vois pas que l'amour-propre espagnol piît en être blessé. Il aurait raison de l'être, de l'obligation où se trouve l'Espagne d'acheter à scs voisins ce qu'elle pourrait se procurer elle- même de son propre fonds. "-Vous vous trompez. C'est précisément parce que nous sommes trop riches que nous regardons les autres peuples comme des malheureux que le sort a placés au-dessous de nous. Vous devez être satisfaits que notre dédain pour le travail vous ménage un débouché pour vos fabriques et favorise l'ex- portation de vos marchandises. Vous êtes à nos yeux de pauvres diables con- damnés à un labeur journalier et continuel, des esclaves attachés à la glèbe, auxquels nous achetons par commisération le résultat de leurs travaux. Nos ouvriers s'acquittent noblement de leur tâche obligée'; ont-ils gagné de quoi subvenir aux besoins de la journée, ils s'arrêtent et vont se coucher : au- jourd'hui pour aujourd'hui, demain pour demain, chaque jour amène son pain. L'année s'écoule, ainsi, et l'on se trouve à la fin de sa carrière sans avoir eu le temps de penser à ce moment fatal. Les pères montrent ce qu'ils savent à leurs enfans ; ceux-ci travaillent à leur tour et prennent soin de leurs vieux parens." J'adressais journellement une infinité de questions de ce genre à D. Cayc- tano, je lui faisais part de mes observations philosophiques ; sa réponse était toujours la même.-" Nous sommes trop riches."-S'il n'était pas prouvé que la conquête au Mexique et du Pérou a causé la ruine de l'Espagne en détruisant son industrie, le discours de D. Cayetano suffirait pour le dé- montrer. CHAPITRE XXIV. Salut espagnol.-Losanos ; losestrechos.-Fêtes de Noël.-Veladas.-Carnaval.-L'escar- polette. Un étranger doit connaître d'abord la manière adoptée pour se présenter chez les Espagnols. Ave Maria purîsima : tels sont les mots que l'on pro- nonce en entrant dans le.salon, avant de souhaiter le bonjour, avant d'offrir ses respects, avant de demander des nouvelles de la santé des personnes que l'on y rencontre. Ave Maria purîsima, les maîtres de la maison répondent aussitôt: Sin pecado concebida santîsima. Les gens du monde s'en tien- nent là, et la conversation prend ensuite son cours ordinaire. Mais les dé- vots, et les dévotes surtout, ont une litanie qui ne finit pas ; ils mêlent dans leur discours tant d'Ave Maria, tant de Jésus ! qu'on prendrait aisément leur entretien pour une prière. Veut-on exprimer la surprise? Ave Maria! Une femme s'emporte-t-elle contre son mari, son amant, ou ses domestiques ? un Ave Maria purisima, prononcé avec une grande énergie, sert à manifester sa colère. S'ennuie-t- elle ? Ave Maria que fastidio ! se livre-t-elle à quelque exercice divertissant? Ave Maria que gusto ! toujours Ave Maria ; on n'entend que ces mots que la diversité du ton, de la mesure et des gestes que les accompagnent, ren- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 115 dent propres à l'expression de tous les sentimens. L'habitude que les Espagnols ont prise de prononcer ces mots à tout propos et &, tout moment, fait que bien souvent ils les profanent. Presque toutes les femmes portent le nom de Marie. Mais comme la Sainte-Vierge est honorée sous autant de dénominations qu'il y a de diffé- rentes chapelles en Espagne ; on donne en même temps aux femmes le nom particulier sous lequel la Sainte-Vierge est en vénération dans le pays, ou dans les familles, et c'est ce nom que les femmes portent habituellement. On ne les appelle point Marie, mais Rosaire, Miracles, Douleurs, Conception, Annonciation, Consolation, Incarnation, Protection, etc. Dans les sociétés de la Castille, on fait, le jour de l'an, une loterie fort amusante. De petits bulletins pliés, portant chacun le nom d'une demoiselle de la société, sont mis dans un sac. Un autre sac reçoit un nombre égal de bulletins sur lesquels sont écrits les noms de jeunes gens ; s'il n'y a pas une égalité parfaite dans ces deux nombres, on les balance en ajoutant des noms de personnes absentes. Cette première opération faite, des scrutateurs ex- aminent les bulletins, les comptent et les remettent dans les sacs ; on procède alors au tirage, et deux bulletins sortent en même temps, un de chaque sac, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. Les deux noms sortis ensemble sont réunis un troisième bulletin portant une devise leur est ajouté, et l'on donne ce petit paquet à la demoiselle dont le nom figure sur l'un des billets qu'il contient. Celle-ci le remet le lendemain au jeune homme que le sort a dé- signé en même temps qu'elle, après avoir orné le paquet d'un nœud de rubans verts ou rose. Le jeune homme alors, s'il est galant, fait un cadeau à la demoiselle et lui offre ordinairement des dulces, confitures sèches ou des bonbons. Cette loterie se renouvelle le jour des Rois, elle prend alors le nom de los estrechos, les étroits ; sacar los estrechos, tirer les étroits. Les mêmes noms sont soumis à un second tirage, et lorsque deux personnes dont les noms sortis ensemble pour los anos se trouvent encore réunies par l'épreuve nouvelle des estrechos, on en tire de grandes conséquences. Pendant toute l'année, la demoiselle et là jeune homme que le sort a fiancés en quelque sorte se don- nent le nom de mi ano, mi ana, ou bien mi estrecho, mi estrecha. Cette loterie donne lieu à beaucoup de liaisons qui finissent quelquefois par le mariage. Si les Espagnols posent des grilles aux fenêtres pour mettre leurs filles à l'abri des entreprises amoureuses, ils ont aussi des usages qui favo- risent singulièrement les intrigues galantes. Les fêtes de Noël se célèbrent d'une manière très bruyante. Dès le com- mencement du mois de Décembre on vend dans les rues une espèce d'instru- ment nommé zambomba. Tout le monde s'empresse d'en acheter pour faire du bruit, et prendre part aux divertissemens qui accompagnent ces fêtes. La zambomba est faite avec un pot de terre, sur l'ouverture duquel on a tendu un parchemin d'une grande finesse. Au milieu de cette peau l'on fixe un roseau d'un pied de long, à l'extrémité duquel sont attachés des grelots. On frotte rapidement ce roseau en le serrant avec la main mouillée et de haut en bas, ce qui fait rendre à ce singulier instrument le son d'un mauvais tara- bonr de basque. Les zambombas sont tellement multipliées, que pendant la soirée de la veille et du jour de Noël on ne saurait se faire entendre dans les rues, au milieu de l'épouvantable charivari. La guitare est abandonnée, et l'on ac- compagne les Noëls avec le bourdonnement de la zambomba. La fête passée, les zaynbombas sont mises en pièces, le lendemain on n'en voit plus, et ce qui est plus heureux encore, on a cessé de les entendre. J'étais logé chez D. Tomaso Nunez à l'époque des fêtes de Noël ; ces fêtes qu'un Provençal voit arriver avec un plaisir toujours nouveau, ces fêtes qui font naître de si douces émotions, et rappellent les souvenirs de la patrie au malheureux captif sur une terre étrangère, n'ont aucun attrait pour les Es- pagnols. Bruyante et monotone, la zambomba fait un vacarme assourdissant, et voilà tout. La veille de Noël, je réunis les Provençaux avec lesquels j'avais des relations d'amitié, et nous fîmes la collation suivant les us et cou- tumes de notre patrie. En rentrant chez D. Tomaso je trouvai toute sa fa- mille autour du brasero ; armées de zambombas, les demoiselles de la maison 116 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. chantaient des Noëls en s'accompagnant. Je fis ma partie dans cette mu- sique enragée, et l'on proposa ensuite d'aller à la messe de minuit. Au retour, D. Tomaso me demanda ce que je pensais de cette cérémonie. Je lui témoignai toute mon indignation au sujet d'un scandale aussi révoltant. On entre dans l'église comme dans une salle de spectacle, à travers une haie de gens armés ; cette précaution est indispensable pour empêcher que le dé- sordre ne soit trop grand dans une réunion nocturne. Que voit-on dans le temple ? Une foule tumultueuse qui s'agite en tous sens, et parle comme dans la rue. Partout la messe de minuit est un prétexte pour les rendez-vous galans, partout j'y ai vu les jeunes gens courir après les femmes. En Es- pagne, mes observations se sont étendues plus loin : j'ai vu un moine donner un rendez-vous à une grisette, un chanoine serrer la main d'une dame, en lui disant "à demain." J'y ai vu des jeunes gens et des demoiselles se donner des poignées de sucreries comme au bal, les manger, mettre ensuite de petites pierres dans les enveloppes des bonbons pour jeter ces papillotes au milieu de l'église, afin d'attraper ceux qui voudraient les manger. J'y ai" vu des jeunes filles faire les niches les plus indécentes aux vieilles femmes, enfin tout ce que j'y ai vu m'a fait penser que l'autorité ecclésiastique devrait mettre une fin à tant de profanations, en supprimant partout la messe de minuit. Les veladas, veillées, ne sont en usage qu'en Andalousie, et peut-être même à. Séville seulement. Une velada a lieu le soir de la veille d'une fête ; on célèbre cette soirée par des foires, des promenades, des parties de plaisir, des mascarades et d'autres divertissemens. On ne se rassemble à. la velada que pendant la belle saison. Le jour fixé pour la velada, tous les marchands de sucreries, de fruits, de beignets, de limonade, de sifflets, de cresselles, de pantins et d'autres joujoux d'enfans se réunissent au lieu marqué. C'est ordinairement devant l'église dédiée au saint dont la fête doit être célébrée le lendemain. Dès que la nuit arrive, toutes les jolies Sévillancs vont se promener à la velada, leur présence V attire les amateurs et les galans. La velada s'étend jusqu'au bout de la rue où se trouve l'image du saint, et quelquefois sur toute la paroisse. On fait un tour, dix tours de velada ; on boit gravement un verre d'eau en y trem- pant un panale, espèce de pâte soufflée. Les dames acceptent les petits ca- deaux qui leur sont offerts. L'un achète une cresselle, l'autre un tambour, l'autre un sifflet, et tout le monde se met à jouer de ces divers instrumens dont l'harmonie est peu satisfaisante. Chacun rentre chez soi vers trois heures du matin en disant qu'il s'est amusé comme un roi. Les veladas les plus remarquables et les plus fréquentées sont celles des fêtes de saint Jean et de saint Pierre, celle de saint Jean surtout. Ce jour-là tout le monde se tutoie, on se dit des choses agréables, galantes, piquantes, injurieuses même, que l'on est obligé d'entendre sans se fâcher ; ejest une convention généralement reçue. Un amant trop timide profite de cette li- cence pour adresser une déclaration en forme à la dame de ses pensées. On s'amuse de tout, on rit de tout, et l'on est bien reçu de tout le monde quand on se présente un cornet de bonbons à la main. La promenade est éclairée par les lampes des boutiques placées sur plu- sieurs rangs de chaque côté. La plus grande liberté, la familiarité du bal masqué, régnent parmi les nombreux promeneurs. Une demoiselle bien née demandera des bonbons à un jeune homme qu'elle voit pour la première fois ; elle le tutoie, celui-ci répond sur le même ton, et s'empresse d'offrir confi- tures et dragées. Ces veladas sont très divertissantes : on y parait déguisé de diverses manières, les gens du haut parage s'habillent de majo ou de maja, mais on ne met pas de masque. Quelques usages de ce pays, tels que los anos, las veladas, semblent n'ex- ister encore que pour nous donner une idée de l'ancienne galanterie des Es- pagnols. Comme le palais de l'Alhambra à Grenade et quelques monumens que l'on rencontre dans certaines villes, nous rappellent leur ancienne valeur. Dans le midi de la France on fait des feux de joie, on tire des fusées et des serpenteaux la veille de la- Saint-Jean. A Marseille, tout le monde se ras- semble sur le Cours dans la matinée du jour de cette fête ; les paysans des environs apportent une grande quantité de fleurs, de verdure, d'herbes de MEMOIRES D'i N AT01HICAIRE. 117 toute espèce, que chacun achète pour l'ornement de l'intérieur de la maison ou pour les semer dans les cours et même dans les rues. De là. vient le pro- verbe : on a employé toutes les herbes de la Saint-Jean. Le jour de la Fête Dieu, les rues par lesquelles la procession doit passer sont couvertes dans toute leur étendue par des tentes, on sème le pavé de fleurs, de fenouil, de thym et d'autres herbes odoriférantes, les murs sont tapissés, et l'on élève des arcs de triomphe en buis et en laurier. Ces tentes sont posées quelques jours avant la Fête-Dieu; on ne les enlève qu'après l'Octave de cette fête, ce chemin couvert est très mystérieux et 1e soir sert de promenade aux amou- reux ; cette Octave est pour eux une espèce de velada espagnole. L'archéologue Millin a fait un voyage dans le Midi pour en explorer les antiquités ; ce docteur traversa la Provence pendant l'Octave de la Fête-Dieu il arriva à Beaucaire à l'époque de la foire, partout il trouva des toiles ou des voiles de vaisseau tendues sur les rues et les places publiques. Il en conclut, et ne manqua pas d'écrire, que les rues d'Avignon, d'Aix, de Marseille, étaient ombragées par des tentes pendant toûte la belle saison. Comme il ne prenait pas toujours la peine de se rendre sur les lieux pour examiner les monumens et les curiosités, les malins du pays lui donnèrent les dessins et les inscriptions de beaucoup d'antiquités qu'il a décrites de bonne foi, et qui n'ont jamais existé. Les Arlésiens ont le plus contribué à augmenter la somme des prétendues découvertes de Millin. Son voyage a été entrepris aux dépens du gouvernement qui s'est aussi chargé des frais d'impression. Les observations que cet antiquaire a faites sur les mœurs et les usages de la Provence sont aussi inexactes, aussi absurdes que la plupart de ses descrip- tions archéologiques. Il paraît qu'il n'a eu des relations qu'avec les palefre- niers, les servantes d'auberge ou les bateliers, car il attribue aux Provençaux en général une infinité de fautes de français inconnues dans la société des gens qui ont reçu de l'éducation. C'est comme si l'on voulait juger le lan- gage parisien sur les propos des portiers, des cochers de fiacre ou des fruit- ières. Le caneçon de lanquin, la casterolle pleine de nantilles, la terre sec par un temps sèche, de bons noix, de la mauvaise ouvrage, un bel oie qui fait plai- sire à voire, le cathéchisse, la castonnade, le rhumatiste, pincer de la guitare, partir à la campagne, et mille autres expressions, que le menu peuple pa- risien a adoptées, seraient l'objet des critiques d'un observateur aussi clair- voyant, aussi judicieux que le bon-homme Millin. Il en grossirait le fatras indigeste de son journal. Un peuple qui s'occupe de fêtes et de déguisemens pendant l'été doit se livrer sans réserve aux folies du carnaval ; les mascarades les plus originales se font sans doute remarquer à Séville comme à Venise. Point du tout, les plaisirs du carnaval, à Séville du moins, sc bornent à l'escarpolette. C'est un singulier divertissement, l'hiver surtout ; n'importe, el columpio, la balan- çoire, est le plaisir favori, l'unique amusement de la jeunesse qui le réserve expressément pour ce temps de jubilation qui précède le carême. Dans toutes les maisons, on attache une grosse corde aux poutres d'une salle basse, et là, pendant toute la journée, et même le soir jusqu'à onze heures, on sc balance. Chacun à son tour se place sur l'escarpolette ou bien sur la corde, et les autres personnes de la société le poussent devant et der- rière de chaque bout de la salle. La corde, mal assujétie, vient à se détacher, le frottement d'un clou la fait casser ; alors celui ou celle que l'on balance va tomber au loin sur le plancher, au risque de se casser la tête. Ces petits in- convéniens joints aux accidens qui arrivent aux balanceurs maladroits, n'em- pêchent pas que el columpio ne soit très divertissant pour les aimables Sé- villanes. Les danses sont réservées pour une autre saison, et les déguise- mens et les mascarades pour la velada de la Saint-Jean. On n'en voit point en carnaval, du moins n'en ai-je point vu. Un sergent du 12e léger, si j'ai bonne mémoire, malin de sa nature, luitig de profession, se plaisait à jouer des tours à ses hôtes ou bien à leurs voisins, toutes les fois qu'il pouvait rencontrer des humains d'une bonne pâte. Nous étions les maîtres, il est vrai, mais il fallait être circonspect et savoir choisir les gens que l'on voulait berner, afin que le poignard ne servît pas de riposte à une plaisanterie un peu trop cavalière. Nous avions pourtant des com- pagnons qui no «e laissaient point arrêter par ces considérations ; le sergent 118 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. La Vaumonière était de ce nombre. Son hôte, D. Ambrosio l'invitait chaque soir à faire vue partie d'escarpolette avec les dames qui se réunissaient dans sa maison pour jouir des divertissemens du carnaval. La Vaumonière avait d'abord dédaigné le cohimpio, cependant il finit par s'accoutumer à ce jeu qui lui semblait encore plus plaisant lorsque D. Ambrosio se chargeait de faire voltiger l'escarpolette. Le lendemain, après avoir bien déjeùné, le sergent allume un cigarito, se met sur le siège suspendu, et propose une partie à son patron, qui l'accepte de grand cœur. " -Chacun son tour, au moins ; je commence parce qu'il faut bien que quelqu'un passe le premier, d'ailleurs j'aime assez l'exercice après les repas, c'est un bon précepte d'hygiène ; cou- rage, D. Ambrosio ! allez toujours, ne ralentissez pas, c'est à merveille." Depuis une heure le sergent était promené dans le vide, lorsque l'Espagnol veut, à son tour, faire un petit voyage aérien. " Rien n'est plus juste, dit La Vaumonière, mais ce sera pour une autre fois, je dois aller sur-le-champ pas- ser la revue de l'inspecteur, et vous ne voudriez pas me faire manquer â mon devoir." Le lendemain la même scène se renouvelle, une autre excuse vient encore priver Ambrosio de scs droits ; enfin, après plusieurs jours, la mysti- fication lui paraît trop forte, il refuse la partie qu'on lui propose, mais le ser- gent a tiré son sabre, et l'Espagnol se soumet en enrageant. Pour mettre un terme à ce service fatigant et journalier, Ambrosio se décide à porter sa plainte au colonel du 12e léger, cet officier accueille très bien le pétitionnaire opprimé, l'engage â prendre patience jusqu'au lendemain à la même heure, et lui promet d'aller prendre son homme en flagrant délit. En effet, le colonel se rend chez Ambrosio au moment de l'exercice del co- lumpio, il amenait deux soldats pour s'emparer du sergent. Mais quelle est sa surprise, lorsqu'il voit Ambrosio se balancer dans l'air sur l'escarpolette que La Vaumonière agite avec d'autant plus de vigueur, qu'il veut enlever à l'Espagnol la faculté de parler et de s'expliquer.-" Vous le voyez, mon colo- nel, je fais un singulier métier, c'est ma tâche de tous les jours, D. Ambrosio a des bontés pour moi, et je me montre reconnaissant en lui procurant un exercice salutaire après son déjeùner."-Le colonel commença par rire de cette espièglerie, et ne sortit pas sans avoir admonesté sévèrement l'Espagnol qui cherchait en vain â se faire comprendre par gestes. Le colonel n'était pas seul lorsque Ambrosio vint lui conter sa mésaventure, un soldat de plan- ton avait tout entendu; il s'était empressé de prévenir son camarade, et celui- ci changea la scène de manière à pouvoir se justifier à l'instant. CHAPITRE XXV. Théâtre.-Tragédie, comédie, saynètes, zarzuclas, autos sacramentales.-Danses.-Boléro, fandango.-Licence extrême des représentations théâtrales.-Les comédiens espagnols ne sont point excommuniés. La paresse est un défaut si général chez les Espagnols, que nous l'avions surnommée patrona de Espana ; les paresseux sont désœuvrés et courent au théâtre pour y chercher un remède contre l'ennui. Les papa tnoscas, gobe- mouches, abondent à Séville et s'occupent uniquement des choses qui peu- vent leur faire passer le temps d'une manière un peu moins uniforme. Dor- mir ou bâiller est un grand plaisir pour eux; ils préfèrent pourtant le spectacle à ce divertissement habituel. Les Espagnols fréquentent les théâtres, mais ils ne montrent pas beaucoup de délicatesse dans leur choix ; ils recherchent plutôt la quantité que la qualité. Bons ou mauvais, peu importe, il leur faut des spectacles et souvent. Un auteur qui se bornerait à peindre les passions, les ridicules et les divers caractères que l'on rencontre dans la société, ne réussirait point en Espagne ; la bonne comédie a peu d'attraits pour les habitans de ce pays. Et pourtant les pièces de Lopez de Vega, de Calderon, de Moreto, de Guillem de Castro, MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 119 de Moreno, ont jadis servi de modèle aux autours dramatiques français. Ro- trou, les deux Corneille, Molière même et tous leurs émules ont puisé large- ment dans le répertoire espagnol. Venceslas, le Cid, le Menteur, le Festin de Pierre, la Princesse d'Elide et beaucoup d'autres drames, nous viennent de cette mine féconde que nos poètes exploitaient alors avec succès. Les anciennes pièces espagnoles sont abandonnées depuis long-temps, on n'en a conservé que les défauts. Des événemens extraordinaires, des méprises in- vraisemblables, des déguisemens et des aventures extravagantes, un dialogue ampoulé dont l'exagération fait une disparate choquante avec les trivialités que l'on y rencontre trop souvent, voilà, tout ce qui reste aux Espagnols ; et ces monstruosités ne sont plus rachetées par les belles scènes et les situations attachantes qui brillaient dans la. plupart des drames de leur vieille école. Le merveilleux a beaucoup de charmes pour eux ; on ne peut les intéresser main- tenant sans avoir recours aux sortilèges, aux incendies, aux combats. Le poignard et le poison produisent aussi des effets très satisfaisans sur ce peu- ple, et les auteurs ne manquent pas d'en faire usage. Le mélodrame obtien- drait les plus éclatans succès en Espagne ; quelques entrepreneurs en ont fait l'essai à Madrid, et leur réussite a été complète. Un tyran qui répand la terreur dans tout une contrée, une princesse infortunée, un amant qui soupire comme un céladon et joue de l'épée comme un matamore, un niais qui dit des bêtises, voilà, ce qu'il faut pour plaire aux amateurs qui fréquentent les théâtres espagnols. Barcelone et Madrid entretiennent des troupes de chanteurs italiens qui n'exécutent que les opéras écrits en Italie ; je n'ai jamais vu représenter des opéras espagnols, je crois même qu'il n'en existait point encore en 1812. On a traduit quelques drames lyriques dont on a conservé la musique. J'ai vu jouer en espagnol il Matrimonio segreto, de Cimarosa, Rose et Colas, le Ton- nelier, les Chasseurs et la Laitière. Ces traductions, d'ailleurs fort inexactes, renferment des scènes du plus mauvais goût, que l'on a ajoutées pour rendre ces ouvrages agréables au public. Le grand opéra et les ballets sont à peu près inconnus ; ils ne se montrent en Espagne que quand des troupes étran- gères peuvent les exécuter. Toute la musique théâtrale consistait alors en quelques chansons que l'on chantait entre les deux pièces. On intercalait aussi des airs et des duos italiens traduits dans les comédies bouffonnes ap- pelées saynètes et dans les tonadillas, espèces d'opéras comiques composés dans le goût de ceux que l'on représentait anciennement sur nos théâtres do la Foire. Ces pièces ont tous les défauts de nos vaudevilles, sans en offrir le dialogue spirituel et les situations comiques : elles sont plutôt des proverbes drama- tiques ornés de chansons et d'un beau duo que l'on estropie. Les zarzuelas, ou fins de fête, sont de petits intermèdes mêlés de chants : on les joue pendant les entr'actcs des grandes pièces, de même que certains saynètes ; les zarzue- las terminent quelquefois le spectacle. Ces interruptions et ces mélanges détruisent l'illusion et l'intérêt. Souvent l'acteur qui vient de paraître dans la comédie sous l'habit d'un prince, d'un général, se présente dans le saynete sous celui d'un moine, d'un savetier, d'un mendiant, et garde sa trousse de satin ou son pantalon galonné qu'il n'a pas eu le temps de quitter. Le jeu des acteurs est outré ; ils crient comme des forcenés, et tombent ensuite dans la fadeur et la monotonie; leurs gestes, bizarres et faux, répondent rarement aux sentimens exprimés par le discours. Les Espagnols ont plusieurs genres de comédie. La comédie héroïque, telle que le Cid, que Corneille avait donnée sous le titre de tragi-comédie ; .plusieurs d'entre elles sont de véritables tragédies quoiqu'elles n'en portent pas Je nom. Les comédies de caractère, surtout celles que l'on appelle de capay de espada, contiennent une véritable peinture des mœurs des Espagnols, de leur caractère, de leurs costumes. Les comédies saintes, autos sacramentales, sont d'un genre singulier ; la scène se passe alternativement au paradis, en enfer, sur la terre ; on y voit Dieu, les anges, les saints, les martyrs, les diables, les vertus et les vices per- sonnifiés et confondus, au grand scandale de la religion et des mœurs. Le diable y paraissait habillé de noir, avec des bas, des manchettes, un rabat, une queue, des rubans rouges. Les miracles s'y opéraient aux yeux des specta- 120 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. tuirs, transportés tour-à-tour du jardin d'Eden au milieu des flammes du purgatoire, pour aller de là au conclave et assister ensuite à la proccssiou du Saint-Sacrement, où le diable vêtu en cordelier exhortait les hommes à faire pénitence. Ces pièces avaient été proscrites par le gouvernement; j'ai cepen- dant vu représenter un drame de ce genre dans lequel le diable, alarmé de ce que les pécheurs descendent en trop petit nombre en enfer, se décide à venir sur la terre pour augmenter la quantité de ses pensionnaires. L'esprit de ténèbres arrive sur une place publique et se présente successivement chez les personnes qui habitent les maisons voisines. Toutes résistent à la tentation : le boulanger ne veut point se servir de faux poids ; l'usurier corrigé se borne à exiger l'intérêt légal ; la coquette ne songe qu'à son salut, elle a dit adieu au monde, à scs pompes et même à ses œuvres : il n'y a pas moyen de damner ces gens-là. Le diable désappointé se réfugie dans un couvent de moines, avec l'espoir d'y faire un notable recrutement. Les comédies de jigurones sont des farces du genre de D. Japhet d'Ar- ménie, de Crispin médecin. Les charges des bateleurs, les scènes des tré- teaux ont seules le pouvoir de faire rire les Espagnols. C'est là le genre de gaîté de leurs saynètes, qui n'ont ni commencement ni fin, ni intrigue ni nœud. C'est un amas de scènes décousues, de mauvais quolibets, de plaisan- teries de carrefour, de grossières bouffonneries mal arrangées dans un mau- vais cadre. Ces pièces font le plus grand plaisir à l'auditoire qui se retire enchanté du saynete. Les bourgeois, en rentrant chez eux, se souviennent bien mieux des bons mots et des calembours débités par le gracioso et la graciosa que des belles choses que le Talma du théâtre espagnol aura pu dire. Pendant mon séjour à l'hôpital de la Segu.nda Aguada, près de Cadix, j'ai vu quelquefois le premier acteur tragique de l'Espagne. C'est un homme fort aimable, il parle très purement le castillan et s'exprime bien en français. Ce tragédien avait voyagé en France et s'était lié d'amitié avec notre célèbre Talma. C'était un plaisir pour l'acteur espagnol que de s'entretenir avec des Français ; il venait nous voir et s'intéressait à notre sort. Le mauvais goût de ses compatriotes le révoltait ; il faisait le plus grand éloge de la politesse de notre nation et des belles pièces de nos théâtres du premier ordre. Cette apologie déplaisait fort à nos gardiens, et l'indiscret orateur finit par être con- signé à la porte. Une chose qui m'a surpris au dernier point et dont j'ai été scandalisé, c'est devoir les prêtres, les moines,les religieuses, mis en scène avec la plus grande irrévérence pour l'état et l'habit ecclésiastiques. Chez un peuple de bigots, dans un pays où l'on ne parle que par Ave Maria, où les corps religieux for- ment au moins un quart de la population, on représente journellement des pièces que la licence révolutionnaire aurait à peine osé introduire sur nos théâtres. Les Visitandines, les Dragons et les Bénédictines, les Rigueurs du Cloître, le Chanoine de Milan et tant d'autres ouvrages du même genre, qui ont disparu depuis long-temps de notre répertoire, sont des modèles de réserve et de décence en comparaison des drames espagnols. Il en existe très peu dans lesquels on ne voie paraître au moins une soutane, et le personnage qui la porte est toujours placé dans des situations inconvenantes et dérisoires. Sacrifié sans ménagement, berné, bafoué, vilipendé, le moine au grand cha- peau, le prêtre en soutane est, le plus souvent, éconduit comme Tartufe ou comme Trissotin, après s'être rendu coupable d'une bassesse ou d'une infa- mie. Les vieilles abbesses arrivent sur la scène pour égayer le public par leur indécent radotage ; ce sont les caricatures les plus comiques du théâtre espagnol. Les jeunes religieuses reçoivent des billets doux, en distribuent, font éclater les transports d'un amour violent, déplorent leur sort et maudis- sent le vœu qui les condamne au célibat. On ne prend aucune précaution pour déguiser au moins l'inconvenance d'une semblable représentation, en changeant les noms et qualités, les costumes, le lieu de la scène. Ce n'est point une vestale, un prêtre de Jupiter ou de Brahma que l'on fait venir sur la scène ; mais une religieuse en robe de carmélite ou d'ursuline, avec guimpe, voile et croix pectorale ; des Cordeliers, des chanoines, des capucins, avec l'ha- bit de leur ordre. Le boléro et le fandango se dansent entre les deux pièces que l'on repré- sente, les danseurs ne figurent point dans le drame. Le fandango a plus d'at- MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE, 121 traits pour les Espagnols que les ballets d'action et les plus belles compositions chorégraphiques. Tous les spectateurs généralement admirent cette danse, et leur passion est portée à un point qu'on ne saurait décrire. Us s'identi- fient avec les baladins, les suivent de l'œil et du geste, et, de leur place, imi- tent les différentes postures de cette danse voluptueuse. Beaucoup de mes lecteurs se souviennent sans doute d'un vaudeville fran- çais intitulé le Procès du Fandango. Les situations et le dialogue de cette bouffonnerie n'ont rien d'exagéré, c'est un portrait ressemblant et tracé sur les lieux mêmes, par des gens du pays. Notre vaudeville n'est qu'une imita- tion d'un saynete espagnol, dans lequel le procès du fandango est jugé à Rome par le conclave. Un danseur et une danseuse paraissent devant le sacré col- lège, ils exécutent si bien leurs pas, donnent à leurs attitudes tant de grâce et de volupté, que le pape et ses cardinaux se mettent il imiter les mouvemens du couple baladin et à danser avec lui. Les accusateurs, les ennemis du fan- dango restent confondus, et le souverain pontife accorde gain de cause à la danse qu'on voulait lui faire prohiber. Les auteurs français ont eu raison de changer le lieu de la scène : le pape se trouve ainsi représenté par Clopi- neau, juge de paix de St-Jean-de-Luz; des assesseurs remplacent les cardi- naux, et la pièce n'en est pas moins gaie. Les comédiens espagnols ne sont point excommuniés, cf, par une inconce- vable indulgence, toutes les licences de ce genre sont permises ou tolérées. La même personne qui le matin a très humblement baisé la main du sacris- tain de sa paroisse, applaudit le soir les farces dans lesquelles on couvre de ridicule, on traîne dans la boue un état, un habit dignes d'être respectés. Les prêtres encouragent en quelque sorte les comédiens, en se rendant aux lieux où l'affiche les appelle, en assistant aux représentations que l'on y donne. Les soutanes, les frocs, les manteaux noirs, les calottes abondent à. l'orchestre ainsi qu'à la galerie;, ces bons pères s'amusent beaucoup au spectacle et n'y voient d'autre mal à. redouter que l'indisposition du gracioso, les rhumes de l'amoureuse, la goutte du père noble, la chute d'une pièce ou l'ennui des en- tr'actes. Le chanoine D. Fulano se montre tous les soirs au théâtre, à la même place, et quand un de scs confrères est représenté sur la scène pour ser- vir d'amusement au public, il applaudit, il rit comme les autres. Peut-être le grave D. Fulano aurait-il réprimé cette saillie d'une indiscrète gaîté, s'il avait été seul dans sa petite loge; mais sa voisine dona Inez est à côté de lui, et la voisine rit à gorge déployée. On ne saurait résister à l'impulsion don- née par une jolie femme, il faut nécessairement partager tous les sentimens qu'elle éprouve. Il est établi qu'en Espagne les comédiens ne sont point excommuniés ; les pièces qu'ils représentent, leurs propos, leurs lazzis sont indécens sous le rap- port de la religion et des mœurs. L'indulgence qu'on leur accorde est une mesure générale dont les acteurs tragiques, les bouffons qui figurent sur des tréteaux, les chanteurs, les danseurs profitent également. Mais conçoit-on qu'en France une excommunication partielle ait pesé sur les comédiens, pour frapper d'anathème les nobles interprètes de Joad et de Lusignan, de Josabeth et de Cornélic, de Polyeucte et de Néarque; tandis que les farceurs de la Foire, les Pantalons et les Mezzetins, les Pierrots et les Colombines conser- vaient tous leurs droits religieux? On sait pourtant quelles pièces on jouait sur les théâtres de la Foire. Ces pièces sont imprimées, et l'on peut juger de la morale qu'elles renfermaient. Un autre théâtre bien plus licencieux encore jouissait d'une semblable immunité. La raison en est pourtant bien simple : l'opéra nous est venu d'Italie, où les papes l'avaient établi ; les souve- rains pontifes se gardèrent bien d'cxcommunicr les virtuoses qu'ils voulaient enrôler dans leurs troupes chantantes. Les acteurs italiens appelés en France en 1645,1752 et à d'autres époques, ne consentirent â passer les Alpes et à s'établir dans notre patrie, que sous la réserve expresse des privilèges et immunités dont ils jouissaient au-delà des monts. La société de l'Opéra-Comiquc descend en ligne directe des troupes italiennes de Paris. Cette immunité lui est acquise, et le desservant qui au- rait refusé les cérémonies funèbres à Laruette, à Barilli, eût été vertement admonesté. Le cardinal Gonsalvi eût demandé une satisfaction entière de l'injure faite aux mânes de son ami Barilli. Il était et il demeurait établi, d'a- 122 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. près les principes du droit les plus rigoureux, que les associés de Clairval et de Scaramouche étaient dans la bonne voie du salut ; tandis que les nobles acteurs de la Comédie Française restaient frappés de la réprobation ecclé- siastique, pour avoir succédé aux confrères de la passion, jadis censurés. Je ne sais pas comment se comportaient les acteurs de la Comédie Italienne lorsqu'ils étaient appelés à prêter leur secours aux sociétaires du Faubourg-St- Germain pour une représentation solennelle. Les excommuniés tu fuiras, ce commandement élevait une barrière insurmontable entre Carlin etLekain, entre Clairval et Brizard. Et cette bonne madame Dugazon, qui s'est tou- jours maintenue dans le sentier du devoir, en jouant Azémia, Nina, Biaise et Babet, dans quelles angoisses mortelles ne devait-elle pas être en se voyant condamnée à vivre dans l'intime société d'un mari réprouvé, d'un Sganarclle qui tous les soirs avait l'audace de faire un long sermon de morale <1 l'impie D. Juan. De semblables contradictions présentent sans cesse un dilemme dont la conséquence est scandaleuse ou absurde. S'il s'était rencontré, parmi les comédiens français, un sociétaire tant soit peu jésuite, il n'aurait pas manqué de se faire délivrer, en bonne forme, la minute d'un engagement'au Théâtre Italien pour le signer in extremis. Un costume de Scaramouche gardé soig- neusement eût couvert sa dépouille mortelle ; avec ces provisions de voyage il était sûr de n'être point arrêté en chemin. Le curé de Mcudon, Rabelais, de burlesque mémoire, à scs derniers momens, se fit apporter un domino, le revêtit et s'écria : Beati qui in Domino moriuntur. CHAPITRE XXVI. Musique,-Ecole de Cordoue établie par les Maures.-Théoriciens espagnols.-Le chan teur Farinelli, premier ministre sous le roi Philippe V.-Tonadillas, opéras.-Compo- siteurs espagnols.-Théâtres lyriques -Chapelles.-Chanteurs.-Manuel Garcia, Mad. Malibran.-Airs nationaux.-Le pianiste et le serin.-Instrumeus. Les Maures aimaient la musique et la cultivaient par principes; il existe à l'Escorial des traités manuscrits de Alfarabi et de Ali ben Albashani sur la musique des Arabes : ces livres intéressent peu les amateurs de l'art musical. Les Maures avaient établi une école de musique à Cordoue, et les élèves que l'on forma dans ce conservatoire firent, dit-on, les délices de l'Espagne mu- sulmane et de l'Asie. Les Espagnols eurent le même goût que les Maures, et les imitèrent en formant des écoles où l'on professait cet art. Ils fondè- rent une chaire de musique dans l'université de Salamanque, où elle existe encore. Saint Isidore de Séville est un des patriarches de l'art musical ; Bartholomé Ramos de Pcreja, andalou, après avoir été professeur de musique a Salamanque, fut appelé à Bologne, en Italie, par le pape Nicolas V., pour y remplir une chaire pareille qui venait d'être établie dans cette ville qui, de- puis, acquit tant de célébrité sous le rapport de l'enseignement de l'art musi- cal. Il y publia un traité qui fut imprimé deux fois en 1482. Antonio Cabczon, de Madrid, Angola Sigé, dame de Tolède, Francesco Salinas, de Burgos, écrivirent sur le même sujet dans le siècle suivant. Nassaré, Llorente, leur succédèrent. Le traité de Nassaré l'emporta sur tous les ouvrages de ses contemporains, et servit à, former les meilleurs maîtres de chapelle de l'Espagne. Rodriguez Hita s'occupa à faire disparaître une infinité d'anciens préjugés; il composa dans un style nouveau, et fit un traité que son exacti- tude et son laconisme ont rendu précieux : il le dédia au célèbre Farinelli, qui était alors à Madrid, où le roi Philippe V. l'avait appelé. Cet ouvrage, soutenu par la protection que ce chanteur excellent lui avait accordée, obtint le plus grand succès, et triompha des efforts des vieux doctrinaires, qui l'avaient fait bannir des collèges comme une œuvre entachée d'hérésie. Le long séjour de Carlo Broschi, dit Farinelli, à la Cour de Madrid, con- tribua beaucoup aux progrès de l'art musical en Espagne. Ce sopraniste ex- MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 123 cellent jouissait d'un immense crédit, qu'il employa toujours en faveur des artistes que ses exemples et ses leçons avaient ramenés dans la bonne route. Quoique l'histoire de Farinelli soit connue, on me pardonnera d'en rappeler ici les faits qui se rapportent à. son séjour en Espagne. Le roi Philippe V. le fit venir à sa cour, et lui donna quarante mille francs par an. Ce virtuose chantait devant Philippe et la reine Elisabeth depuis dix ans, lorsque ce prince tomba dans une mélancolie profonde, qui lui faisait négliger les soins de son royaume. Retiré dans son cabinet, il laissa croître sa barbe, ne' voulut plus paraître au conseil, et se tint éloigné de toute société pendant plus de six mois. La reine avait tenté bien des moyens pour le guérir, aucun n'avait réussi ; le reclus à longue barbe s'obstinait à rester dans sa retraite solitaire. Elisabeth pensa que le pouvoir de la musique agirait d'une manière victorieuse sur le cœur de son époux ; elle fit disposer secrètement un concert près du cabinet du roi, et Farinelli chanta soudain un de ses plus beaux airs. Phi, lippe parut d'abord frappé de surprise; il fut bientôt ému jusqu'aux larmes. A la fin du second air, il appela le virtuose, l'accabla de caresses et de com- plimens, et lui demanda quelle récompense il voulait, jurant de tout accorder. Farinelli pria le roi de se faire la barbe et d'aller au conseil. Enchanté d'une guérison si prompte, obtenue par un moyen si agréable, Philippe fit abattre sa barbe de capucin, courut au conseil mais pour y nommer Farinelli son premier ministre. Toute la cour accepta le nouveau dignitaire, bien que sa nomination pût faire douter de la parfaite guérison du souverain qui vénait d'élever un soprano à la première place de l'état. Farinelli gouverna les affaires de manière à. justifier le choix de son maître, et, ce qui était plus difficile encore, il se fit aimer des grands. It avait le droit d'entrer chez le roi à toute heure. Il s'y rendait un jour : en passant dans la salle des gardes, le nouveau ministre entend un officier qui disait à un de ses subordonnés: "Les honneurs pleuvent sur un misérable histrion, et moi, qui sers depuis trente ans, je suis sans récompense." Fari- nelli se plaignit au roi de ce qu'il négligeait scs serviteurs, lui fit signer sur- le-champ un brevet, et le remit en sortant à l'officier, en lui adressant ces mots: "Je viens de vous entendre dire que vous serviez depuis trente ans; mais vous avez eu tort d'ajouter que ce fût sans récompense." En général, il n'usa de sa faveur que pour faire du bien, et trois rois d'Espagne, Philippe V., Ferdinand VI. et Charles III., l'honorèrent successivement de leur protec- tion. Lorsque ce dernier lui assura la continuation des appointemens dont il jouissait, il dit: "Je le fais d'autant plus volontiers, que Farinelli n'a ja- mais abusé de la bienveillance ni de la munificence de mes prédécesseurs." L'aventure du tailleur qui donna un habit magnifique à un virtuose italien, pour avoir la satisfaction de lui entendre chanter une cavatine, est arrivée à. Farinelli, qui força ensuite le tailleur mélomane d'accepter le double du prix de l'habit, en lui chantant deux autres airs pour le récompenser de ce qu'il voulait bien céder à son tour en recevant de l'argent. Ce chanteur avait, de plus que les voix ordinaires, huit notes également sonores, agréables et lim- pides ; possédant d'ailleurs la science musicale à un degré éminent et tel qu'on pouvait l'espérer du plus digne élève de Porpora. Bails, le P. Tosco, l'abbé Eximeno, Muralès, Ortiz, Remacha, se sont illus- trés parmi les compositeurs et les contrc-pointistes de l'école espagnole. Re- mâcha, maître de chapelle du roi Charles IV., est mort victime de la simpli- cité de son cœur. Il resta à son poste lors de l'arrivée du nouveau roi Joseph Napoléon, et ne le quitta point lors du départ des Français; Ferdi- nand VII. le chassa à son retour, Remacha en mourut de chagrin. Le maître de chapelle Lcdcsma, que des raisons politiques éloignèrent de sa patrie, est en ce moment en Angleterre où il professe son art avec distinction Les Es- pagnols réclament l'invention du tempérament et de la basse continue. Le premier a été découvert par Bartholomé Ramos ; la seconde par Juan-Luiz Viana ; si l'on veut sc fier à D. Tomaso de Yriartc, auteur d'un poème espag- nol sur la musique. Ce littérateur musical attribue à ce Juan-Luiz Viana une découverte qui appartient incontestablement à Ludovico Viadana, de Lodi, qui fut maître de chapelle à Mantoue. Il n'y a d'autres compositeurs en Espagne que les maîtres de chapelle ; ils n'écrivent que de la musique religieuse. La chapelle <}u roi est nombreuse 124 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. et très.bien dotée ; toute» les places s'y donnent au concours, par oposicion < il en est de même dans les cathédrales. On y a généralement beaucoup de goût pour la musique; le piano remplace déjà la guitare dans quelques villes; on chante l'italien de préférence à l'espagnol. Les maîtres de musique at- tachés à chaque théâtre national composaient la musique des tonadillas et des zarzuelas ; cet usage a cessé depuis trente ans. Il y a maintenant opéra italien à Madrid, à Barcelone, à Séville ; on y entend et l'on y applaudit avec discernement tout ce qui se compose en Europe. Le nombre des amateurs distingués est considérable en Espagne : à Madrid surtout. On y execute la meilleure musique vocale et instrumentale des auteurs allemands, français, italiens. Boccherini a écrit tous ses quatuors et ses quintettes à Madrid, et les exécutans ont conservé les traditions que le maître avait données. Les compositeurs vivans les plus connus sont Fcderici, directeur de la chapelle du roi; Jnzenga son adjoint ; ils sont Italiens l'un et l'autre : Doya- güé, maître de chapelle et chanoine de Salamanque, génie supérieur; Nielfa, maître de chapelle de VEncarnacion à Madrid; Carnicerquia succédé àMer- cadante dans la direction du théâtre italien de Madrid, auteur de Eleva y Constantino et de Lusinano, opéras sérieux très goûtés du public. Carnicer est jusqu'à ce jour le seul Espagnol qui se soit consacré à ce genre de com- position ; sa manière est vigoureuse, et ses chants ont de la grâce et de l'ori- ginalité : Moretti, que ses chansons espagnoles, sa grammaire de musique et son école de guitare, on fait connaître avantageusement ; Sor, Aguado, Ochao, guitaristes du plus grand talent et compositeurs; D. Viruès y Espi- nola, général d'armée, poète et musicien, auteur de plusieurs ouvrages de théorie musicale non encore publiés, et de beaucoup de quatuors et de sym- phonies. Le ténor Manuel Garcia, son fils, qui chante la basse, et sa fille Madame Malibran dont les premiers pas ont été marqués par des triomphes, sont Es- pagnols, de même que Porto, première basse du théâtre italien de Londres; Mesdemoiselles Albini et Amigo, qui ont figuré sur la scène italienne de Paris, appartiennent aussi à cette nation. On grave la musique à Madrid et à Barcelone; mais on ne trouve dans chacune de ces villes qu'un seul atelier de gravure établi pour contrefaire les meilleurs morceaux de chant et de piano composés par les maîtres étrangers. Gambaro, ancien clarinettiste de l'opéra italien de Paris, a établi le principal magasin de musique de Barcelone. Le caractère distinctif de la musique purement espagnole est la véhémence du rhythme, dans les morceaux vifs, le mouvement ternaire et le mode mineur. Le genre qui plaît le plus aux Espagnols est la romance ; ils en ont de fort jolies, le chant en est langoureux et traînant; il finit smorzando. Leurs airs gais se terminent soudainement ; la tonadilla, yo que soy contra- handista la séguidille, es el amor un ciego, la tirana, iba un triste calesero, sont des exemples connus qui peuvent donner une idée de tous les airs du même genre qui sont calqués sur le même patron. La guitare est l'instrument le plus cultivé; elle est nationale comme le chapelet et la chocolatière: cet instrument se trouve dans toutes les maisons. Les guitares espagnoles ont les cordes doubles, chaque couple est accordé à l'unisson, à l'exception du couple le plus grave, dont les deux cordes sont fixées à l'octave l'une de l'autre : tout le monde pince la guitare ; un très petit nombre en joue par musica ; certains routiniers deviennent très forts. Les guitaristes aficionados se laissent croître les ongles du pouce et de l'index de la main droite afin de tirer des sons plus nets et plus forts. Ces deux doigts leur servent encore à tenir le cigarito, dont la fumée donne une teinte jaune à ces ongles d'une longueur démesurée. Le rasgado, raclé, est la manière de jouer des paysans qui font quelques accords en frottant toutes les cordes ensemble avec le pouce ou le dos de la main. Le rasgado n'est pas sans agrément lorsqu'un aficio- nado, ou bien une amiable senorita donne à ce jeu une variété d'expression et d'accords. Le chant des Espagnols est plein de sentiment : leurs inflexions de voix sont passionnées, et leur physionomie s'unit d'intention avec l'effet musical. Les sérénades sont très fréquentes en Espagne ; les nuits y sont si belles et les amoureux si galans ! On va chanter de tendres romances sous les fenêtres de la dame de ses pensées, on réunit quelquefois plusieuis guitares, un grand nombre de voix, et la senorita derrière la cortina écoute d'harmo- nieux accords, et distingue aisément la voix qui a su toucher son cœur. Les Espagnols qui se livrent à l'etude des arts montrent quelquefois une constance, une opiniâtreté à tout épreuve. Le violoniste Carillès se fit en- fermer dans une prison pour travailler les difficultés de son instrument avec plus d'assiduité. Aucune distraction ne pouvait le troubler dans ce réduit obscur et silencieux ; armé de son archet il attaquait nuit et jour le trille ou la double corde, les octaves ou les traits chromatiques, et finissait par en triompher. A l'âge de 25 ans, le senor D. Azcarate vint â Paris, il entendit nos virtuoses et se prit, d'une Ijellc passion pour la musique et le piano dont il ignorait les premières notions. Dans les arts, rien n'est impossible à l'hom- me intelligent, doué d'une grande patience et que le trav. il le plus opiniâtre ne saurait effrayer. D. Azcarate se mit à jouer de prime abord un concerto de Field écrit pour les maîtres les plus forts. Il comptait les notes, calculait leurs valeurs, déchiffrait une mesure, et quand il l'avait trouvée sur l'instru- inent, il l'étudiait pendant une journée entière et finissait par l'exécuter. Après six mois d'exercice, il fit entendre le prémier morceau de cet œuvre difficile, dont il avait conquis les fragmens note à note, à l'aide d'une volonté ferme, inébranlable etdu labor improbus qui vient à bout de tout. Assis, cloué devant son piano dont il usa le clavier, D. Azcarate n'avait d'autre compag- non qu'un serin qui ne put rester si long-temps témoin de ces études conti- nuelles sans y prendre part. Ce petit musicien ailé venait se percher sur le front de son maître lorsque celui-ci commençait à posséder le trait ou la mélodie, objet de tant de soins, il l'applaudissait de l'aile, du bec et de la voix en répétant aussi les quatre notes mille et mille fois jouées par le virtuose ap- prenti. D. Azcarate passait-il à une nouvelle phrase pour l'annoner et l'ébau- cher, le serin gardait le silence et s'éloignait aussitôt pour revenir lorsque le trait musical deviendrait assez intelligible pourfrapper agréablement son oreille délicate. D. Azcarate eut recours ensuite aux plus habiles maîtres de Paris, il étudia la composition avec M. Fetis, et le piano avec-M. Zimmerman, mais il ne voulut point changer de méthode. Ce dernier lui donnait une leçon d'une heure sur cinq ou six mesures que l'élève travaillait ensuite pendant deux jours et deux nuits avec son serin. D. Azcarate possédait parfaitement la première reprise du rondeau de Field quand les troubles de l'Espagne écla- tèrent. " Les dangers de ma patrie me forcent de vous quitter, dit-il à M. Zimmerman, je vais faire de la musique à coups de fusil; nous dirons la seconde reprise quand la guerre sera finie." Je connais plusieurs amateurs qui ont suivi la même marche en abordant les plus grandes difficultés du piano sans études préparatoires, mais ces amateurs étaient d'exccllens musiciens. Après avoir long-temps accompagné la belle sonate en mi mineur, dédiée par Stcibelt à la reine de Prusse, M. le marquis Scxtius de F* * * d'O * * *, violoniste d'un grand talent voulut jouer à son tour la partie de piano ; quelques mois d'étude lui suffirent pour y parvenir. Les Espagnols n'ont pas d'instrumens nationaux qui leur soient particu- liers. Les castagnettes, dont leurs danseurs se servent pour marquer le rhythme du boléro ou du fandango, avec beaucoup d'adresse et d'agilité, sont connues en Provence depuis des siècles. Le galoubet et le tambou- rin des Biscaycns sont les mêmes que ceux du midi de la France. Les musettes de la Galice et de la Catalogne ressemblent aux musettes ou corne, muses du Beaujolais et de l'Auvergne. Le pandero est un tambour de basque de forme ronde ou carrée, mais c'est toujours un tambour de basque. La Zambamba n'est point un instrument de musique ; je puis en dire autant de la dulzayna des Valenciens. Cette flûte à bec rend des sons aigus et discordans ; on en tire des cris plaintifs et perçans, et l'on ne saurait exécuter une (nélodie quelconque sur ce tuyau monotone, dont les résultats sonores imitent le miaulement du chat. Les Valenciens raffolent cependant de cet instrument incommode et ridicule ; il figure à leurs fêtes, â leurs processions; le viatique ne sort jamais de l'église sans être acconu MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 125 126 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. pagne d'un nombre plus ou moins grand de flùteurs barbares qui déchirent l'oreille en sonnant de la dulzayna.* D'après ce qu'on vient de lire, il est facile de juger que la musique propre- ment dite n'étend sa domination qu'à Madrid et à Barcelone ; elle s'établit à Séville, à Cadix, à Tolède, à Salamanque; tout le reste de l'Espagne est en- core à peu près dans l'ignorance de cet art enchanteur. Une tragédie, une comédie, attireront les connaisseurs au spectacle. Quoi- que le répertoire espagnol soit très borné dans ces deux genres, on compte cependant quelques bonnes pièces dans le style relevé, celles de Moratin, par exemple. La recette ne saurait être complète ou même satisfaisante si le pitoyable saynete ne doit pas servir de cortège ou drame sérieux ou comique, à l'opéra même. Un danseur de corde, un bateleur, feront courir la foule et jouiront de la même faveur, que le public accorde aux jeux scéniques. Mais si, parmi les affiches des spectacles promis aux curieux, on remarque une grande page verte ou jaune sur laquelle on puisse lire de loin ces mots tracés en gros caractères: "Aujourd'hui, dimanche, 26 Septembre, par per- mission du seigneur corrégidor, il y aura à quatre heures après midi" cela suffit, on n'a pas besoin d'en voir davantage, chacun a deviné qu'il s'agit d'une course de taureaux. Cette phrase magique vient d'annoncer le specta- cle favori, le divertissement par excellence, celui pour lequel on doit tout quitter, se priver de dîner même s'il le faut, et pour lequel tout bon Espagnol doit être passionné. Il n'est, ce jour là, fils de bonne race qui ne mette son habit de fête pour aller voir les taureaux. Les senoras et les senoritas se ponen de galas et se hâtent d'y courir, il faut être diligent, car il n'y a jamais place pour tous les amateurs CHAPITRE XXVII. Courses de taureaux. Avant d'ouvrir son spectacle, un directeur, commence par former sa troupe, il engage des acteurs, les assemble pour les produire ensuite sur la scène. La troupe des taureaux destinés au spectacle doit être réunie le jour même : ces animaux sauvages ne sauraient rester plus de douze heures dans les prisons du cirque, ils ne mangent point tant qu'ils sont privés de leur liberté. Ces sortes de combats finissent toujours faute de combattans, du moins pour les acteurs quadrupèdes ; il est donc indispensable d'amener une nouvelle troupe ù chaque représentation. Occupons-nous d'abord du recrutement des bêtes à cornes et des soins que l'on prend les enrôler avant de livrer la bataille. Les taureaux vivent librement dans de vastes pâturages, neuf de ces animaux sont choisis et achetés sur les lieux, les plus forts et les plus farouches obtien- nent la préférence. Six picadores à cheval, armés de lances, les cernent et les obligent à marcher au milieu de leur escadron dont quatre taureaux appri- voisés forment la tête. Ceux-ci, dès long-temps accoutumés à jouer les rôles de traître, dissimulent comme des tyrans de mélodrame, peut-être beuglent- ils â la sourdine l'air du perfide roi d'Argos jouissez d'un destin propice,ou les sanguinaires refrains du père Sournois. Après avoir reconnu ces com- pagnons sauvages, ils s'empressent de leur offrir l'expression des sentimens de l'amitié la plus sincère, et prennent aussitôt le chemin de la ville, en les invitant à les suivre. Les piqueurs à cheval marchent sur les côtés et la pointe, de leur lance rend de temps en temps l'invitation plus pressante. Les tau- reaux savages sont très médians, mais peu malins ; on triomphe aisément de leur résistance, d'ailleurs on a soin de les faire voyager pendant la nuit afin de prévenir les accidens. Cette marche des taureaux ressemble assez au cor- * Cette espèce de flûte était fort en usage en France dans le moyen-âge ; on l'appelait aussi doulçaineou dulciane MEMOIRES D'i N 127 tégc que Napoléon donna au crédule Ferdinand. Les bipèdes apprivoisés se dirigèrent vers Bayonne, Ferdinand les suivit ; on sait que les picadores ne manquaient pas. Une foule ptodigicuse de curieux assiège les portes du cirque; à une heure du matin elle attend déjà, ce n'est qu'à deux heures et demie qu'on les ouvre. A l'instant même toutes les loges sout envahies, chacun se place pour voir ar- river la caravane. Pendant cette demi-heure d'attente il règne parmi les spectateurs autant de liberté qu'à la velada de St-Jcan : on rit, on folâtre, on jase de tous les côtés. Les jeunes gens apportent des éventails d'une gran- deurdémesurée et tels que deux hommes peuvent à peine les agiter ; cela fait beaucoup rire les dames et les demoiselles assez matinales pour se rendre au cirque avant le lever du soleil. Des applaudissemens unanimes signalent l'entrée de la caravane : toutes les conversations, tous les divertissemens particuliers cessent, on ne s'occupe plus que des taureaux qui traversent rapidement l'arène. On les conduit dans une étable très obscure, où on les enferme ; de là vient le nom d'encierro, enserre- ment, que l'on donne à ces préliminaires du spectacle. Les taureaux appri- voisés sont ramenés hors du cirque, et l'on s'empresse de livrer au public un taureau sauvage qui bondit à l'instant au milieu de l'arène. Tous les ama- teurs s'élancent à la poursuite de l'animal furieux ; ils l'agacent, l'irritent, le blessent, il se rue sur scs persécuteurs, en estropie une douzaine, et finit par tomber sous leurs coups. L'encierro est terminé, tout le monde se retire sa- tisfait, on emporte les blessés, et l'on attend avec impatience le moment où la bataille recommencera. Comme on ne paie point pour assister à Veneierro, le cirque ne peut jamais contenir tous les dilettanti. A Paris, les grandes toilettes sont réservées pour les représentations solen- nelles de l'Académie royale de Musique, ou du Théâtre Italien, pour les con- certs d'apparat; en Espagne cet honneur appartient aux courses de taureaux. Ce spectacle commence à quatre heures après midi; la représentation ne ré- unit pas une assemblée aussi nombreuse que Vencierro, mais la société est choisie, et le beau monde s'y fait remarquer. Une symphonie exécutée par des instrumens à vent accompagnés de tout le fracas des tambours, des cym- bales et des clochettes sert d'ouverture au spectacle. Les toreros, en costume de majos, vêtus avec autant d'élégance que de richesse, se présentent devant la loge, du roi, s'inclinent profondément et lui débitent un compliment. La loge est vide, peu importe, les salutations et la harangue ne lui sont pas moins adressées. Cette loi de l'étiquette ayant été observée, la barrière s'ouvre im- médiatement, et les acteurs paraissent dans l'arène. Deux piqueurs à cheval, sc placent un de chaque côté de la porte ouverte pour introduire le taureau. Ces piqueurs sont montés sur des rosses, il se- rait inutile de sacrifier de bons chevaux. Les jambes et les cuisses de ces piqueurs sont cuirassées sous leur culotte et leurs guêtres de peau de daim. Ils portent un gilet et une veste collante ; leur cheveux réunis dans un gros cadogan sont renfermés dans une résille de soie noire, couverte avec un grand chapeau gris ou blanc. Leur lance n'est autre chose qu'un long bâton ner- veux et solide au bout duquel est fixé un fort aiguillon, leurs chevaux ont les yeux bandés. Les huit taureaux sont réunis dans une étable où règne l'obscurité la plus profonde : un guichet s'ouvre et ne peut adméttre que le taureau qui se pré- sente pour sortir ; on ferme cette issue et l'animal reçoit au passage un vi- goureux coup d'un fouet armé de pointes aigues, il est en même temps ébloui par l'éclat du jour. Effarouché par la vue et les cris des spectateurs, il s'é- lance dans l'arène, il bondit, mugit, relève la queue, et après un petit instant il se jette furieux sur le premier piqueur qu'il aperçoit. Celui-ci le repousse en le frappant avec sa lance entre l'épaule et le cou. Le taureau recule aussi- tôt, et ne quitte ce piqueur que pour s'élancer sur l'autre qui le reçoit de la même manière. Il arrive très souvent que la lance n'atteint pas le taureau à cet endroit qui est le plus sensible; alors bravant la douleur, l'animal devient plus furieux encore : il s'avance toujours, crève le ventre du cheval avec un coup de corne et renverse cavalier et monture. L'autre piqueur alors se hâte de venir au secours de son compagnon, il agace le taureau d'un autre côté et par une adroite diversion, il donne au cavalier démonté le temps de se sauver 128 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. pour aller changer de cheval. Quelquefois le bois de la lance casse, le torero est exposé au danger le plus grand, et les coreros sont obligés de venir pour le dégager. Le taureau sans cesse piqué par les cavaliers, tourmenté de tous les côtés, écume de rage ; lorsque son sang coule en abondance et que sa fureur est au comble, les picadores se retirent. Les chulos bandoleros leur succèdent : ils sont à pied, vêtus en majos, culotte courte très juste, garnie de franges et d'une infinité de boutons, bas de soie blancs, escarpins très découverts, tel est leur costume aussi leste qu'il est élégant. L'adresse et l'agilité des chulos bandoleras est surprenante : chacun d'eux porte deux petits drapeaux de pa- pier de couleur découpé, que l'on nomme bandoleras. Le bâton de ces dra- peaux est armé à son extrémité d'un dard fait en hameçon de manière qu'il s'accroche à la plaie sans pouvoir en sortir. La longueur de ces petits bâtons est d'un pied et demi. Les bandoleros, les coreros, courent et voltigent autour du taureau, et par leurs lazzis ils l'excitent à s'élancer sur eux; il s'y précipite en effet. Lors- qu'il est près de les écraser, au moment où leur perte paraît inévitable, ces voltigeurs s'échappent avec la légèreté d'an oiseau, après avoir enfoncé leurs bandoleras dans le cou de l'animal, une de chaque côté. La fureur du taureau s'accroît encore ; plus il s'agite et plus les dards s'enfoncent dans sa chair et la déchirent. Tourmenté par la douleur, harcelé par ses persécuteurs le quad- rupède enragé se porte à tors et à travers sur tous ceux qui l'entourent ; cha- cun avec la même déxtérité lui accroche ses deux dards, et bientôt douze ou seize petits drapeaux sont suspendus à la poitrine du malheureux animal. Lorsque le bandolero croit avoir manqué son coup, il se détourne seulement d'un pas sur le côté, le taureau passe devant lui sans avoir le temps de se détourner pour le frapper. Quelquefois on attache des fusées et d'autres pièces d'artifice au bâton des bandoleras, leur mèche est allumée et les fusées brûlent le cou de l'animal et l'épouvantent par leur éclat. Quand il voit ce feu, le taureau s'arrête à l'instant, reste immobile, il écume de rage, il baisse la tête, et l'intrépide corero le prend par une corne, pose son pied sur le front de l'animal et. le franchit avec agilité. Si le taureau rencontre dans l'arène le corps d'un cheval qu'il vient de tuer, il s'acharne sur ce cadavre, le frappe de nouveau, le tourne et le retourne, et finit par le saisir avec ses cornes et le lancer en l'air, à plusieurs reprises, à trente ou quarante preds de hauteur. La fureur, la rage, viennent augmenter encore la force prodigieuse du taureau. Lorsqu'on l'a assez tourmenté le matador arrive enfin, il est habillé de majo comme les autres, il a de plus un manteau de soie cramoisi. Armé d'une longue épée, agitant un grand drapeau écarlate qu'il tient de la main gauche, il attire le taureau, se place devant lui, porte ses regards sur les siens et le tient en arrêt comme le braque fait le lièvre ou la perdrix. Les deux cham- pions sont en présence : un silence profond règne dans l'assemblée, le matador mesure son attaque, il marque la place cù son glaive doit s'enfoncer ; d'un seul coup il doit tuer, s'il remplit cette condition essentielle, des milliers de bravos, des applaudisscmens unanimes et prolongés sont la récompense du matador. Si l'animal ne tombe pas sous le coup d'épée, le torero désappointé l'achève en le frappant avec un poignard, mais alors il fait fiasco et le public n'est point satisfait. Quatre mules superbement harnachées sont conduites dans l'arène ; on attache par les cornes le taureau immolé qui est traîné hors de l'encientc au bruit des fanfares et des applaudisscmens. Après un entr'acte assez court, on lance un second taureau dans le cirque, huit sont sacrifiés pour chaque représentation, un de ces animaux a déjà été livré au peuple lors de l'encierro. Ces neuf taureaux éventrent quelquefois une douzaine de chevaux, blessent un grand nombre de personnes, en tuent quelques-unes de temps en temps. Les toreros sont largement payés en raison des dangers auxquels il s'exposent; cela rend ce genre de spectacle très coûteux. On ne suit pas exactement la même marche à l'égard de chaque taureau ; on a soin d'introduire quelques variantes dans le jeu des acteurs afin de sou- tenir l'intérét du spectacle en rompant l'uniformité des scènes. Si le taureau MEMOIRES d'uN APOTHICAIRE. 129 est trop doux on adapte une boule à l'extrémité de chacune de ses cornes, les bandoleros moins exposés se montrent plus hardis et font des tours d'adresse plus étonnans encore. S'il est trop redoutable par sa férocité, trois dogues dressés pour ce genre d'attaque sont lâchés après l'animal; ils le saisissent en même temps par la queue et par les oreilles et le renversent. Mais ce moyen s'emploie rarement, il blesse l'amour-propre des toreros dont l'honneur consiste à braver le péril et qui finissent tous par être tués sur la place. Les taureaux immolés dans ces combats sont écorchés, dépécés et vendus à vil prix aux pauvres gens; cette viande est de très mauvaise qualité, la police devrait la faire jeter â la voirie. Si le taureau se montre doux et timide, il est sifflé, hué comme un mauvais acteur, et le public veut qu'il soit à l'instant banni de la scène après avoir été tué. S'il est furieux et terrible on l'applau- dit à outrance ; si le matador recule devant le danger, on lui ordonne d'ac- complir sa mission quoi qu'il en puisse arriver, le torero perce l'animal qui le frappe en même temps, et l'un et l'autre tombent sans vie. Un indomp- table taureau faisit depuis une heure les délices du public, aucun matador n'oisait l'attaquer, les amateurs indignés de la faiblesse des toreros qui par- couraient le cirque, dirent qu'il fallait appeler un ancien matador fameux par scs exploits et depuis quelque temps retiré du service. Il arrive, et l'autorité lui commande â l'instant de terrasser l'animal invincible ; le vieux torero se présente plusieurs fois devant lui et ne peut en venir à bout, après bien des tentatives inutiles, il s'épouvante comme les autres, prend la fuite et veut franchir la barrière du cirque. Le taureau le poursuit et l'atteint avec le front au moment où il sautait, l'écrase contre la barrière, et les cornes de l'animal s'enfoncent dans les madriers de manière à le retenir cloué sur la place ; c'est lâ que le taureau fut tué. Les deux traits que je raconte sont connus de tous les amateurs de corrida de toros, ou voit partout les gravures qui les représentent. Tel est le spectacle favori des Espagnols : on y voit des chevaux éventrés à coups de corne, des taureaux abattus à coups d'épée ou de poignard, des hommes blessés et même tués sous les yeux de l'assemblée. Plus un taureau est méchant et farouche, plus il divertit le public; si l'animal est assee adroit pour éventrer un homme, des applaudissemens éclatent de toutes parts. Le peuple se garde bien de compatir au sort du malheureux torero qui roule renversé sur le sable. Il ne faut pas croire que les petites maîtresses s'éva- nouissent en voyant couler son sang. Dès qu'un cavalier tombe, un cri général se fait entendre, mais c'est un cri de joie. Le goût passionné des Espagnols pour ce genre de divertissement est une preuve de la barbarie et de la férocité de cette nation inculte. A Saint-Remi, à Tarascon en Provence, on fait courir des taureaux dans des encientes grossièrement construites avec des charrettes. Ces animaux sont attaqués ou poursuivis par des amateurs qui procèdent sans méthode, et qui se font estropier en pure perte sans amuser le public. Un entrepreneur voulut établir ce genre de spectacle à Avignon dans l'île que le pont traverse: les taureaux assez pacifiques renversèrent les barrières et prirent la fuite par trois chemins différens. Plusieurs s'échappèrent en passant sur le pont, et causèrent une frayeur mortelle aux nombreux spectateurs qui s'acheminaient vers le cirque. Fort heureusement pour ceux-ci les taureaux ne songeaient qu'à s'éloigner avec rapidité, ils dédaignèrent d'attaquer de faibles ennemis qui s'empressaient de leur livrer le passage. Au lieu de picadores de chulos bandoleros, et du classique matador, ces infortunés quadrupèdes rencontrèrent des chasseurs qui les fusillèrent et le combat finit avant d'avoir commencé. Une semblable scène serait sifflée par les Espagnols, ils s'écrieraient comme Dorante dans les Fâcheux : A-t-on jamais parlé de pistolets, bon dieu ! Pour courre un cerf! pour moi, venant dessus le lieu, J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant. Lorsque le magnifique cirque de Nîmes fut restauré, M. Singier, directeur 130 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. du théâtre de cette ville, rendit cette arène antique à sa première destination, en y faisant courir des taureaux. Ce genre de spectacle eut beaucoup de succès pendant la première année, il fut ensuite abandonné. CHAPITRE XXVIII. Gitanos, Gitanas.-Cuisine espagnole.-Manière ingénieuse de faire rafraîchir l'eau. Les gitanos sont une classe de gens tout-à-fait distincte des autres, ils vivent en quelque sorte isolés au milieu de la nation espagnole. Cette classe diffère des autres par ses mœurs, scs habitudes, son langage, ses costumes, et même par le caractère de la figure et là. couleur de la peau. Les gitanos sont beaucoup plus bruns que les Espagnols, quelques-uns sont aussi noirs que des mulâtres. Errans et vagabonds ils courent le pays, comme les Bo- hémiens que l'on voyait autrefois en France ; ils s'arrêtent pendant quelques années dan; les grandes villes sans y fixer pourtant leur domicile. Les gitanos vendent des fruits ou de l'eau sucrée dans les carrefours ou sur les promenades. Les gitanas fournissent des beignets aux nombreux consommateurs de Séville ; le dimanche surtout, on rencontre à. tous les coins du rue et même à. chaque pas une gitana qui fait cuire des beignets sur un petit fourneau, ce qui parfume la voie publique d'une odeur de friture très désagréable. Le costume des gitanos et des gitanas est à peu près le même que celui des majos, avec moins d'élégance. Nigra sum sed formosa, les gitanas ne sont pas dépourvues d'une certaine grâce qui leur est particulière; on en rencontre de très jolies, elles ont beau- coup d'expression dans le geste et le regard, leur conversation est spirituelle, vive et d'une liberté qui approche de la licence. Leur accent est encore un signe caractéristique : elles prononcent les s du bout de la langue en gras- séyant légèrement, c'est ce que les Espagnols appellent hablar gangoso. D'une extrême familiarité, elles tutoient presque tout le monde, leur com- merce ne se borne pas aux fleurs, aux fruits, aux beignets. Beaucoup de gitanas font la contrebande en colportant sous leurs vêtemens des marchan- dises prohibées. Sous le prétexte d'offrir ces objets, elles s'introduisent dans les maisons, et s'acquittent avec une adresse admirable du message des amoureux. Les maris jaloux, les mères de famille, les redoutent et le détes- tent. Il est aisé de concevoir d'après cela que les gitanas n'ont pas une bonne réputation dans leurs jeunes ans, et qu'elle devient très mauvaise quand elles avancent en âge. Les gitanos sont les parias de l'Espagne, ils ne s'allient qu'entre eux et conservent ainsi leur couleur presque noire ; c'est un reste du sang des Maures, que les mélanges de races trop rares ont faiblement altéré. Les soins de la cuisine et même ceux de la chambre sont confiés aux gitanas. Les Espagnols ignorent presque entièrement l'art culinaire et ne sont pas somptueux pour leurs repas. Il leur serait facile de se procurer les choses nécessaires pour contentir leur appétit et même pour faire grande chère avec peu d'argent. Leur sobriété serait une vertu si elle avait d'autres causes que l'avarice et la paresse. En exceptant les personnes d'un rang très élevé, les heureux du siècle, toutes les autres classes de la société vivent d'une manière également mesquine et parsimonieuse. L'ordinaire de toutes les maisons consiste en une olla, marmite, pot-au-feu dans lequel on dépose un petit morceau de viande, un petit morceau de lard, une poignée de garbanzos, pois chiches quelques feuilles de chou et du piment rouge à foison. La olla renferme donc tout le dîné: soupe, bouilli, entrée, légumes. La olla, un grand verre d'eau et un cigarito pour dessert, tel est le principal repas de tout bon bourgeois et du plus grand nombre des gentilshommes. Cette cuisine primitive ne MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 131 demande pas beaucoup d'apprêts, aussi les Espagnols sont-ils très mal mon- tés en ustensiles. Ils mangent tous au plat et boivent dans le même verre. Une poêle à frire, un gril, une marmite, voilà tout le mobilier d'une cuisine ; depuis Irum jusqu'à Séville, on ne trouve pas un seul tourne-broche. Les gens du haut parage, au contraire, mettent beaucoup de luxe dans leurs repas, et leur table est servie avec profusion. Chaque convive a deux verres, un petit pour le vin, un grand pour l'eau ; on change les serviettes, les couteaux, les couverts, aussi souvent que les assiettes. Les cuisines des grands sont pourvues de casseroles de toute espèce, de grils, de poêles, de chaudrons, etc., mais il n'y a point de tourne-broche, et le marmiton hâteur met el asador en mouvement au risque de se rôtir la figure et la main. Malgré leur sobriété, les Espagnols sont très friands; ils aiment beaucoup les fruits, les gâteaux, les sucreries. Comme la plupart de leurs actions se rapportent à cette paresse qui, pour eux, a tant de douceurs, bien des gens, pour s'épargner la peine de préparer à manger, dînent avec des migas, des rebanadas, mies, tranches de pain frites dans l'huile, ou bien avec un gas- pacho. Le gaspacho mérite une description plus étendue, je vais en donner le recipe à nos gourmets ; il peut faire juger de la délicatesse du goût des Espagnols sur un matière aussi importante. Prenez deux ognons, quelques pommes d'amour, une poignée de pimens verts, un concombre, une gousse d'ail, du persil, du cerfeuil, coupez tous ces légumes en petits morceaux que vous versez dans un saladier Ajoutez à tout cela une quantité de pain émietté formant le double du volume des objets que le vase contient déjà. Assaisonnez le toute avec sel, poivre, huile et vinaigre comme une salade et complétez votre gaspacho avec une pinte d'eau pour former le bouillon. Le gaspacho se mange avec une cuiller, c'est une soupe crue ; ce mets favori des Andalous est très rafraîchissant et très salutaire dans ce climat brûlant. On s'y accoutume aisément, on le mange sinon par goût, du moins par fantaisie. Une chose agréable en Andalousie, c'est que l'on a toujours de l'eau très fraîche pour boire à la glace l'été sans avoir de glacière, et sans apporter à grands frais la neige des montagnes comme on le fait à Naples. Le pro- cédé dont on use dans l'Espagne méridionale pour rafraîchir l'eau, est assez ingénieux pour mériter d'être signalé et décrit. On établit dans un corridor, au rez-de-chaussée, une rangée de petits gradins revêtus de faïence vernissée; ces gradins sont placés dans un enfoncement qui ressemble à une armoire sans porte. Soixante, quatre-vingts, cent tallas, bols, de terre poreuse, peu cuite et sans vernis, sont placées sur les degrés du tallero, les parties de calo- rique renfermées dans l'eau dont on a rempli les tallas s'échappent par les pores des petites vases. Le corridor, ouvert à ses deux extrémités, est sans cesse rafraîchi par le courant d'air qui favorise cette évaporation, et l'eau acquiert en peu d'instans une température froide. Au moment des repas on verse dans les aiguières l'eau d'une vingtaine de tallas, que l'on a soin de remplir de nouveau pour les reprendre ensuite lorsque toutes celles qui restent auront été vidées. Dans toutes les maisons de Séville on a un tallero placé sur la cour ou dans un corridor. Les tallas ne sont point en usage partout ; dans les Castilles, on place sous le vestibule ou dans la cour de chaque maison un poron, cruche faite avec la même terre et de la même manière que les tallas. L'eau s'y rafraîchit par l'évapo- ration sans acquérir pourtant le même degré de froid. On ne sert jamais de verre pour boire cette eau offerte à toute le monde, le premier qui entre, quand ce serait un galeux ou un mendiant, prend le poron et boit à même. Comme il boit à la catalane, en versant l'eau dans sa bouche de la hauteur du bras, ses lèvres sont éloignées de la cruche. Si quelque maladroit em- bouchait le bec du poron, il se rendrait coupable d'une impolitesse insigne, et les gens de la maison briseraient le vase à l'instant. J'ai fait quelques expériences pour introduire les tallas en Provence, les faïenciers d'Apt ont essayé de faire de ces petits vases d'après les idées que je leur avais données à cet égard. Nous n'avons obtenu aucun succès, notre argile est trop compacte et ne permet pas à l'eau de filtrer au travers des vases. Il serait facile d'avoir des tallas d'Espagne, au moyen des navires qui font les transports du commerce de Marseille à Cadix ou à Malaga. On 132 MEMOIRES D*UN APOTHICAIRE. apporte journellement de ces contrées une infinité d'objets moins utiles ; si les négocians des côtes de Provence ne pensent pas quelles tallas puissent devenir une branche de commerce d'une certaine importance, je leur conseille du moins de s'en procurer pour leur usage particulier. CHAPITRE XXIX. El garrote.--La. potence.-Le fouet, la marque. Je revenais de la cartuja, la chartreuse, le commandant Pctit-Picrre m'y recevait toujours à. merveille, et j'avais acquis plus de droits à l'estime de ce naturaliste depuis que je lui avais fait observer que l'alouette cujelier n'est point l'alouette pipi. Je parlerai plus tard de ce brave qui partageait ses loisirs entre la botanique et l'ornithologie. J'avais passé le pont de Triana, et, pour rentrer chez D. Cayctano, je traversais la plaza mayor autrement dite plaza del ayuntamiento, place de l'hôtel-de-ville. Une foule immense s'y trouvait assemblée, je crus d'abord que c'était un alboroto, émeute, mais tout le monde gardait le repos et le silence. On entendait seulement le murmure des conversations particulières d'une infinité de petits pelotons formés au milieu du rassemblement général. La place, les rues voisines, les balcons, les fenêtres, tout était plein, on voyait même des gens sur les toits, il y avait autant de spectateurs qu'à, un encierro. Je cherchais des yeux la cause qui avait amené le tiers de la population de Séville sur ce point, lorsque j'aperçus un échafaud dressé au milieu de la place. Je fus assez curieux pour m'arrêter afin de voir comment on exécutait les arrêts criminels en Espagne ; caché dans un coin je pouvais tout observer sans être vu. J'étais à. ce poste depuis cinq minutes quand une grosse cloche sonna; au mouvement que fit la foule, je pensai que l'exécution allait avoir lieu. Je me trompais, ce funèbre beffroi annonçait la dernière agonie du patient, il avait passé la nuit en capilla,* dans une chapelle, entouré de prêtres qui l'exhor- taient à la mort en récitant avec lui les prières des agonisans. Une nouvelle rumeur me fait porter les regards sur l'assemblée, j'aperçois un homme grand, maigre et pâle, enveloppé dans un manteau, la tête couverte d'une montera, bonnet de laine rouge. Il traverse la foule dont les flots s'ouvrent à l'instant pour le laisser passer en liberté. C'est le verdugoj il vient de l'église la plus prochaine où il est resté quelques temps en prières. Il monte rapidement les degrés de l'échafaud, jette son manteau et son bonnet pour être plus à l'aise, et prépare l'instrument du supplice. Au milieu de l'échafaud s'élève un poteau carré au bas duquel une petite planche et quelques morceaux de bois grossièrement, assemblés avec des clous, forment une espèce de fauteuil à bras. C'est là que doit s'asseoir le criminel, l'instrument de mort est un collier de fer derrière lequel est une forte vis de pression. Le verdugo examine ce collier, s'assure s'il est en bon état pen- dant que l'on amène la victime. Un second coup de cloche annonce le départ du condamné : deux alguazils vêtus de noir, coiffes d'un chapeau noir à plumes noires, portant en main une baguette noire, et montés sur des mules noires viennent se placer un à droite, l'autre à gauche de l'échafaud. Le patient devrait être traîné dans les rues, arrastrado ; cette condition n'est point observée avec rigueur, et voici com- * Ce terme est proverbial ; en Espagne on dit estai) en capilla pour exprimer qu'on n'a plus qu'un jour à vivre, qu'on n'a plus qu'un é<« dans sa poche ; es en capilla se dit d'une jeune fille qui doit se marier le lendemain. f En Espagne comme en France le bourreau est le plus méprisé de tons les hommes ; après lui c'est le pregonero, crieur public ; viennent ensuite le boucher, Valbcite, maréchal vétérinaire, et le sapatero de blanco, cordonnier qui fait des souliers blancs pour les pay- sans. Tel est Je commencement de la hiérarchie sociale, en partant du point le plus bas. MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. 133 ment on fait pour éluder la loi sans l'enfreindre. Un âne ouvre la marche, cet animal a été pris le matin par un alguazil au premier paysan qui est en- tré dans la ville. Une corde à puits de esparto tient â la queue de l'âne, et de l'autre bout elle est censée attachée aux pieds du criminel. Celui-ci est couché dans un grand cabas de jonc à six anses, et c'est à ce cabas que la corde est liée. Six hommes bien habillés, faisant partie d'une association pieuse, enlèvent le cabas par ses anses. Le patient est donc porté par ces hommes et non traîné par l'âne qui marche lentement devant eux de manière à laisser toujours la corde lâche. Un prêtre, le crucifix â la main, accom- pagne le patient et l'exhorte, à mourir en bon chrétien. Arrivés au lieu du supplice les six porteurs déposent le cabas à terre, aident le patient à se relever, et se retirent ; leur mission est terminée. Le prêtre reste auprès de lui et le suit sur l'échafaud ; en montant l'escalier, il lui fait réciter une prière sur chaque degré. Cette fois l'ecclésiastique priait seul, le patient n'avait pas la force de répondre. Quand il est sur le tré- teau fatal, l'exécuteur s'empare de lui, le fait asseoir, et tandis qu'il lui attache les membres aux pieds et aux bras du rustique fauteuil, le prêtre redouble de force et de zèle dans scs exhortations. La victime liée de manière à ce que tout mouvement lui soit interdit, sa chemise est abattue, et le bourreau lui passe au cou le collier de fer, el garrote. Ce collier se ferme par derrière au moyen d'un crochet, en serrant la vis de pression dont le bout est fixé sur le poteau contre lequel le patient est adossé, l'exécuteur l'étrangle en deux tours de main. Le prêtre s'efforce de faire crier Jésus ! ace Maria ! a ce mal- heureux le plus souvent et le plus fort possible jusqu'au moment où l'action du carcan vient le frapper de mort. Lorsque le bourreau serre le tourniquet, il couvre la tête du patient avec un voile noir, afin de dérober au public la vue des horribles contractions que la-figure éprouve au moment de la stran- gulation. On entend alors un cri général, et chaque spectateur recite ensuite une courte prière pour le salut de l'ame du supplicié. La foule sc disperse après l'exécution, et chacun raconte en riant les diverses circonstances dont il a fait la remarque, en imitant quelquefois les grimaces du condamné. Un alguazil s'approche et jette dédaigneusement deux pièces d'or sur l'échafaud, l'exécuteur les ramasse. Les pénitens s'avancent sur la place : ils sont au nombre de sept, le premier marche seul et précède le cor- tège en sonnant une clochette, deux le suivent avec des fanaux allumés, enfin quatre autres portent une bière sur leurs épaules. Ces pénitens ont une longue robe avec capuchon rabattu, bleu verdâtre, leur tête est couverte par un large chapeau de la même couleur. Ils s'établissent au pied de l'échafaud, récitent continuellement le rosaire et gardent le mort qui doit rester exposé, à découvert, aux regards du public pendant un certain nombre d'heures. Lorsque plusieurs condamnés doivent être successivement exécutés, on élevé autant de poteaux qu'il y a de patiens, et quand le second est amené, un paravent en planches poussé devant celui qui vient d'être mis à mort cache cet affreux spectacle au malheureux qui doit subir la même peine. S'il en arrive un troisième, on voile les deux autres est ainsi de suite; quand l'exé- cution est terminée on les découvre tous. Le nombre des ânes est égal à celui des patiens, chacun doit avoir le sien, ces animaux sont renvoyés ensuite, le bourreau leur fend une oreille afin qu'ils ne soient plus repris par les sbires. En rentrant chez D. Cayctano, je lui racontai ce que je venais de voir, j'étais encore saisi d'horreur. " Je suis étonné, lui dis-jé, de l'empressement du peuple de Séville, il court à une exécution comme au spectacle. Je suis indigné de l'impassible tranquillité qu'il a montrée, j'ai remarqué sur la figure des assistans les mêmes sensations, le même sourire, je pourrais dire le même plaisir qu'ils manifestent au cirque en voyant massacrer des taureaux. D'où vient cette cruauté froide et réfléchie ? Le peuple espagnol serait-il naturel- lement féroce ? ou bien n'est-ce qu'un simple mouvement de curiosité que l'on ne saurait pardonner ? "Cette curiosité, répondit le chanoine, pourrait être sans excuse en France, elle en a une ici; vous allez en convenir vous-même quand vous m'aurez en- tendu. Dans le temps du règne florissant de l'inquisition, lorsque le trop fameux père Torquemada dépeuplait nos villes et nos compagnes, tous ceux qui assistaient â un auto da fé gagnaient les indulgences ; je vous laisse à 134 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. penser si l'on y courait de partout. Le peuple arrivait à un auto da fé avec autant d'empressement qu'il en met pour prendre part à une cérémonie re- ligieuse d'obligation. On entreprenait, on retardait un voyage pour se trou- ver à point aux lieux où l'on devait gagner le paradis en voyant griller de prétendus hérétiques. Vous m'avez dit que trente ou quarante mille étrangers se rendaient à. Aix pour assister à la singulière procession de la Fête-Dieu, instituée par le roi René d'Anjou ; Séville, Tolède et toutes nos grandes villes recevaient un nombre égal de dévots et de curieux lorsqu'un bûcher s'élevait près de leurs murs. Telle est la véritable cause de cette cruauté froide et réfléchie que vous avez remarquée, le peuple a dû nécessairement s'accoutumer aux horreurs d'une exécution ; ce spectacle épouvantable lui était imposé, il s'acquittait d'un devoir en s'y portant, il recevait une récompense spirituelle en acquittant cette dette religieuse. Dans ces temps affreux que tant de moines regrettent, parce que les biens de leurs victimes leur étaient dévolus, jugez de combien d'indulgences la nation espagnole a été gratifiée ! Des villages entiers ont été dépeuplés par Torquemada pour fournir de la pâture aux flammes dévorantes et des moyens de salut aux dévots qui entouraient les bûchers. " Cependant, soit que nous ayons un peu plus de lumières, un peu moins de méchanceté que nos devanciers, soit que le monstre en vieillissant ait perdu de sa rage, les auto da fé sont devenus très rares, et depuis le supplice de la pauvre Gertrudiz, condamnée pour avoir fait des œufs, on n'a brûlé per- sonne à Séville. Voyez, ajouta-t-il avec un malin sourire, de combien d'in- dulgences mes compatriotes ont été privés ! Il n'est pas étonnant que ce peuple qui croyait faire une œuvre méritoire en regardant flamber un juif ou un sorcier, trouve encore quelque plaisir à voir étrangler des assassins ou des voleurs de grand chemin, surtout quand ils sont nobles comme celui qu'on vient d'expédier.-Qui vous a dit qu'il était noble?-Il est mort du supplice réservé aux hidalgos, et cette faveur insigne ne lui a point été accordée sans qu'il ait fait ses preuves. Il devait être bien coupable et bien peu protégé, puisqu'on ne l'a pas fait jouir de toute l'étendue d'un privilège qui veut que l'hidalgo s'avance vers l'échafaud monté sur une mule, la tète voilée d'un crêpe noir et l'épée au côté.-Je ne saurais vous donner une réponse positive sur cette circonstance, je vous dis ce que j'ai vu. D'ailleurs s'il est noble il n'a point dérogé; les seigneurs châtelains, les comtes et les barons, ôtaient jadis fort adroits pour détrousser les voyageurs ; ils s'élançaient sur eux avec la rapidité de l'aigle et de l'épervier; montés sur des coursiers agiles ils volaient à la rencontre des vilains qui pérégrinaient à pied, c'est de là que vient notre mot vol dont le radical ne se trouve dans aucune langue ancienne. Vol est un mot essentiellement noble, et les courtisans de François I. ne se fâchaient point lorsque le curé de Mcudon les appelait malicieusement gens- pillehommes. Je ne suis plus surpris maintenant des alarmes que vos com- patriotes hidalgos éprouvèrent au moment de l'intronisation du roi Joseph Napoléon. Une députation des grands et les notables lui demanda comme une grâce particulière de leur laisser le noble garrote, le garrote national, et de ne point introduire la guillotine dans les Espagne. M. de Pourceaugnac qui montrait tant de répugnance à être pendu, dans la crainte que le titré d'écuyer ne lui fût contesté, n'aurait pas mieux fait." On devait exécuter un criminel à Lérida; dès la pointe du jour, la potence avec tous ses agrès figurait sur la place publique. La chaleur était extrême, et les rayons d'un soleil brûlant agirent avec tant de violence sur les cordes enduites de suif, qu'ils les calcinèrent en partie. Au moment où l'exécuteur saute sur les épaules du patient pour activer la strangulation, les cordes cas- sent et pendu et bourreau de rouler sur la poussière. Des cris d'étonnement et de joie s'élèvent de toutes parts ; mais voilà que l'exécuteur s'aperçoit que son homme donne encore des signes de vie : il en prévient le cabo de los mosos, et l'on porte proccssionnellemcnt à l'hôpital la victime expirante. Les soins les plus empressés et les plus constans la rendent à l'existence. Malgré les réglemcns qui ont prévu ce cas, malgré les instances des amis de l'humanité qui portèrent leurs réclamations auprès de l'autorité, le malheureux que l'on avait guéri ne sortit de l'hospice que pour être rependu, et cette fois les cordes étaient bonnes. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 135 Si le tableau du garrote offre un aspect horrible dans tous ses détails, celui de l'exposition et de la flétrissure présente des scènes d'un comique barbare qui déchirent le cœur, et sont en opposition avec le but que le législateur se propose. L'exposition et la flétrissure entraînent toujours la fustigation, mais le nombre des coups que doit recevoir le coupable varie suivant la gravité du crime. L'instrument que l'on emploie ressemble assez aux férules dont les régens de collège se servaient autrefois : il est formé de trois lames de cuir cousues ensemble, larges de trois pouces et de la longueur d'un pied et demi. Le nombre des coups qui doivent être frappés est divisé par le nombre des stations à parcourir ; dans chaque ville les lieux de ces stations sont désignés. L'exécuteur a soin de faire à chacune d'elles l'exacte énumération de la totalité des coups à donner, de ceux déjà reçus et de ceux qui vont être administrés pour compléter la somme. Nu jusqu'à la ceinture, monté sur un âne, le patient est attaché à une barre de fer qui s'élève sur le pommeau du bât; ses pieds sont liés à une planche qui passe sous le ventre de l'humble animal. Ainsi garrotté, le criminel s'avance au milieu de quatre mosos de la escuadra à cheval; l'exécuteur et ses valets marchent à scs côtés, en tête on voit le pregonero, crieur public, juché sur un grand mulet, tenant en main la sentence et sa trompette. Le cortège s'arrête à l'un des endroits marqués, les mosos forment le cercle ; après avoir sonné sa fanfare discordante le héraut grotesque lit la sentence, l'exé- cuteur fait une pirouette en imitant la pose d'un Mercure, et s'écrie: "Par la sentence que vous venez d'entendre, le patient que vous voyez a été con- damné à recevoir quinze cents coups, et c'est moi que l'on a désigné pour les lui appliquer. Il en a déjà reçu trois cents, je vais lui en administrer ici cin- quante, il ne lui en restera plus que onze cent cinquante à recevoir." Le verdugo fournit cette portion du dividende avec une rapidité sans égale, fait une seconde pirouette et donne le signal du départ. L'opération se renouvelle à chaque station, jusqu'à ce qu'on soit arrivé sur la place principale ; c'est là que le fer rouge est imprimé sur la victime. Cette exécution n'offre pas d'abord une image bien triste : les contorsions du coupable, les lazzis du verdugo, ont quelque chose de burlesque. Mais elle prend un caractère hideux, effroyable lorsqu'on approche de son dénoû- ment. Le sang coule des flancs déchirés du patient, et sa trace marque le chemin qu'a suivi le cortège. Dans un état de syncope complet, ce malheu- reux devient impassible, sa figure livide présente l'image de la mort avec une affreuse vérité. Les circonstances qui accompagnent ce spectacle viennent ajouter encore à son horreur ; il faut voir ce bourreau porter ses mains dégouttantes de sang sur un poron et boire à la régalade, il faut entendre les grossières injures, les éclats de rire insolens d'une populace, qui jette de la boue sur le patient et veut ainsi prendre part à la vengeance de la société. On se croit alors transporté au douzième siècle. CHAPITRE XXX. Salutaires réformes introduites par Joseph Napoléon.-Approuvées par la majorité des Espagnols.-Guérillas; leurs atrocités.-Trait d'humanité.-Enrôlemens, embauchoirs. -Officier supérieur espagnol étranglé par un capitaine de cuirassiers français, qui ne songeait point à mal.-Par qui l'Espagne a-t-elle été délivrée ? Joseph Napoléon régnait à. Madrid sous le titre pompeux de roi d'Espagne et des Indes, son autorité réelle ne s'étendait cependant pas au-delà de nos avant-postes. Chassé de Madrid en Juillet 1808, après la bataille de Baylen, il y rentra vers la fin de l'année à la tête de l'armée française victorieuse. Après les batailles d'Ocana et de Talavera, poursuivant ses ennemis vaincus, il vint jusqu'à Séville, et de là s'enfonçant dans les montagnes delà Ronda il alla à Grenade, à Malaga pour visiter ses royaumes d'Andalousie. Au retour de cette promenade militaire, il s'arrêta à Madrid et s'occupa de ré- 136 pandre les bienfaits de son gouvernement paternel sur les habitans de cette capitale. Joseph était animé des meilleurs sentimens, ses intentions étaient droites et pures ; soit bonté naturelle ou politique, il adoucissait tant qu'il pouvait le sort des Espagnols. L'abolition des couvons fut un des premiers actes de son autorité ; ceux des moines, supprimés entièrement, rendirent à l'état une masse énorme d'hommes sans patrie, le peuple fut délivré du poids de leur inutilité. Les communautés de femmes furent également abolies, mais par une disposition particulière les icligieuses eurent la faculté de rentrer dans leurs familles ou de rester dans les couvons. Un grand nombre sortirent et se marièrent, d'autres allèrent trouver dans leurs logemens des officiers français qui leur avaient fait des signes par la croisée sans avoir une intention bien marquée de les engager à. prendre la fuite. Comme ces désertions avaient considéra- blement diminué le personnel des moûtiers, on réunit plusieurs couvens en un seul. Le gouvernement protégeait ces nouveaux établissemcns, les re- ligieuses y vivaient en paix, mais il leur était défendu de recevoir des novices, comme ces couvens n'étaient peuplés que do vieilles femmes, leur nombre diminuant progressivement donnait lieu à de nouvelles réductions de mo- nastères, et vingt-cinq ans auraient suffi pour les. faire disparaître tout-à-fait. Les couvens de femmes dont l'utilité avait été reconnue sous les rapports de l'instruction publique ou dés secours à. donner aux malades avaient été con- servés dans leur intégrité. Cette mesure rigoureuse en apparence, et sage dans le fond, reçut l'appro- bation de la grande majorité des Espagnols. Les gens du peuple, qui ne raisonnent pas et qui voient toujours avec satisfaction l'orgueil de leurs supé- rieurs humilié, se réjouirent d'étre débarrassés de cette énorme quantité de bouches inutiles qu'ils étaient obligés d'alimenter. Je les ai entendus, disant avec un malin plaisir: " Ahora si quieren corner, tienen que joderse como •nosotros. Maintenant s'ils veulent manger il faut qu'ils travaillent, qu'ils labourent comme nous." Les personnes éclairées virent dans cette suppres- sion le commencement de la prospérité de l'Espagne et la certitude d'un avenir heureux. L'accroissement de la population, l'état florissant de l'agri- culture, des sciences, des arts, devaient en être les résultats. Une révolution si favorable pour la nation fut combattue par l'opposition d'une minorité puis- sante, par les moines, et cels devait être. Us étaient déjà nos ennemis im- placables, rentrés dans le monde ils s'y montrèrent bien plus dangereux. Ceux qui étaient jeunes et vigoureux jetèrent le froc auxortieset devinrent des chefs de brigands; Mina sortait du cloître quand il se mit à la tête d'un parti de révoltés, c'est alors que se formèrent les guérillas que leur cruautés ont rendues si fameuses. Dans ces guérillas ou compagnies franches, les soldats n'étaient soumis à aucune discipline militaire, ils obéissaient au chef qu'ils avaient choisi. Ce chef, d'abord capitaine, ensuite commandant, colo- nel, devenait enfin général à mesure que sa troupe augmentait ; c'est ainsi que Mina s'est élevé. Les guérillas étaient répandues sur tous les points ; comme la population entière les favorisait, elles étaient averties du départ des con- vois qui presque toujours tombaient dans leurs embuscades. Lorsque les troupes françaises s'éloignaient momentanément d'une ville, une guérilla s'y montrait aussitôt pour massacrer les traînards et les malades restés dans les hôpitaux. Surprise dans la campagne, une guérilla faisait-elle sa retraite sur un vil- lage? Si la cavalerie qui la poursuivait n'entrait pas immédiatement après elle, si des mesures de précaution l'obligeaient de faire observer le lieu dans lequel on allait s'engager, les chevaux de la guérilla étaient à l'instant dégar- nis, les armes cachées, les soldats reprenaient des habits de paysan, et l'on ne trouvait plus dans le village que des laboureurs et les instrumens inoffen- sifs de l'agriculture. Les moines qui n'avaient point pris le parti des armes répandirent leur venin dans la société et parvinrent à faire partager au peuple toute la férocité de leur haine. Lafontaine a dit : Cette harangue militaire Leur sut tant d'ardeur inspirer, MEMOIRES d'un APOTHICAIRE. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 137 Qu'il en fallut une autre, afin de modérer . Ce trop grand désir de bien faire. On peut en dire autant, des prédications séditieuses des moines espagnols. La cruauté, la barbarie, sont les résultats de l'ignorance comme la supersti- tion et la crédulité. Le peuple ignorant est toujours superstitieux et cruel, il n'y a que la religion qui puisse contenir ce caractère sauvage naturelle- ment porté au mal. Lorsque les ministres de cette religion ont eux-mêmes affranchi le peuple du frein qu'elle leur imposait, s'ils lui persuadent que ce qu'ils regardaient comme un crime est devenu une action permise et méri- toire, on ne doit plus s'étonner des cruautés que les Espagnols ont exercées sur nos malheureux prisonniers- Les officiers d'un régiment de dragons, qui avait mis bas les armes après la capitulation de Baylen, étaient en cantonnement à Lebrixa, dans l'Estré- madure. Enfermés dans une maison de réclusion, ils se gardaient bien d'en sortir. Sous le prétexte qu'on leur avait laissé leurs épées, le peuple assiégea la prison, en brisa les portes, et voulait égorger les officiers. Ces braves militaires se firent jour à. travers les assaillans, l'épée à la main, et crurent qu'il leur serait plus facile de se défendre en sortant de la ville. Le peuple les suivit, un combat inégal s'engagea hors des remparts, tous ce malheureux officiers, accablés par le nombre, succombèrent après avoir vendu chèrement leur vie. Un seul échappa au massacre général en se cachant dans un olivier touffu, il y resta pendant la journée et la nuit qui la suivit. L'alcade et le curé vinrent le lendemain sur le champ de bataille pour le visiter et faire leur rapport. Ce malheureux, au risque de s'exposer à. de nouveaux dangers, sort de sa retraite et se jette à leurs pieds en implorant leur protection. Touchés de son horrible situation, l'alcade et le curé le ramenèrent dans la ville, et pour le soustraire au fer des assassins qui arrivaient de toutes parts, le curé le couvrait de son manteau, le serrant du bras gauche, et présentant le crucifix au peuple qu'il écartait avec la main droite. Malgré cette pré- caution et les efforts de l'alcade, l'officicr ne fut sauvé qu'avec la plus grande peine. J'ai connu ce militaire à bord de la Vieille Castille, et c'est de lui que je tiens ce récit. Partout on égorgeait les malades dans les hôpitaux. Ce n'était point assez de massacrer indistinctement prisonniers, malades et mourans, on exerçait sur eux des cruautés inouïes et des mutilations révoltantes. Le commissaire des guerres Vosgicn et mon camarade Parmentier, furent sciés entre deux planches. Un autre commissaire des guerres voyageant avec sa femme et leur jeune enfant, accompagnés d'une faible escorte, furent attaqués et pris par une guérilla. Après avoir traité cette dame avec la dernière indignité, en présence de son mari, les scélérats, pour prolonger l'agonie de leurs victimes, les enterrèrent vivantes l'une devant l'autre, la tête hors de terre, en exposant au milieu d'elles leur enfant éventré. Le général de brigade René, qui avait acquis en Egypte une haute réputation de bravoure, fut arrêté à la Carolina, pendant qu'il rejoignait le corps d'observation de la Gironde ; des paysans féroces le plongèrent tout vivant dans une chaudière d'eau bouillante. Un Espagnol, qui avait passé dans nos rangs, tomba entre les mains des guérillas ; les Français que l'on prit avec lui furent pendus aux arbres, par le cou, les bras ou les jambes ; on les mutilait ensuite de la manière la plus barbare. Pour faire périr l'Espagnol dans des tourmens encore plus horribles, on lui écorcha entièrement la tête, on lui coupa la langue, un de ses yeux fut arraché, et son orbite vidé pour y introduire une cartouche. On mit le feu à cet œil chargé comme un pistolet, et l'explosion de la poudre fit sauter le crâne de l'infortuné prisonnier. Le quinzième régiment de chasseurs eut un engagement avec les troupes réglées de l'armée ennemie auprès de Tamamés; trente hommes de ce régiment restèrent au pouvoir des Espagnols. Après le combat, chacun avait repris sa position; celle des Français était sur une hauteur qui dominait la plaine boisée où biva, quait l'ennemi. C'est de là qu'ils virent l'épouvantable supplice de leurs camarades captifs. Quatre hommes les prenaient par chaque membre et les jetaient vivans au milieu d'une charbonnière ardente. Le quinzième régi, ment de chasseurs exerça de terribles représailles à l'affaire d'Alba ; quinze 138 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE', cents Espagnols demandaient à se rendre prisonniers; " Non, point de grâce, s'écrièrent leurs adversaires, nous avons gardé le souvenir de Tamainés." Tout fut égorgé sans pitié ; le cri de Tamamés était le signal de la mort. P allas te hoc vulnere, Pal las Immolât. Je cite q'uclques traits, je pourrais en raconter mille du même genre. Ces cruautés se renouvelaient tous les jours et sur tous les points : chaque gué- rilla voulait renchérir sur les autres, et leur barbarie se montrait de jour en jour plus ingénieuse. Lorsqu'une petite troupe de Français avait le malheur de tomber dans les embuscades des guérillas, nos soldats recevaient la mort au milieu des tortures ; leurs corps défigurés étaient accrochés aux arbres, et les poteaux des chemins portaient leur têtes sanglantes. Qu'arrivait-il ? un plus grand nombre de Français, passaient sur les lieux mêmes le lende- main, cet affreux spectacle enflammait leur colère ; furieux, ils couraient à la vengeance et l'exerçaient sur tous ceux dont ils s'emparaient. Les moines, qui avaient conseillé d'assassiner les Français, n'avaient pas songé sans doute aux suites qu'une semblable tactique devait avoir. Les Français pouvaient user de représailles avec d'autant plus d'avantage qu'ils faisaient journelle- ment beaucoup plus de prisonniers que les Espagnols ; d'ailleurs les princi- pales villes de la Péninsule étaient occupées par nos garnisons. C'est aux barbaries des guérillas que l'on doit attribuer le pillage de plusieurs villes et l'incendie de quelques villages ; comment retenir la fureur des soldats qui arrivent dans un pays après avoir marché sur les membres épars de leurs frères d'armes ? Plusieurs chefs des corps qui étaient envoyés en partisans contre les guérillas, témoins de ces cruautés et voulant y mettre un terme en effrayant les Espagnols, leur signifièrent qu'ils feraient périr dix des leurs pour un Français ; l'exécution suivit plus d'une fois la menace. Cette rigueur ne fut point sans effet ; la Junte suprême, réfugiée à Cadix, prit alors des mesures pour faire cesser cette guerre d'extermination. Elle vit avec horreur le sang français répandu lâchement, et le sang espagnol assouvir une juste vengeance. Afin de modérer ce trop grand désir de bien faire par une ordonnance que l'humanité avait dictée, elle accorda une prime de trois duras, quinze francs, pour chacun des prisonniers que les guérillas amèneraient vivant. L'intérêt pécuniaire l'emporta sur le plaisir de tuer, et la vie des prisonniers ne fut plus exposée à tant de dangers. Au milieu de toutes ces atrocités, conseillées, ordonnées par les moines, et exécutées par un peuple fanatisé, qu'on est heureux de rencontrer de temps en temps un trait d'humanité sur lequel on puisse reposer les yeux que l'on détourne avec horreur de ces scènes de meurtre et de carnage ! Mais, ces actes d'humanité, à qui les doit-on? Aux femmes. Dans ces temps de crime et de dévastation, chez qui la pitié s'était-elle réfugiée ? chez les femmes. Andalouscs, Castillanes, femmes de tous les pays ! Quel est le blasphémateur impudent qui s'est permis de dire et d'imprimer que vous n'apparteniez point à l'espèce humaine ? Je lui permets de laisser subsister sa remarque, si son intention est de vous placer parmi les anges. M. Blondeau, employé de première classe des hôpitaux militaires, venant de Salamanque à Tolède fut pris à Arrevalo par la guérilla de Saburnin. L'ordonnance de la Junte suprême était connue et l'on s'apercevait déjà de ses heureux résultats. M. Blondeau ne fut point maltraité ; on le conduisit a Olmedo ainsi que ses compagnons d'infortune. Arrivé sur ce point, le convoi sc trouva entouré de troupes françaises qui le cernaient de loin. On réunit ces prisonniers à d'autres que l'on avait déposés dans les montagnes des environs, et pour empêcher qu'ils ne fussent délivrés, on les faisait changer de gîte chaque soir, en décrivant à peu près le même cercle ; de manière que tous les trois jours ils se retrouvaient à Olmedo. Les Espagnols craignaient eux-mêmes d'être pris, ils avaient par conséquent plus d'égards et de soins pour leurs prisonniers, afin que ceux-ci voulussent bien Içs pro- téger à leur tout en cas d'accident. Comme M. Blondeau était le captif le plus important de la troupe, on le traitait mieux que ses compagnons que l'on enfermait dans une prison, tandis qu'il était logé dans une maison bourgeoise. Dona Polonia lui donnait l'hos- MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 139 pitalité à Olmedo ; cette dame respectable avait trois filles charmantes : Encarnacion, Cornelia et Carmen. M. Blondeau est une brave et franc Pro- vençal ; il parlait le castillan aussi bien que les gens du pays, il s'exprimait avec aisance et possédait parfaitement ces tours de phrase gracieux qui font le charme des conversations espagnoles. Le malheureux, hélas, ne cherchait point à. plaire ! toute son ambition se bornait à se faire supporter, à ne point être importun chez des personnes qui le traitaient avec tous les égards que l'on doit à. l'infortune. Cependant la senora Polonia s'intéressa si vivement à son sort, qu'elle lui proposa de lui donner les moyens de se sauver. Quel bonheur pour un pri- sonnier ! Mais de quelle manière ? Ecoutons la senora Polonia, c'est elle qui parle à M. Blondeau. " Nous sommes entourés par les troupes françaises, et de quel côté que vous portiez vos pas, vous ne pouvez manquer de les ren- contrer. La nuit est obscure et favorisera mon dessein ; vous partez à onze heures, et vous êtes avec les Français avant le jour.-Et si je m'égare ?- Ma fille connaît les chemins, elle sera votre guide.-Quoi, votre fille !-Oui sans doute ; vous aurais-je proposé de partir seul ? Les dangers seraient trop grands pour vous.-Eh ! le seraient-ils moins si votre fille les partageait ? Non, généreuse Polonia, je n'accepterai point cette offre; ma liberté me deviendrait odieuse si elle devait coûter des larmes à. la belle Encarnacion. Quoi qu'il puisse arriver, je subirai le sort qui m'est réservé, je n'aurai point a. me reprocher d'avoir été la cause d'un malheur peut-être inévitable et des chagrins que vous en éprouveriez." Encarnacion joignit ses instances à celles de sa mère, M. Blondeau per- sista dans sa résolution. Il représenta à ces dames les dangers auxquels cette jeune fille s'exposait en fuyant seule avec un étranger, pendant la nuit, et les nouveaux périls qui l'attendaient à son retour, si par hasard elle était rencontrée dans la campagne par des soldats français ou espagnols qu'elle devait également redouter. Ce trait, qui rappelle les mœurs chevaleresques de l'ancien temps, fait autant d'honneur à la dame espagnole qui eut le courage d'offrir, qu'au Français généreux qui refusa. M. Blondeau aurait pu recouvrer sa liberté sur-le-champ, sa délicatesse le retint quatre ans encore dans les fers, il n'a été rendu qu'en 1815; facteur d'orgues à Marseille, il exerce son talent avec distinction dans le midi de la France. L'armée française, répandue dans toutes les provinces de la Péninsule, était entourée d'ennemis et ne trouvait point d'armée à combattre. Les gué- rillas se montraient partout, on ne les rencontrait nulle part ; ennemis in- visibles, habiles prothées, hydres sans cesse renaissantes, elles se dispersaient ou se ralliaient à la voix de leurs chefs. Toujours bien servies sur tous les points, nos moindres mouvemens leur étaient signalés, et les rapports les plus prompts et les plus fidèles leur arrivaient par les soins et l'adresse des habi- tans du pays. Laissait-on une faible garnison dans une petite ville; elle était enlevée le lendemain par une guérilla. Envoyait-on des troupes en force contre ces compagnies franches; on ne rencontrait personne. D'après l'ordre de leurs chefs, les soldats cachaient leurs armes, et se dispersaient pour aller se réunir sur un point tout-à-fait opposé. Arrivés au rendez-vous, ils y trou- vaient d'autres armes et nous causaient de nouveaux dommages. Au milieu des plaisirs que pouvait lui offrir sa capitale à demi dépeuplée par les émigrations, Joseph Napoléon travaillait à se faire des partisans parmi les Espagnols. Il forma sa cour avec les débris de celle de Charles IV. et de Ferdinand VIL, l'Espagne vit alors ce que nous avons vu nous-mêmes en France, les premiers dignitaires de la cour abandonnèrent leur roi légitime pour l'usurpateur, et l'usurpateur pour leur roi légitime. Joseph fit rebâtir quelques petits villages des environs de Madrid, ils avaient été pris et repris tant de fois, l'incendie et le boulet les avaient si souvent ravagés, qu'il n'en restait pas pierre sur pierre. Enfin, pour donner à son peuple une preuve insigne de son affection et surtout de sa confiance, il voulut avoir une armée et même une garde espagnoles. Les nombreux prisonniers qui tombaient en notre pouvoir étaient fort bien traités, on les déposait dans des maisons de réclusion, et des commissaires s'y rendaient pour les enrôler et les faire passer au service du roi Joseph Napoléon ; le plus grand nombre acceptait. 140 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Ces prisonniers étaient mis en liberté sur-le-champ ; on leur donnait les rations et la solde comme aux soldats français et même avec plus d'exactitude. Habillés, armés, instruits avec beaucoup plus de soin et d'activité, on en for- mait des régimens superbes. Tant de prévenance pour son peuple, tant de sollicitudes pour les détails du gouvernement donnèrent des résultats bien misérables à ce roi de nouvelle fabrique. Joseph Napoléon n'obtint que la plus sotte des réputations que puisse acquérir un souverain: celle d'un homme nul, absolument nul. Il ne pouvait pas même dire comme Louis XL, odertnt dum metuant. Il n'était ni aimé, ni haï, ni craint. Cherchait-il à faire du bien ; les Espagnols disaient qu'il avait peur. Prenait-il des mesures de rigueur ; on les attribuait à son frère l'empereur. On savait bien que ce n'était pas précisément par Joseph que l'Espagne était gouvernée, et comme on ne pouvait pas vaincre ce redoutable frère par la force de l'épée, on attaqua Joseph en dirigeant sur lui l'arme du ridicule. A Madrid comme à Paris elle est très dangereuse; il est vrai que les plaisanteries des Espagnols sont grossières, mais comme le goût de la nation n'est point épuré, leur effet n'en est pas moins certain. On appelait Joseph rey de copas, nous dirions roi de carreau, mais les cartes à jouer dont on se sert en Espagne portent les mêmes figures que les tarots ; on y voit par conséquent des coupes, des deniers, des bâtons, des épées ; rey de copas, roi de coupe, était une épithète plus injurieuse, en ce qu'elle rappelait un goût que l'on supposait à Joseph. On le fit passer pour borgne, quoiqu'il eût deux bons yeux; on lui attribuait des défauts en gardant toujours le silence sur ses qualités. Des caricatures le représentaient entouré de bouteilles, pour faire croire qu'il s'enivrait, et le peuple par dérision lui donnait les noms de Pepe botilla, Pepillo, borrachon, el botillero, etc. Tandis que les citadins s'occupaient de le couvrir de ridicule par leurs quolibets et leurs croquis sati- riques, les soldats qu'il avait enrôlés pour se former une armée et une garde recrutées parmi ses fidèles sujets, les soldats del rey José désertaient par cen- taines avec armes et bagages. El bueno rey de copas, Joseph Napoléon, fournissait à ses ennemis des régimens bien équipés que nous avions pris soin d'exercer pour nous combattre. Il recevait en récompense le titre flat- teur de capitaine d'habillement par excellence, â cause des services qu'il ren- dait à ses adversaires déguenillés. Les Espagnols envoyaient aussi des embaucheurs dans les cantonnement et sur les pontons, pour engager les prisonniers français à prendre du service dans l'armée ennemie. Il serait imprudent d'affirmer que leurs propositions ont toujours été repoussées, mais' il est certain que le nombre des lâches qui ont acheté leur liberté en se livrant à l'infamie est si petit que l'on pourrait le passer sous silence. Cependant, comme j'ai trouvé un Français dans les rangs ennemis, je puis supposer qu'il n'y était pas seul. Les officiers du douzième régiment de cuirassiers étaient en cantonnement à la Carolina : captifs après la bataille de Baylcn, on les avait ensuite enfermés dans la prison de cette petite ville. Le capitaine Vaprès avoir fait la sieste, était â demi couché sur sou lit et fumait tranquillement le cigarito pour charmer un instant les ennuis de sa captivité. Un officier supérieur espagnol, qui faisait sa ronde pour embaucher nos soldats, se présente chez le capitaine V et ne craint pas de lui proposer d'entrer dans un régiment ennemi. L'em. baucheur imprudent avait à peine fait connaître l'objet de sa mission que le capitaine Vfurieux, s'était élancé sur lui et l'avait saisi à la gorge. " Scélérat, lui dit-il, c'est à un officier, français que tu oses adresser un semblable discours ! La décoration que je porte ne devrait-elle pas t'avertir que j'ai juré de suivre toujours le chemin de l'honneur ? Et tu veux que j'aille me joindre â des brigands tels que toi, pour servir contre ma patrie ! Si je n'étais pas dans les fers, mon bras aurait déjà châtié ton insolence. Tu restes confondu, tu ne réponds pas...." En effet l'Espagnol gardait le silence. Dans le transport bouillant d'indignation et de colère qui le mettait hors de lui-même, le capitaine de cuirassiers ne voyait pas trop le jeu muet de l'embaucheur. Il le regarde avec attention, et ce n'est pas sans surprise qu'il s'aperçoit que cet homme ouvrait de grands yeux, tirait la langue com- me un pendu, et que son visage rouge et noir donnait les signes ordinaires de la strangulation. Sans songer à mal, le capitaine avait serré un peu fort, MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 141 et cette pression administrée sur le larynx espagnol par un poignet d'athlète, mettait un obstacle invincible à la respiration de l'embaucheur. Dans la chaleur du discours le poignet n'avait pas lâché prise, et les débats en étaient à ce point, quand le cuirassier jeta les yeux sur la figure de son harangueur. Il fut désespéré d'avoir poussé les choses trop loin ; mais que faire ? le cas était pressant ; fallait-il délivrer l'officier espagnol pour être victime de son ressentiment ? La plainte qu'il aurait portée devenait un arrêt de mort pour le capitaine que l'on eût fusillé sur-le-champ, Il n'y avait pas à balancer, l'un ou l'autre devait sauter le pas; le capitaine jugea à l'instant que sa posi- tion était trop grave pour s'arrêter en chemin, il se décida à persister dans su compression jugulaire, et l'Espagnol expira sous le garrote français. Le capitaine V .... cacha le mort sous son lit, se coucha, reprit le cigarito, et quand on vint lui demander s'il n'avait pas vu l'officier espagnol, il répondit qu'en eflet il s'était présenté chez lui, mais qu'il était sorti, tous les prison- niers dirent de même. Comme cet officier devait continuer sa tournée, on crut qu'il était parti pour sc rendre à d'autres destinations. Deux jours après, son corps, placé dans le lit qu'un soldat malade céda, fut enterré sans céré- monie et sans que les Espagnols aient eu le moindre soupçon de l'événement. J'ai connu le capitaine V..., j'aurais pu le nommer ; mes lecteurs me par- donneront ma réticence, il s'agit d'un galant homme, d'un brave et loyal chevalier, et quoique cette action, indépendante de sa volonté, soit très ex- cusable, j'aime encore mieux taire le nom du capitaine. On a beaucoup écrit sur la guerre d'Espagne, mais on n'a pas jugé les ha- bitans de ce beau pays avec assez d'impartialité. Chacun s'est laissé plus ou moins entraîner par son opinion particulière et par l'esprit de parti. Laissons les partisans du despotisme monacal se pâmer d'aise à la vue d'un froc et d'une longue barbe. Laissons-les exalter la gloire des moines soldats, les appeler les libérateurs de l'Espagne, et désirer pour la France le singu- lier bonheur que ces gens ont attiré sur leur malheureuse patrie. Les véri- tables libérateurs de l'Espagne ce sont les Anglais, ou plutôt les glaces de la Russie. Les moines ont formé des assassins et non pas des guerriers ; les horreurs dont je viens de parler ont été commises par les guérillas et très rarement par la troupe de ligne. Laissons les sectateurs de la politique re- ligieuse voir chez les Espagnols autant de saints que de moines, autant de bienheureux que de dupes ; mais évitons l'excès contraire, et ne voyons point partout l'ambition et la débauche revêtues du froc et de la soutane. J'ai connu beaucoup de prêtres espagnols de mœurs très régulières, vertueux, tolérans, et qui remplissaient leurs devoirs avec un zèle évangélique et digne de la sainteté de leur mission. CHAPITRE XXXI. Vingt-quatre heures à Séville. LE MATIN. On prodiguait les spectacles au peuple espagnol, peut-être espérait-on que les divertissemens lui feraient oublier ses maux, ou l'empêcheraient du moins d'y penser d'une manière bien sérieuse. La plaie était trop profonde, trop envenimée pour que ce remède pût avoir quelque efficacité. Indolent et silencieux, l'Espagnol conserve au milieu des plaisirs toute la gravité de son caractère inflexible, il a toujours le temps d'élaborer sa hainé et d'en calculer froidement et avec lenteur les terribles effets. Le peuple de Séville acceptait les divertissemens que le roi Joseph lui offrait, et ne le détestait pas moins. C'était un jour de corrida de toros. Je n'avais pas dormi de la nuit, une chaleur étouffante faisait, de ma chambre un séjour fort incommode, et je ne pouvais ouvrir la fenêtre sans m'exposer à l'attaque des mosquitos, il fallait 142 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. donc se passer d'air pour échapper à leur myriade assassine. Cavalier Je la garde d'honneur, D. Fabian a logé son cheval dans une écurie au-dessous de mon appartement. Toute la nuit j'entends le pauvre animal hennir ou plutôt hurler et frapper du pied. Ce sont des ennemis d'une autre espèce que les mosquitos, de gros rats qui troublent son sommeil en le mordant à une partie qu'il ne peut guère défendre, ils lui mangent les cuisses. Ces rats sont très nombreux à Séville, on ne sait comment faire pour s'en garantir, leur audace est extrême, et l'on peut dire sans exagération qu'ils mangent les oreilles des habitans. Ils avaient contamé les cuisses du cheval de D. Fabian, et plus d'une fois ils ont dévoré le nez et les oreilles des enfans ou des malades. Pour déjouer, en quelque sorte, les projets nocturnes de la gent souricière, et lui prouver qu'elle est surveillée, D. Fabian établit un phare sous le vesti- bule. Ce fanal répand une lueur dont quelques rayons pénètrent dans ma chambre et me permettent de voir un grand fantôme blanc qui se promène- dans le corridor. C'est D. Fabian, il ne peut pas dormir et se lève pour fumer un cigarito qu'il vient allumer au fanal. Minuit sonne, D. Fabian, va se recoucher en fumant, deux heures après il redescend encore ; cette fois il part pour aller à Vencierro, je m'habille et je sors avec lui. Il n'est pas jour, et néanmoins on entend ouvrir et fermer des portes de tous côtés, les rues de Séville sont pleines de curieux qui se rendent à l'en- cierro. Une immense population entoure le cirque, elle en attend l'ouverture avec une patience admirable; chaque Espagnol, coiffé d'une montera, s'en- veloppe dans son manteau brun, la conversation s'établit à. voix basse dans les groupes. Ces petites masses noires rapprochées, ce bourdonnement mystérieux ont une teinte de tristesse difficile à définir. On n'entend de tous ces colloques particuliers que ce mot énergique si souvent dit par les Espag- nols, il éclate à. chaque instant au milieu de ces groupes, il est tant de fois prononcé qu'on croirait que carajo, forme la base de toutes les conversations, et que semblable au god dam des Anglais, c'est le fond de la langue espagnole. Dans chacun de ces groupes, on fait et l'on allume un cigarito que l'on fume en se le faisant passer à la ronde, il finit par revenir à son point de dé- part, et celui qui l'a commencé l'achève, tandis qu'un autre cigarito recom- mence le tour du cercle. Les portes du cirque s'ouvrent, toutes les places sont prises à l'instant, c'est comme à l'Opéra quand on donne gratis des réprésentations. En attendant l'arrivée des taureaux on se fait des niches, on cause avec ses voisines, car les dames se rendent à Vencierro. Les bons plaisans jettent des dragées de plâtre, d'autres ne craignent pas de faire preuve de mauvais gôut et d'incivilité envers le public, en lançant un chat mort ou tout autre objet dégoûtant sur cette foule pressée ; il n'y a pas moyen d'éviter la charogne, il faut nécessairement qu'elle tombe sur quelqu'un qui se hâte de la renvoyer d'un autre côté. Les taureaux arrivent, on livre au peuple celui qui lui est réservé, il s'empresse de l'expédier, Vencierro terminé par cette catastrophe, tout le monde se retire. La conversation s'anime entre les personnes qui se dirigent vers le même quartier, on se raconte réciproque- ment ce que le spectacle a présenté de plus remarquable, sans omettre un seul des coups de corne que le quadrupède a distribués à ses assaillans avant de succomber. Le soleil paraît sur l'horizon, il n'est pas encore quatre heures, l'Espagnol prend le chemin de sa maison et va se remettre au lit, le Français se promène ; promenons-nous donc. En sortant du cirque on se trouve sur el Salon pro- menade charmante qui longe le cours du Bétis, comme les allées de l'Oule suivent la rive gauche du Rhône sous les remparts d'Avignon. El Salon est désert, mais que d'aimables Andalouses viendront l'embellir ce soir! Que d'amoureux soupirs, que de tendres aveux seront confiés aux berceaux mystérieux qui l'ombragent! Je ne sais où porter mes pas, on ne rencontre personne, j'entends à peine dans le lointain la chanson du paysan, qui nouveau Sancho va trottinant sur son âne. Il chante, ou pour mieux dire il psalmodie pour charmer l'ennui de la route et se rendre agréable â son coursier qui n'est pas insensible aux accens de cette mélodie rustique. La chanson que le paysan a commencée en partant ne finira qu'à son arrivée, le nombre des couplets est déterminé par la durée du voyage. Le chanteur improvise MEMOIRES d'un APOTHICAIRE. 143 paroles et musique, et répète vingt fois le vers qu'il tient pour se donner le temps de chercher et de trouver la ligne rimée qui doit lui succéder. Je traverse le Guadalquivir sur le pont de bateaux qui mène à Triana. Que la matinée est belle ! Le soleil dore la cime des arbres et des édifices, et l'onde pure du fleuve en reproduit l'image. Le guêpier plane mollement, il étale avec complaisance scs ailes dorées et son poitrail d'azur, les rayons obliques du soleil levant ajoutent encore à l'éclat de son riche plumage. Le cri monotone de ce bel oiseau contraste avec le chant mélodieux et varié de philomèle cachée dans les bosquets riants qui dérobent la Chartreuse à. mes yeux. Une longue rue se présente au bout du pont, elle traverse le faubourg de Triana et conduit à la grande route de San-Juan-d'Alfarache, j'aurais bien quelque envie d'aller déjeûner à. ce village, une petite lieue le sépare de Séville. Mais l'omelette d'œufs couvis, que l'on servit autrefois à. Gil-Blas, ne me donne pas une assez bonne opinion des auberges de San-Juan ; d'ail- leurs c'est là que le brigand tonsuré, digne chef de guérilla, me vola ma montre et la vendit à Vescribano mayor, avant de me conduire au ponton. Quelques-uns de ses compagnons pourraient bien être à l'affût derrière un buisson, n'allons pas plus avant, et pour cause. Déjà les habitans de Triana s'éveillent, le maréchal-ferrant saute à cali- fourchon sur un banc placé à côté de la porte de sa maison, et bat scs fers à froide sur une petite enclume qu'il tient entre scs jambes. La marchande de beignets allume son fourneau, la fruitière étale ses corbeilles de cerises sans queue, scs oranges de la Chine et son nougat d'Alicante. Trois petits bassins attachés à une tringle de fer, la porte peinte en bleu, vitrage en plomb, signalent à mes yeux la demeure d'un barbier. Le voilà lui-même sur le seuil de son atelier, repassant ses rasoirs en attendant la pratique. Il est gai, vif, ayant toujours le mot pour rire, la petite anecdote à conter; il chante la tonadilla, danse le boléro, joue des castagnettes ou frotte sa biguela, guitare ; c'est Figaro. Une inscription placée au-dessus de la porte annonce qu'il ré- unit aux fonctions de barbier celles de chirurgien accoucheur, et qu'il arrache les dents sans douleur. Cirujano y comadron, saca muelas sin dolor. Si l'Espagne est en arrière d'un siècle pour ce qui concerne les sciences et les arts, il faut convenir que le talent du barbier est porté, dans ce pays, à son plus haute degré de perfection. Honneur aux barbiers de Séville ! C'est un plaisir de se faire raser par les successeurs de Figaro. Je voulus me procurer sur-le-champ cette satisfaction, j'entrai dans la boutique et je pris place sur le fauteuil de cuir. Les murs étaient tapissés de mauvaises gra- vures représentant quelque miracle récent ou bien un auto da fé, j'y retrouvai l'image de l'infortunée Gertrudiz si justement brûlée pour avoir pondu des œufs. Une guitare et des castagnettes forment le trophée musical du chirur- gien troubadour, une longue liasse de dents enfilées en chapelet se dessine en festons depuis le tableau de la Ste-Vierge jusqu'au petit miroir devant lequel on remet sa cravate. Sa ménagère rase aussi; non moins adroite que lui, sa main féminine est aussi légère et plus douce, honneur aux bar- bières de Séville ! J'allais rentrer dans la ville, mais j'aperçois un caporal qui ouvre la palis- sade qui sert d'enceinte à la Chartreuse ; les Français ont transformé ce monastère en un fort. J'arrive au moment où l'on baisse le pont-levis. Je vois des pièces de canon enclouées, couchés par terre, des affûts, des caissons, des soldats, des canonniers, enfin tout l'appareil militaire. Je poursuis ma course et la scène change tout-à-coup, je suis dans un bosquet d'orangers, dans un jardin délicieux. Les fossés dont on a entouré le couvent, pour en faire une redoute, embrassent un grand espace de terrain ; c'était le jardin du monastère. Je trouve un carré cultivé nouvellement avec le plus grand soin, beaucoup de plantes rares portent leur signalement sur des étiquettes, c'est un petit jardin de botanique ; un pavillon s'élève au milieu, il est habité par une infinité d'oiseaux. Le commandant du fort a fait planter le jardin et con- struire la volière ; celui qui joint aux talons militaires le goût des sciences naturelles, et qui se délasse des travaux de la guerre au milieu des plantes et des habitans de l'air doit avoir un cœur excellent. Je ne me suis paa trompé dans mes conjectures, et le commandant Petit-Pierre est le meilleur, le plus 144 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. brave homme du monde. Enchanté de trouver un confrère au milieu de cette forteresse, je m'empressai d'aller présenter mes hommages au seigneur châtelain. Je le trouvai entouré d'armes et de livres : cinq ou six fusils de ses soldats malades figuraient en faisceau dans un angle, son sabre était suspendu à la clef de sa bibliothèque, une paire de pistolets reposait sur une pile de plantes desséchées. Sur son bureau l'on voyait Linnée à. côté de la théorie militaire, et l'état de situation de la garnison du fort à côté du cata- logue de ses plantes vivantes. Des chèvres grimpent aux glacis et broutent l'herbe nouvelle qui croît sur leur pente rapide ; une vache se promène à pas lents dans la partie inculte de ce vaste enclos ; des poules, des dindons peuplent la basse-cour ; de blan- ches colombes voltigent sur les toits. Le couvent, la forteresse, ont disparu, je suis dans une ferme. Ménagère parfaite, madame Petit-Pierre préparait d'excellentes crèmes avec le lait de scs chèvres et de sa vache ; elle faisait du gnould, espèce de vermicelle, de la choucroùte, et l'on dînait chez elle comme à Neuchâtel, comme à Paris ou comme à Séville. Douce, aimable, prévenante, elle recevait avec une égale affabilité l'officier français et le bour- geois andalou ; généreuse et compatissante, son cœur et sa porte étaient toujours ouverts aux malheureux. Les indigens de Triana trouvaient auprès de la commandante du fort autant de secours et plus de consolations qu'ils n'en recevaient naguère du supérieur de la Cartuja. Le commandant m'invite à déjeùner et nous jasons long-temps en sablant la tinlilla de Rota et le vin de Xérès. Nous visitons ensuite son jardin et sa volière, je lui fais remarquer un oiseau qu'il avait mal classé, il reconnaît son erreur, et prend une haute idée de mon savoir en ornithologie. Au moment où nous nous séparons le soleil fait sentir son ardeur; afin d'éviter le long trajet qu'il faudrait parcourir pour arriver au pont de bateaux, je me jette dans une petite barque placée auprès de la Cartuja. Le batelier me trans- porte sur l'autre bord pour deux réaux; deux réaux valent dix sous, c'est un peu cher ; en France on passerait une diligence pour ce prix-là. Je côtoie le fleuve en remontant son cours, et j'aperçois de temps en temps des dames et des demoiselles qui se dirigent à l'ombre des ormeaux vers les baraques où l'on prend les bains de rivière. La femme et la fille aînée de mon hôte s'y trouvent sans doute, elles reviendront bientôt nu-tête et les cheveux flottans sur leurs épaules, afin qu'ils soient secs quand elles rentreront à la maison. Pour me mettre à l'abri contre les rayons du soleil, je me hâte d'arriver dans la ville ; comme ceux d'Avignon, les remparts de Séville servent de clôture pour empêcher la contrebande et ne pourraient résister au canon. Entre les remparts et la ville on marche sur une couche épaisse d'immondices depuis long-temps déposées en ce lieu. Les bords du fleuve sont couverts du fumier que l'on y jette pour le faire emporter par l'eau ; on pense appa- remment que la terre est assez fertile, elle produit sans engrais et presque sans culture, le paysan dédaigne un aussi précieux secours. Je rencontre des arriéras apportant à la ville du charbon emballé dans les tiges fleuries du cistus ladanum, et du vin de la Manche renfermé dans des outres de peau de bouc. Le costume de ces muletiers est assez singulier ; leurs habits sont de cuir, et lorsque la crasse a rendu leur veste luisante, on la prendrait aisément, à une certaine distance, pour la cuirasse de Don-Qui- chotte. Une ceinture de cuir leur serre les reins, et c'est derrière le dos et dans cette courroie qu'ils passent la gaule qui leur sert de fouet. Chaque mule a son nom ; le muletier chante, chemin faisant, pour l'agrément de ses mules et sa propre satisfaction, et de temps en temps il interrompt sa psalmodie pour crier arre Capitana, arre Coronela, arre Macho ! etc., et l'on s'aperçoit, en voyant doubler le pas à la mule interpellée, que le commande- ment arrive à son adresse. ' Des femmes se présentent à ma vue les mains jointes et le chapelet entre- lacé dans les doigts, ces dames vont à la messe ou bien elles en viennent. Ces chapelets n'ont rien de brillant, ils sont de graines enfilées et se termi- nent par une croix formée de trois morceaux de sarment soutenus par une ficelle qui passe dans la moelle du bois. Ces chapelets sont de la fabrique des moines qui, comme M. Jourdain, se plaisent à les céder aux fidèles pour MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 145 de l'argent. Les senoritas portent ces chapelets ostensiblement en allant et en revenant de l'église, et si elles rencontrent un prêtre, elles s'empressent de lui baiser la main. La Alameda est encore à peu près déserte ; les aimables promeneuses n'y viennent que le soir. Six vaches et quelques chèvres sont couchées à l'ombre des ormeaux; une jolie sciiora s'approche, le berger trait le lait qu'il lui pré- sente dans une corne elle le boit et disparait. L'eau de la Alameda est la plus estimée; les aguadores viennent remplir leurs cantaros, grandes cruches de grès, aux fontaines qui embellissent cette promenade, pour établir au coin des rues leurs boutiques de rafraîchissemens économiques. Là, sur une table élevée, ils placent trois ou quatre cantaros, une corbeille de higos de tuna* et la boîte de fer-blanc divisée en deux compartimens, dont l'un est plein de panales, l'autre d'anis sucré. Ceux que la dépense ne saurait effra- yer, prennent bravement un panale dans leur verre d'eau, pour un sou. Los autres se contentent d'une pincée d'anis sucré, dont ils accompagnent leur verre d'eau, et font une économie de cinquante pour cent sur leur boisson. L'eau renfermée dans ces cantaros est toujours d'une grande fraîcheur malgré l'ardeur de la canicule. Ces vases sont faits avec la terre poreuse dont j'ai déjà parlé ; nous reviendrons ce soir à la Alameda, passons au marché. Avant d'y arriver, je suis assourdi par les cris divers des marchandes de fruits, de verdure, d'œufs, de poisson et autres comestibles. A Séville, comme partout ailleurs, chacun s'empresse de vanter sa marchandise et d'en exagérer les qualités ; ainsi l'on y vffnd des oranges de la Chine, du nougat d'Alicante, le sâbalo vivifo, alose vivante, des melons qui sont du sucre, des pastèques, véritable corail pêché sur la rive maure. Les marchés d'Espagne ne ressemblent point à ceux de Paris et des autres villes de France; il n'y a ni la même abondance, ni le même luxe. Le petit Pepe, fils cadet de D. Fabian, y vient chercher les provisions; il s'enveloppe dans le manteau do son père, et ce vêtement cache le panier. D. Fabian charge son fils de ce soin, parce que la senora de Burgos est encore trop jeune et que sa servante est trop jolie. En Espagne, les jeunes femmes et les jolies caméristes, ne se montrent point au marché. On y va le matin pour acheter tout ce dont on a besoin pour la journée seulement, et pas davantage; on y trouve absolu- ment tout, depuis la pain et la viande jusqu'aux plus menus détails du ménage. Si l'on doit faire une soupe grasse, on a soin d'apporter la viande et la verdure nécessaires sans oublier la poignée de pois chiches qui est de rigueur pour toute espèce de soupe, et que l'on vende tout trempés et gonflés dans l'eau. On se munit d'œufs et de tomates pour le ragoût, gv isado, et si l'on fait emplette d'une salade, il faut y joindre l'huile, le vinaigre, le sel, le piment rouge en quan- tité nécessaire pour l'assaisonner. Presque tout le monde s'abreuve à la fontaine ; cependant si le patron de la case se permet l'usage du vin, on en prend un quartillo au cabaret, et l'on entre dans la tienda du coin pour acheter deux livres de charbon. Il faut que cette ration de combustible suf- fise pour la cuisson des objets qui doivent être préparés sur le fourneau ; si elle est trop exigue, on en est quitte en mangeant le dîné un peu moins cuit. En Espagne on ne fait des provisions d'aucune espèce, et le soir, après le soupé, tout est consommé. Il ne faut pas croire que la olla, le guisado, le gaspacho figurent ordinaire- ment sur la table des Espagnols ; ces mets sont réservés pour les jours de fête, ou bien il faut qu'une fortune considérable permette de subvenir à cette dépense trop souvent renouvelée. Parmi les personnes de la classe moyenne la plupart dînent avec une rebanada et soupent avec une orange ou bien avec une tranche de pastèque. Il est assez difficile de déterminer si les Espagnols sont sobres parce qu'ils sont avares et paresseux, ou s'ils sont avares et pa- resseux parce qu*ils sont sobres. Quelle que soit la cause de cette extrême sobriété, elle n'est pas moins une qualité précieuse; un peuple qui n'a pas de besoins, ne trouve aucune peine à supporter les privations, et si jamais il parvient à conquérir sa liberté, il lui sera facile de la conserver. De la place du marché, passons à la. feria ; c'est là que se tient la foire du * Fruits de la roquette, ou figuier d'Inde, connus dans le midi de la France sous le nom de figues d'Antibes. 146 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. jeudi, on y vend toute sorte de joujoux et de bagatelles ; des oiseaux en cage, des bouquets, des pots de fleurs. A côté d'un énorme tas de pignons, on y voit le fripier et le marchand de vieux fers étaler sa marchandise sur le pavé. Laferia est un heu de rendez-vous comme la promenade ; quand les senori- tas se montrent quelque part, les jeunes gens s'empressent d'accourir auprès d'elles. Ces dames s'en retournent en mangeant des bonbons, des pignons ; elles emportent dans leur mouchoir des chochos ou altamuces.* Un petit mandaderoj porte devant elles le pot de violettes ou la cage du serin dont on leur a fait cadeau, et l'on voit dans leurs cheveux d'ébène ou sur la manche de leur juben le bouton de rose qui sera demain un tendre souvenir. Je passe devant le Pozo Santa, il est ouvert et le sacristain abreuve large- ment les amateurs qui entourent la grille de ce puits merveilleux. La Casa de la Cunat me montre une foule de petits malheureux méconnus par leur père, et que le sort condamne à être privés des caresses et des soins maternels. Leur nombre s'est prodigieusement augmenté depuis l'arrivée des Français à Séville. Onze heures sonnent, je rentre à la maison, je me repose au rez-de-chaus- sée, dans ma chambre d'été ; des briques en faïence coloriée en tapissent les murs jusqu'à la moitié de sa hauteur, ce qui la rend très fraîche. La réunion de ces briques forme un dessin suivi et représente la Sainte Vierge et l'enfant Jésus, saint Cayctano, saint Jacques, etc. On a enlevé et plié les draps et la couverture du lit; étendu sur les planches le dos appuyé contre les matelas roulés, je me livre à mes réflexions, et j'entends que l'on met le couvert dans le vestibule, c'est l'heure du dîné de D. Fabian. Tous les jours, avant do s'asseoir à table, il entre dans ma chambre pour me prier de lui faire l'hon- neur de dîner avec lui, et tous les jours je le remercie de cette prévenance hospitalière; il insiste, je refuse avec les formes voulues par la politesse. Ce- pendant il ne faut pas avoir l'air de dédaigner ses offres, j'ai du loisir au- jourd'hui ; D. Fabian me présente sa requête accoutumée et je crois lui faire le plus grand plaisir en acceptant sa proposition. Point du tout; je m'aper- çois que ma réponse affirmative l'a désappointé. Il me quitte sans dire un mot pour aller en faire part à sa femme qui est aussi attrapée que lui. Us reviennent tous les deux; s'il en était temps encore, je dirais que je n'ai pas faim, je chercherais quelque ingénieuse défaite, car leur embarras est trop marqué. On croira peut-être qu'il est causé par l'exiguité du repas, le dîné ne serait pas plus abondant si l'on avait compté sur moi. Je ne savais point alors que quand les Espagnols invitent quelqu'un à partager leur repas, c'est avec la conviction intime qu'il refusera. Si l'invité connaît les usages, il prétexte une excuse et par ce moyen les devoirs de la civilité sont remplis, et le dîné bourgeois se trouve préservé de l'atteinte des étrangers. Il faut se dévouer pourtant, et je m'assieds au banquet de famille. D. Fabian dit solennellement le bénédicité et nous lui donnons la réplique ; il coupe le pain, le distribue et remet le reste sur la table, en observant de le placer sens-dessus-dessous ; le boulanger a tracé une croix sous l'énorme pain, et ce signe doit être à découvert. D. Fabian sert le guisado et mange avec sa femme sur la même assiette ; assis à côté du patron, je suis admis à prendre ma part de son quartillo de vin, contenu dans une petite bouteille, les autres personnes boivent de l'eau. Après \e guisado, arrive legaspacho, bonne mai- son! Chacun a son assiette et même une petite serviette. La gentille Maria Juliana me regarde en souriant, et me fait passer à la dérobée des morceaux qu'elle a déjà mordus, je les saisis en alongcant le bras derrière la chaise de son petit frère. Si nous étions seuls, elle prendrait une longue feuille de salade avec les dents par un bout, me la présenterait, et chacun mangerait de son côté jusqu'au parfait contact des deux bouches. C'est ce qu'on nom- me las Jinezas, les finesses de l'amour. Le repas fini, D. Fabian récite les grâces, fait une nouvelle croix sur le reste du pain, donne sa main à baiser à sa femme, à ses enfans et à ses domestiques, et chacun se lève de table. * On appelle chocho ou altamuce un légume gros comme une fève que l'on vend bouilli dans l'eau, et qui est encore assez dur quand il est cuit ; les Andalouses le mangent par fantaisie. f Commissionaire. j La Maison du Berceau c'est ainsi que l'on nomme l'hospice des enfans trouvés. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 147 En attendant l'heure de la sieste, la maîtresse de la maison peigne sa domestique, celle-ci lui rendra ensuite le même service. D. Fabian fume son cigarito, et le Français ?....lc Français se promène; il se montre dans les rues de Séville à peu près désertes pendant la sieste. A une heure après midi la chaleur est étouffante, on sent un affaissement général dans le corps, un penchant irrésistible vous entraîne au sommeil. Le gentilhomme dort sur son lit, le négociant repose sur un matelas étendu sur le plancher, sa femme se livre au sommeil sur une chaise, la servante dort sur la table de la cuisine. Presque tous les magasins sont fermés, et les commis ronflent sur le comp- toir. Tandis que toute la ville est sous l'influence paisible de Morphée qui ré- pand à pleines mains scs pavots les plus assoupissans, l'Amour, ce dieu malin, qui veille pendant la nuit, se garde bien de s'endormir â l'heure de la sieste. Tandis que les grands parens goûtent un parfait repos, que les petits frères et les petites sœurs dorment profondément, la jeune senorita se retire dans son tocador, cabinet de toilette. Là, se balançant sur une chaise, frappant tour-à-tour du pied contre la toilette et de la tête contre le rnur, son cœur est doucement agité par les souvenirs les plus agréables. Elle roule entre ses doigts le billet' qu'elle vient de relire, se livre aussi long-temps qu'elle le peut à sa rêverie mystérieuse et tendre ; mais le sommeil en triomphe. Dans la maison voisine, la jeune personne répond à la lettre qu'elle a reçue la veille. Elle monte ensuite au balcon pour attendre derrière la corlina, rideau, que l'heureux mortel, à qui l'on doit une réponse, vienne lui-même la chercher. Il arrive à l'instant, il a vu le billet tant désiré que les ondula- tions du rideau ne sauraient dérober à sa vue. Le nouvel Almaviva passe près du balcon, s'empare du papier que Rosine laisse tomber à ses pieds et s'enfuit. Plus loin c'est un moinemais non, les gens de cette espèce ont leurs franches coudées, fort de leurs privilèges ils n'ont pas besoin d'attendre l'heure du repos et de prendre tant de précautions. CHAPITRE XXXII. Vingt-quatre heures à Séville. LE SOIR. On s'éveille encore une fois. Le mancebo, garçon de boutique, rouvre son magasin en se frottant les yeux ; le bourgeois, en bâillant, hache du tabac pour faire un cigarito ; la senorita placée à son balcon regarde ce qui se passe dans la rue, elle agite son éventail avec une grâce charmante. On s'habille pour aller â la promenade ; il y a ce soir una gran ftincion au cirque des taureaux, le beau monde se dirigera de ce côté, suivons l'impulsion qu'il nous donne. Tout ce qu'il y a d'aimable et d'élégant dans Séville se rend sous les ormeaux del Salon qui ombragent la rive gauche du Guadalquivir. Le costume espagnol qui sied si bien aux femmes individuellement, est d'une triste monotonie dans les grandes réunions, on ne voit que du noir et toujours du noir. Les dames du haut parage ne sont distinguées des petites bour- geoises et même des femmes du peuple, que par la mantïlla. Ce n'est pas sans peine que l'on trouve celle que l'on cherche, toutes sont habillées de la même manière ; un signe expressif de l'éventail vient à propos mettre sur la voie le galant qui flotte au milieu de cette mer d'incertitudes. On va, on vient, on revient bien vite pour se rencontrer encore, on se dit un mot eu passant, et les senoritas reçoivent presque autant de billets doux à la promenade qu'â l'église. Rien n'égale la vivacité des promeneurs, il semble que chacun veuille gagner le prix de la course: la troupe agissante passe et repasse devant le cirque des taureaux, elle s'arrête même quelques instans sur ce point, elle s'unit d'intention avec ceux qui assistent au spectacle ; elle 148 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. rit quand on rit, et joint ses acclamations et scs applaudissemens à ceux qui retentissent dans l'enceinte lorsque le taureau vient d'éventrer un cheval ou d'estropier un malheureux torero. Une cloche se fait entendre, elle sonne la oracion, V Angélus ; les cris ces- sent, le plus profond silence règne à l'instant, on s'arrête sur place, les hom- mes se découvrent, et chacun récite à voix basse la courte prière du soir. Ce devoir rempli, les promeneurs se remettent en mouvement, et le chassé- croisé reprend toute son activité. Situé sur le bord du fleuve, el Salon est une promenade fort agréable au moment où le soleil disparaît de l'horizon ; pendant la nuit l'air y serait trop frais, on se rend à la Alemeda qui est dans l'intérieur de la ville, dont il faut traverser une grande partie pour arriver à cette promenade de la nuit. A chaque coin de rue on trouve une petite pro- cession, el rosario; elle a lieu tous les jours à l'entrée de la nuit, chaque église fait la sienne, de manière que l'on peut en rencontrer trois ou quatre dans la même soirée. Ces processions ne se composent que d'une douzaine d'hommes portant des fanaux fort élevés, ils sont précédés d'un sacristain qui sonne une petite cloche. On voit ensuite un individu tenant d'une main un fanal et une tire-lire, cepillo, et de l'autre un bâton fait au tour qui se termine en haut par une boule en bois dur, grosse comme une orange. Cet homme frappe à toutes les portes avec sa boule, en criant d'une voix lamentable, las animas! la maîtresse de la maison descend, jette son offrande dans le cepillo, et le quêteur se retire pour continuer sa ronde. Je dois faire observer ici que les Espagnols ne désignent jamais les heures d'une manière précise. Us ne diront pas : nous nous verrons demain matin à sept heures, ni, ce soir à cinq ou à six heures, mais ils fixeront le rendez- vous en disant : manana por la manana, demain matin ; et si c'est le soir, por la oracion, ou por las animas, c'est-à-dire, à l'heure de VAngélus, ou bien de la procession du rosaire. Cette indécision est encore une conséquence de la paresse et de l'indolence nationales ; fixer une heure précise serait s'imposer une contrainte fâcheuse, et l'exactitude deviendrait pour les Espagnols une espèce de joug qu'ils ne sauraient supporter. Où va donc Cristoval? Plié dans son manteau brun, il se cache dans l'ombre et veut se dérober aux regards des indiscrets. Est-il en bonne for- tune ? Non, il entre dans une maison de jeu, suivons ses pas afin de voir le caractère espagnol à découvert et dans toute sa nudité. Les passions sont les mêmes partout, et l'on observe à Séville, dans une maison de jeu, ce que l'on peut remarquer dans les mêmes lieux à Paris. Les tripots de cette capitale sont resplendissans de lumière et décorés avec autant de luxe que d'élégance, ceux de Séville sont obscurs et démeublés. Les rangs y sont confondus ; le marquis, le barbier, le comte, le tailleur, s'asseyent pêle-mêle sur les bancs qui entourent la roulette ou la table de monte. Le monte est un vieux jeu espagnol tout aussi bon que les nouveaux jeux français, on y perd son argent comme au trcnte-ct-quarante. Le banquier de monte tient les mises de tous les pontes ; ce jeu ressemble au lansquenet et à la Ven- dôme que l'on joue en Provence, et l'on sait que la Vendôme est une variété du lansquenet. Les cartes espagnoles ne sont point comme les nôtres, elles reproduisent les figures des tarots ; au lieu des cœurs, des carreaux, des piques, des trèfles, on y voit des bâtons, des coupes, des deniers, des épées. Il n'y a pas de dix, la sola correspond au valet, el caballo remplace la dame, le roi seul est représenté de la même manière que dans les jeux de cartes français. Je crois que la roulette doit être comptée parmi les innovations que nous avons introduites en Espagne. Une roulette ambulante suivait notre armée et s'arrêtait dans un café à toutes les stations du quartier-général. Elle offrait aux naturels du pays, comme aux officiers français, le moyen de se ruiner en peu de temps ; des croupiers espagnols soutenaient cette roulette qui était tenue par un Français. Extrêmes en tout, les Espagnols sont joueurs pas- sionnés ; le jeu pour eux est comme l'amour ou la haine qu'ils ne sauraient éprouver sans tomber à l'instant dans l'excès de la passion. Ils jouent gros jeu ou ne jouent pas du tout. Les jeux de commerce ou de société, tels que les whist, le boston, le reversis, ne sont point en usage à Séville ; les dames ne sont pas joueuses, elles ne connaissent pas même les cartes. Elles no se MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 149 montrent jamais dans un tripot comme à. Paris, mais on rencontre en ces lieux des prêtres et des moines trop mal déguisés pour ne pas être reconnus à l'instant. Us fréquentent les maisons de jeu, comme les cafés, les spec- tacles et d'autres lieux publics que je ne nommerai point. Et l'on appelle l'Espagne le dernier boulevart de la chrétienté ! Quittons ce repaire, et portons nos pas du côté de la Alameda ; en appro- chant de cette promenade, je me sens suffoqué par l'odeur et la fumée qui s'exhalent de la poêle des gitanas, marchandes de beignets. Je m'arrête devant une de ces cuisinières, sa mise est d'une élégante simplicité : ses cheveux relevés au milieu de la tête sont attachés à la manière des Chinoises, une rose nouvelle couronne sa coiffure. Auprès d'elle est un plat de faïence plein de pâte, la jolie gitana en prend avec la main gauche, la roule dans ses doigts et la jette dans la poêle ; le beignet se gonfle, elle le retourne avec une baguette d'osier pointue qui lui sert ensuite pour le retirer en le piquant. L'aguador s'offre à mes yeux, s'il ne porte pas le cantaro sur l'épaule c'est que la fontaine coule non loin de là ; il tient deux grands verres vides qu'il fait sonner l'un contre l'autre pour avertir le public altéré. Sa boîte àcpanales et d'anis sucré pend à sa ceinture, il offre ses services aux promeneurs et ne peut suffire à toutes les demandes ; il court sans cesse de la fontaine aux bancs de pierre ; et des bancs à la fontaine. Des enfans circulent dans tous les sens en criant candela ! c'est un bout de corde allumé qu'ils présentent aux fumeurs. Les galans tirent leur boîte à cigaritos, en offrent aux dames, et l'allumeur officieux reçoit des cuartos et se retire. C'est l'heure des rendez-vous, la senorita qui se promène à côté de sa mère fait un signe avec l'éventail à son ami; elle lui donne la main en passant, fait un échange de billets doux, et se propose de se dédommager de tant de contrainte à la velada de la Saint-Jean, c'est un jour de licence et d'immunité ; à la velada il est permis de s'entretenir librement avec tout le monde. Je vois une autre senorita dont la conversation avec un officier français paraît fort animée, il s'efforce de lui faire comprendre qu'il la trouve aimable et belle au-delà de toute expression. Elle reçoit ces complimens de manière à prouver qu'on ne lui dit rien qu'elle ne sache déjà et qu'elle a la meilleure opinion de scs qualités personnelles, sus prendas. La senorita lui répond ensuite avec la naïveté d'une Andalouse. " «Si usted me quiere, com~ preme usted dulces, si vous m'aimez, achetez-moi des confitures." Que les nuits sont belles ! Quelles sont agréables à Séville ! plus fraîches et plus obscures qu'en France, elles ne sont pas aussi paisibles et silencieuses. Ebloui par l'éclat trop vif du soleil africain, abattu par l'action d'une chaleur étouffante, l'Andalou passe une partie de la journée étendu sur son lit, ou bien en se balançant sur une chaise dans son patio, cour in- térieure, qu'une tente de grosse toile ombrage et qu'un petit jet d'eau ra- fraîchit. Craignant de provoquer une transpiration trop abondante, il reste dans une absolue inaction, et ce n'est qu'à la nuit qu'il reprendra sa faculté d'agir et de se mettre en mouvement ; son existence est en quelque sorte suspendue tant que le soleil fait sentir l'ardeur brûlante de ses rayons. Les danses, les concerts, les veladas, les réunions, ne commencent qu'après que la nuit a déployé son voile ténébreux. Le barbier prend la guitare, et son rasgado met en mouvement toute la jeunesse du quartier, les danseurs exécutent la séguidille en s'accompagnant des castagnettes. Ici j'entends un rustre qui frotte toutes les cordes à la fois avec sa lourde main ; là c'est un aficionado, amateur, qui tire de cet instrument des sons harmonieux et bril- lans avec ses ongles longs qu'il a laissés croître pour cet usage. Plus loin, c'est une senorita qui s'accompagne en chantant une tendre romance ou bien une chanson patriotique. L'officier français qui loge dans sa maison écoute, en souriant, le refrain qui l'insulte, et dit tout bas : " Composez des chansons et laissez-nous faire la guerre." Mais la jeune personne désavouait à l'in- stant même les injures qu'elle chantait. Sa Ix.ache, hélas! parlait ainsi, Ses yeux disaient tout le contraire. La jalousie a fait des maisons de Séville autant de prisons d'état : toutes les fenêtres, depuis le rez-dc-chaussée jusqu'au troisième étage inclusivement 150 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. sont garnies de grosses barres de fer. La croisée du milieu de l'édifice est la seule que l'on ne grille point ; ornée d'un balcon, elle appartient au salon de compagnie. Celles du rez-de-chausséc, indépendamment des barreaux de fer, sont encore défendues par une reja, grille en bois, tellement serrée qu'il est impossible de passer le doigt à travers. C'est derrière cette reja que la senorita soupire en attendant l'objet aimé ; ces amans ne peuvent se voir, la nuit est trop obscure, ils ne sauraient se toucher, le grillage est trop serré, mais on peut du moins se parler et s'entendre. Un papier roulé avec soin se fraie un chemin par cet étroit passage, scs parens se sont bien gardés de donner un maître d'écriture à la senorita, cette précaution n'arrête pas le commerce des billets doux, l'amour est un bon précepteur. Si le père vient à s'apercevoir que sa fille est absente, une rusée servante est là pour donner un prétexte qui justifie sa jeune maîtresse, elle court l'avertir qu'il est temps de reparaître au salon ; à défaut de servante, la mère se chargera de cette double commission. Presque toutes les maisons de Séville sont couvertes par des terrasses où l'on se promène pendant la nuit pour prendre le frais. D'où vient que l'aimable Démétria préfère ce séjour de contemplation aux salons du rez-de- chaussée si favorables pour les colloques amoureux ? C'est que l'officier français, logé dans la maison voisine, se trouve à point nommé sur une autre terrasse et peut aider ainsi la senorita dans ses observations astronomiques. On rencontre partout ces officiers français, chevaliers intrépides et galans ; ils sont redoutables sur le champ de bataille, et connaissent toutes les ruses de la diplomatie amoureuse. Aussi la trop sensible Démétria laissait-elle échapper quelquefois cette exclamation significative : " Yo me muera par la gente de tropa francesa ! Je me meurs pour les militaires français !" Il est minuit sonné, il faut borner ici le cours de mes observations noc- turnes; je rentre chez D. Fabian, je le trouve encore sur pied, il m'attendait. Mon hôte me présente le velon, lampe, en bâillant, s'approche du tallero, boit une talla d'eau fraîche, m'invite à suivre son exemple et me souhaite une buena noche. Demain nous n'aurons pas de corrida de taras, D. Fabian n'ira point à L'encierro, il nous sera permis de dormir tranquillement. CHAPITRE XXXIII. Quadrille complet.-Départ.-Scène de comédie.-Promenade nocturne.-Expédition du général Godinot contre l'armée de Ballesteros.-Je pars pour Saint-Roch. La maison de D. Pedro Ramirez ne m'offrait aucune ressource,ce négociant s'occupait de ses affaires pendant le jour et passait une partie de la nuit au tripot. Sa femme acceptait les consolations qui lui étaient offertes par le moine directeur de ses actions et de sa conscience, je cherchais donc au-dehors les agrémens de la société que je ne pouvais trouver chez mon hôte, et j'allais passer la soirée chez mon camarade Roberge que j'appellerai quelquefois D. Eduardo, selon l'usage des Espagnols qui désignent les personnes par leur prénom. D. Eduardo logeait chez un vieux brave homme, D. Tomaso Nunez qui avait trois filles fort aimables, Séraphina, Dolorès et Cayetana, leur cousine Encarnacion était avec elles dans la même maison. Quatre demoiselles habi- taient donc sous ce toit fortuné, toutes quatre charmantes et spirituelles comme le sont ordinairement les Andalouscs. Roberge se montra judicieux et prudent en adressant ses vœux à. celle qui paraissait avoir quelque autorité sur les trois autres, à Séraphina, l'aînée et la mairesse de la maison. Pour n'être point contrarié dans ses amours et se débarrasser de trois témoins im- portuns, il imagina de leur créer des occupations du même genre. Je pré- sentai mes hommages à la tendre Dolorès, Dcvcrgie et Forget s'empressèrent de se déclarer en faveur de Cayetana et de la cousine Encarnacion. Par les MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 151 soins officieux de Roberge voilà ces quatre demoiselles pourvues, plus de jalousie et de rivalité ; le contrat d'union est signé. D. Tomaso Nunez se couchait de bonne heure, et nous arrivions chez lui dès qu'il était au lit. Roberge nous recevait d'abord dans sa chambre pour nous introduire un instant après chez l'aimable quatuor qui nous attendait; chacun auprès de son amie, nous passions les soirées les plus agréables. La conversation des Andalouses est vive et piquante, elles ont beauceup d'esprit naturel, leur repartie est subtile, elles s'emparent avec beaucoup d'adresse des mots qui présentent un double sens, et ces mots sont nombreux dans la langue espagnole. Le temps s'écoulait avec rapidité, après quelques momens de conversation particulière un ensemble général succédait à ces duos, quel- quefois la guitare et les castagnettes accompagnaient la séguidille ou la tona- dilla, pianissimo ou du moins mezzo forte pour ne pas troubler le sommeil de D. Tomaso. L'amour heureux se plaît dans le mystère, et ce n'est que quand il commence à perdre son charme et son ardeur qu'il cherche le grand jour et le tumulte. Six mois s'étaient écoulés sans que notre confédération eût été troublée en aucune manière, nous avions retrouvé les douceurs de l'âge d'or. Un événement malheureux vint porter la consternation dans notre quadrille, Roberge reçut l'ordre de se rendre à Carmona. Séraphina jetait les hauts cris, et nous étions très affligés attendu que ce départ nous enlevait le pré- texte et la faculté de continuer nos visites. Il fut arrêté cependant que l'un de nous prendrait le logemént de Roberge, et comme Dolorès succédait im- médiatement à Séraphina sous les rapports de l'âge et de l'autorité, Dolorès voulut que je prisse possession de l'appartement. La veille du départ de notre ami nous offrîmes une collation à ces demoi- selles, elle se trouva dressé dans le salon de Roberge, le repas fut charmant. L'escorte qu'il attendait n'arriva que trois jours après, et l'on profita de la circonstance pour nous inviter à notre tour à un régal espagnol. Des beignets, des panales, des fruits, des crèmes, des sucreries de toute espèce couvraient la table dont l'arrangement était un chef-d'œuvre dégoût etd'élé. gance. Des nonpareillcs de différentes couleurs dessinaient des chiffres amoureux sur l'ivoire d'une crème. Des bouquets ingénieusement tressés indiquaient la pensée que chaque belle adressait à son ami; savantes dans l'art d'aimer et de plaire, les Andalouses connaissent le langage des fleurs aussi bien que les Orientaux. Cette collation fut délicieuse, elle ne pouvait pourtant pas avoir plus de charmes que la première. Roberge partit; j'allai trouver le secrétaire qui tant de fois m'avait rendu service, et je lui demandai un billet pour aller loger chez D. Tomaso Nunez. Cette faveur m'est refusée, j'en demande la raison.-" C'est que D. Tomaso est exempt de loger des militaires.-Un de mes amis sort de chez lui, et vient de partir pour Carmona.-Cela est vrai, mais depuis les derniers recensemens on a jugé à propos d'exempter D. Tomaso attendu qu'il a trois ou quatre jeunes filles, et que l'on ne veut pas enfermer des loups dans la bergerie.- D. Sébastiano cher tocayo* rendez-moi encore ce petit service, donnez-moi le billet que je vous demande.-C'est impossible.-Refuserez-vous cette faveur à votre tocayo ?-Croyez que je serais charmé de vous l'accorder, pour vous prouver combien il m'est agréable de vous obliger, demandez-moi tout autre logement, je vous le donnerai quand même il serait réservé pour un officier général. Mais, je vous le répète, D. Tomaso est exempt et je suis forcé de me conformer aux décisions de l'autorité." Il n'y avait rien à répliquer, l'opposition du secrétaire était raisonnable et fondée, je sortis fort mécontent, et le soir même j'annonçai à Dolorès cette triste nouvelle. Après le départ de Roberge ccs demoiselles nous recevaient encore après le coucher de D. Tomaso, cela ne devait pas durer long-temps, nos visites nocturnes étaient sans excuse. Les voisins auraient su qu'il n'y avait plus de Français dans la maison, il ne fallait pas donner prise aux mauvaises langues, elles abondent à Séville. Séraphina dont le galant était parti fut bientôt résignée, ses compagnes ne montraient pas tant de philosophie. ♦ On appelle tor.ayo celui qui porte le prénom que l'on porte soi-même. 152 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Elles ne consentaient qu'à regret à ne plus nous voir, il fallait cependant prendre cette résolution pour prévenir un éclat qui ne pouvait manquer si les voisins ou le père venaient à s'apercevoir de nos assiduités. Ces demoiselles nous dirent adieu, leurs beaux yeux étaient noyés de larmes, et, d'une voix mal assurée, nous prièrent de ne plus revenir. Nous sortions, le seuil de la première porte était déjà franchi, lorsque une brillante idée vient éclairer l'horizon ténébreux qui m'environnait. Je ra- mène les acteurs sur la scène et je leur dis comme Scapin dans le quatuor de VIrato : " Le ciel m'inspire, et je commence. " Avant de nous quitter pour toujours, entendez-vous bien ? ou pour jamais, ce qui signifie la même chose, quoique ces deux mots aient un sens tout à fait opposé, il faut tout tenter pour prévenir une séparation qui causerait la mort de plusieurs d'entre nous. Puisqu'on n'a pas voulu me donner de billet de logement, je saurai m'en passer : D. Tomaso ne m'a jamais vu, la diffi- culté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre, nous sommes dans le pays de Figaro, ayons recours à un moyen de comédie, laissez-moi faire, et vous mes demoiselles soyez prêtes à me seconder. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, séparons-nous, mais sans alarmes, demain nous nous reverrons." Le jour suivant je me rends chez D. Tomaso Nunez à l'heure où j'étais sùr de le trouver et je frappe à sa porte. " Quién ?-Ave Maria purisima," répondis-je avec l'accent andalou.-A ces mots Dolorès, reconnaissant ma voix, alla se cacher pour ne pas se trahir, et Séraphina vint m'ouvrir la porte. "Que voulez-vous seigneur chevalier? me dit-elle, en ayant l'air do ne pas me connaître.-Est-ce ici la demeure du seigneur D. Tomaso Nunez?-Si senor.-Est-il chez-lui?-Si senor.-Pourrais-je lui parler?- Si senor, le voilà."-D. Tomaso s'avançait vers moi, je le saluai profondé- ment, il me fit sa révérence et me demanda quel était l'objet de ma visite.- " J'arrive de Carmona où j'étais logé chez un négociant très respectable, j'ai été remplacé dans cette ville par mon ami intime D. Eduardo, qui m'a chargé expressément de venir vous voir, et vous offrir l'expression de ses sentimens d'amitié et de reconnaissance."-Le brave Tomaso me serra la main avec attendrissement, et parut enchanté qu'un Français lui donnât cette preuve d'estime et d'attachement. Il me demanda beaucoup de détails, je m'em- pressai de satisfaire sa curiosité, je lui parlai même de la ville de Carmona comme si je l'avais vue.-" Enfin D. Eduardo, qui occupe maintenant l'ex- cellent logement que je lui ai cédé, m'a fait un tel éloge de votre maison où vous avez eu la bonté de le recevoir et de le traiter comme s'il était de votre famille, il m'a dis tant de bien de vous, m'a donné une idée si avantageuse de votre franchise et de votre loyauté que je ne crains pas d'avouer qu'il m'a chargé de vous demander la permission de le remplacer à mon tour chez vous. Cet arrangement, fait par deux amis, doit paraître un peu singulier, mais je ne prétends pas qu'il ait la moindre influence sur les dispositions que vous avez à prendre à cet égard. On pourrait loger chez vous un Français qui n'aurait pas l'honneur d'être présenté par un de vos amis, et je vous pria de croire que vous serez aussi satisfait de moi que vous l'avez été de D. Eduardo." Quand j'eus fini mon discours, D. Tomaso appela sa fille aînée et lui dit : "Ce monsieur désire loger ici, qu'en penses-tu?-Faites comme vous jugerez a propos, vous êtes le maître," répondit Séraphina, en rougis- sant. Son père alors me prit la main qu'il serra amicalement. "Voici l'appartement qu'habitait D. Eduardo, vous pouvez l'occuper à votre tour s'il vous convient.-Puisque mon père consent à vous loger, il est inutile d'aller chercher un billet, celui de D. Eudardo servira pour vous, seigneur cheva- lier," ajouta Séraphina.-Je les remerciai l'un et l'autre, et me hâtai de sor- tir ; mon rôle devenait de plus en plus difficile à jouer. Je m'installai chez D Tomaso Nunez, et me trouvai si bien dans cette maison que je n'en sortis que le jour de mon départ de Séville. Je m'étais si bien amusé à la velada de la Saint-Jean que je courais à toutes les veladas. Séraphina et Dolorès craignaient de se compromettre en sortant avec un Français, je les accompagnais rarement à la velada. Un MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. 153 soir, pourtant, elles me prièrent de les y conduire; e'était près de la cathé- drale que se trouvait le rassemblement. Nous sortîmes trop tard, la fête était finie ; avant de rentrer à la maison, les deux sœurs voulurent profiter d'un moment de liberté pris à la dérobée, et nous nous dirigeâmes vers la Ala- rneda. La nuit était superbe, et la lune promenait son disque argenté sur un ciel sans nuages. Arrivés au milieu de la Alatneda nous passâmes à côté d'un groupe de soldats espagnols au service du roi Joseph. Us étaient armés de sabres de cavalerie et n'avaient pas d'uniforme, je m'aperçus qu'ils regardaient attentivement les deux demoiselles que j'accompagnais, ils nous laissèrent passer. Un instant après j'entends courir, et je vois que ces soldats sc dispersent ; la promenade était déserte et je fus alarmé pour les deux sœurs qui de leur côté n'étaient pas très rassurées. Je tirai mon épée, et nous marchâmes sur le palais de l'inquisition où nous devions trouver un èorps-de-garde français. Nous en étions encore assez éloignés, lorsque quatre de ces bandits arrivent sur nous en même temps, un devant, un derrière, un de chaque côté. Sans m'inquiéter de ce que pourraient faire les autres, je fondis sur celui qui se présentait devant moi, il ne m'attendit pas et fit un signe à ses compagnons qui disparurent aussi. Est-ce la vue d'une épée nue ou d'une cocarde française qui les mit en fuite ? Est-ce la crainte du secours que le corps-de garde pouvait nous envoyer? Je n'en sais rien. Dolorès et Séraphina me serraient de toutes leurs forces, elles craignaient d'être enlevées par ces brigands; le danger passé, je les fis asseoir sur un banc elles reprirent haleine, je les ramenai tremblantes dans leur maison, et de long-temps elles n'eurent plus la fantaisie d'aller courir les veladas. J'étais depuis un an chez D. Tomaso Nunez, lorsque des circonstances peu favorables pour l'armée nous firent craindre une retraite. J'achetai un cheval, et fis comme les autres mes préparatifs pour me mettre en route. Ce fut encore une fausse alarme, nos troupes reprirent leurs positions, et nous esmtràes à Séville jusqu'à nouvel ordre et dans le repos le plus parfait. Peu de temps après, la division du general Godinot, qui était alors avec nous, se disposa pour aller à l'encontre de l'armée de Ballesteros. Notre chef n'en fut averti que la veille, il fallait qu'un pharmacien suivît cette division ; à cette époque j'étais à peu près le seul qui fût monté, on jeta les yeux sur moi, et le 23 Septembre 1811, à sept heures du soir, je reçus l'ordre de marcher avec la division, le 24 au point du jour. Je maudissais mon cheval qui me valait cette corvée, à mon retour je lui en aurais volontiers témoigné ma reconnaissance. Je n'avais que quelques heures pour faire mes préparatifs de départ, je m'occupai d'abord de mon service, et le reste du temps dont je pouvais disposer fut consacré à de tendres adieux. Le 24 Septembre je partis avec la division, et nous allâmes coucher à Utrera, le 25 à Bornos, le 26 au bivac à la venta del Prado del Rey, le 27 au bivac à une lieue de Ubrique. Comme le général n'avait pas l'intention 'aller plus loin avant d'avoir réuni tout son monde, nous retournâmes sur nos pas et nous arrivâmes à Bornos le 29, par le même chemin. CHAPITRE XXXIV. Les amans de Bornos.-Je forme le projet de les marier.-Prise de Saint-Rocb.-Retraite, orage épouvantable.-Mariage, noces, dot.-Utrera.-La comète.-Retour à Séville.- Mort du général Godinot. Nous n'étions en campagne qui depuis quelques jours, et nous avions déjà, des malades et des blessés en assez grand nombre pour songer à leur préparer un petit hôpital. J'allai visiter une vieille maison que l'on avait désignée pour cela, je parcourus la moitié de ce vaste édifice sans rencontrer aine qui vive. Un autre soin m'occupait en même temps, je voulais allumer un cigarito et je cherchais du feu. Après avoir traversé plusieurs salles et suivi de longs corridors, je vis sortir de la fumée d'une fenêtre du rez-de- 154 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. chaussée, je descendis pour aller à la découverte du feu qu'elle me signalait. Guidé par la fumée, j'entre dans un petit réduit obscur, où trois tisons de bois vert, mal allumés servaient à. faire bouillir une modeste olla. Près de la cheminée était une jeune fille jolie comme les amours, je lui demandai du feu, elle s'empressa de m'en donner avec une grâce charmante. C'était la première personne que je trouvais dans la maison, et cette heureuse ren- contre me dédommageait pleinement de la peine que j'avais prise en par- courant ce labyrinthe. Après avoir obtenu les renseignemens que je venais prendre sur les lieux, et qui étaient l'objet de ma visite domiciliaire, je demande à la belle incon- nue, Quel est son nom, son rang, son pays et ses dieux? Elle répond naïvement à toutes ces questions, et la conversation arrive sans effort au sujet qui plaît le plus aux jeunes personnes, nous parlons d'amour. Eh quoi ! déjà vous lui contez fleurette !-Ami lecteur, ne vous alarmez pas, faites attention à ce que je viens de vous dire, nous parlons d'amour ne signifie pas la même chose que je lui parlai d'amour.-" Gentille Antonia, vous avez sans doute un amant, vous êtes jeune et jolie, il est permis de croire....-Oh! non, seigneur chevalier, je n'en ai point.-Vous riez et vous rougissez!...pourquoi ne pas dire la vérité? Allons, un peu de franchise, avouez que vous avez un amant, c'est la chose du monde la plus simple et la plus naturelle, et vous ne devez pas m'en faire un mystère ; nous sommes seuls et vous pouvez compter sur ma discrétion.-Eh bien, puisque vous le voulez, je vous fais l'aveu que j'ai un amant.-A merveille, c'est ainsi que l'on parle à ses amis, la sincérité me plaît infiniment. Cet amant* vous chérit, vous adore !-Oui, seigneur chevalier, du moins il me le dit.-Il est payé du plus tendre retour?-Sans doute.-Et votre mariage va se conclure bientôt?-Je le voudrais bien, mais....Est-ce que votre amant s'y refuse? -Au contraire, il le désire autant que moi, ce sont mes parens qui ne veulent pas donner leur consentement à ce mariage.-Peut-être n'ont ils pas tout à fait tort; si l'époux que vous avez choisi ne leur convient point, s'il a des défauts graves et n'a point de fortune, leur opposition se trouve justifiée. Il faut examiner l'affaire, je ne suis pas de ces imprudens qui pensent que les amoureux ont toujours raison, et que deux cœurs sensibles, unis par les liens d'une tendresse à tout épreuve, ne doivent être arrêtés par aucun obstacle. L'autorité des parens est trop respectable....Mais, allons au fait, etcontez-moi votre histoire sans omettre les détails qui présentent quelque intérêt. -"Diego, c'est le nom de mon amoureux, est un jeune homme de bonne façon, il n'a pas plus de défauts qu'un autre, et s'il ne peut me donner que son cœur, je ne puis à mon tour en offrir davantage à mon mari.-Jusque-là point d'inconvénient, vous n'avez rien ni l'un ni l'autre; ce n'est pas un mari- age disproportionné; sur quels motifs vos parens fondent-ils leur opposition ? -Mon père est savetier, il exerce un état qu'il peut faire valoir dans toutes les saisons; Diégo travaille à la terre et gagne de bonnes journées quand il fait beau, mais il est obligé de rester les bras croisés toutes les fois qu'il pleut. Diégo fume, mon père qui ne fume point, et ne peut supporter l'odeur du tabac, craint de me rendre malheureuse en me donnant un époux oisif les jours de pluie, et qui serait pour lui un voisin très incommode à cause des nombreux cigaritos qu'il fumerait, cigaritos dont le prix augmenterait con- sidérablement notre dépense. Voilà, seigneur chevalier, les raisons....-Que voulez-vous ? que faites-vous ici ? qu'avez-vous à dire à ma fille?"-Ces questions, adressées d'un ton sec et grondeur, interrompent notre conversa- tion, et la mère d'Antonia me témoigne un peu durement la surprise qu'elle vient d'éprouver en me trouvant tête-à-tête avec sa fille dans le lieu le plus obscur et le plus retiré de la maison. Dans le fait, je n'avais eu d'autre'but en adressant la parole à Antonia, que de passer le temps et de jouer mon rôle de musard avec un peu d'agrément, en faisant jaser la jolie Espagnole. Mais ses réponses naïves, la franchise de ses aveux, sa beauté, sa candeur, son innocence me touchèrent vivement; la situation de ces jeunes amans, les vœux qu'ils formaient pour être unis par MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 155 les nœuds sacrés de l'hymen, m'inspirèrent l'intérêt le plus tendre. J'étais trop jeune alors pour faire le docteur ; mais une poignée de cheveux blancs que les horreurs de la misère avaient jetée sur mon Iront, me donnaient l'air d'un homme respectable, quand il me plaisait d'en prendre le ton. Je répondis solennellement à la mère d'Antonia. "C'est le hasard qui m'a conduit ici, j'y suis venu pour chercher du feu ; maintenant un projet import- ant m'occupe ; je me suis mis dans la tête de marier votre fille.-Je trouve bien singulier que vous vouliez vous mêler de nos affaires qui ne vous re- gardent en aucune manière.-Vous vous trompez maman, cela me regarde puisque je m'intéresse beaucoup à. l'aimable Antonia. Votre fille aime Diégo, elle en est aimée; elle ne possède rien, Diégo n'est pas plus fortuné; votre mari est savetier, celui d'Antonia sera laboureur, et vous ne voulez pas marier ces jeunes gens parce que Diégo fume et qu'il pleut souvent en hiver, Je suis au fait de tout, vous le voyez.-J'en conviens, d'où tenez-vous cela?-De quelqu'un qui le sait aussi bien que vous, et j'arrivais tout exprès pour vous demander votre consentement à ce mariage ; me l'accordez-vous?-Non, je ne veux pas que ma fille soit malheureuse.-Le mariage a-t-il causé votre malheur?-Non, sans doute, Dieu me préserve de le croire ! Mais...les temps sont durs... les circonstances ne sont pas les mêmes. Ce n'est plus comme autrefois...-Les temps sont toujours bons pour se marier quand on s'aime ; si votre mère eût refusé de vous donner un époux, vous auriez enragé de tout votre cœur ; ainsi brisons là, dites oui, c'est le parti le plus sage.-Je suis de votre avis et j'accorde volontiers mon consentement; mais il ne suffit pas, celui de son père sera plus difficile à obtenir, et vous ne triompherez point de son obstination. Il ne veut pas absolument, il ne veut pas, il l'a mis dans sa tête, il n'en démordra pas.-Ah ! ah! il ne veut pas! Où donc est-il ce père rebelle injuste et barbare, ce tigre nourri dans les déserts brûlans de la Lybie ? -Non, seigneur chevalier, mon mari n'est pas un tigre, mais un âne, un mulet pour l'opiniâtreté.-Il faut que je le voie, il faut que je lui parle.-Vous le trouverez là-haut dans son atelier." Je monte un petit escalier, véritable casse-cou, je me cramponne à la corde et j'arrive chez le savetier ; Antonia me suit et s'arrête à la porte. Jamais plus grotesque figure ne s'est offerte à mes yeux : Tiercelin aurait envié ma bonne fortune ; cet original pouvait lui fournir le modèle d'une caricature bien précieuse pour la scène des Variétés. Je me présente devant le savetier père noble ou tyran doméstique, je le salue, il quitte ses lunettes et son bonnet ; je lui fais ma demande en termes honnêtes et ne puis rien obtenir. Je l'appuie de toute sorte d'argumens, et ne suis pas plus avancé. C*est vainement que j'ai recours aux prières, aux supplications ; chef de l'hôpital militaire, dont il n'est que le portier, je prends le ton de l'autorité, même rigueur et même dés- appointement. Enfin, je ne puis tirer autre chose de ce rustre, que : " Seig- neur, mêlez-vous de vos affaires, cela ne vous regarde pas, je suis le maître ici; laissez-moi pour deux liards de paix," ou l'équivalent en termes moins honnêtes. Je me retire fort mécontent du papa savetier ; le pauvre petite avait tout entendu, elle se désolait. Je m'empressai de la consoler en lui faisant espérer que les démarches de sa mère produiraient un résultat plus satis- faisant. " -N'en croyez rien, je connais mon mari ; rien ne saurait le faire changer d'avis, il est ainsi bâti.-Votre consentement ne peut donc pas suffire?-Non, seigneur chevalier.-Je prendrai patience deux ans encore, dit Antonia ; après ce terme, je serai parfaitement libre de me marier.-Pour- quoi donc?-Dans deux ans, je serai majeure.-Et,dans ce pays-ci, quand on est majeur, on peut donc se marier malgré ses parens ?-Oui sans doute.-N'y aurait-il aucun moyen d'arranger cela maintenant, sans attendre deux ans encore ?-On le peut, mais en obtenant'des licences, cela coûte fort cher ; Ah ! si Diégo n'était pas si pauvre ! s'il avait de l'argent, comme nous serions heu- reux !-Et combien croyez-vous que ces licences puissent coûter ?-Ah ! seig- neur il n'y faut pas songer ; leur prix est énorme, je n'aurai jamais une aussi forte somme à ma disposition, il est donc inutile de s'en occuper.-Mais enfin, combien faudrait-il ?-Cent réaux, seigneur chevalier, cent réaux, cinq piastres! -Comment ce n'est que cela? pour cent réaux vous pouvez être heureux ? Par- bleu je les donne ; j'ai dit que je voulais vous marier, je tiendrai ma parole en 156 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. dépit du mauvais succès de mes négociations. Où donc est Diego?--A quatre pas d'ici.-Qu'on aille le chercher, je veux lui parler à l'instqnt." La mère court au domicile du galant et me l'amène. Gros, gaillard, bien planté, l'œil vif, noir comme un demi-africain, Diégo arrive tout essoufflé, tenant à la main son chapeau. 11 ne savait comment me témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il riait, se grattait la tête, et tournait les yeux de temps en temps sur Antonia dont la figure expressive et charmante rayonnait de bonheur.-"Mon ami, tu sais déjà que j'ai résolu de te marier ; ta belle-mère y consent ; je n'ai pu décider son mari à t'accepter pour gendre, mais puis- que cent réaux peuvent rendre inutile ce consentement qui nous est refusé avec tant d'obstination, voilà cinq piastres que je remets à ta future Antonia pour payer les licences. Tu feras toi-même les démarches nécessaires pour les obtenir, ne néglige rien pour terminer cette affaire le plus tôt possible, parce que je veux assister à la noce, et notre séjour à Bornos ne doit pas être long." Diégo transporté me serra la main de manière à me faire crier ; Antonia m'aurait sauté au cou si son futur n'avait pas été là, sa mère se joignit au couple amoureux pour me remercier ; elle me baisa la main, et quelques larmes vinrent encore humecter ses joues desséchées par l'âge et par le tra- vail. J'étais confus, en vérité, des marques de reconnaissance que me prodiguaient ces bonnes gens ; immobile au milieu d'eux, j'éprouvais un plaisir que je ne saurais décrire. Je m'attendris comme eux, des larmes coulèrent de mes yeux et nous pleurâmes tous. Quand cette première ex- plosion de sentiment fut calmée, je pris congé de tout le monde pour regagner mon logement. Comme on dort bien quand on a fait une bonne action ! Avec quelle satisfaction je me rappelais la joie et les transports de ceux que je venais d'obliger à si peu de frais ! En pareil cas, l'amour-propre est tou- jours plus du moins intéressé; l'homme est le même partout. En faisant une juste compensation, je crois que la somme des jouissances est plus grande pour celui qui donne que pour celui qui reçoit. Je retournai chez Antonia le lendemain ; elle m'apprit que Diégo travail- lait pour obtenir les licences ; qu'il était probable qu'elles ne seraient pas expédiées promptement ; mais qu'elle espérait cependant que son mariage se célébrerait avant mon départ, et que je lui ferais l'honneur d'assister à la cérémonie. Je le lui promis, et tous les jours je m'informais du résultat des démarches de Diégo ; les affaires ne marchent pas vite à Bornos, rien n'était terminé lorsque notre division se remit en route pour aller en avant. Je fis mes adieux aux futurs, je les engageai à redoubler d'activité pour avoir c. s heureuses licences, en leur disant qu'à mon retour je voulais les trouver mariés. Nous partîmes de Bornos le 10 Octobre, et le 14, au milieu de la journée, la division était sous les murs de Saint-Roch ; cette ville est bâtie sur une élé- vation, à un quart de lieue de la mer, à deux lieues environ de Gibraltar. Ballesteros s'était réfugié sous les batteries de cette forteresse et n'avait laissé à Saint-Roch qu'une partie de sa cavalerie pour protéger la retraite de cette armée espagnole. On se battit avant d'entrer dans la ville, l'escarmouche fut légère, et la cavalerie nous livra bientôt le passage. Le général Rignoux, blessé devant Ubrique, avait l'œil gauche crevé par une balle ; on le logea à Saint-Roch, dans la seule maison qui fût encore habitée. C'était un café, le maître avait pris la fuite, ses garçons eurent le courage de nous attendre; on ne leur fit aucun mal, comme chacun le pense bien. Les femmes, les vieillards, s'étaient enfermés dans l'église ; ils furent invités à rentrer dans leurs maisons que l'on respecta. Mais le général Godinot ne put empêcher que les habitations abandonnées ne fussent pillées, et la ville était à-peu-près déserte. Le soldat brise les portes sous le pré- texte de se procurer des vivres ou de l'avoine pour son cheval ; en cherchant des vivres il s'empare de tout ce qu'il trouve à sa convenance, et ces mes- sieurs ne sont pas difficiles. Si les habitans de Saint-Roch étaient restés à leur poste, la plupart des maisons n'auraient pas été saccagées, brûlées ou démolies ; mais Ballesteros les avait forcés à le suivre afin de faire piller la ville et d'augmenter ainsi la haine des habitans contre les Français. MEMOIRES D'EN APOTHICAIRE. 157 Tous les officiers de santé furent placés aux entours du café où l'on avait déposé le général blessé, nous lui donnions ainsi des soins plus assidus et plus prompts. On me logea avec un chirurgien allemand, M. Roesler, dans une belle maison voisine du café ; nous n'y trouvâmes d'autres habitans que trois serins de Canarie, dans leurs cages ; ces petits citoyens ailés avaient droit à notre assistance ; comme il n'y avait pas de graine dans la maison, j'allai en chercher, non sans peine, dans la ville et je nourris la petite famille abandonnée. En partant j'attachai à l'une des cages ce billet adresse au maître du logis. "Vous avez eu tort de fuir devant nous; si vous étiez restés, on ne vous aurait pas traités plus mal que les serins." Notre armée ne pouvait poursuivre l'ennemi jusque sous le canon de Gibraltar, elle s'arrêta et prit des positions à l'ancien camp de St-Roch. Placés à un quart de lieue de Gibraltar, de ce rocher fameux, limite de l'uni- vers antique, dont la cime se perd dans les nues et les pieds sont baignés par l'Océan et la Méditerranée, nous pouvions voir les côtes d'Afrique et dis- tinguer même les villes qui sont sur les bords de la mer. Cette expédition n'eut aucun succès, et nous décampâmes six jours après. Des personnes, qui prétendaient être bien instruites, me dirent que l'intré- pide colonel du 12e d'infanterie légère avait demandé la permission de faire, avec son régiment, un houra sur l'armée espagnole, en répondant de la réus- site de son entreprise, et que le général Godinot s'y était opposé. Quoi qu'il en soit nous retirâmes sans avoir attaqué Ballesteros, qui nous poursuivit à son tour quand nous eûmes quitté le camp de St-Roch. Quelques hommes de notre arrière-garde furent tués ou tombèrent entre les mains de l'ennemi. En repassant devant Ubriquc, le général Godinot envoya des compagnies contre les partisans qui nous avaient harcelés dix jours auparavant. Le vil- lage était abandonné, la guérilla embusquée derrière des rochers tirait sur nos gens qui ne pouvaient l'atteindre. Le 22 1 armée coucha au bivac à une lieue d'Ubrique, au même endroit où elle s'était arrêtée le 11 ; nous y arrivâmes pendant la nuit, que des nuages noirs rendaient très obscure, des éclairs eblouissans brillaient de temps en temps sur l'horizon. Je me dirigeai vers l'arbre sous lequel j'avais déjà passé une nuit ; comme les nuages s'avançaient, je me hâtai d'attacher mon cheval et me couchai sous une couverture. J'avais à peine terminé ces petites dis positions, que l'orage le plus terrible que j'aie jamais vu fondit sur nous. Malgré le bruit du tonnerre qui retentissait dans les montagnes avec un épouvantable fracas ; malgré la pluie et la grêle qui me tombaient sur le corps, je dormis une bonne partie de la nuit, tant j'étais fatigué. La division se remit en route le 23 au point du jour, il était facile de pous- ser jusqu'à Bornos ; mais le général nous fit bivouaquer à la venta del Prado del Rey, pour donner aux habitans de Bornos le temps de nous préparer des vivres, et prévenir ainsi la maraude, le pillage et les autres désordres que le soldat commet sous le prétexte de chercher du pain. Le lendemain, à deux heures après-midi, nous étions â Bornos. En approchant de la ville j'aperçus Diégo qui venait â ma rencontre, sa figure épanouie m'annonça que ses affaires étaient en bon train.-" Eh bien l'ami, à quoi en sommes-nous ?-Tout va bien, seigneur chevalier.-Et ces licences : Je ne les ai pas.-Comment tu ne les as point encore ?-Pas si bête ! Le beau-père s'est exécuté, il a donné un consentement dont on se serait passé, et par ce moyen les cent réaux destinés aux licences ont servi .pour acheter l'habit de noces d'Antonia.-C'est à merveille ! Ce bcau-père-lâ ne raisonne pas mal, et ce trait me raccommode avec lui.-Nous nous ma- rions demain, et vous assisterez à la cérémonie. "Le brave Diégo ne se sentait pas de joie ; il prit mon cheval par la bride et me conduisit au loge- ment que j'avais occupé déjà. 6 Mes premiers soins furent pour mon cheval, on doit toujours commencer par là quand on est en voyage. Je me rendis ensuite chez Antonia, Diégo ne m'avait pas quitté, on me reçut comme un ami que l'on attend avec im- patience. La belle fiancée me répéta ce que je savais déjà, et m'invita de nouveau pour le lendemain.-» Je le voudrais de tout mon cœur, mes bons anus, leur dis-je, mais c est impossible, vous vous mariez demain au soir, et la division part demain avant l'aurore. La route de Séville n'est pas sûre 158 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. il serait imprudent de marcher en arrière.-Restez, je vous en prie ! me dit la mère, restez, je vous le demande en grâce ! reprit Antonia ; restez, je vous en conjure ! poursuivit Diego. Votre division ne va pas se battre, elle peut sc passer de vous, elle rentre à Séville où vous la rejoindrez toujours assez tôt. Que les dangers de la route ne vous alarment pas; à défaut d'escorte fran- çaise, je rassemblerai une douzaine de braves paysans et nous vous accom- pagnerons. Restez, seigneur chevalier, restez, nous vous en supplions ! " Ce que vous me dites mon cher Diégo prouve que votre cœur est sensible et reconnaissant, augmente mes regrets et ne saurait changer ma résolution. On m'attend à Séville, et ma fiancée, car j'en ai une aussi, compte les in- stans que je passe loin d'elle et que votre amitié me fait trouver agréables. Cependant, il me semble que l'on pourrait s'arranger de manière à concilier vos intérêts et les miens ; allons chez M. le curé." Diégo m'y conduit, la servante nous dit qu'il était sorti ; je renvoie mon guide et je profite de ce moment perdu pour aller voir si mon hôtesse me préparait un bon soupé, c'est un point essentiel qu'il ne faut pas négliger. Deux heures après je reviens chez le curé, je le trouve occupé des soins de son ménage, secouant la poussière d'un bon nombre de vieilles bouteilles de vin de Xérès qu'il destinait aux commensaux français qui lui avaient été départis. Le curé de Bornos était en vénération dans tout le pays, respec- table ecclésiastique, remplissant scs devoirs avec un zèle, une piété vraiment apostoliques, c'était encore un homme aimable et d'une prévenance extrême, un homme tel qu'on en rencontre peu dans les royaumes d'Espagne. Je fais part à. M. le curé de l'objet de ma visite, et je le prie d'avancer de vingt-quatre heures le bonheur des deux époux.-" La chose n'est pas impossible, me dit- il, bien que cela me contrarie beaucoup aujourd'hui. Je dois vous faire ob- server que les futurs époux n'ont pas veillé.*-Eh bien, nous les ferons veiller ce soir pendant quelques instans, pour la forme.-J'ai quatre officiers logés chez moi, je ne puis pas décemment les quitter ; il faut que je reste ici pour faire les honneurs de ma maison.-Cette difficulté sera bientôt levée." J'entre dans la chambre de ces militaires, et je trouve quatre bons enfans du 12e régiment d'infanterie légère assis devant une table. Pendant que le soupé se préparait, ils faisaient une partie de piquet voleur en vidant provisoire- ment quelques flacons de vin de Xérès. "Messieurs, leur dis-je, M. le curé ne veut pas quitter sa maison dans la crainte de vous faire une impolitesse ; au nom de deux jeunes gens que j'ai pris en amitié, et que je désire marier ce soir même, je viens vous prier de vouloir bien ne pas trouver mauvais que je vous enlève votre hôte respectable ; c'est lui qui doit leur donner la bénédiction nuptiale.-Ah ! ah ! monsieur fait des mariages, dit un lieutenant, et la mariée est belle ?-Comme un ange.- Serait-il indiscret de vous accompagner ?-Non pas, venez, messieurs, venez, vous serez bien reçus." Et mes quatre officiers, laissant cartes et flacons, prennent sous le bras M. le curé pour l'accompagner à, la noce. Ce renfort de militaires effraya d'abord Antonia, mais la présence du curé la rassura sur-le-champ ; elle devina facilement ce qui l'amenait ainsi que la société qui nous suivait. Tandis que l'on arrangeait l'autel les deux époux veillèrent, et M. le curé acheva de les confesser. Nous passâmes alors dans la cuisine, et nous fîmes tous les cinq, et presque en même temps, une re- marque très judicieuse ; c'est qu'on ne voyait ni poêle, ni casserole, pas même un alla pour le repas de noces. Il est vrai que l'on ne savait pas que le mariage devait être célébré sur-le-champ. Et quand même ces braves gens auraient été prévenus huit jours à l'avance, ils étaient si pauvres ! si pauvres qu'ils n'auraient pas pu soigner mieux cet objet important. Il faut de l'argent pour faire un repas de noces quelque mince qu'il soit, ot les espèces leur manquaient tout à. fait. Ecoutez-moi, faites silence, Et n'allez pas perdre un seul mot. L'ordre donne, tout aussitôt Qu'on obéisse en diligence. * La veille du mariage. on place les deux fiancés à genoux devant un autel, un cierge allume dans la main, leurs têtes sont couvertes d'un même voile. Ils récitent des pri- ères et restent dans cette position pendant un certain temps. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 159 J'avais mon quatuor de l'Irato dans la tête,'ce fragment était bien disposé pour les bonnes cordes de ma voix, je l'entonnai victorieusement pour in- terpeller mes quatre compagnons et leur communiquer, après cet exorde musical, une idée lumineuse qui venait de scintiller sur le miroir de mon imaginative. " Vous êtes quatre et vous avez chacun un domestique, ergo le soupé est préparé pour huit dans votre logement ; mais comme les rations ont été bonnes aujourd'hui, il est probable qu'il y a de quoi se repaître pour douze et largement encore. J'ai vu, de mes propres yeux vu M. le curé exhumer un nombre satisfaisant de bouteilles cachetées ; le service du gobelet est donc assuré. Vous savez qu'ordinairemcnt je commande pour quatre, je travaille depuis deux ans à. balancer mon compte avec les Espagnols, et je n'ai pas encore pu rattraper ce qu'ils me doivent pour une période trop longue de jeûne et d'abstinence. J'ai demandé pour quatre, mon hôtesse a préparé pour six, c'est dans l'ordre. Réunissons nos deux soupés, faisons les apporter ici, et nous inviterons les mariés et leur famille à s'asseoir à. table avec nous." Accueillie avec enthousiasme, cette proposition fut adoptée à. l'unanimité, et l'un des officiers se détacha pour aller chercher les provisions de bouche. Les cérémonies préliminaires étant achevées, les époux marchèrent à l'autel, le père d'Antonia voulut absolument me céder ses droits, et c'est moi qui présentai sa fille à l'époux qu'elle avait choisi ; ce que je fis avec une dignité vraiment patriarchale. Je donnai la main à. Antonia, je la conduisis au pied de l'autel, et je lui servis de tuteur jusqu'au moment où elle prononça le oui qui devait unir sa destinée à. celle de l'heureux Diégo. Tout le monde était encore à. l'église et prêtait une oreille attentive au discours que M. le curé adressait aux nouveaux mariés, lorsque l'officier qui s'était chargé de meubler le buffet et la cantine me fit appeler. Il avait réuni les deux soupés, et prévoyant que la maison d'Antonia n'offrait de ressources d'aucune espèce, il avait pris aussi dans les deux logemens du linge de table et de la vaisselle de ménage, et même des flambeaux. Quatre domestiques chargés de pro- visions arrivent ; en un instant la table est mise, et le repas servi. Je retourne à. la chapelle où des embrassades générales avaient succédé à la péroraison de la harangue nuptiale. J'embrassai la jolie mariée et ramenai Monsieur et Madame Diégo chez eux pour les introduire dans la salle du festin, c'est-à-dire, dans la cuisine. Je fredonnais en chemin un refrain de Cimarosa, que la conformité de la situation avec une scène du Matrimonio segretto me rappela. • Jindiam, andiam a vedere La gr an tavola e il dessere. Jamais repas, servi par les fées ou les sylphides, jamais banquet splendide, surgissant du sein de la terre, qu'un génie aérien vient de frapper avec sa magique baguette, ne produisirent un coup de théâtre plus marveilleux, une surprise plus grande, que notre soupé de noces impromptu. Ces bonnes gens furent ébahis, tombèrent des nues en voyant une table abondamment servie, ajustée avec une élégante propreté et resplendissante de lumière. Après un long tutti d'exclamations, on s'assit, une gaîté vive et charmante anima constamment la scène, on voyait l'expression du bonheur sur toutes les figures. Antonia, Diégo, mangeaient comme des affamés ; ce qui me fit penser que beaucoup d'amour et l'appétit le plus déterminé peuvent s'ac- corder ensemble, bien que les personnes éminemment sensibles affirment le contraire Chacun se livrait avec une admirable activité à ses fonctions gastrono- miques, et ce premier moment de silence qui sert d'introduction aux bons repas n'était pas encore à sa fin, quand on frappa à la porte, et nous vîmes entrer six autres officiers du même régiment. Ils avaient rencontré notre convoi nutritif, porté par quatre estafiers, il s'avançait avec une gravite majestueuse; le gigot rôti, de gousses d'ail lardé, sortantdu four, l'odeur aro- matique du bœuf à la mode, parfumaient les chemins et signalaient aux gourmets le passage de notre escouade. Les corbeilles pleines de comes- tibles étaient couvertes avec des serviettes, mais les bouteilles de Xérès tra- 160 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. hissaient leur incognito, en alongeant le cou, en montrant leur cachet honor- able, titre précieux de noblesse que chacun s'empresse de respecter. Un officier du 12e léger marchait en tête du convoi, les six camarades pensèrent qu'on leur faisait mystère d'une partie à laquelle on n'avait pas jugé à propos de les inviter. Piqués avec juste raison d'un procédé si blâmable, ils avaient épié, guetté de loin en loin nos gens, et quand ils jugèrent que l'on était en train, ils arrivèrent pour nous prendre en flagrant délit. On les reçut à mer- veille, on serra les rangs pour leur faire place, et le soupé, toujours suffisant, fut encore égayé par cet incident nouveau. Ces messieurs ne se doutaient pas que le hasard et la fumée les conduisaient à une noce villageoise. Nous restâmes à table une partie de la nuit; la gaîté devint plus bruyante quand on servit le dessert, car nous avions des fruits, des sucreries, des gâteaux, et ces bagatelles s'alliaient fort bien avec la tintilla de Rota que les nouveaux venus envoyèrent chercher, afin de fournir aussi leur mise de fonds. Les tonadilles espagnoles se mêlaient aux chansons françaises, on faisait chorus et les coryphées n'oublièrent jamais que M. le curé siégeait parmi nous. J'étais le grand-maître des cérémonies et j'occupais la place d'honneur. Comme j'avais négocié le mariage et que tous les étrangers qui s'y trouvaient réunis s'étaient présentés sous mes auspices, on ne faisait rien sans me consulter : si je parlais chacun gardait un respectueux silence, et mes avis étaient des lois. Lorsque le moment de nous séparer fut arrivé, chacun se disposait à par- tir, j'adressai aux convives que j'avais amenés et aux six autres qui étaient venus à la noce sponte sua, guidés par l'odeur du rôti, cette brève allocu- tion : " Messieurs, nous avons passé une soirée charmante ; en nous abreu- vant de l'excellent vin qui croit sur les côteaux brûlés de Xérès et de Rota, liqueur précieuse et fortifiante qui attend un nouvel Horace pour être célébrée et placée bien au-dessus du Falerne etduCécubc; en vidant la coupe de l'hospitalité, nous avons fait le bonheur de deux jeunes gens esti- mables. Ce souper impromptu, que l'esprit et la gaîté la plus franche ont assaisonné de leurs charmes, est celui que nous aurions mangé chez nous. Le traiteur ne viendra pas nous présenter sa carte traîtresse. Je sais bien que chacun de vous s'empresserait de honneur à la dette de son estomac, peut-être même un seul solliciterait la faveur d'acquitter le total. Ce traiteur dont personne ici ne redouterait la présence, ne viendra point. Maintenant, supposons que nous avons fait un repas solennel chez le plus fameux restau- rateur de Séville, supposons encore qu'en sortant de chez lui, nous sommes allés nous asseoir dans le salon de son voisin le limonadier pour y prendre le café, la liqueur, les fruits à l'eau-de-vie, le punch, le vin chaud comme cela se pratique en pareille circonstance.-Assez causé, s'écrie le capitaine Kiefi- fer, nous savons le mot de l'énigme, bien qu'elle soit un peu longue." Le capitaine a déjà pris son schakot, il le présente à chacun de nous après y avoir déposé trois piastres, nous suivons tous son exemple et mes leçons. Vingt-six piastres tombées dans le schakot passent par mes mains et je donne cette somme au brave Diégo en lui recommandant de l'administrer en bon père de famille. Il fut encore résolu que chacun en rentrant chez soi dirait que les plats et les assiettes avaient été brisés, ferait l'offre d'en payer la valeur, et que ces ustensiles seraient laissés aux jeunes mariés peur monter leur ménage. Je n'entrependrai point de peindre les transports de joie, de bonheur, de reconnaissance de Diégo et d'Antonia ; il est plus facile de les concevoir que de les exprimer. Notre mission était finie, et nous nous séparâmes après avoir souhaité une bonne nuit aux époux fortunés. J'avais fait une longue route, je devais me remettre en marche dans quelques heures, j'étais abîmé de fatigue, et ce- pendant je ne pouvais, je ne voulais pas m'endormir. Le parfait contente- ment de Diégo et d'Antonia se présentait sans cesse à mon imagination. J'étais satisfait ; pour la première fois je formai le désir de me voir possesseur d'une grande fortune. Quelle source inépuisable de jouissances .' on peut faire des heureux à si bon marché ! Le bruit du tambour m'annonça l'instant du départ, il n'était pas encore jour. Je me lève, je vais seller mon coursier et lui donner l'avoine, j'ouvre MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 161 la porte et je trouve les deux époux qui m'attendaient pour me faire leurs adieux. Je fus étonné de les voir dans la rue de si bon matin, ils me char- gèrent de souhaits et de bénédictions et voulurent absolument me conduire jusqu'à une certaine distance. Je marchai avec eux tenant mon cheval en laisse, jusqu'à une chapelle située à droite de la route, à une demi-lieue de Bornos. Diégo et sa femme y entrèrent pour remercier Dieu et le prier pour moi, j'étais prêt à les suivre quand je m'aperçus que l'arrière-garde était déjà loin ; un plus long retard pouvait m'être funeste, je fis mes adieux aux mariés. "Vivez en paix, pax volris, leur dis-je, conservez-moi toujours une place dans votre cœur, et soyez persuadé que je ne me rappellerai jamais sans attendrissement qu'il existe à Bornos un couple heureux qui pourra quelque- fois se souvenir, sans gémir, du passage d'une division française." Je monte en selle, je vais partir.... Antonia qui s'était concertée avec son mari s'appro- che avec rapidité et surmontant enfin la timidité qui l'avait retenue jusqu'à ce moment décisif, clic me dit : " Seigneur chevalier, encore une grâce ! Quel est votre nom de baptême ?-Sébastien.-D. Sébastian, nous vous prions de permettre que notre premier enfant, si le ciel nous en accorde, porte votre nom, ce sera pour nous une bien douce satisfaction.-Avec grand plaisir mes amis." A ces mots, je piquai des deux, mon cheval prit le galop et je rejoignis la division. Nous vînmes coucher à Utrera, où je fiis logé chez le curé. Je laisse à penser dans quel embarras se trouvent les habitans d'un village lorsqu'ils sont obligés d'héberger six mille hommes. Le curé ne savait où donner de la tête, il fallait qu'il s'occupât des Français logés chez lui, et qu'il se dérangeât à tout moment pour répondre à ses paroissiens qui venaient lui demander des conseils. Parmi ces importuns je remarquai une députation de la confrérie du rosaire, elle venait prendre les ordres du curé relativement à la procession du soir et le conjurer de donner une décision définitive qui réglât la conduite que les confrères devaient tenir. Fera-t-on la procession, ou bien ne la fera- t-on pas ? Telle était la question que les députés adressaient depuis un quart-d'heure au curé, en le poursuivant dans tous les lieux où cet ecclésiasr tique se portait pour donner des ordres et faire les dispositions nécessaires afin de placer convenablement ses hôtes nombreux. Impatienté par la foule d'im- portuns qui l'avait déjà obsédé, le curé renvoya la députation du rosaire en lui disant brusquement " ahora non se puede, ne somos los amos, à présent cela ne se peut pas, nous ne sommes pas les ' Les confrères dés- appointés restèrent quelque temps devant la porte, et je les entendis marmot- ter entre leurs dents : Jésus et car..., leur jurement favori. Le 26, nous partîmes d'Utrera pour rentrer à Séville ; long-temps avant d'y arriver nous aperçûmes la fameuse Giralda ; je tressaillis en la voyant comme le passager qui retrouve le clocher de son village après avoir parcouru des plages lointaines. J'étais un Sévillan tout à fait naturalisé grâce à l'aimable Dolorès. Don Quichotte se proposait de venir exprès à Séville pour défier la Giralda, girouette ; un bretteur déterminé fit mieux encore, il se rendit à Marseille pour combattre à outrance et se mesurer corps à corps, nez à nez avec le terrible Passe-rès, l'eflroi des imprudens qui s'aventurent à courir les rues pendant la nuit. Mais Passe-rès se moqua de la flamberge du mata- more, et le champ de bataille lui resta. Le lendemain de notre arrivée à Séville, je me présentai chez Je général Godinot pour lui faire une visite ; on m'annonça qu'il s'était donné la mort pendant la nuit. Le bruit courut que le duc de Dalmatie major-général de l'armée d'Andalousie lui avait adressé de violens reproches sur le peu de succès de l'expédition de Saint-Roch, et que le général Godinot, très suscep- tible sur ce qui touchait à l'honneur, ne voulant pas survivre à cette disgrâce, s'était brûlé la cervelle avec un pistolet. C'est à mon cheval que je devais la course que je venais de faire ; comme je craignais qu'il ne me procurât de temps en temps de semblables corvées, moins agréables sans doute, puisqu'on ne rencontre pas tous les jours des fiancées à marier, je vendis mon quadrupède andalou, à moitié prix, et ce fut encore une bonne affaire. Je ne redoutais pas les expéditions militaires, j'aimais à voir de nouveaux pays, mais le séjour de Séville avait encore plus de charmes pour moi. 162 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. CHAPITRE XXXV. Siège de Badajoz.-Représailles des échappés du ponton.-Escadron des de voués.-Mena- ces des guérillas.-Nous allons occuper le fort de la Chartreuse.-Fausse alerte.- Badajoz est repris.-Bataille des Arapiles.-Retraite d'Andalousie.-D. Cayetano se prépare à nous suivre. Au commencement du mois d'Avril 1812, les Anglais vinrent assiéger Badajoz ; le duc de Dalmatie réunit les troupes que nous avions à Sévillé, dans les environs, et marcha vers l'ennemi. Les deux armées se rencontrèrent près d'Albuera, on se battit avec acharnement; l'action fut muertrière de part et d'autre; comme à Talavera, chacun s'attribua la victoire. Ces batail- les, que chacun croit avoir gagnées, sont quelquefois perdues pour les deux partis et ne donnent pour résultat qu'un champ couvert de morts et de blessés. Ce champ qui resta en notre pouvoir aurait suffi pour constater notre victoire, si les Anglais ne nous avaient cédé la place en levant le siège de Badajoz. Le général Philippon, qui commandait la ville, acquit une gloire immortelle on la défendant; toute la garnison fit des prodiges d» valeur. Manuel d'Avignon, lieutenant au 34e de ligne, se porta sur la brèche avec ses grenadiers et repoussa l'ennemi ; c'est là que ce jeune et brave officier gagna la décoration qu'il ne reçut que trois ans après. Pendant le siège de Badajoz, les non combattans voulurent partager les travaux et la gloire des soldats de la garnison. Ils formèrent un escadron que l'on appela les dévoués ; organisé militairement, cet escadron se composait des officiers de santé et des employés de tous les genres. Cette troupe rendit les plus grands services, et le général Philippon n'en parlait qu'avec éloge. Quand les Anglais eurent levé le siège, le duc de Dalmatie alla reconnaître la place, y fit entrer des vivres et renouvela une partie de la garnison. En passant la revue des intrépides défenseurs de Badajoz, le duc fut très surpris de voir une troupe de cavaliers dont il ne connaissait pas l'uniforme; on lui dit que c'était l'escadron des dévoués. A ce mot le major-général fait un signe de tête, hausse les épaules et passe son chemin. Il était si facile de récompenser le généreux dévouement de ces volontaires : deux ou trois dé- corations, que dis-je, deux ou trois mots flatteurs auraient suffi ; ces braves amateurs n'en demandaient pas davantage. Un paysan ne peut imaginer que l'on donne le nom de travail aux occupa- tions qui ne fatiguent point le corps ; tous ceux qui ne plient pas sous le faix du labeur, sont des fainéans à ses yeux. Par la même raison, à l'armée, le soldat pense que ceux qui ne savent pas manier un fusil, sont des gens tout à fait inutiles. Les non combattans ne jouissent d'aucune considération, et c'est un grand mal ; ils sont utiles, indispensables même. Leurs chefs directs devraient être entourés d'une considération proportionnée à l'importance des fonctions dont le gouvernement les a chargés. Que le soldat méprise l'em- ployé des vivres qui met de la paille dans l'orge et mêle du sable à la farine |K>ur doubler ses profits, cela se conçoit; mais il devrait respecter le chirur- gien qui s'expose à périr sur le champ de bataille en donnant des secours aux blessés et qui meurt d'une épidémie en les soignant à l'hôpital. Ces exemples se sont renouvelés souvent en Espagne ; un éclat de bombe emporta la jambe de mon compatriote Batailler, au moment où il se disposait à amputer le bras d'un officier blessé. Tandis que notre armée se battait à Albucra contre les Anglais, Séville était restée à découvert ; les guérillas des environs surent aussitôt que la ville n'avait pas de garnison, et vinrent rôder autour de scs remparts pour tenter un coup de main si l'occasion paraissait favorable. Le général Rignoux était gouverneur de Séville à notre retour de Saint-Roch, le duc de Dalmatie lui confia ce poste honorable précédemment occupé par le général Darricau qui venait de prendre un service actif. Le nouveau gouverneur, exagérant peut-être le danger, donna l'ordre à tous les Français restés à Séville de se retirer à la Chartreuse que l'on avait fortifiée. Il y fit transporter aussi les magasins; tous les employés, toutes les femmes qui appartenaient à l'armée MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 163 nous suivirent à la Chartreuse, où l'on bivaqua trois jours dans un bosquet d'orangers fleuris qui répandaient un délicieux parfum. Cette retraite pré- cipitée ne put s'opérer sans un travail énorme, un remue-ménage dont les Sévillans s'amusaient beaucoup. Les guérillas se bornèrent à quelques bravades qu'elles firent devant nos postes avancés, elles n'entrèrent point dans la ville. Nous y revînmes quand le danger fut passé ; les habitans, ou pour mieux dire leurs femmes, se moquaient de nous, en disant " que nous n'étions pas courageux, que nous avions eu peur, etc.;" et l'on en riait: quel est le Français qui se fâcherait contre une aimable Sévillane assez hardie pour lui tenir ce propos : No ha sido usted muy valiente? Les Anglais avaient levé le siège de Badajoz après la bataille d'Albuera; retirés en Portugal ils en sortirent bientôt et revinrent sur Badajoz : leur attaque fut si promte et si vigoureuse, que cette ville était en leur pouvoir avant que l'on sût à Séville que l'ennemi l'assiégeait de nouveau. La bataille des Aropiles vint encore ajouter à nos malheurs ; les Anglais nous avaient repris le Portugal, nos années faisaient des prodiges de valeur, mais elles s'affaiblissaient et ne pouvaient guère recevoir de renforts ; l'Empereur s'avançait au milieu de la Russie avec une armée formidable, il emmenait toutes les troupes dont on aurait pu disposer pour l'Espagne. Les guérillas nous harcelaient sans cesse et nous faisaient un mal affreux ; chaque jour elles nous enlevaient quelque détachement, un petit convoi, une petite garni- son, et toutes ces petites prises réunies formaient ensuite un tout assez con- sidérable. Leur force s'augmentait par les désertions continuelles des soldats espagnols que le roi Joseph avait enrôlés dans son armée ; les Anglais et les Portugais par Wellington reprenaient l'offensive, et ces ennemis étaient plus redoutables que les Espagnols. Il fallut concentrer nos forces et réunir les armées sur un seul point, il fallut abandonner l'Andalousie, la plus belle province de l'Espagne et peut-être de l'Europe. Le 10 Août 1812 chacun faisait déjà des préparatifs de départ. J'allai voir D. Cayetano pour lui faire mes adieux, je le trouvai dans l'em- barras des malles et des paquets.-" Que faites-vous là, cher ami, lui dis-je, allez-vous à Cadix tandis que nous retournons à Madrid et peut-être en France ?-Non, je pars avec vous. Je connais trop bien mes compatriotes et les chanoines mes confrères, pour ne pas prendre toutes les précautions nécessaires ; il faut donc que je m'éloigne avec les Français si je ne veux pas être assassiné ou pendu le lendemain de leur départ.-Vous pendu! et quel mal avez-vous fait ?-Vous croyez donc que pour être pendu il soit nécessaire d'avoir fait le mal ? Votre naïveté m'étonne ! Ne savez-vous pas qu'en révo- lution il suffit de n'être pas de l'opinion du parti dominant, pour encourir la peine de mort ?-D'accord, en France beaucoup ont été pendus ou décapités qui ne savaient même pas ce que c'est que d'avoir une opinion. Mais vous n'étes point en révolution, vous êtes tous unis contre l'ennemi commun, et cette résistance n'a rien que de très légitime.-Ah! mon cher ami, vous connaissez bien peu les hommes, et surtout les Espagnols ! Un séjour de cinq ans aurait dû vous révéler tous les maux qui affligent notre malheureuse patrie. " Sans chef, sans trésor, sans armée, l'Espagne est obligée de soutenir la guerre d'invasion la plus cruelle et la plus injuste, et quand elle aurait besoin de tout le dévoûment, de tout l'amour et de toute l'énergie de scs enfans, elle ne trouve que faction et discorde, et ses enfans la déchirent et se dévorent entre eux. Nous sommes tous unis contre l'ennemi commun, j'en conviens, mais la division règne parmi nous. L'intérêt particulier, qui prend toujours le bien général pour prétexte, s'est emparé de tous les cœurs, agite tous les esprits, et des débris de la monarchie renversée chacun voudrait recomposer une nouvelle monarchie selon ses vues et sa fantaisie. Les Français ont détruit et foulé aux pieds nos anciennes institutions, nos usages, notre vieille routine, et dans le désordre où vous nous avez plongés chaque Espagnol a suivi la route la plus convenable à ses intérêts. Le bien public, le roi, Dieu lui-même, tout sert d'excuse aux fourbes, aux ambitieux. Le peuple toujours peuple, sot, crédule, et par conséquent toujours dupe, se laisse entraîner par ceux qui lui font les plus belles promesses, par ceux qui montrent le plus d'audace ou qui lui parlent les derniers. Dégagé de son obéissance envers 164 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. son roi par les Français, excité contre les Français par les moines, il se livre sans scrupule et sans frein à toutes les fureurs, à tous les excès. Les mêmes guérillas qui massacrent vos prisonniers et vos malades, lèvent arbitrairement des contributions dans nos villages et se rendent coupables envers nous-mêmes des crimes les plus revoltans. " Les Français ont voulu marcher trop vite. Au lieu de détruire les couvens, il fallait les protéger; ces hommes inutiles, dès long-temps accoutumés aux douceurs de l'oisiveté, auraient concentré leur haine impuissante dans l'inté- rieur de leurs cloîtres. Les gens éclairés auraient reconnu les avantages de vos nouvelles institutions et le peuple se serait fait à votre joug, qui, malgré vos nombreuses fautes, commençait à lui paraître plus léger. Pouviez-vous espérer que les moines rentreraient dans le monde pour s'y livrer à des occu- pations utiles ? Il était facile de prévoir qu'ils ne s'y montreraient que pour travailler ù. reconquérir leurs droits en vous chassant d'ici. "Votre séjour en Espagne a été trop long et trop court; vous avez eu le temps de détruire, il ne vous a pas été permis de réédifier. Dans ce désordre où vous nous laissez, dans ce dédale inextricable, un homme de bien devait se livrer aux inspirations de sa conscience, et c'est ce que j'ai fait. Depuis long-temps je gémissais sur le sort de notre patrie infortunée ; la conduite infâme de Godoy et de sa royale maîtresse m'inspirait le plus profond mépris ; je voyais avec douleur une nation grande eà généreuse plongée dans l'abru- tissement par la ténébreuse politique des moines ; je voyais avec un sentiment de jalousie et de dépit la France triomphant également par les arts libéraux et par la force de l'épée ; et, faisant un pénible retour sur nous-mêmes, j'attribuais la distance énorme qui nous sépare des autres nations civilisées, à l'ignorance crasse du peuple que le despotisme monacal entretient et pro- page. Bien pénétré de ces raisons, je vous avoue franchement que ce nouvel ordre de choses me promettait le bonheur et la prospérité de l'Espagne, et par une conséquence naturelle de ce principe je devins partisan des Français, et m'attachai sincèrement à leur cause. "-Je ne suis plus étonné que vous vous disposiez à partir avec nous, ce- pendant je ne pense pas que la nécessité vous impose cette condition. Vous êtes partisan des Français, je vous en estime davantage ; mais ce sentiment est renfermé dans votre cœur, on ne reconnaît point nos affidés à l'air du visage, et vous n'avez rien fait qui puisse vous compromettre. Ainsi je ne vois pas pourquoi vous seriez exposé à perdre la vie en restant paisiblement avec vos concitoyens.-Je n'ai rien fait, non, je n'ai rien fait, j'en conviens, mais...."-A ces mots il me prit la main à, la manière des francs-maçons, et je connus la cause de ses alarmes. "-Tout ce qui se passe en loge doit être secret, comment pourrait-on savoir que vous êtes franc-maçon ?"-Il me saisit vivement par le bras, me conduit mystérieusement dans un coin de sa cham. bre et me dit à voix basse : "-Connaissez-vous le prêtre D. Rodriguez que l'on a reçu, il y a six mois, à la loge de St-Joseph d'Italica?-Oui, sans doute. -Eh, bien! ce môme Rodriguez est parti pour Cadix quinze jours après sa réception, emportant avec lui la liste de tous les frères maçons de la loge de St-Joseph d'Italica et même de la Propagande, bien que cette dernière ne soit composée que de Français. Cette pièce est entre les mains des inquisiteurs! Elle va devenir une liste de proscription !-IJ faut avoir le diable au corps, être tourmenté de la rage de faire le mal pour le seul plaisir de le faire. Com- ment imaginer que les francs-maçons puissent être persécutés par les per- sonnes qu'ils ont initiées dans leurs secrets ? Comment le frère Rodriguez a-t-il pu conserver sa haine contre eux après avoir la lumière? Qu'a-t-il trouvé dans une loge qui puisse être contraire au gouvernement, aux mœurs, à la religion ? Je désirerais que tous les inquisiteurs se fissent recevoir francs- maçons pour voir ensuite s'ils auraient l'impudence de les persécuter encore. -N'en doutez pas, ils cesseraient plutôt d'être inquisiteurs ; les uns veulent propager les lumières que les autres s'empressent d'éteindre de toutes parts, il ne peut donc pas y avoir de trêve entre les francs.maçons et les familiers du Saint-Office, Vous avez été trop confians, messieurs les Français. La victoire est assurée, le fanatisme est détruit, le monstre est écrasé, voilà ce que vous n'avez dit vingt fois : le monstre vit encore, et vous n'avez fait que Je froisser et l'irriter. Il va se relever plus redoutable encore, et les derniers MEMOIRES ü'VN APOTHICAIRE. 165 coups de canon que vous tirerez sur la Péninsule vont rallumer les bûchers de l'inquisition. Ce n'est point avec de pareilles armes que l'on renversera le colosse, le temps et la raison peuvent seuls le miner et le détruire peu à peu." D. Cayetano me fit entrer ensuite dans sa bibliothèque pour me montrer un tas de livres qu'il destinait aux flammes. Les œuvres de Voltaire, édition de Kell, celles de Rousseau, de Diderot, etc., y figuraient au premier rang.- " Vous faites donc le petit inquisiteur en préparant un auto da fé.-Je ne puis pas emporter ces livres, je vais les brûler afin qu'ils ne servent pas de prétexte pour incendier le reste de ma bibliothèque et peut-être même ma maison, lorsque je serai parti." Je pris congé de mon ami le chanoine et lui donnai rendez-vous au quar- tier-général, afin de marcher de conserve avec ce nouveau compagnon de voyage. CHAPITRE XXXVI. Adieux, départ de Séville.-Revue de l'armée et des personnes qui la suivaient.-Route de Séville à Grenade.-Puits empoisonnés L'ordre du jour du 15 Août 1810 annonça qu'il fallait se préparer a partir. Un séjour de trois ans nous avait naturalisés dans ce nouveau paradis ter- restre ; tout en détestant le peuple espagnol, chaque Français pleurait en quittant un ami qui lui semblait sincère, une amie qu'il croyait fidèle: aban- donner l'Andalousie, c'était quitter encore une fois la patrie. Il s'éloignait à regret des bords enchantés du Guadalquivir couverts d'orangers et de lau- riers rose, de ce ciel d'azur que les nuages voilent si rarement, de ce climat délicieux où naissent ces vins exquis et parfumés qui portent au loin les plus beaux titres de gloire de l'Andalousie, et soutinnent la renommée de cette province avec bien plus d'éclat que ses montagnes et les flots argentés de ses fontaines. Vins savoureux et délicats de Xérès, de Malaga, de Pajarete, de Rota, de Manzanilla, de Malvoisie ! combien de fois votre charme puissant n'a-t-il pas soulagé nos peines ? A force de les oublier nous perdions tout à fait la mémoire, et pourtant votre souvenir est ineffaçable. Aux approches de l'instant fatal, les Français ne se fréquentaient plus, chacun voulait consacrer les dernières journées à l'objet de sa tendresse, à la dame de ses pensées. Tout était triste, et si la joie se manifestait sur quelques figures, les aimables Andalouses ne la partageaient point. Femmes sensibles autant que belles, je ne dirai rien des cruautés auxquelles plusieurs d'entre vous se sont portées afin de faire preuve d'un faux zèle patriotique ; il m'est plus doux de parler des sentimens qui vous honorent. Ce départ imprévu me contraria, j'avais monté un équipage pour la chasse aux filets, je fus obligé de l'abandonner au moment du passage des ortolans. Tandis que je faisais connaître aux Andalous cette chasse ingénieuse, mon frère Elzéar, capitaine au 108e d'infanterie de ligne, s'exerçait de la même manière aux environs de Stettin et de Magdebourg, Parthus Jlrarimbibet, Germania Tigrim. Nos guerres lointaines ont été fort utiles pour le progrès des lumières, et la chasse aux filets, que les Provençaux ont poussée au dernier degré de per- fection, a fait plus de chemin en trois ans de guerre qu'elle n'en aurait fait en dix siècles de paix. Les campagnes d'Italie ont formé le goût des Fran- çais, hâté leur civilisation musicale, et c'est de nos armées que sont venus les nombreux dillettanfi qui se montraient au premier rang lorsque nous avons livré bataille à la vieille musique française. Nous suivions depuis une heure la route de Marchena lorsque le jour parut. Quel singulier eoup-d'œil ! quel amas confus de fantassins et de cavaliers, 166 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. de caissons et de calèches, de fourgons et de mulets, d'ànes et de charrettes. Parmi cette foule de soldats et d'amateurs qui s'avançaient pêle-mêle vers le lieu de notre destination, je vois un cavalier de tournure grotesque : habit brun, grand chapeau, trottant sur une mule, il avait en croupe sa valise sur laquelle reposait une arme cachée dans son fourreau; cette arme était un parasol,. C'est un capelan, je le reconnais à. son équipage, ce paladin de nouvelle fabrique avait attiré mes regards, je m'avançais pour l'examiner plus particulièrement lorsque j'aperçus l'écuyer qui le suivait monté sur un mulet ; plus de doute, c'est mon homme, ou pour mieux dire mon chanoine, c'est D. Cayetano. Je l'aborde, il parait enchanté de m'avoir trouvé : comme il observait avec autant d'attention que moi le bizarre assemblage des gens et des voitures qui se pressaient sur la route, il nous prit la fantasie de voir défiler toute la caravane. Un temps de galop nous eut bientôt placés en tête de la colonne, un grand arbre nous offrait son ombrage, nous mimes pied à terre à. droite du chemin ; l'ecuyer gardait nos chevaux tandis que, placés sur une éminence, nous passions en revue la tourbe immense qui défilait à nos pieds. Tels Hélène et Priam, montés sur la grande tour d'Ilion, exami- naient jadis l'armée grecque, argiva phalanx. Il ne manquait à. D. Cayetano qu'une longue barbe pour ressembler au roi des Troyens ; je me du rôle d'Hélène en signalant à mon compagnon les acteurs français qui pa- raissaient tour-à-tour sur la scène ; le chanoine répondait à mes questions quand il s'agissait de la troupe espagnole. " Quelle est cette voiture somptueuse ? couverte d'un surtout de voyage qui la garantit des injures de l'air, traînée par quatre beaux chevaux, elle ren- ferme deux dames.-Ce sont les maréchales, me dit Cayetano.-Comment, les maréchales !-Oui, c'est ainsi qu'on les nommait h. Séville, ccs deux fem- mes appartiennent à. l'une des premières maisons de cette ville. Lorsque les troupes françaises y arrivèrent leur famille se retira à Cadix : ces deux sœurs avaient des projets galans, elles restèrent pour les exécuter; maîtresses de deux maréchaux français on les a appelées les maréchales. Le mari de l'aînée est colonel dans l'armée espagnole, la cadette jouit encore de sa liberté, vous voyez qu'elle en fait un bon usage. A Séville, elles éclabous- saient tout le monde, et la pompe de leur char et de leur toilette faisait bien des jalouses. Les dames qui affectaient de mépriser les maréchales n'étaient pas sans reproche sans doute, mais leur amans ne leur donnaient pas d'équi- page ; indè ira.-Et cette autre belle voiture ?-C'est la famille de l'intendant espagnol, partisan des Français ; il est obligé de faire retraite avec eux, si non.... arrastrado.*-Et cette autre voiture!.... It faut qu'elle appartienne à quelque grand seigneur, je vois un singe à la portière, un perroquet sur l'im- périale, un dogue enchaîné, derrière.-C'est encore une famille espagnole. Le chef de celle-ci déteste les Français, mais il s'était chargé de leurs four, nitures, il craint que ses compatriotes no lui fassent rendre gorge en lo dépouillant d'une fortune immense acquise en approvisionnant l'ennemi. " Ah ! voilà un jeune homme bien élégant ! le beau cheval ! Son domes- tique le suit, il est monté sur un excellent coursier ; ce jeune homme ne porte point l'habit militaire....-Vous vous trompez D. Cayetano, c'est une jeune fille, ne la reconnaissez-vous pas ?-Mais oui, c'est la fille d'un marchand de la rue Francos, elle aura suivi le commissaire des guerres qui soupirait pour elle.-Et cette autre qui vient modestement sur la monture de Saneho Pança ?-C'est une petite couturière qui travaillait chez un tailleur de la grande rue, elle décampe avec le domestique d'un garde-magasin. " Laissons passer les fourgons, j'aperçois un joli calecin, c'est bien un cabriolet espagnol et pourtant il est conduit par un Français.-Oui, mais une Espagnole est à son côté.-C'est un garde-magasin, il enlève la fille de son hôte, ou plutôt c'est la demoiselle qui a voulu le suivre. Voilà deux charrettes qui marchent de front, elles portent une famille nombreuse de Français naturalisés en Espagne depuis long-temps ; ils craignent que les • Arrastrado, traîné, tirassa. En Espagne lorsqu'un grand personnage est assassiné dans une émeute, on attache son cadavre avec une corde pour le.traîner sur le ventre dans les rues, et de temps en temps on le perce de nouveaux coups de poignard. A Ma- drid, à Cadix, à Truxillo beaucoup de généraux espagnols ont été massacres et traîne! de.cette manière. J'ai déjà donné la raison de ces fureurs populaires. MEMOIRES D*UN APOTHICAIRE. 167 Massacres de Madrid, de Cadix, de Valence ne se renouvellent à Séville. Après cette autre file de fourgons, on aperçoit plusieurs cavaliers qui sem- blent être de l'espèce de celui que nous venons de signaler. La première est protégée par un fantassin, c'est la maîtresse d'un capitaine, un domestique monté sur une mule, qui porte aussi des cantines bien garnies, accompagne la seconde, cela fait présumer que la dame est attachée à quelque fournis- seur. Les autres n'ont pas d'écuyer, mais on voit non loin d'elles un groupe de cavaliers dont le costume moitié bourgeois moitié militaire annonce des employés de quelque administration ; ce sont vraisemblablement les maris ou les amans de ccs chevalières. "Cet attirail de cuisine, ce chargement complet de casseroles, de marmites et de poêlons annoncent un homme de bouche, c'est un restaurateur fran- çais, ce tourne-broche m'en donne la certitude ; la voilà qui ferme la marche de son petit convoi, monté sur une mule accablée sous le poids de l'énorme chef de cuisine. C'est le fameux Legrand, il était venu s'établir à Seville pour faire fortune, mais les chances de la guerre ne lui en ont pas donné le temps Son restaurant à l'instar de Paris offrait aux gastronomes de quoi satisfaire tous les goûts ; on y était servi à la minute quand on avait pris la précaution de commander son dîné la veille. Legrand quitte la capitale de l'Andalousie parccqu'il est Français ; il pense d'ailleurs qu'après notre re- traite il ferait de petits profits avec des gens qui se contentent de la holla et qui réservent le gaspacho pour les jours de fête. Il suit le quartier-général avec ses marmites, et quand on s'arrêtera dans un petit village, il nous fera faire grande chère avec beaucoup d'argent. Ce ne sont pas les principes du rival de Maître Jacques, mais Legrand veut gagner ses frais de voyage et faire sa retraite en amateur. ."Quel est cet homme long, maigre, sec, monté sur une haridelle; à son air dolent, on le prendrait volontiers pour le chevalier de la Tristc-Figure ? -C'est un juif, ou du moins on assure qu'il est de la famille de Jacob, l'armée le traînait à sa suite, il avait fait à Séville une singulière spéculation. Ce juif, pùisque juif on le nomme, achetait les bois dorés des églises sup- primées, pour en extraire le métal précieux qui les recouvrait. Les colon- nes, les statues, les gloires, les autels étaient entassés dans ses magasins ; après avoir fait racler et laver ces bois à grands frais, après avoir travaillé long-temps, la nouvelle mine qu'il exploitait ne lui a donné qu'une once d'or pour tout résultat. Vous savez que le couvent de Y1 Encarnacion a été démoli pour faire une belle place publique, toute la boiserie dorée et la magnifique gloire de son église a passé dans le creuset de cet alchimiste qui n'a pourtant pas trouvé la pierre philosophale et n'en est pas plus riche. Il fait bien de déguerpir, le peuple n'aurait pas attendu que l'inquisition eût instruit son procès, il en aurait fait justice prompte et rigoureuse, arrastrado. Maintenant il va continuer son commerce avec l'armée, à défaut de saints et de colonnes il fondra des galons et de vieilles épaulettes, et si l'on pille il fera des offres à la vente du butin. C'est un vautour, un corbeau qui suit pour dévorer ce que les malheurs de la guerre lui permettront de saisir avec ses griffes. " Des fourgons, encore des fourgons, mais j'aperçois une carriole, une cantinière la conduit ; diable! il paraît qu'elle a fait d'excellentes affaires. Quand nous étions à Valladolid avec l'armée du général Dupont, elle allait à pied, portant son petit baril suspendu derrière l'épaule comme cette jeune fille que vous voyez là-bas. Prisonnière à Baylen on la conduisit à la Isla de Leon et de là sur V Argonaute avec son mari ; le pauvre diable fut coupé en deux par un boulet, elle se sauva. Je la rencontrai dernièrement à Séville et je fus frappé de son accoutrement singulier. Une robe de velours noir superbe parait madame la cantinière, cinq ou six tours d'une chaîne d'or suspendaient à son cou la montre du même métal, un mouchoir de couleur à la tête, des bas sales, des bottines crottées complétaient sa toilette. Son air délibéré, son maintien de corps-de-garde, n'étaient pas dépourvus d'un certain charme. Il faut qu'elle se soit accrochée à quelque bon vivant qui lui aura fait faire du chemin, ces femmes sont connaisseuses elles s'attachent à des hommes solides, quelquefois à des ferrailleurs dont elles sollicitent la protection. -"Mais voyez dans cette voiture ce garde-magasin gros et gras, il est en compagnie d'une dame. Quelle physionomie renversée ! Comme il est 168 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. soucieux ! N'aurait-il pas assez gagné ? car ses messieurs appellent gagner ce que d'autres diraient voler.- Vous n'y êtes pas, ila gagné prodigieusement, mais il a mal employé ses bénéfices. Croyant peut-être que nous resterions éternellement à Séville, il avait acheté des immeubles parmi lesquels se trouvait le palais de l'inquisition, il est à présumer qu'il n'a pas pu le re- vendre. La retraite l'a tout à fait désappointé ; cet édifice est d'un transport- un peu trop difficile, c'est dommage car ce fournisseur disait volontiers à son cocher : " Allons fouette mes chevaux, et qu'ils ramènent à l'instant ma voiture dans mon palais." Ce commissaire des guerres, qui marche après lui, dans un calecin, tient encore ce langage ; je l'ai vu conduire des bœufs lors de notre entrée en Espagne, et je ne sais quel chemin il a pris pour arriver au poste qu'il occupe. " Cet homme sec et pâle que vous voyez à pied chercher sa route entre les berlines est les chariots est un avocat.-Et que viennent faire les avocats à l'armee ! s'écria le chanoine.-Tenter la fortune comme tant d'autres : un nouveau gouvernement allait s'établir, on aurait eu des places à donner, il se tenait prêt à en accepter une. Nous n'avons pas eu le temps de créer des préfets et des procureurs-généraux, mon avocat s'est contenté du modeste emploi d'aide garde-magasin, afin de ne pas faire la guerre à ses dépens. Mais il a un grand défaut qui nuira toujours à son avancement; il est hon- nête homme, et ses chefs ont désespéré de lui. Ce jurisconsulte me racon- tait un jour comment il s'était brouillé avec son garde-magasin. " Je vous demande un peu, me disait-il naïvement, si je volerais pour les autres, moi qui ne volerais pas pour moi-même !" Aussi va-t-il à pied seul avec ses scru- pules, tandis que ses confrères ont des quadruples et des voitures, des maîtresses et des chevaux. -" Voici des fourgons encore, mais pourquoi tant de fourgons ?-Us sont nécessaires pour porter les bagages et les objets indispensables du service des différons corps et des administrations. Cependant s'il était possible de voir au travers de leur couverture on se convaincrait qu'ils contiennent toute sorte de choses excepté celles qui devraient s'y trouver. Mais'le hasard nous en amène un qui est découvert, c'est un fourgon d'ambulance, destiné à porter de la charpie, des compresses, des bandes, des caisses d'instrumens de chirurgie ou de médicamens, des brancards pour le transport des blessés. Qu'y voyez-vous ?-Une femme étendue sur des matelas, des paniers de comestibles, des cantines de thon mariné, de bœuf à la mode, des pots de confitures, la cafetière â la Dubelloy, la chocolatière, une outre de Val de Penas.-Ab uno disce omnes, les autres sont meublés dans le même goût. " Convenez que nous, sommes bien aimables, voyez cette armée de femmes qui marche â notre suite, depuis la marquise jusqu'à la gitana toutes s'em- pressent de venir avec nous.-Cela ne prouve qu'un grand désordre causé par la guerre, d'ailleurs beaucoup de ces dames doivent être mariées.-Sans doute et leurs maris ont soin de le faire connaître, ils donnent à leur compagne légitime le nom d'épouse, les autres se contentent de dire ma femme et c'est ainsi que cette distinction essentielle s'établit.-Mais pourquoi ne fait-on pas marcher toutes ces femmes ensemble?-C'est qu'il faut qu'elles suivent leur ordre de bataille en restant auprès de la section dont leurs maris ou leurs amans font partie.-Et que deviendront-elles?-Ce qu'elles pourront; en campagne il ne faut pas songer à l'avenir, et c'est le moindre de leurs soucis, il est pourtant facile de le prévoir. Celles qui sont marieés partageront la bonne ou la mauvaise fortune de leurs epoux, les autres restéront avec leurs amans ou bien en changeront. Ainsi la maîtresse d'un général deviendre celle d'un capitaine pour être plus tard la compagne d'un sergent; il est bien rare que ces dames avancent en grade. Un même sort les attend à notre retour en France, toutes seront abandonées. Ce qu'il y a de singulier parmi ces femmes qui n'ont rien à se reprocher, c'est que chacune prend la dose de fierté qu'elle croit devoir appartenir au rang de son protecteur, et le ricochet de mépris se prolonge depuis la maîtresse du maréchal jusqu'à la maîtresse du simple soldat. Ces mêmes personnes qui se dédaignent réci- proquement finiront par se rencontrer dans les corridors du théâtre de Bor- deaux on bien sous lesgaleries du Palais-Royal, et la Salpêtrière sera leur MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 169 dernier refuge. Alors plus de distinctions, le niveau de l'égalité fait taire l'orgueil et la présomption. " Voilà, des Espagnols, je vois au centre de leur troupe le quincaillier de la rue Franco» qui s'était fait nommer commissaire de police et qui croyait ex- celler dans la rédaction des procès verbaux.-Quel nom donnez-vous à ccs gens en rcdingotte bleue, ornée de boutons à l'aigle et qui portent un chapeau d'officier ?-Ce sont des -employés des administrations.-Mais ils devraient avoir aussi leur uniforme ?-Ils ne veulent pas être reconnus, en s'habillant de cette manière on peut les prendre pour des officiers et leur accorder une considération que l'on refuse à leur emploi. Plusieurs usurpent même les boutons à numéro, les marrons d'or à demi-torsade figurent aux coins de leur chapeau, le factionnaire trompé leur porte les armes comme à un officier, et vous pouvez penser que c'est pour ccs messieurs une jouissance à nulle autre seconde ! Ils relèvent un peu le chapeau avec une nonchalance affectée et tâchent de se donner un air important. Les conscrits seuls mordent à l'hameçon ; les vieux troupiers sont plus malins, de soixante pas ils flairent un employé, malgré ses boutons et ses torsades les honneurs du port d'armes lui seront déniés, et le fat passera sans qu'on daigne le regarder. " Vous avez vu ces trois hommes vêtus d'un habit marron brodé en argent, l'un commande les transports militaires, c'est le chef des rouliers menant charettes à la malbrouck, l'autre dirige les mulets de bât, le troisième com- mande une brigade de bourriques. Un ânier son sceptre à la main. Menait en empereur romain Ses coursiers aux longues oreilles. "Cet ànicr s'estime autant que ses deux compagnons, le muletier croit être fort au-dessus de ce confrère conducteur de bourriques, et le chef des char- retiers regarde les deux autres du haut de sa grandeur. Cependant ccs trois individus ne sont rien, ils rentrent dans le néant devant un officier du train des équipages, lequel doit cédet le pas à l'officier du train d'artillerie. Tous ces hommes pourtant ne commandent qu'à des quadrupèdes ou bien aux rustres qui les conduisent. Cette différence des rangs est établie par le plus ou moins de danger que chacun de ces chefs doit courir. Cet amour-propre militaire, cet esprit de corps qui fût que chacun s'estime plus qu'il ne vaut, est la source d'une infinité de duels, mais il inspire de grandes choses. Le soldat du train d'artillerie méprise celui des équipages, lequel dédaigne à son tour le muletier et l'ànier, et se trouve à son tour méprisé par le fantassin de la ligne, qui s'imagine que l'homme qui sait tirer un coup de fusil mérite seul d'être considéré. " -Des femmes, encore des femmes sur des charettes, sur des ânes, à cheval, à pied; dans quelque endroit qu'elle s'arrête, votre armée pourra for- mer une colonie. Ah ! voici un régiment qui défile, d'où vient que les gre- nadiers marchent les derniers ?--C'est que nous battons en retraite et que l'ennemi doit nous attaquer par derrière ; ils seraient en avant si nous le poursuivions, les grenadiers sont toujours au poste d'honneur, aux lieux où le péril est le plus grand. Ce principe établi l'on ne doit pas être surpris que les employés des administrations soient si peu considérés. Les soldats leur donnent une infinité d'épithètes dérisoires ; ils appelleront les employés des vivres: riz, pain, sel; céleri, sel et riz; ripaille, riz, paille, etc. tr'ste con- solation pour de pauvres diables qui bravent sans cesse la faim, la soif, la misère, la fatigue, le froid, le chaud, sont toujours prêts à se faire échiner, et dont la part de gloire se trouve renfermée collectivement dans un ordre du jour ou dans une colonne du Moniteur. Lorsque ces gens-là rentrent dans leurs foyers, les rôles changent. Le soldat reprend la pioche, le rabot ou la truelle, l'officier obtient quelquefois une pension modique et mesure sa dé- pense sur ses petits moyens. L'employé se retire dans le château qu'il vient d'acheter à grands frais, il joue le seigneur, affecte de ne savoir plus parler le patois de son village, trouve que dans son pays on ne sait pas vivre, et cite pour exemple à ces concitoyens la manière d'agir des grands seigneurs de Paris, de Madrid, de Vienne, de Berlin qui recherchaient sa société. Une belle fortune, fruit de quinze ans de vols audacieux ou d'adroites filouteries, 170 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. fait acquérir enfin â l'employé cette considération que l'armée lui refusa tou- jours, et la compensation s'établit." L'armée avait défilé, nous vîmes arriver alors une foule de traînards, forcés de continuer leur route â pied après avoir laissé leurs voitures et leurs bagages au milieu de la route. Ces malheureux, n'ayant pas assez de moy. ens de transports-, avaient trop chargé leurs charrettes ou leurs mules ; les essieux se cassaient, les chevaux ne pouvaient avancer, les mules succomba- ient sous le poids, et bien des familles ont été ruinées pour avoir voulu em- porter trop de choses. Les Espagnoles que le sort condamnait à faire la route à pied supportaient avec un courage stoïque les privations et les fatigues ; la chaleur était extrême, elles ne s'en plaignaient pas ; toujours vives et gaies, elles mettaient de l'amour-propre à paraître moins fatiguées que nous. Nous n'arrivâmes à Marchena qu'â dix heures de la nuit, le 27 on coucha à Ossuna, le 28 à Antequerra; nous en sommes partis le 29 pour arriver à Loxa le 30 au matin. Le même jour à quatre heures du soir, nous avons quitté Loxa et nous sommes entrés à Grenade le 31 â midi. Nos journées étaient si fortes qu'un plaisant dit que nous marchions trente heures par jour. Nous traversâmes les belles plaines de l'Andalousie, si fertiles et si mal cul- tivées. Les routes sont bordées en plusieurs endroits de haies formidables d'agavés et de figuiers d'Inde : les feuilles de ce figuier, qui en Provence ont à peine la largeur de la main, sont énormes en Andalousie; elles peuvent être comparées à de petits matelas. Les guérillas se retranchaient derrière ce rempart végétal et nous fusillaient ; quand on ne pouvait pas tourner ces haies on avait soin de les détruire. On ne trouve ni ruisseaux, ni fontaines dans cette contrée : le voyageur brûlant de soif ne peut se désaltérer qu'à des puits que l'on rencontre, à de grandes distances, sur le bord des routes ; ces puits sont de larges trous ronds, entourés d'un petit mur, dans lesquels l'eau de la pluie se ramasse ; comme il pleut très rarement pendant l'été, cette eau qui ne se renouvelle pas est toujours chaude et croupissante. Pour ajouter encore à son insalubrité les Espagnols avaient jeté de la morue pourrie dans tous ces puits, il était impossible de boire une eau de la sorte infectée. CHAPITRE XXXVII. Grenade.-Beauté de pays.-Antiquités mauresques.-L'Alhambra.-Magnificence des califs.-La ville d'amour-Le mur d'argent.-Cabinet de toilette des sultanes.-Salle de spectacle-Je rencontre un prisonnier espagnol de ma connaissance. De toutes les villes d'Espagne que je connais, Grenade est celle que j'aime le mieux ; sa position est superbe, c'est un séjour enchanteur. Des campa- gnes fertiles et riantes, un climat dont l'ardeur est tempérée par l'air frais qui descend des montagnes voisines, toujours couvertes de neige, rendent cette ville préférable aux autres cités de l'Andalousie. Grenade occupe une place éminente dans l'histoire, elle fut entièrement construite par les Maures dans le dixième siècle, et devint la capitale d'un nouvel empire et le boulevart le plus redoutable des Africains en Espagne. Quand les rois catholiques s'en emparèrent en 1492, après un siège de plus d'un an, cette ville avait trois lieues de circonférence ; mille trente tours défendaient ses remparts, elle ren- fermait dans son enceinte quatre cent mille habitans. Albayzin et l'Al- hambra, fortresses qui la protégeaint, étaient assez vastes l'une et l'autre pour contenir quarante mille hommes chacune. Grenade est bâtie en amphitéàtre sur deux collines au pied d'une montagne de laquelle découlent une infinité de ruisseaux limpides et d'une grande fraî- cheur; distribués avec art ces ruisseaux alimentent les nombreuses fontaines de la ville et les jets-d'eau qu'on trouve dans presque toutes les maisons par- ticulières. L'eau, si commune à Grenade, si rare dans leseautres parties de la brûlante Andalousie, fertilise les environs de la cité favorite des Maures, MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 171 et fait produire à Ja terre les meilleurs légumes et les fruits les plus succulens. La ville domine les belles campagnes qui l'avoisinent à, dix lieues à la ronde elle est dominée à son tour par VAlbayzin et VAlhambra qui couvrent le som- met de l'une et l'autre colline ; cette position est ravissante. La plaine est un peu inclinée, elle est bornée au nord par la Sierra Nevada, par les mon- tagnes d'Elvira, et terminée sur les autres côtés par des amphithéâtres suc- cessifs et variés, plantés de vignes, d'oliviers, de mûriers, de citronniers, de palmiers, d'orangers. Cinq rivières, divers canaux, des fontaines multipliées de tous côtés, l'arrosent ; elle est couverte de prairies, de forêts de chênes ou d'orangers, de vergers de cannes à sucre, de cotonniers, de blé, de lin, enfin de toutes sortes de fruits et de légumes. Cette superbe capitale a bien dégénéré ; elle est grande encore, mais mal bâtie et très irrégulière, on y admire toujours VAlhambra, c'était le séjour des rois. IA Albayzin n'est plus qu'un faubourg séparé de la ville par un mur de fortification, ün retrouve à Grenade des restes superbes de la magnificence des rois maures, de leur luxe, du bon goût, de l'élégance rechérchée et de l'habileté de leurs artistes; VAlhambra seul en réunit un grand nombre qui sont aussi précieux les uns que les autres. Une partie de ce monument a été démolie pour faire place à un nouveau palais que Charles 1er voulut y con- struire. " On y va par une belle promenade qui monte en tournant, elle forme une allée longue, plantée d'ormeaux; coupée par plusieurs ruisseaux, elle est ornée d'une belle fontaine de marbre jaspé, d'où l'eau s'élève plus haut que le sommet des arbres. On trouve d'abord le palais bâti par Charles 1er, il est situé sur une grande place. C'est un superbe corps-de-logis, isolé, carré et construit en pierres de taille ; chacune de scs façades a un portail diverse- ment décoré, les bandeaux des fenêtres sont en marbre noir, et les dessus couverts de têtes d'aigles et de mufles de lions qui tiennent de boucles de bronze. On trouve dans l'intérieur une grande tour ronde, autour de laquelle sont deux rangs de beaux portiques, l'un sur l'autre, soutenus par trente-deux colonnes de marbre jaspé, chacune d'un seul morceau. Les pièces de l'intérieur sont richément ornées; ce palais est fort négligé, on pré- tend même qu'il l'était déjà avant d'être fini ; on le laisse tomber en ruines. " On aperçoit ensuite ce qui reste du pilais des rois maures. Avant d'y arri- ver, on rencontre une espèce de raveiin, où l'on voit les statues de Ferdinand et d'Isabelle. Ce palais n'a extérieurement que l'apparence d'un vieux château ; bâti en grosses pierres de taille carrées, il est environné de fortes murailles flanquées de grosses tours et de bastions. On y entre par une porte pra- tiquée dans une grosse tour carrée, qui fut appelée autrefois porte du Juge- aient ; celle-ci se termine en pointe surmontée d'une clef sculptée sur le marbre et plus haut d'une main. C'est un hiéroglyphe qui, dans le sens des Maures, signifiait que les ennemis prendraient le palais, lorsque cette main prendrait la clef. " La première cour est un carré long, pavé en marbre blanc, entouré d'un portique dont les arcs sont soutenus par des colonnes de marbre. Les murs et les voûtes de ce portique sont couverts d'ornemens en mosaïque, de festons, d'arabesques peints, dorés, ciselés en stuc, d'un travail très délicat. Les car- touches y sont multipliés, ils sont remplis par des inscriptions qui, presque toutes, sont des passages du Koran. Au milieu de la cour est un long bassin, rempli d'eau courante et assez profonde pour y nager, il est bordé, de chaque côté, de plates-bandes de fleurs et d'allées d'orangers ; il servait de bain à l'usage des personnes attachées au service du palais des rois maures. " La cour des Lions forme aussi un carré long de cent pieds sur cinquante ; elle est entourée d'une galerie soutenue par des colonnes de marbre blanc, accouplées deux à deux et trois à trois; fort minces et très déliées, d'un goût singulier, mais élancées avec une légèreté, une grâce mérveilleuses. Les murs sont revêtus d'ornemens arabesques en stuc, en peintures, en dorures, exécutés avec délicatesse. Deux coupoles fort élégantes, de quinze à seize pieds en tous sens, s'avancent en saillie dans l'intérieur aux deux extrémités du carré ; des jets-d'eau s'élèvent Un vaste bassin occupe le milieu de la cour; une superbe coupole d'albâtre, de six pieds de diamètre, est placée au centre du bassin. On prétend qu'pjle fut fait sur le modèle de la 172 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. mer de bronze du temple de Salomon, elle est portée par douze lions de mar- bre et surmontée d'une coupe plus petite. Une grande gerbe d'eau s'elançait du centre de cette dernière, elle retombait d'une cuve dans l'autre pour arriver ensuite dans le grand bassin, formant ainsi plusieurs cascades dont la dernière était grossie par des flots d'eau limpide que les mufles des lions jetaient cesse. "Les pièces de l'intérieur sont très multipliées. On y voit les salles d'audience ou de justice; les chambres de la famille royale; les bains du roi, ceux de la reine, ceux de leurs enfans ; un salon de musique, le cabinet de toilette de la reine. Les chambres ont toutes des alcôves refraichies par des fontaines, près desquelles les lits étaient placés sur des estrades de faïence. Le salon de musique a quatre tribunes et un bassin d'albâtre. On voit dans le cabinet de la reine une dalle de marbre percée d'une infinité de petites ouvertures destinées à laisser exhaler les parfums qu'on y brûlait sans cesse.* " La plupart de ces pièces sont voûtées, et leurs voûtes sont souvent dé- coupées à jour avec une hardiesse, une délicatesse infinies. Les voûtes, les plafonds, les poutres, les lambris, sont peints, ou dorés ; dans beaucoup de pièces ils sont incrustés en marbre, en jaspe, en porphyre ; ils sont presque partout couverts d'inscriptions, d'hiéroglyphes et de divers ornemens en mo- saïque. 'Une maison de plaisance des rois maures existe encore au-dessus de ce palais; elle porte le nom de Xénéralife, maison d'amour. C'est un séjour délicieux, la situation en est ravissante; l'air y est doux et pur, les jardins, les bosquets, les vergers s'y succèdent et s'y multiplient; les fontaines y sont variées à l'infini : il y en a une dont le jet est plus gros que le bras et s'élève au-dessus du faîte de l'édifice. Une ancienne mosquée est placée au sommet de la montagne, c'est aujourd'hui une église dédiée à Sainte-Hélène. "Grenade conserve encore des vestiges de l'attention des Maures à se procurer les agrémens dont la quantité des eaux de source et de rivière du voisinage leur facilitaient les moyens. On retrouve, dans beaucoup de mai- sons, des restes de bains qu'une eau pure remplissait à volonté. La plupart des maisons sont encore embellies par des fontaines, qui ont le double avan- tage de fournir l'eau nécessaire auxhabitans et de tempérer par leur fraîcheur les'ardeurs d'un climat brûlant en été. Beaucoup de ces fontaines sont dans les cours des maisons ; les unes tombent dans des cuves, les autres jaillissent dans les airs, y forment une douce rosée ; d'autres, par des jets moins élevés, mais plus gros, retombent dans des bassins en nappes, en cascades. Les Grenadins, à l'imitation des Maures, couvrent les cours de leurs maisons d'une tente, ils les mettent ainsi à l'abri des ardeurs du soleil. C'est dans ces cours qu'ils se tiennent en été, c'est là leur salle à manger et leur salon de com- pagnie, ils n'en sortent point, et trouvent avec raison ce lieu aussi commode qu'agréable. " Le Soto de Rmna est un bois d'ormeaux, de peupliers blancs, de frênes qui a plus d'une lieue de longueur, sur moitié de largeur, aux extrémités duquel on trouve quelques métairies entourées de terres cultivées; il occupe presque le centre de la belle plaine de Grenade. C'était un lieu de plaisance des rois maures qui y avaient un palais, les rois catholiques en prirent pos- session après la conquête de cette ville." Deux ruisseaux que les Espagnols décorent du nom de rivières descendent des montagnes voisines, le Daro traverse une partie de Grenade, le Xénil baigne ses murailles extérieurs du côté du midi. Le Daro passe au pied do la colline sur laquelle s'élève le palais de l'Alhambra, il reçoit les ca,ux qui s'écoulent des jardins de ce palais et des fontaines de la ville ; ses rives * J'emprunte ces détails à M. Alexandre de Laborde, ils sont d'une grande exactitude ; cependant cequ'il dit du cabinet des parfums a besoin d'explication. Un autre cabinet est placé au-dessus de celui dont M. de Laborde fait mention et c'est ce dernier qui était le véritable cabinet de toilette de la reine ; il est fort étroit et ses fenêtres s'om rent du cote de la ville. Le cabinet décrit parce voyageur est celui dans lequel on brtilait les parfums dontla vapeur s'exhalait par les trous du plafond et venait aromatiser, intàs et extra, la reine quise promenait ou restait assise dans le cabinet supérieur. M.de Laborde nedit point si la dalle de marbre percée fait partie <ln plafond ou du parquet, cette distinction essentielle pourrait seule faire connaître s'il parle de l'un ou de l'autre cabinet, et si les trous qu'il désigne étaient destinés pour renvoyer ou bien pour introduire la vapeur odorante. MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 173 d'ailleurs sont si escarpées, son cours irrégulier et rapide est parsemé de tant de petits écueils, que jamais personne n'a eu l'idée de confier la plus petite nacelle à ses flots vagabonds. Ainsi les faiseurs de romans et de mélo- drames sont un peu plus absurdes qu'à l'ordinaire quand ils amènent des navires sous les fenêtres de l'Alhambra, pour favoriser la fuite d'une princesse infortunée et sensible que son ravisseur affranchit des jalouses fureurs d'un roi maure. Les dames devaient se plaire dans la société de ces Africains, ils n'étaient pas si barbares qu'on voudrait le faire croire; ils s'égorgeaient •entre eux, j'en conviens, et leur domination en Espagne offre une longue suite d'assassinats, d'empoisonnemens, d'incendies. Mais leur galanterie, leur magnificence, surpassaient de beaucoup tous les objets de comparaison que nous avons sous les yeux et même les descriptions fantastiques des poètes. Les récits des historiens de cette nation ressemblent à des contes orientaux, et pourtant les faits qu'ils renferment ont été lus, comparés, confirmés par des savans de notre siècle tels que Cardonne, Swinburne, Chénier, Les monumeps, le faste, la pompe des Maures, leur excessive recherche de tout ce qui peut contribuer aux plaisirs des sens, aux commodités de la vie, ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons. Une des esclaves favorites d'Abdérame II., calife de Cordoue, osa se brouiller avec son maître; cette belle se retira dans son appartement, et jura d'en voir murer la porte plutôt que de l'ouvrir à son royal amant. Le chef des eunuques, épouvanté de ce discours, crut entendre des blasphèmes que la mort la plus prompte et la plus cruelle devait punir. 11 courut se prosterner devant le chef des croyans, et lui rendit le propos de l'esclave rebelle. Abdé? rame, en souriant, lui commanda de faire élever devant la porte de la favorite une muraille de pièces d'argent, et promit de ne franchir cette barrière que quand l'esclave aurait bien voulu la démolir pour s'en emparer. L'histoire ajoute que, dès Je soir même le calife entra librement chez Ja favorite apaisée. Abdérame III., sans cesse occupé de combats ou de politique, fut amoureux tout sa vie de la séduisante Zehra. Il fonda pour elle une ville près de Cordoue et lui donna le nom de sa maîtresse. Les maisons de la nouvelle cité, bâties sur un même modèle, surmontées de plates-formes, ornées avec autant de goût que d'élégance, étaient accompagnées de jardins déliciéux, de fontaines jaillissantes, de bosquets d'orangers. La statue de la belle Zehra se distin- guait sur la principale porte de cette ville de l'amour, Toutes ces beautés étaient effacées par le palais de la favorite, on y admirait un salon dont les murs étaient couverts d'ornemens d'or, Plusieurs animaux du même métal jetaient de l'eau dans un bassin d'albàtre, au-dessus duquel était suspendue la fameuse perle que l'empereur de Constantinople, Léon, avait donnée au calife comme un trésor inestimable. Les historiens disent que, dans le pavillon où Zehra passait la soirée avec Abdérame, le plafond, revêtu d'or et d'acier, était incrusté de pierres précieuses, et qu'au milieu de l'éclat des lumières réfléchies par cent lustres de cristal, une gerbe de vif-argent jaillis- sait dans une conque de marbre vert. La ville de Zehra n'existe plus. En supposant qu'une princesse se fût décidée à quitter le séj our enchanté de l'Alhambra, comme nos romanciers ne craignent pas de l'affirmer, je ne vois point où la belle fugitive aurait trouvé des cabinets de toilette, des murs de sequins, des pavillons comme ceux dont je viens de parler ; à moins qu'on ne lui eût promis de la mener à la cour d'Armide, ou dans le palais d'Aladjn. Nos fioles de lait virginail, les eaux de Cologne et de mousseline, les gants gras de Venise, la farine de noisette, les pommades de concombre et de co- limaçons, tout l'attirail enfin des parfumeurs de la rue de Richelieu, ne sont rien et ne doivent rien être en comparaison d'un boudoir galant dont le parquet de marbre est percé de petites ouvertures qui permettent à la vapeur aromatique de s'élever sous les pieds d'une jolie femme pour embaumer l'atmosphère qu'elle respire, après avoir parcouru, caressé, parfumé ses appas les plus mystérieux. Les Maures méritaient d'êtres distingués par les belles, on assure même qu'ils avaient des qualités qui leur assuraient la ten- dresse des dames. Témoin la reine de France, Eléonore de Guyenne ; elle partit pour la Terre Sainte et suivit les étendards de la foi ; tandis que son 174 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. époux cherchait la victoire et ne la trouvait pas toujours, cette reine char- mante subjuguait les Sarrasins d'une autre manière et s'applaudissait de l'agrément que lui procuraient ses conquêtes sur les infidèles. Des chroni- queurs malins poussent l'impertinence jusqu'à, affirmer qu'Eléonore avait triomphé d'un Turc qui valait à lui seul tout un empire. C'était un rude champion ; il aurait donné quinze points et la main à tous les paladins qui se disputaient le prix devant la cour d'amour. Si les croisés s'éloignèrent à regret de la rive africaine, la tendre Elénore éprouva toutes les angoisses du désespoir. Elle y laissait son Turc, et quel Turc ! Elle y laissait l'objet d'une ardeur naïve et délicate, d'un amour constant et fidèle, d'une passion angélique et sentimentale, et par conséquent conforme aux mœurs simples et pures du bon vieux temps. Après avoir parlé de l'Alhambra et des antiquités mauresques de Grenade, je ne passerai point sous silence un monument qui, pour être nouveau, n'est pas moins digne de l'attention du voyageur. C'est un joli théâtre bâti dans le goût de nos nouvelles salles de spectacle : les Grenadins en sont redeva- bles au général Sébastian! qui l'a fait construire. Dans les siècles à venir, deux monuinens rappelleront deux époques où la ville de Grenade a été em- bellie par les vainqueurs libéraux et courtois qui l'ont subjuguée. L'Espagne est restée, pendant des siècles et à diverses époques, sous la domination des étrangers : à Sagonte, Murvicdro, l'on voit encore des fortifi- cations faites par les Carthaginois, les Romains, les Goths, les Maures, qui tour-à-tour ont fait la conquête de l'Ibérie ; les Français ont mis la main à l'œuvre et continué les travaux de leurs devanciers. J'allai visiter le grand hôpital de Grenade, en traversant la cour je m'en- tends appeler par mon nom en espagnol. J'aperçois un malheureux derrière une fenêtre grillée, le scapulaire et le chapelet pendaient à son cou. Je m'a- vance vers lui et je reconnais Santiago Samper le frère de la belle Mariquita, celui que Lavigne avait institué son héritier par fidéi-commis, et qui s'em- para du dépôt testamentaire. Je cherchai l'escalier de sa prison et j'entrai chez ce captif infortuné qui se traînait sur le plancher pour venir à ma ren- contre. Sa triste situation me toucha vivement, elle me rappelait trop bien les misères de ma captivité ; voilà comme j'étais dans les prisons de Frejenal et de Santa-Olalla. Prisonnier et blessé, Santiago avait besoin de consola- tions et de secours, l'expérience m'avait appris à les administrer et je pouvais avec raison m'appliquer le fameux vers de Virgile que tant d'auteurs ont choisi pour épigraphe, JVun ignara mali, mi j cris succurrere dise». Après les premiers épanchemcns de l'amitié je voulus connaître les événe- mens qui avaient conduit Santiago dans les prisons de Grenade. "Vous étiez encore à Madrid, me dit ce guerrier malheureux, quand je fus désigné pour faire partie du second régiment des volontaires de cette ville, que nous appelions les volontaires forcés. Je pris cependant mon parti en brave et partageai bientôt le noble enthousiasme de mes compagnons d'armes, qui croyaient arriver à Paris sans que rien ne pût les arrêter en chemin La victoire de Baylen avait exalté les esprits à un tel point que ce mouvement d'orgueil était bien pardonnable. Nos camarades avaient triomphé des vain- queurs d'Austerlitz, nous devions par conséquent être invincibles.. Ce senti- ment exagéré de nos forces dura jusqu'à la première bataille où mon régi- ment se trouva. Notre gloire de Baylen et nos palmes futures s'évanouirent en un instant ; refoulés, terrassés par les Français, nous apprîmes à nos dé- pens quelle est la différence qui existe entre une troupe aguerrie et disciplinée, et de jeunes soldats sans expérience. Chargé par la cavalerie, notre régi- ment se débanda, je jetai mes armes et me sauvai en courant. " Cette première épreuve refroidit mon ardeur belliqueuse et me fit prendre la résolution de renoncer à la carrière militaire. Je revins à Madrid sans m'arrêter, et ne trouvai plus personne chez moi, les nouveaux locataires qui occupaient nos appartenions m'apprirent que mon père était mort et que ma mère et ma sœur avaient disparu sans faire connaître le lieu de leur retraite. MEMOIRES D'UN AnOTHICAIRE. 175 Sans parons, sans ressources et sans asile, ne sachent que faire et que devenir, je m'engageai de nouveau dans un régiment qui se formait à Madrid. Ce corps, fut enveloppé, pris en totalité, ou du moins peu s'en faut, à la journée d'Occana ; j'étais du nombre des prisonniers. Le roi Joseph nous faisait solliciter pour entrer dans sa garde, j'acceptai ses propositions et retournai à. Madrid où je passai deux ans à servir ce bon-homme de roi; je jouissais du sort le plus tranquille lorsqu'il me prit fantaisie de changer encore une fois de maître. Je désertai avec neuf de mes camarades emportant armes et bagages, notre petite troupe se dispersa pour échapper plus facilement à. la surveillance des troupes françaises. J'arrivai seul dans l'Estrémadoure où je rencontrai la guérilla de l'Empecinado et je m'enrôlai sous ce nouveau chef. Après avoir fait la guerre en partisan dans l'Estrémadoure et le roy- aume de Léon je quittai l'Empecinado pour aller joindre l'armée que .le général Ballesteros commandait ; à. la dernière affaire qui vient d'avoir lieu près de Malaga, atteint par une balle qui m'a fracassé la jambe, je suis tombé, les Français m'ont ramassé, et me voilà dans la prison de l'hôpital." Blessé et prisonnier Santiago n'en était pas plus affiigé pour cela, il sup- portait les rigueurs de son sort avec philosophie, et n'avait rien perdu de sa gaîté naturelle et de la fierté castillane. Quand il eut fini de parler, je lui donnai des nouvelles de sa mère dona Ilcna et de sa sœur Mariquita, et je lui racontai comment je les avais trouvées à Séville. Il me demanda ce qu'elles y faisaient, je ne répondis pas, Santiago devina la cause de mon silence et dit à part quelques carajo avec colère. Je le recommandai aux chirurgiens de l'hôpital et lui promis de revenir le voir. CHAPITRE XXXVIII. Je trouve un aimable tocayo.-On me prend pour un Espagnol.-La comédie improvisée. -Le revenant.-Frère Serapio.-Trahison des Sévillans. On me logea à Grenade chez D. Sébastian Larrosabal; quand je me pré- sentai chez lui, je trouvai madame Larrosabal, doua Irena qui peignait sa servante. Assise près de la fenêtre, elle faisait la guerre aux insectes qui trottaient dans la chevelure de sa camériste, celle-ci était accroupie, les mains et la tête appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Cela ne m'étonna point, les dames espagnoles vivent très familièrement avec leurs servantes, et les services de ce genre sont réciproques entre elles. Je saluai doua Irena qui me rendit ma révérence avec un sourire très gracieux, se leva pour me mon- trer l'appartement qu'elle me destinait, et vint reprendre ensuite la toilette de sa servante qui l'attendait patiemment sans avoir changé de posture. Le patron rentre un instant après, c'était un homme fort aimable ; il me reçoit à merveille et commence l'entretien en me demandant mon nom cômo se llama usted ? C'est la première question que vous adresse un Espagnol.- Comment vous nommez-vous ? Sébastian.-Ah, ah, nous sommes tocayos, je m'appelle aussi Sébastian.-Il me prit la main, me la serra avec affection et me combla de témoignages d'amitié.-Soyez le bien-venu, D. Sébastian ; ma femme je te présente mon tocayo, fais-nous apporter du vin de Xérès et des biscuits.-Après avoir fumé le cigarito, il me conduit à. la botilleria, espèce de café de peu d'apparence, où l'on ne prend cependant que des glaces et des sorbets. Je savais depuis long-temps que cette conformité de prénoms produit un effet magique sur les Espagnols, je ne m'attendais pas pourtant à un accueil aussi fraternel. A la vérité, D. Sébastian Larrosabal était un homme loyal et plein de franchise, il aimait les Français; nos officiers qu'il avait logés s'étaient toujours bien conduits à. son égard, et la qualité de tocayo me fit faire des progrès rapides dans son amitié, les braves gens s'entendent facile- ment, et nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde. 176 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Je parlais bien le castillan, et pendant un séjour de trois ans à Séville j'avais pris le grasseyement doucereux des Andalous, ce qu'on appelle dans les pays hablar gangozo. Larrosabal s'en étonnait, sa femme croyait que j'étais Espagnol, et l'un et l'autre riaient aux éclats lorsqu'ils m'entendaient contrefaire la manière de parler de leurs compatriotes, des gens du peuple surtout qui, à Grenade comme à Paris, est différente de celle de la bonne compagnie. D. Sébastian avait l'habitude de passer ses soirées dans une tertulia, société ; il restait chez lui pour ne pas être incivil en ine laissant seul. Deux jours après il me proposa de me présenter dans cette société.-• Venez-y en habit bourgeois, dit-il, j'annoncerai que vous êtes un cousin qui m'est arrivé des environs de Séville ; on vous prendra pour un Andalou, et nous nous amuserons.-En effet, je remplis assez bien mon rôle d'Espagnol : quatre officiers français, dont deux étaient logés dans la maison où se tenait la tertulia, m'adressaient quelquefois la parole en français, j'appelais alors D. Sébastian à mon secours afin qu'il me servît de truchement. Ces officiers ne me connaissaient pas, et D. Sébastian riait comme un fou. On avait pris des glaces et des sorbets, les officiers offrirent du punch, je feignis d'ignorer absolument ce que c'était que cette liqueur. Les militaires me l'expliquèrent, mon interprète me le répéta en espagnol, et je répondis qu'un semblable mé- lange devait être détestable. Nouvelle explication, argumens persuasifs, nou- velle conférence avec mon interprète, les militaires prennent à cœur de civiliser le villageois andalou que je représentais ; ils réitèrent leurs instan- ces en me présentant un verre de punch, je l'accepte, après bien des lazzis je surmonte enfin ma répugnance affectée, je l'avale d'un trait, et sans dire un mot je prouve que je l'ai trouvé bon, en approchant mon verre de celui qui faisait le distribution. On me le remplit, je le vide à l'instant, pour le tendre encore avec un flegme imperturbable, je continuai ce jeu tant qu'il eût du punch dans le bol. Les officiers, qui d'abord s'étaient applaudis du succès de leurs sollicitations, trouvèrent ensuite que je suivais l'ordonnance avec trop d'exactitude et d'activité ; leurs réflections devinrent si plaisantes que je faillis rire moi-même avec D. Sébastian dont la gaîté devenait trop bruyante pour un compère. On passait la soirée dans cette tertulia, comme dans les sociétés de Séville, en jouant à des jeux innocens. Les Andalouses aiment beaucoup les jeux de société, leur esprit subtil saisit à, la volée tout ce qui peut être présenté d'une manière gracieuse et piquante, les calembours, les coqs-à-l'ânc les mots à double sens, leur fournissaient à l'instant l'occasion de déployer le charme délicieux de leur conversation. Nous dansions, nous chantions au son de la guitare, on fumait le cigarito en buvant de temps en temps des verres d'eau où s'humectait le classique panale. Mon tour vint de chanter, et j'exécutai yo que soy contrabandista avec tout le salera andalou. Toutes les guitares m'accompagnèrent à l'instant et mes auditeurs marquaient le rhythme en faisant claquer leurs doigts comme des castagnettes. Je continuai mon rôle d'Espagnol jusqu'à la fin de la soirée, je pris congé de la société en lui adres- sant mes rcmercîmens en français. La scène improvisée par mon compère Larrosabal amusa beaucoup l'assemblée et surtout les senoritas Mariquita, Encarnacion. Conception, Amparo, Milagros, Rosario, qui étaient toutes fort gentilles. La petite Conception que l'on appelait par abréviation Concha ou Conchita était une espiègle pleine d'esprit et d'amabilité ; les jeunes gens se groupaient autour d'elle, et sa nombreuse cour était un objet de jalousie pour les autres demoiselles, qui pour la molester lui disaient de temps en temps t " Conchita ! cuidado con el duende ! Conception ! prends garde au reve- nant !" Je continuai d'aller dans cette tertulia, D. Sébastian m'y ramena le lende- main et me présenta comme son ami et son tocayo. Ce jour-là je croyais arriver au bal masqué : les jeunes gens et les dames étaient déguisés comme en carnaval ; une autre fois je les trouvai en costume de théâtre et l'on impro- visa une comédie dont on avait distribué les rôles et donné le sujet la veille. Plusieurs acteurs se distinguèrent et se firent remarquer autant par leur manière ingénieuse de créer à l'instant les scènes que par leur exécution. La petite Conchita, chargée du rôle de graciosa, avait le physique et l'esprit de son emploi ; son triomphe proclamé par des applaudissemens continuels vint MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 177 exciter encore l'envie de ses compagnes qui pour se venger lui disaient à l'oreille: prends garde au revenant! Conchita se mordait les lèvres et ne disait mot. Ce propos, souvent répété, piquait ma curiosité ; je voulus savoir à mon tour ce qu'il signifiait.-Est-ce que l'aimable Conchita serait assez timide pour avoir peur des revenans ?-Cette question que je lui adressai, fut très mal reçue ; Conchita me tourna le dos avec un mouvement d'impatience. Je compris alors que la recommandation des senoritas renfermait un mystère et que j'étais un curieux impertinent. Je me retirai dans un coin avec mon tocayo Larrosabal, et le prirai de me mettre au fait. D. Sébastian ne de- mandait pas mieux, et me raconta sur-le-champ l'aventure du spectre qui faissait l'objet des apartés de la société. " Un officier français aimait éperdument la jolie Conchita, il en était aimé. L'active surveillance des parens de la senorita contrariait sans cesse les deux amans : recevoir et donner des lettres, se voir a l'église, à la promenade, était sans doute un agrément; mais une Andalousc veut des réalités, elle ne saurait se contenter des douceurs de l'amour platonique. Conchita, désirant voir son amant de plus près, imagina d'épouvanter ses parens afin de les éloigner des lieux où le dénoùmcnt de l'intrigue amoureuse devait se passer. D'accord avec sa servante qui avait aussi quelqu'un à introduire dans la maison, elles évoquèrent un spectre pui vint favoriser leurs projets galans. A minuit, vous savez que c'est l'heure ordinaire des apparitions, un grand fan- tôme blanc parcourait lentement les corridors et tramait des chaînes dont le bruit portait au loin la terreur. Le père et la mère de Conchita sont des gens très simples et très superstitieux ; tremblans de peur, ils se blottissaient dans leur lit la tête sous les couvertures afin de ne pas entendre le bruit du spectre, et se gardaient bien de bouger de là, s'estimant très heureux que leur asile fût respecté. Conchita prenait alors ses ébats avec l'officiér, et quand celui-ci faisait retraite, le sergent de la servante se présentait, et la jeune maîtresse protégeait à son tour le tête-à-tête de la camériste qui lui cédait les chaînes et le linceul fantastiques. Cette manœuvre nocturne était trop bien organisée pour ne pas produire d'heureux résultats. " D. Antonio, le père de Conchita, s'aguerrit peu à peu: une nuit il poussa la témérité jusqu'à se lever de son lit ; une autre fois il entr'ouvrit la porte de sa chambre et vit passer le revenant. Mais la frayeur du bon Antonio fut telle qu'il se trouva mal : les réflexions qu'il fit en rentrant dans son lit vinrent ajouter encore à son effroi. Pour mettre fin à ces angoisses horribles, il eut recours au frère Serapio, celui que vous voyez assis, non loin de nous, aux genoux de la senorita Amparo, et lui raconta ce qu'il avait vu et entendu. Au lieu de rassurer Antonio, le frère Serapio l'effraya encore plus, en lui disant qu'il ne fallait pas douter que ce ne fût un esprit: mais qu'avec des prières il se chargeait de le chasser et que ce n'était pas la première fois qu'il avait mis un terme à de semblables apparitions. D. Antonio s'empressa de donner de l'argent au moine, lequel promit de faire des prières, et cepen- dant le spectre allait toujours son train. Nouvelles terreurs et par consé- quent nouveaux dons nufrayle, qui spéculait sur la peur de D. Antonia et se gardait bien de la dissiper. " Ce commerce de ruse et d'amour, d'argent et de prières durait depuis trois mois, lorsqu'un autre officier français se présenta chez D. Antonio avec un billet de logement. Celui-ci crut se débarrasser de son hôte en lui disant que la maison était fréquentée par des revenans, et qu'il ne voudrait pas l'exposer à faire un voyage au sabbat. L'officier se moqua de la crédulité d'Antonio, s'installa chez lui en dépit des spectres et des fantômes. La première nuit, et même la seconde, le revenant ne paraît point, mais il ne pouvait garder plus long-temps le repos; à la troisième nuit, la promenade et le vacarme avaient recommencé. L'officier dédaignant d'autres armes, prend sa cravache, atteint le spectre dans l'escalier et le fustige vigoureuse- ment. L'esprit sent alors qu'il a un corps ; il se jette aux pieds de son cor- recteur, demande grâce révèle tout, réclame le secret; l'officier le promit, je ne sais trop à quelles conditions. Il parait qu'il ne fut pas fidèle à sa parole, car l'aventure du revenant s'ébruita quelques jours après. D. Antonio, qui parlait sans cesse de son spectre et des terreurs qu'il inspirait à toute sa maison, devint la risée de la ville ; il en était si confus qu'il n'osait plus so 178 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. montrer nulle part. Il exhala sa colère contre la servante qui fut renvoyée ; il fallut se borner à cette petite satisfaction ; les piastres et le doublons qu'il avait versés dans le cepillo du frère Serapio n'en sortirent point. Les prières avaient été faites, et rien n'est mieux acquis que ce que l'on nous donne." Pendant ce récit, frère Serapio, qui avait entendu que l'on prononçait son nom et que mes regards se tournaient de son côté, s'approcha de nous pour demander quel était le sujet de notre conversation. " Nous parlions du reve- nant, lui dit Larrosabal.-Ah ! ah ! qu'en dites-vous seigneur chevalier ? La petite Conchita n'est pas maladroite.-Ni vous non plus, frère Serapio, lui dis-je. Or ça, croyez-vous sérieusement aux revenans ?" Serapio hésitait. "Point d'escobarderie, une réponse franche et catégorique; y croyez-vous ou non?" Serapio gardait le silence. "Votre hésitation est une réponse; elle me fait penser que si vous partagiez à cet égard l'opinion du vulgaire, vous auriez répondu toute de suite affirmativement. Or, puisqu'il m'est démontré que vous n'y croyez point, pourquoi donc avez-vous accepté l'argent que le bon-homme Antonio vous donnait pour exorciser un spectre qui n'existait pas. Ne valait-il pas mieux rassurer ce poltron ? Vous lui auriez persuadé sans peine que les morts ne reviennent pas. Pourquoi donc avez-vous aug- menté sa peur et pris ses doublons-? C'est, me dit-il après un moment de réflexion, c'est, qu'il est bon d'entretenir de saintes superstitions.-Saintes superstitions ! voilà, deux mots qui doivent être surpris de se trouver ensemble. Saintes superstitions est excellent, qu'en dites-vous cher tocayo ? Voilà de la franchise, et plus encore que je n'en attendais d'un moine espagnol. Saintes superstitions ! je me souviendrai long-temps de ce mot-là." Frère Serapio s'était enferré ; il s'aperçut à. l'instant de la faute qu'il avait faite en prononçant cette phrase hétérodoxe, anti-monacale ; il voulut dissi- muler sa honte, cacher son impatience, et m'adressant la parole d'un ton courroucé, il me dit: "Croyez-vous, messieurs les Français, qu'il vous soit permis d* nous tourner en ridicule ? Vous êtes sans doute exempts de super- stitions ; la France n'est peuplée que des philosophes et d'esprits forts !- Vous sortez de la question, frère Serapio, ne vous fâchez pas, raisonnons sans humeur. Je ne prétends pas vous prouver que la superstition n'existe pas chez nous, et sur ce point notre siècle de lumières n'a pas encore achevé ses conquêtes. En voulez-vous la preuve ? la voici : pendant notre révolution, dans le temps où nos régénérateurs démolissaient les temples pour agrandir les places publiques, brisaient les cloches pour faire de gros sous, fondaient les jeux d'orgues pour les arrondir en balles de calibre, dans ce temps affreux où il était défendu de croire en Dieu, temps que l'on appelait impro. prement la règne de la liberté; sur nos vaisseaux de guerre, on donnait le fouet aux mousses pour obtenir un vent favorable, ou pour faire cesser la bourrasque. Comment trouvez-vous cette superstition, frère Serapio ? Les poulets sacrés des anciens Romains étaient-ils plus ridicules ? avaient-ils plus d'influence sur les variations de l'atmosphère ? Vous voyez bien que je ne veux point nos cacher nos faiblesses. Je ne me moque pas de D. Antonio ni de tant d'autres honnêtes Espagnols aussi crédules que lui ; mais je suis in- digné que des personnes, que leurs connaissances et leur état placent dans la société pour instruire le peuple, emploient leurs soins et leur politique à l'abrutir afin d'exploiter son ignorance avec autant d'avantage que de facilité." Frère Serapio ne pouvait plus contenir sa colère, Larrosabal cherchait à. le calmer, bientôt l'assemblée entière voulut prendre part à notre colloque animé. La petite Conchita trépignait d'impatience ; elle savait que nous parlions du trop fameux revenant et s'empressa d'attirer l'attention des curieux sur un autre objet. Un paquet de pajillas avec grâce distribué, une plaisanterie jetée avec adresse à travers la conversation fit abandonner le sujet qui lui déplaisit, et tout le monde se mit à fumer et à boire de grands verres d'eau dans lesquels on trempait Vazucarïllo. Un étranger ne saurait voir sans surprise une nombreuse assemblée composée de papas et de mamans, de fashionablcs et de prêtres, de senoritas et de moines, fumer le cigarito. C'est un agrément particulier à l'Espagne et que les Parisiens ne connaissent point encore ; ils peuvent s'en faire une idée assez juste en respirant pendant quelques minutes l'atmosphère d'un estaminet. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 179 Professes dans l'art d'aimer, les Andalouses mettent de la coquetterie dans la manière de fumer leur cigarito : une jolie femme prête des charmes à ce qu'elle fait comme à ce qu'elle dit, ses défauts mêmes ont un certain agré- ment. Les Andalouses savent tirer parti de tous les moyens de séduction ; c'est une faveur qu'elles vous accordent en permettant d'allumer votre ciga- rito à celui qu'elle tiennent ; c'est une faveur plus grande encore quand elles vous demandent du feu. Ces cigaritos à l'usage des dames s'appellent pajil- las et sont fort courts, ce qui oblige les deux fumeurs à s'approcher de très près : ils aspirent la même fumée, ils se la poussent dans le nez, et ces petites faveurs multipliées en amènent de plus grandes à leur suite ; il faut un com- mencement à tout, et l'on sait qu'une étincelle suffit pour produire un in- cendie. Les Andalouses ne fument point habituellement, mais seulement par fantasie et quand l'occasion s'en présente ; il est juste de dire à la louange des Espagnoles qu'elles ne prennent point de tabac par le nez, ce défaut, je devrais dire cette infirmité dégoûtante chez une femme est sans exemple en Espagne. La fumée du tabac, poussée dans la bouche, est un excellent re- mède pour soulager les personnes qui ont des attaques nerveuses ; de fré- quéntes expériences m'ont prouvé l'éfficacité de cet antidote. J'étais à Grenade depuis quatre jours lorsque mes camarades sortis de Séville avec l'arrière-garde arrivèrent. J'ai déjà dit que le 26 Août, jour de notre départ on n'entendait que des soupirs et des gémissemens dans les rues de Séville, chacun embrassait ses amis et recevait leurs adieux. La scène changea le lendemain, des liaisons d'amitié qu'un long séjour avait cimentées donnèrent aux Français une confiance funeste. Chacun de nous croyait avoir autant d'amis que de connaissances et se reposait aveuglément sur la loyauté des Espagnols. A l'instant où notre arrière-garde quitta Séville, la garde civique armée par nous pour maintenir le bon ordre, trahissant les sermens qu'elle avait si souvent et si solennellement prononcés, se déclara contre nous et tira sur tous les Français qui étaient encore dans la ville. Personne ne s'attendait à cette infâme trahison, chacun se croyait en sûreté chez son hôte, et prolongeait ses adieux pour passer encore une heure auprès des personnes qui lui étaient chères. Dès que le signal fut donné, tout le monde suivit l'exemple de la garde civique, et tous les habbitans s'empres- sèrent de montrer des sentimens patriotiques en assommant nos camarades. Les tuiles, les pierres, les meubles, les pots de fleurs tombaient dans les rues comme la grêle. Et, ce qu'il y a de plus affreux, plusieurs Français sortant de leurs logemens ont été assassinés, lapidés par les mêmes person- nes qui venaient de les embrasser en pleurant, et de leur dire avec l'expres- sion de l'amitè la plus tendre : " Vayausted con Dios, lleve ustedfeliz viage! Allez avec Dieu, faites un heureux voyage !" CHAPITRE XXXIX. Départ de Grenade.-Châteaux en Espagne.-Chinchilla, prise du fort de cette ville.- Retour à Aranjuez, changetnens que j'y trouve.-Madrid.-Le veuve inconsolable.- Salamauque.-Je retrouve la vierge des premières amours.-Je rends une nièce à sa tante.-Je fais encore un nouveau métier. Après quinze jours de repos nous partîmes de Grenade pour aller coucher à Itnalos, le 16 Septembre au bivac près de Guadix où nous restâmes trois jours dans un vallon délicieux planté de vignes et d'arbres couverts de fruits excellens. Le 19 l'armée bivaqua sur la route de Basa, le 20 à Basa, séjour ; le 22 à Culla, le 23 â Huescar, séjour. Le 27 on coucha au bivac à une lieue de Caravaca, le 28 à Seguin, séjour ; le 30 à Calaspara, séjour et bivac. Le 1er Octobre au bivac à un quart de lieue de Calaspara; c'est là que j'ai vu des rizières pour la première fois, le riz était en épis. Cette plante a le port du blé, sa tige est plus haute et sa feuille est très rude, l'épi est disposé com- 180 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. me celui du millet et porte environ soixante grains, chaque plante produit sept à. huit tiges, quelquefois treize ou quatorze. On cultive le riz dans des terrains marécageux ; et cette plante qui se plaît dans l'eau ne se laisse point submerger par les inondations. Le riz s'élève constamment au-dessus de leur niveau, et, dans la saison des pluies où surviennent des crues rapides, on le voit monter dans un seul jour de sept à huit pouces. Le 2 Octobre nous sommes arrivés à Yecla après avoir passé devant Jumilla et d'autres villages où la fièvre jaune exerçait ses ravages; les ordres les plus sévères en défendaient l'approche. Malgré ces précautions, l'appât du pillage y attira quelques soldats qui moururent dans des tourmens affreux et communiquèrent cette horrible maladie à la quatrième division. Cependant comme la saison était déjà un peu avancée, et que nos troupes étaient toujours au bivac, la contagion s'éteignit sans faire beaucoup de mal. Il ne périt que trente personnes environ parmi lesquelles se trouvait d'Astugne mon intime ami. Je l'avais connu au ponton la Vieille-Castille.; il était sous-lieutenant à la 5e légion quand je m'enrôlai dans ce corps en prenant d'emblée le grade d'officicr. D'Astugne était allé avec quelques camarades dans le village pestiféré ; il en rapporta du pain, du vin et d'autres provisions dont il m'offrit une partie. Je refusai ce dangereux présent. Il se vantait d'avoir bravé la contagion ; " les coups de la fièvre jaune, lui dis-je, sont moins effrayans que ceux du canon, ils frappent sans bruit, mais il portent plus loin. Je désire vivement que vous n'ayez pas a vous repentir de cette imprudence qui peut vous faire mourir à vingt lieues d'ici d'une maladie que vous emportez peut- être avec vous." Hélas! je ne me trompais pas. Nous nous promenions de bivacs en bivacs, mais non pas de châteaux en châteaux comme les anciens paladins. Lorsqu'une personne fait des projets dont l'exécution est très difficile, on dit qu'elle fait des châteaux'en Espagne. C'est sans doute parce qu'en Espagne il n'existe point de châteaux que cette expression est devenue proverbiale. J'ai parcouru ce pays dans toute sa longueur, et dans une partie de sa largeur de Bayonne à Cadix, de Séville à Salamanque, à Tolède, sans rencontrer une seule maison des champs habita- ble. J'ai cherché vainement aux entours de Séville ce château d'Agwas frescas, que Beaumarchais a rendu si fameux, et ne l'ai retrouvé que derrière le rideau du Théâtre-Français. On ne voit dans les campagnes de la Pénin- sule que des cortijos placés à de très grandes distances les uns des autres. Un cortijo est une espèce de ferme dans le genre des mas de Provence, ces mas sont des palais en comparaison des cortijos. Une chaumière renfermant l'écurie, surmontée du grenier à paille (il n'y a pas de foin en Espagne), forme la majeure partie du cortijo ; vient ensuite un réduit enfumé que l'on nomme cuisine où se réunissent les fermiers. On allume le feu au milieu de ce réduit, et la fumée, après avoir circulé dans la cuisine, s'échappe par un trou pratiqué au toit en déplaçent une tuile. Des bancs de pierre placés le long des murs dé ce réduit servent t our-à-tour de sièges et de lits, c'est là que se couchent les paysans enveloppés dans des couvertures de laine. Le mot castillo, château, n'est employé que pour désigner une citadelle, un fort, une redoute et non pas une maison de campagne agréable et somptueuse où les riches propriétaires vont passer la belle saison. Je n'ai vu en Espagne que des maisons royales et de misérables chaumières, pas un seul château isolé, une habitation considérable, une ferme ornée où l'on puisse supposer que réside le seigneur du pays. Et pourtant nos romanciers, nos faiseurs de comédies, de mélo-drames et de livrets d'opéras dont l'action se passe en Es- pagne, ne manquent jamais de placer leurs héros dans des châteaux mag- nifiques. Les prétendus châteaux que l'on rencontre bien rarement dans les campagnes sont de vieux donjons, tel que el Castillo di piedra buena, dont les ruines attestent également la gloire de leurs anciens maîtres et la négli- gence des nouveaux. Les couvens remplacent les châteaux, encore y a-t-il bien peu de monas- tères dans les champs et les villages, ils sont presque tous réunis dans l en- ceinte des grandes villes. Les moines y trouvent un sol plus riche à exploiter : ils y sont au milieu des richesses et des plaisirs, la recette du cepillo est plus abondante, et ceux qui ont fait vœu d'humilité et de pauvreté arrivent plus MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. 181 facilement aux honneurs et à la fortune, et se moquent de ces pauvres diables d'anachorètes qui ne songent qu'aux félicités de l'autre vie. Les Espagnols n'aiment pas le séjour de la campagne ; s'ils avaient des châteaux, ils ne pourraient les habiter en sûreté, à cause des brigands, miquelets on contrebandiers qui infestent le pays et sont en si grande nombre qu'ils résistent à la force armée. Les passages de la Sierra Morena, même en temps de paix ne sont jamais sûrs, et pour aller de Séville à Madrid les voyageurs sont obligés de se réunir en caravanes, pour en imposer aux voleurs. Ces brigands de profession forment de petites guérillas permanentes qui dé- . troussent les voyageurs, elles sont organisées comme les bandes de Terracine et de la Calabre. Ces gens-lâ sont armés d'une escopeta, fusil de chasse, ou d'un trabuco, tromblon ; chaussés avec des espadrillas, sandales de cordes, ils gravissent les rochers avec autant de rapidité que le chevreuil. Ils por- tent une culotte courte fort large, les jambes nues, point de veste le plus souvent, une couverture de laine jetée sur l'épaule leur sert tour-à-tour de manteau et de lit. Leur chemise ouverte sur la poitrine, laisse voir le cha- pelet et le scapulaire, un couteau très pointu repose non loin de ces signes de dévotion. Il est facile de concevoir qu'avec une semblable société qui par- court les campagnes dans tous les sens, on ne saurait habiter un château isolé, et que de nombreux domestiques bien armés ne pourraient pas veiller à la sûreté de leur maître et le défendre contre l'invasion des barbares. Le 4 Octobre l'armée arriva à Almanza où l'on s'arrêta pendant quelques jours, le 12 nous étions à Chinchilla, petite ville dominée par un fort, Il fal- lait s'en emparer afin d'assurer le passage de l'armée, on fit le siège de ce fort que l'ennemi nous abandonna dès le second jour ; il ne pouvait résister plus long-temps, mais une circonstance singulière vint hâter la capitulation. Le temps était à l'orage, des nuages noirs couvraient l'horizon, des éclairs éblouissans les sillonnaient, le tonnerre gronde ensuite et la' pluie tombe par torrens. On attaque le fort, et pendant le combat la foudre éclate, frappe sur une tour, mais ne fait de mal à personne. Les Espagnols, effrayés par l'ex- plosion de ce météore que l'orage avait dirigé sur eux, crurent que le ciel se déclarait pour les Français; que ce signe de la faveur divine était trop écla- tant pour s'obstiner à combattre des ennemis protégés par un auxiliaire aussi puissant ; sur-le-champ la garnison met bas les armes pour ne pas s'opposer plus long-temps aux volontés de Dieu. En entrant dans le fort, nos grena- diers disaient " ce n'est pas nous qui l'avons pris c'est le bon Dieu." Voilà pourtant les fruits de l'ignorance et de la superstition ! Péricles jeta son manteau sur la tête d'un soldat pour lui prouver qu'une éclipse était une chose toute naturelle et ne pouvait exercer aucune influence sur les résultats d'une expédition militaire. Les moines espagnols se garderaient bien d'imiter la conduité du général athénien, une éclipse, une comète, un coup de foudre, sont des phénomènes dont ils exagèrent sans cesse les conséquences ; le peu- ple en est épouvanté, la superstition le gouverne, il obéit aux présages, et le roi d'Espagne perd ses places fortes par la seule raison que le temps est à la pluie. Mais les moines s'occupent de leur affaire et non des intérêts du roi. Verrait-on pareille chose en France? Nos soldats sont d'assez mauvais phy- siciens, Franklin ne les a point initiés aux mystères de l'électricité, et pour- tant ils ne rendraient pas une place dont le tonnerre aurait ouvert la brèche â l'ennemi. Le 15 Octobre nous étions à Albacete, et le 29 à Aranjuez où l'année ar- riva en passant à Laroda, San Clemente, Belmonte, Villa Mayor, Santa Cruz de la Sarsa, Ocana. J'allai descendre chez D. Ramon Morillejos l'honnête bourgeois d'Aran- juez chez lequel j'avais logé en 1808. Je ne trouvai que sa veuve, elle fondit en larmes en me voyant, je lui rappelais des souvenirs bien chers. Elle était heureuse alors ! Quel changement affreux s'était opéré dans sa maison de- puis que je l'avais quittée. D. Ramon était mort, dona Teresa déplorait encore la perte de son fils Santiago assassiné par un soldat espagnol et la fuite de sa nièce qu'un officier anglais avait enlevée. La petite Antonia n'était plus dans la maison, et le beau Julian, celui que nous appelions le majo à cause de l'élégance et de l'extrême propreté de ses vêtemens, couvert maintenant de la livrée de la misère avait perdu sa gaîté et son amabilité. 182 MEMOIRES I)'UN APOTHICAIRE. Dona Teresa appela ses voisins et ses amis que j'avais connus en 1808, et tous me témoignèrent beaucoup d'intérêt ; je retrouvai encore des amis sur cette terre désolée, mais mon amie Dolorès avait décampé. Sa tante me donna tous les détails de cette aventure, "je sais qu'elle vous aimait, ajouta- t-elle, je le soupçonnais, Dolorès m'en fit l'aveu. C'est moi qui l'empêchai de faire une folie en vous suivant alors ; j'aimerais bien mieux qu'elle fût avec vous !" Je remerciai dona Teresa de la préférence qu'elle voulait bien m'accorder sur un habitant de la Grande-Bretagne, et lui donnai l'assurance que je n'aurais point approuvé les projets de voyage de sa nièce. Une jeune fille est exposée à trop de dangers en marchant à. la suite d'une armée.- " Ah ! que je vous estime, D. Sébastian, vous tenez le langage d'un galant homme. Mais que deviendra cette infortunée ?-Elle partagera le sort de toutes les femmes qui ont suivi les Anglais et qui s'attachent à nos pas, elle sera abandonnée, si cela n'est pas déjà, fait, et alors...." Dona Teresa versa de nouvelles larmes, je devais bientôt la consoler de ce dernier mal- heur. La ville d'Aranjuez et ses environs n'étaient plus reconnaissables : la plu- part des maisons démolies ou brûlées, les jardins délicieux où jamais l'explo- sion d'une arme à feu n'avait effrayé les paisibles animaux qui peuplaient leurs bocages, où la cognée du bûcheron avait respecté pendant des siècles, le chêne et l'acacia, offraient partout la triste image de la dévastation, et le si- lence funèbre du désert; partout la guerre avait porté le ravage et la de- struction. Nous quittâmes Aranjuez le 1er Novembre, et le 2 nous étions rendus à Madrid. Je ne rentrai pas dans cette capitale sans éprouver une vive émotion ; c'est là. que j'avais été livré sans défense à la rage du peuple espagnol, c'est la que j'avais été accablé de vexations outrageantes et que cent fois la mort s'était offerte à mes yeux. Comme tout était changé depuis lors ! Les bril- lans équipages avaient disparu, les grands de la cour et les gens riches s'étaient éloignés, en laissant les plus belles maisons désertes ; des troupes de mendians parcouraient les rues et les places publiques en demandant du pain, et la ville entière retentissait, des cris de ces Malheureux. Ce douloureux ta- bleau des misères humaines m'affligea moins que si j'étais arrivé à Madrid en temps de paix et par une route fréquentée. Mais nous venions de par- courir un espace de cent lieues sans rencontrer un habitant, ils fuyaient à notre approche pour aller sc cacher dans les montagnes. Partout nous avions trouvé des maisons abandonnées, et ces antécédens me rendirent moins sensi- ble aux malheurs qui affligeaient la capitale de l'Espagne. Tout fuit devant une armée victorieuse, il est plus prudent encore d'éviter la rencontre d'une armée en retraite. En arrivant à Madrid, je courus chez D. Domingo Alonzo ; que l'on a de plaisir à. revoir ses amis, après une longue absence, après de longues infor- tunes! Je me présentai chez Alonzo avec cette délicieuse agitation que l'on éprouve en rentrant sous le toit paternel. Je ne doutais point du plaisir que lui ferait ma visite, et je me réjouissais d'avance de l'agréable surprise que j'allais lui causer. Il faisait nuit, et les lampes n'étaient point allumées en- core ; malgré l'obscurité, tout le monde me reconnut, même la grande et belle Jumecinda qui n'était qu'une enfant quand j'avais quitté Madrid. On me . reçut comme on aurait fait le fils de la maison, qui servait alors dans 1 armée espagnole en qualité d'officier. Je demande à. voir mon ami Alonzo, la trist- esse que j'aperçois sur tous les visages m'inspire de funestes soupçons. Il n'était pas mort, mais hélas ! il touchait à son heure dernière. On ne voulut pas me permettre d'entrer dans sa chambre, attendu qu'il s'était mis au lit pendant l'absence des Français éloignés de Madrid depuis quelque temps, et l'on craignait avec raison que ma présence ne lui fit une sensation fâcheuse en lui annonçant leur retour. Le lendemain je retournai chez Alonzo, com- me on se disposait à m'introduire auprès de lui, je dis à sa femme : " il sait donc que les Français sont à Madrid? Non, me répondit-elle, mais il a perdu tout-à-fait l'usage de ses sens, il ne saurait vous reconnaître." En effet je re- trouvai cet ami sincère pour le voir expirer, il était dans les angoisses de la mort. Toute sa famille fondait en larmes, sa femme surtout était inconsola- ble ; dans l'accès de son désespoir elle s'arrachait les cheveux, sc traînait à MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 183 terre, appelait son époux à grands cris et voulait le suivre dans la tombe. Tout le inonde était effrayé de la violence de sa douleur, on craignait pour sa vie, et je dis en la quittant : " Voilà, une malheureuse qui va mourir de chagrin." J'aurais bien voulu prendre un peu de repos après un voyage si pénible, l'ennemi nous avait poursuivis long-temps, nous prenions notré revanche en le pourchassant à notre tour ; il fallut partir le 4 Novembre pour aller à Guà- darama, le 5 à Labajos, le 6 à Arrevalo, séjour, le 9 à Penaranda. Le 10 nous couchâmes au bivac à une lieue de Alba de Tormès où l'on resta trois jours, le 13 au bivac dans un bois de chênes sur la gauche. Nous manquions absolument de tout, nous étions fort heureusement dans une forêt, et comme l'Enfant Prodigue je mangeai des glands. Le 15 nous biva- quâmes à deux lieues de Salamanque avec un peu moins d'agrément : il pleuvait, il neigeait, le temps était plus froid et la boue effroyable. Le 16 mon estomac tressaillit à l'aspect des clochers de cette ville, je me nourrissais de glands depuis cinq jours et j'espérais trouver au moins du pain à Salaman- que ; je me trompais. Le premier jour il n'y eut de comestibles d'aucune espèce, le second on pouvait acheter des glands à trente sous la livre, le troisième jour enfin il fut possible de se procurer un pain de munition aux prix de vingt francs si l'on était assez heureux pour avoir des amis puissans. Les Anglais en se retirant avaient emporté tous les moyens de subsistance. Salamanque est une jolie ville : la grande place est magnifique, on ne sau- rait mieux la comparer qu'à la cour d'un immense palais. Les magasins du Palais-Royal de Paris sont plus riches sans doute, mais l'ensemble et les détails de cet édifice sont inférieurs à la place de Salamanque : elle est mo- derne, grande, carrée, et d'une architecture élégante; un portique de quatre- vingt-dix arcades, au rez de chaussée, règne fout autour. Les maisons ont trois étages, ornés chacun d'un superbe balcon continué sans interruption. Des balustres couronnent l'édifice, sur le haut des façades on voit des médail- lons qui contiennent les portraits des rois de Castille et de Léon jusqu'à Charles III., et ceux des guerriers les plus fameux de l'Espagne. L'univer- sité de Salamanque établie en 1239 jouissait autrefois d'une grande renom- mée. Le bâtiment qui la contient est immense, on y a vu jusqu'à quinze mille étudians, dont sept mille n'appartenaient point à l'Espagne. On pense bien que les étrangers ne vont plus à Salamanque pour y chercher l'instruc- tion. " Depuis long-temps le nombre des étudians est réduit a trois ou quatre mille. Un grand nombre étaient des fils d'artisans, de villageois qui voulaient fuir les pénibles occupations de leurs pères, sans se vouer aux austérités du cloître. Beaucoup marchaient demi-nus sous l'habit noir qui devait les cou- vrir ; n'obtenant aucun secours de leur famille qu'ils avaient épuisée pour acheter leur bonnet carré, ils étaient réduits à recevoir la portion du pauvre sur la porte des couvons, ou à mendier au coin des rues, et quelquefois dans les environs, à main armée ; d'autres mettaient leurs services aux gages des habitans, et quittaient la livrée pour venir dans les salles étudier une dialec- tique barbare. Au premier abord on croit apercevoir quelque chose d'es- timable dans ce concours d'une jeunesse se pressant, en dépit de la misère, vers les sources du savoir. Mais combien était-il de ces élèves qui dussent honorer un jour la médecine, la chaire, le barreau, la magistrature, les con- seils du prince? Us traînaient dans les tavernes, sur les carrefours, aux pieds des sanctuaires où la piété ne les appelait pas, une existence dépravée. Ce qu'ils venaient chercher, c'était un titre de bachelier, de licencié peut-être, qui leur acquît le droit de professer un souverain mépris pour les travaux paternels, et de vivre aux dépens de la portion laborieuse de leur famille, comme les membres parasites du clergé séculier, les soixante-quinze mille moines, les puînés des grandes maisons, avec leurs bénéfices ruineux, vivent aux dépens de la portion laborieuse de l'empire. Pauvre Espagne ! qu'il est petit le nombre de tes fils qui nourrissent tous les autres ! La mendicité est chez toi bien ingénieuse : elle a pris tous les manteaux."* J'allais un jour chez un garde-magasin des vivres pour solliciter sa pro- tection afin d'obtenir une ration de pain. J'aperçus dans son appartement * Don Monta. ou l'Espagne, par N. A. de Salvandy. 184 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. une jeune fille que je pris pour la servante de la maison, elle me regardait avec attention pendant que je parlais au garde-magasin. Je n'étais occupé que de ma requête, et je fesais peu d'attention à cette fille qui me reconnut et m'appela par mon nom. Cela me surprit d'autant plus que jé n'étais ja- mais venu à Salamanque ; je m'approche d'elle et la reconnais à mon tour : c'était Dolorès d'Aranjuez, la nièce de D. Ramon Morillejos, elle versa des larmes en me voyant, ma présence semblait lui reprocher sa faute. " Je sais tout, lui dis-je, j'ai passé par Aranjuez ; malheureuse qu'avez-vous fait ?- Hélas ! je ne cherchai point à m'excuser, il ne m'est plus possible de cacher mon étajt, il dépose assez contre moi.-Alors en relevant la tête elle aperçut un coin du scapulaire que je portais encore sur ma poitrine.-Que vois-je, dit-élle ? quoi, vous avez conservé ce faible gage d'un amour que j'étais in- digne de partager ?-Depuis mon départ d'Aranjuez il ne m'a point quitté, je puis même vous montrer l'image de la Sainte-Vierge que vous m'aviez donnée aussi." C'était effectivement la même. " Malheureuse, je ne con- naissais pas encore jusqu'à quel point j'étais coupable! laissez-moi fuir, jo n'ose plus me montrer devant vous.-Ressurez-vous, Dolorès, j'ai plaidé votre cause auprès de votre tante, séchez vos larmes, croyez que, malgré vos éga- remens, cette bonne parente vous recevra ; elle vous a déjà pardonné. Je lui ai même promis de vous ramener auprès d'elle si j'étais assez heureux pour vous rencontrer. Venez avec moi, et je vous conduirai à Aranjuez du mo- ment que la situation de l'armée me le permettra.-Cette offre généreuse me comblerait de joie dans toute autre circonstance, elle augmente aujourd'hui mon désespoir ; oserais-je me présenter chez ma tante dans l'état où je suis, aurais-je même la force de vous suivre ?" Alors elle me raconta avec les plus grands détails tout ce qui s'était passé dans sa.famille depuis mon dé- part d'Aranjuez en 1808 ; j'abrégerai son discours : Prise et reprise plusieurs fois par les Français, les Anglais ou les guérillas, cette ville avait été con- stamment le théâtre de la guerre, et tous les partis y signalèrent léur entrée paxja levée de nouvelles contributions ruineuses pour les habitans. D. Ra- mon Morillejos qui jouissait d'une honnête aisance avait tout perdu ; privé des moyens d'entretenir sa nombreuse famille, il signifia à chacun de s'in- dustrier pour échapper aux horreurs de la misère. Ma sœur Antonia fût placée comme domestique dans les environs. Et moi.... vous voyez ce que je suis devenue ! Je suivis un officier anglais qui m'avait fait de belles pro- messes, je cours le monde avec lui depuis deux ans. Nous étions enfin à Salamanque ; il m'a laissée ici, dans son logement, la veille de la bataille, en me promettant de revenir me chercher.... est-il mort, est-il vivant ? Je l'ignore, et dans cette dernière supposition, reviendra-t-il auprès de moi? Je n'ose l'espérer. Je suis seule ici depuis quelques jonrs, les maîtres de la maison paraissent s'intéresser à moi, je cherche à me rendre utile, mais je crains que leur bonté ne se lasse, et que l'on on ne finisse par me mettre à la porte. Vous savez que les Espagnols n'aiment pas les femmes qui suivent l'armée. "J'adressai des consolations à cette pauvre fille, et j'engageai le garde-ma- gasin à se joindre à moi pour la recommander à la maîtresse de la maison. " Soins inutiles, me dit-il, il vaut mieux n'en rien faire ; ce que nous pour- rions dire tournerait peut-être au désavantage de notre protégé." Je consul- tai Dolorès sur ce point, elle nous pressa vivement de parler à son hôtesse, disant que la recommandation des gens de bien ne pouvait nuire â per- sonne. La maîtresse de la maison arriva dans ce moment et fut très surprise de nous trouver auprès de la malheureuse Dolorès qui pleurait en nous Contant ses peines. Cette circonstance provoqua une explication à la suite de la- quelle nous demandâmes à la senora qu'elle voulût bien accorder sa protec- tion à cette infortunée. Je dis que je connaissais sa famille, qu'elle appar- tenait à des parens respectables, je n'omis rien de ce qui pouvait augmenter l'intérêt qu'elle avait d'abord inspiré : et je finis en disant excusez-la, Dolorès est plus à plaindre qu'à blâmer. " Eh, comment ne l'excuserais-je pas, ré- pondit cette vertueuse dame ? Si l'on doit pardonner une erreur, dans des temps heureux, quand 'xne jeune fille surveillée par sa mère n'a aucun pré- texte qui puisse motiver en quelque sorte sa faiblesse ; pourquoi se montrerait- on moins indulgent lorsque la guerre a rompu tous nos liens sociaux, et que MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 185 dans les désordres qu'elle entraîne avec elle chacun se croit autorisé à suivre ses penchans, à satisfaire ses passions? Si l'exemple des grands pouvait diminuer la gravité des torts des personnes dont la condition est moins élevée, je vous ferais connaître les nombreuses fugitives qui suivent l'armée française, elles appartiennent la plupart aux premières familles de Madrid, de Séville, de Grenade. Et, dans ce moment même, n'avons-nous pas ici la nièce de l'archevêque de Tolède qui partage la bonne ou mauvaise fortune d'un sous- lieutenant français ? " Rassurez-vous ma chère enfant, en vous voyant j'avais pensé que vous étiez encore une victime ; jamais je ne vous aurais dit de sortir de chez moi, et si, jusqu'à ce jour, j'ai gardé le silence à votre égard, c'est par discrétion et pour respecter des malheurs que j'avais devinés. Restez chez moi tant que vous voudrez, et quand votre état vous le permettra, je vous donnerai les moyens de retourner auprès de vos parens." Ces paroles consolantes ré- pandirent un baume salutaire dans le cœur de la triste Dolorès, ses pleurs cessèrent de couler, et son visage reprit sa sérénité. Je sortis un instant après lui avoir promis de revenir la voir et d'écrire à sa tante dona Teresa. Nous engageâmes la dame espagnole à se charger de cette commission déli- cate et d'unir ses démarches aux miennes. J'étais déjà loin de la maison du garde-magasin, quand je me souvins que j'étais venu chez lui pour avoir du pain, et que je n'avais pas pensé à lui en demander. Je revins sur mes pas, il apostilla mes bons, et me fit délivrer une double ration. Le garde-magasin était encore touché de la scène qui venait de se passer devant lui : quand le cœur est ému, que la sensibilité est excitée par une cause louable, on est mieux disposé à rendre service. Nous partîmes de Salamanque le 20 Novembre 1812, on coucha à Canilla, le 21 à San Pedro Rosado, le 22 à Matos, le 23 à Berujar; jusque-là nous nous étions nourris de glands. Depuis une semaine je manquais de pain, et je n'avais pas l'espérance d'en avoir de long-temps. Un hasard heureux me fit rencontrer ce jour-là deux soldats portant chacun un sac de farine qu'ils venaient de voler. Deux officiers de l'armée de Portugal m'avaient donné et j'avais déjà fait l'observation qu'il y avait un four dans la maison qu'ils habitaient. Les soldats étaient fort embarrassés de leur farine, et ne savient comment faire pour avoir du pain. Je leur proposai de la leur convertir en pains beaux et bons, à condition que j'aurais pour ma part la moitié de la fournée. Le marché proposé fut à l'instant accepté avec plaisir, et me voilà mitron préparant le four et le pétrin. En Provence on fait lepaïn chez soi : cent fois, mille fois j'avais pris des leçons de Rose, notre fidèle cuisinière, en la voyant poser le levain, le délayer, pétrir et faire le pain ; je ne me doutais pas qu'un jour elles me seraient utiles. Mes deux officiers met- tent habit bas: l'un va chercher du bois, l'autre fait chauffer l'eau, jev ais prendre du levain chez un boulanger de l'armée et je pétris. Je fais une fournée, un de mes camarades fait l'autre, et pour prix de nos soins et de notre labeur nous obtenons quarante-cinq pains excellens, vingt-deux pour les soldats, vingt-deux pour nous, le quarante-cinquième pain appartenait au maître boulanger pour son droit, et je me l'appropriai. Voilà encore un métier que l'Espagne m'a fait exercer, il ne faut pas être fier quand on n'a pas de pain à manger. Sine Cerere et Baccho, friget Venus: est un vieux mot des anciens ; comme Basile j'aiurrangé quelques proverbes en varia- tions, et je disais alors : Sine Cerere, silent organa. Nous quittâmes Berujar le 24 pour aller coucher al Guijo de Avila, le 25 al Villar del Cornejo le 26 à Piedrahita, séjour. Le 30 à Muguana, le 1er. Décembre à Avila, séjour ; le 4 à Trembla, le 5 à Cadalso, couché à Feni- cientos, le 6 à Escalona, couché à Portillo, le 7 à Tolède. Les Anglais n'ayant pas voulu accepter la bataille de Salamanque, nous vînmes prendre des cantonncmens sur les bords du Tage, et nous restâmes trois mois et demi à Tolède dans un état de paix et de tranquillité parfaites. 186 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. Tolède,-Le moine défroqué.-T.a religieuse.-Curiosités, antiquités-Etymologies.- Cristoval et Cornelia.-Colegio de las Doncellas,-Richesse du clergé.-Cathédrale de Tolède.-Le maréchal duc de Dalniatie est appelé à Paris.-Départ de Tolède,-Déses- poir de Mauricia.-Scène tragi-comique. Nous devions passer l'hiver à Tolède, je donnai tous mes soins au choix d'un bon logement ; après en avoir changé plusieurs fois, selon ma coutume, je m'arrêtai chez D. Basilio Moralès, calle del Nuncio Nuevo, c'est-à-dire, rue de l'hôpital des fous. Cet hospice était vis-à-vis de la maison de D. Basilio ; mais les insensés enfermés dans leurs cellules ne paraissaient point aux fenêtres ouvertes sur la voie publique, et de notre terrasse intérieure nous pouvions contempler à notre aise un essaim de jeunes personnes, la fleur du beau sexe de Madrid, de Tolède et des villes voisines qui étaient pensionnaires du Collegio de las Doncellas placé derrière notre habitation. La famille Moralès, quoique peu nombreuse, formait deux ménages, celui de Basilio ne comptait que le maître de la maison, sa femme et un jeune enfant. D. Manuel Moralès, sa femme, un enfant de six mois, Antonia nièce de D. Manuel, Mauricia sa pupille, composaient le second ménage. Le père et le fils étaient en assez bonne intelligence, mais la belle-mère et sa bru se détestaient réciproquement. Je voyais tour-à-tour les deux ménages, chacun m'exposait ses griefs et ses raisons, et je connus bientôt le sujet de la brouil- lerie qui divisait ces honnêtes gens. D. Manuel Moralès était un de ces bons bourgeois comme on en voit tant en Espagne, qui n'ayant que de très petits revenus s'imposent toute sorte de privations afin de pouvoir vivre sans rien faire, avantage que chacun ambi- tionne en Espagne. Tous les revenus de D. Manuel consistaient encapella- nias, chapellenies, et dépendaient par conséquent de l'église. C'était l'héri- tage qu'un de ses oncles, moine, avait laissé à Moralès sous la condition expresse qu'un des enfans de ce dernier embrasserait l'état ecclésiastique pour desservir les chapellenies dont le produit était de cette manière acquis à la famille. Pour conserver ces rentes, il fallait nécessairement qu'un des membres de cette famille entrât dans les ordres, ou qu'il fût destinée par ses parens, et ne fit rien qui pût démentir l'intention qu'il avait manifestée d'y entrer. D. Manuel n'avait qu'un fils, il l'envoya à l'univérsité de Salamanque pour faire ses études en attendant qu'il eût atteint l'àge requis par les canons. Basilio devait être prêtre, il apprit ce qu'on enseigne dans les collèges espag- nols : lire, écrire, un peu de latin, et ce qu'on peut appeler philosophie dans un pays où l'inquisition brûle les philosophes et leurs livres. Mais Basilio aimait sa cousine Pépita, Basilio savait que les moyens d'existence de sa famille dépendaient de l'église et qu'il fallait du moins laisser croire qu'il se proposait de remplir les conditions qu'elle lui imposait. D. Manuel ne se doutait pas de l'amour violent que Pépita avait inspiré au jeune novice. Lorsque Basilio venait passer le temps des vacances dans la maison paternelle, tous les moyens étaient employés pour réchauffer son zèle et maintenir les heureuses dispositions qu'on lui supposait. Un regard de l'aimable cousine détruisait l'effet des sermons de D. Manuel ; Amour est un grand maître, il est plus habile que tous les professeurs de Salamanque. Cependant le moment approchait où Basilio devait prendre l'engagement qui le séparait à jamais de son amie. Il ne voulait pas désobéir à son père, il avait juré fidélité à Pépita, l'embarras de sa position augmentait chaque jour. Toutes les fois que son père lui parlait du bonheur qui l'attendait et des avantages de la vie cléricale, Basilio gardait un profond silence que le bon-homme Manuel interprétait à sa manière, et les pleurs du dépit et de la douleur étaient considérés par lui comme des larmes d'attendrissement et de componction. Toujours tendre, toujours aimante, Pépita craignait qu'un moment de faiblesse ne lui enlevât son cher Basilio et ne fît un diacre de son fiancé. Elle le pressa vivement de s'expliquer et de tout dévoiler à D. Manuel ; Basilio n'osait pas, et d'ailleurs il ne voulait point que son père fût i révenu trop à l'avance afin qu'il n'eùt pas le temps de s'opposer à ses desseins d'une CHAPITRE XL. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 187 manière puissante et bien concertée. Mais, pour rassurer entièrement son amie sur la fidélité qu'il lui avait jurée, il lui remit une promesse de mariage écrite et signée de sa main. Pépita fit la même chose, et les deux époux échangèrent ce gage sacré de leur hymen. Ces actes de mariage, sous seing- privé, sont encore respectés en Espagne. Basilio partit de nouveau pour Salamanque avec la ferme résolution de ne point y rester jusqu'à, la fin de l'année. Au moment du départ son père lui fit encore une belle exhortation et lui vanta de nouveau les charmes de la vie monastique. Basilio ne répondit rien, baissa les yeux et répandit quelques larmes. Touché de cette extrême sensibilité, signe certain d'une vocation angélique, D. Manuel témoigne à son fils toute sa tendresse et sa reconnais- sance, ét dans les transports de ses pieux embrassemens il découvre un énorme chapelet, un scapulaire élégant, qui se croisaient sur la poitrine de Basilio et que celui-ci voulait cacher. Plus de doute, voilà les insignes de l'état que son fils a définitivement choisi ; ou plutôt des gages d'amour et de fidélité qu'il tenait des mains de Pépita, talisman précieux qui devait le préserver des séductions des moines. Basilio reprit le cours de ses études à l'université de Salamanque, avec son assiduité accoutumée, c'est-à-dire, avec tout le flegme et le nonchalance d'un Espagnol, et d'un Espagnol amoureux. Le jour fatal arriva, le novice toujours résolu dans ses projets de mariage, n'avait pourtant pas encore songé aux moyens de les exécuter. Pris au déprouvu, trop faible, trop timide pour s'expliquer franchement avec ses supérieurs, il ne voit de salut que dans la fuite. Il s'échappe du séminaire, part de Sala- manque pendant la nuit et à pied, prend des chemins de traverse, il craignait d'être poursuivi, revient à Tolède chez son père, et lui montre l'acte du mari- age qu'il avait contracté. Ce fut un coup de foudre pour*D. Manuel, il se voyait déjà ruiné, dépossédé. Furieux, il menaça Basilio de la colère céleste et du courroux paternal.... Inutiles menaces, vaines fureurs ; le grand mot était lâché, Basilio avait donné sa foi, le novice venait à Tolède pour s'engager avec sa cousine. Un prêtre les bénit en secret, et le mariage des deux amans ne laissait plus à D. Manuel que la faculté de pardonner. Mais cet hymen lui enlevait tous ses revenus, perte irréparable pour un homme sans talens et sans industrie, et qui était accoutumé à vivre dans l'aisance. Les Espagnols dévots ne par- donnent pas, ils sont aussi rancuneux que les moines. D. Manuel ne voulait plus voir son fils, cependant l'intérêt particulier d'un père justement irrité fit naitre un moyen de conciliation. Après avoir recommandé à Basilio de garder le plus profond secret sur l'union qu'il venait de contracter, Manuel, veuf depuis peu de temps, se hâta d'épouser une femme avec laquelle il avait des liaisons, et qui par hasard se trouvait enceinte. Dès le lendemain de ce second mariage, l'enfant que cette femme portait dans son sein fut destiné à l'état ecclésiastique. D. Manuel éprouva des craintes mortelles jusqu'au jour dé l'accouchement, et fort heureusement pour lui sa fortune se trouva dûment hypothéquée. D. Manuel était un de ces bons Espagnols, tels qu'il les faut aux moines de ce pays : ignorant, crédule, poltron, superstitieux à un point'extrême. Il avait été deux fois à Sarragosse voir la Virgen del Pilar, il en était à son troisième pèlerinage à Santiago de Compostela, et toutes les années il allait au moins une fois à Gnadalupe, le jour de la fête principale. Il me contait de la meilleure foi du monde les nombreux miracles qui s'étaient opérés sous ses yeux ; les moines de Guadalupe sont experts dans cette partie. D. Manuel les considérait comme des saints et rapportait à chaque voyage des morceaux de la robe des pères qui lui inspiraient le plus de vénération ; toutes ces reliques étiquetées avec soin étaient conservées religieusement dans une armoire dont il portait la clef pendue à sa ceinture. Tolède est bâtie sur un monticule, toutes les rues de cette ville ont une pente plus ou moins rapide. Nous descendîmes un jour avec D. Basilio la rue del Nuncio Nuevo pour aller sortir par la porte de Madrid. Nous suivîmes le chemin qui sert de promenade d'été et qui conduit, après plusieurs détours, à une grande plaine appelée la Vega. A droite de ce chemin, non loin de la ville, est un couvent de religieuses; elles y étaient encore presque toutes, nous en aperçûmes plusieurs aux fenêtres, elles paraissaient jeunes, et la plu- 188 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. part étaient fort jolies. " Qu'elles sont à plaindre ! dis-jé à Basilio ; si elles vont en paradis, elles l'auront bien gagné, la vie du couvent est un purga- toire anticipé.-Dites donc un enfer.-Enfer est un peu trop fort ; parce que vous avez manqué d'être moine vous êtes irrité contre les couvens, c'est bien assez que je vous accorde que ce soit un purgatoire ; d'ailleurs elles sont toujours à temps d'aller en enfer. Je suis persuadé que ces infortunées re- grettent le monde, bien qu'elles aient renoncé volontairement à. ses pompes, à ses œuvres. Je pense qu'il en est ici comme en France ; lorsqu'une famille destine un enfant à. l'état monastique, on fait entendre à toutes les personnes qui fréquentent la maison qu'une véritable vocation l'entraîne vers le couvent, tandis que le pauvre enfant n'y pense pas du tout.-En Espagne, on ne prend pas même cette peine, on mène une fille au couvent et on l'y laisse." Notre promenade nous avait rapprochés des fenêtres du monastère, et nos yeux se portaient de temps en temps sur les recluses qui étaient aux fenêtres, je fis remarquer à. Basilio qu'elles nous regardaient. " Pourquoi pas, ré- pliqua mon compagnon, les moines de Salamanque regardaient bien les femmes." Nous nous arrêtâmes quelque temps au même endroit, les reli- gieuses disparurent l'une après l'autre; une seule resta, elle semblait nous regarder avec une attention particulière. Nous lui fîmes des signes, elle y répondit; je m'aperçus qu'elle voulait nous dire quelque chose, mais nous étions trop loin pour l'entendre. Je lui montrai une lettre, aussi-tôt elle rentre en nous priant de ne pas nous éloigner. Un moment après la religieuse réparait à la fenêtre avec un billet qu'elle nous jeta. Le papier tomba dans une espèce de petit jardin entouré de murs, qui se trouvait entre le couvent et le lieu où nous étions. Comment faire pour l'avoir ? Nous allâmes cher- cher un petit garçon qui franchit la muraille et nous apporta le billet. En voici la traduction : "Qui que vous soyez, Espagnols ou Français, si vous avez un cœur sensi- ble, secourez une infortunée, victime de l'ambition de son frère et de l'indif- férence de ses parens, et comptez sur l'éternelle reconnaissance de Maria Alao." " Eh bien, Basilio, que dites-vous de ce billet ?-Rien ; les plaintes de la religieuse ne m'étonnent pas du tout. Que d'infortunées gémissent dans ces asiles sacrés, si improprement appelés séjour de paix et de bonheur! Quelles sont heureuses ces saintes filles ! vous dira mon père.-Il faut convenir que leur bonheur, si toutefois c'en est un, est d'une espèce particulière qui diffère des autres félicités ; je ne l'ai entendu vanter que par les personnes qui ne l'ont point éprouvé ; celles qui le connaissent n'en sont point enchantées. Les religieuses sorties du couvent se gardent bien d'y retourner, c'est ap- paremment afin de n'avoir pas trop de bonheur en ce monde. Mais revenons à notre billet ; que pouvons-nous faire pour la pauvre recluse, Maria Alao ? -Pas grand chose ; quand même nous parviendrions à la tirer de là, qu'en ferions-nous ? que deviendrait-elle ?-Malheureuse fille ! à qui vous êtes- vous adressée ? Que ne suis-je assez riche pour vous rendre au bonheur !" Tout en devisant sur cette aventure, nous continuâmes notre promenade du côté de la Vega, vers les ruines d'un cirque jadis construit par les Romains. Tout près de ces ruines, on voit un massif en maçonnerie de trois mètres carrés environ, et de deux mètres d'élévation. C'était là-dessus que s'élevaient les bûchers de l'inquisition ; c'était là, sur cette hoguera, que se faisaient les auto (la fé. Les autorités religieuses et civiles de Tolède, les habitans de cette ville et des environs, venaient se ranger dans cette vaste plaine, autour de fourneau, et pouvaient jouir à l'aise du spectacle divertis- sant de la brûlure d'un juif ou d'un sorcier. Je montai sur cet échafaud permanent, j'y trouvai des ossemens humains calcinés, j'observai que la terre qui le couvre en certains endroits, est onctueuse et grasse. L'herbe y croit en abondance et témoigne que depuis quelque temps on n'a brûlé personne. Nous allâmes ensuite à la manufacture d'armes blanches; elle est située à une demi-lieue de la ville, sur les bords du Tage ; mais les travaux étaient suspendus, et nous ne vîmes pas l'intérieur de cet établissement. Les sabres et les épées de Tolède sont très estimés en Europe. Nous rentrâmes dans la ville par une autre porte ; un édifice carré, d'une grande hauteur, s'offrit à nos yeux ; d'énormes chaînes de fer, suspendues MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 189 depuis la faite de l'édifice jusqu'au premier étage, en garnissaient les murs. " Quel est ce monument ? dis-je à. Basilio ?-C'est le seul couvent qui mérite d'ôtre conservé ; les saints religieux qui l'habitent consacrent leur vie à la délivrance des captifs chrétiens qui gémissent dans les bagnes d'Afrique. Toutes les offrandes que les pères reçoivent sont employées à payer la rançon des chrétiens prisonniers; ces religieux vont les chercher sur les côtés de Barbarie, et s'exposent souvent à. partager leur sort. Les captifs délivrés viennent ensuite à. Tolède remercier Dieu et déposer leurs chaînes au pied de l'autel; on les suspend ensuite aux murs du couvent.* Voilà un ordre réellement utile et qui mérite la reconnaissance de tous les amis de l'huma- nité." Nous passâmes ensuite au marché que l'on appelait autrefois zoco, -et qui maintenant porte un autre nom. La reine d'Espagne, se trouvant à Tolède, vint se promener au marché le matin, et le voyant bien approvisionné, s'écria : " Hoy es el zoco de ver ; aujourd'hui le zoco est beau à voir," et depuis lors le marché fut appelé zocodever, et puis, pour abréger, zocover. Les Estré- mègnes paysans de l'Estrémadoure, vêtus de cuir et portant de grandes liasses de saucisses, abondent au zocover. Rabelais nous a dit comment il advint que la capitale de la France reçut le nom de Paris, et comment la province qui l'avoisine fut appelée Beauce ; je me crois dispensé de le rap- peler ici. Ceux qui l'ignorent peuvent s'en instruire en lisant l'histoire intéressante de Gargantua, les faits et gestes de son illustre fils Pantagruel, qui montra de bonne heure la fertilité de son génie inventif. Les noms des rues et de places publiques, et même des rivières, ont quelquefois des étymo- logies bien singulières et qui doivent certainement dérouter les personnes qui ne connaissent pas les traditions du pays. En voici une de ce genre. A Brignoles, ville de Provence, dont les prunes ont acquis une haute réputa- tion, deux virtuoses italiens, la femme et le mari, se promenaient sur les bords de la rivière qui baigne ses murs, lorsque la dame fait un faux pas et tombe dans les flots qui l'emportent du côté de la ville. L'époux déses- péré, s'arrache les cheveux, pousse des cris horribles, mais il se garde bien de se jeter à l'eau pour en tirer sa moitié. Il suit sa femme sur le bord, en criant sans cesse : cara mia ! cara mia ! d'une voix de ténor vigoureuse et sonore. L'histoire ne dit point si sa compagne fut sauvée par un batelier diligent, mais la rivière prit aussitôt le nom de Caramia, qui s'est changé ensuite en celui de Carami. Le temps qui ronge les palais de marbre et les statues de bronze, ronge aussi les mots ; ils perdent toujours quelques lettres ou quelque syllabes en traversant l'océan des âges. Une rue de Paris por- tait le nom de Sainte-Marie V Egyptienne, on l'appelle maintenant rue de la Jussienne. Demandez à un savant ce que c'est qu'une Jussienne? il ne sera pas embarrassé de vous le dire ; il va trouver sur-le-champ la significa- tion de mot d'origine grecque, celtique, arabe ou Scandinave, e sempre bene. L'essentiel est de ne jamais rester court. Demandez à un académicien ce que c'est que les Echelles du Levant, il vous dira que ce sont des places de commerce sur les côtes, dans les mers du Levant. Mais pourquoi leur donne-t-on ce nom singulier d'échelles ? c'est que dans ccs places on se sert de grands leviers pour charger les navires, et que ces leviers, très apparens au milieu des ports, ont la forme d'une échelle. Il paraît alors tout naturel que l'on ait appelé échelles, les ports où l'on voyait des échelles. Cette explication et beaucoup d'autres sont trop absurdes pour qu'on daigne s'en contenter. Voici la véritable étymologie de ce mot; elle mérite d'être rapportée et c'est en ma double qualité de Provençal et d'Es- pagnol que je la propose. Kal est un mot arabe qui signifie abri ; les Espagnols l'ont reçu des Maures, ils en ont fait cala; ce mot a passé ensuite chez les Provençaux, et maintenant dans la France entière, cale désigne un endroit abrité, un port. Les Provençaux, en dirigeant leurs vaisseaux vers les côtes d'Afrique ou de la Grèce, disaient par conséquent : " nous allons dans les cales] du Levant, dans les ports du Levant." Mais les cales, les • On y voit aussi les fers que portaient les chrétiens esclaves à Grenade, lorsqu'on fit la conquête de cette ville. t " De fait, une heure après se leva le vent nommé nord-nord-west, auquel ils donnè- rent pleines voiles, et prindrent la haute mer, et en briefs jours passans par Porto-Santo 190 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. ports et l'escale, l'échelle, ont une même prononciation dans la langue proven- çale. En voulant traduire un mot qui ne devait pas l'être, les Français du Nord auront appelé l'échelle et les échelles des lieux qu'ils devaient continuer à désigner par leur nom ordinaire qui n'avait pas besoin de traduction puis- qu'il était devenu français, les cales du Levant, les ports du Levant. La dé- signation des villes maritimes du Levant sous le nom d'échelles, vient d'une erreur de mots que l'usage a consacrée. Certains Provençaux, fort ignorans sans doute, croient que toutes les expressions de leur langue, les noms pro- pres mêmes, doivent être traduits en français ; et lorsqu'un mot est exacte- ment le même dans les deux idiomes, cadenas par exemple, ils le dénaturent pour lui donner une physionomie française. Ils diront un cédené, ne pouvant pas imaginer qu'un mot soit à. la fois provençal et français : pour eux, le marquis de Roquesante devient en français le marquis de Rochesainte, et madame Peyrard, madame Pierre à fusil. Mais revenons à Tolède, et rentrons avec D. Basilio sous le toit hospitalier de son père. Nous trouvâmes toute la famille assemblée, et Basilio dit ce qui nous était arrivé ; il montra le billet de la religieuse, et chacun témoigna les sentimens de pitié que cette infortunée lui inspirait. La senora Pépita, Antonia et Mauricia s'attendrirent sur le sort de la recluse Maria Alao. On raconta des aventures plus où moins lamentables de religieuses et de cou- vens ; mon tour vint, et je fis connaître à ces dames l'histoire de la belle Cornélia de Séville. Ses malheurs avaient intéressé toute la société que je fréquentais pendant mon séjour dans cette ville ; le fait est récent et s'est passé presque sous mes yeux. Née à Séville de parens illustres, fille unique et chérie de sa famille, Cor- nélia réunissait aux attraits de la jeunesse et de la beauté, les grâces de l'esprit et l'agrément des talens. Elle chantait et s'accompagnait de la guitare en musicienne, par mûsica, dansait parfaitement le boléro en jouant des castagnettes, et ce qui est plus rare en Espagne, elle touchait fort bien le piano. Son entrée dans le monde fit époque dans les tertulias de Séville ; ses talens, son esprit généralement admirés, n'étaient pas ses moyens de séduction les plus puissans ; elle avait un caractère plein de bonté, un charme particu- lier qu'on, ne saurait définir, qui rangeait tous les cœurs sous sa loi et faisait pardonner sa vivacité et même son étourderie. C'était la fleur du beau sexe de Séville, l'ame de toutes les sociétés ; parmi les nombreux adorateurs qui se pressaient autour de la séduisante Cornélia, D. Alonzo, jeune cavalier d'un rang distingué, avait obtenu la préférence, mais on ignorait encore que le cœur de Cornélia eût fait un choix. Un soir, elle arrive de bonne heure dans une tertulia, le cercle n'était pas nombreux ; il se forme aussitôt autour de la beauté favorite afin de l'admirer de plus près et de jouir de l'agrément de sa conversation. Moins l'assemblée est grande, et plus il y règne d'intimité : on rit, on jase, on plaisante, et selon l'usage du pays une dame demande à Cornélia quel est son querido, son ami : elle répond en riant qu'elle n'en a point, c'est la règle ; une jeune fille ne fait pas de semblables aveux. On lui dit, toujours sur le même ton, qu'il ne convient pas qu'une personne aussi aimable qu'elle n'ait point d'amant, et qu'il faut qu'elle en choisisse un. Dans ce moment quelqu'un frappe à la porte, et Cornélia vive et légère s'écrie : " Celui qui va entrer sera mon mari." On ouvre, c'était D. Cristoval, un sot, un imbécile, un rustre, la risée de la tertulia et de la ville entière. La plaisanterie continue, et l'arrivée de Cristoval, la bizarrerie eu choix de Cornélia que le hasard a si mal servie, rendent la scène plus piquante. On fait connaître à Cristoval le sujet du badinage qui occupe la société ; il s'applaudit de son bonheur en riant comme un bobo, trouve la chose fort amusante, appelle Cornélia sa femme, et, pendant toute la soirée, Cornélia lui donne le nom de son époux. Toute la compagnie s'était rassemblée, lorsqu'un jeune prêtre se présente dans le salon ; après avoir fait les salutations d'usage, il s'approche de Cor- nélia : c'était toujours auprès d'elle que se formaient les groupes, c'est auprès et par Madère, firent scale ês isles de Canare. De là partans passèrent par Cap Blanco, par Sénège, par Cap Viride, par Gambre, par Sagres, par Melli, par le Cap de Bona Spe- r.anza, et firent scale au royaume de Mélinde." Pantaorvel, livre 2, cbap. xxiv. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 191 d'elle que la joie et le plaisir se manifestaient ; on riait aux éclats. Il de- mande à savoir de quoi il s'agit, Cornélia le lui dit, le prêtre s'en amuse comme les autres, et la fiancée ajoute en folâtrant : " Mon mariage avec D. Cristoval est définitivement arrêté ; il y a consentement de part et d'autre, voilà de nombreux témoins, vous devriez nous donner la bénédiction nuptaile. -Très volontiers, je n'ai aucune raison pour vous la refuser." Les deux conjoints se mettent à genoux devant le prêtre, qui, tout en plaisantant, fait la cérémonie de la consécration des époux, avec les lazzis d'un véritable pas- quin. D. Alonzo, présent à cette burlesque cérémonie, se moquait de son rival ridicule, riait comme un fou, battait des mains pour applaudir, et trou- vait la mystification excellente; il semblait que D. Cristoval venait d'être reçu mamouchi. Cette scène comique se prolongea long-temps encore ; mon mari, ma fem- me, tels étaient les titres que Cornélia et Cristoval se donnèrent pendant toute la soirée en prenant part aux jeux de la tertulia. Cornélia avait cru faire une plaisanterie, le prêtre le pensait aussi, toute la société de même en était persuadée ; mais Cristoval, tout rustre qu'il était, prit la chose sérieusement et voulut profiter des avantages de la situation dans laquelle l'étourderie de Cornélia, l'imprudence extrême du ministre du culte, l'avaient placé. Quand l'heure de se retirer arriva, le malicieux Cristoval prend Cornélia sous son bras et veut absolument la conduire chez lui et prendre possession de son épouse légitime. Cette incartade mit un terme au badinage ; la scène chan- gea de face, et Cornélia protesta vivement contre les entreprises de Cristoval ; elle déclara que ce n'était qu'une plaisanterie digne de blâme sans doute, mais qui ne devait avoir aucune conséquence ; le prêtre manifesta la même opinion, et toute la société prit fait et cause pour Cornélia. Alonzo menaça, provoqua son rival, poussa l'injure jusqu'à l'outrage ; la scène fut animée, furieuse, déchirante. Le brutal ne voulut pas céder, rien ne put vaincre son opiniâtreté. " Je suis marié, dit-il, et réellement marié avec madame ; le con- sentement des parties et des parens, la présence des témoins, la bénédiction du prêtre, rien ne manque à mon mariage. Toutes les conditions voulues ont été remplies, et si bien remplies dans les formes, que le prêtre qui nous a bénis est précisément un des vicaires de la paroisse de Cornélia. Avant de faire valoir mes droits j'ai pu les examiner, ils sont inattaquables ; madame pleure en ce moment, sa douleur se calmera bientôt, demain peut-être ; je suis digne en tout de prétendre à sa main, et la meilleure preuve que je pou- vais l'obtenir, c'est qu'on me l'a accordée sans que j'aie pris la peine de la demander. Quant à vous, seigneur Alonzo, je verrais si je dois répondre ou non à l'offense que vous m'avez faite, nous y penserons plus tard ; en atten- dant je suis sous la protection de la loi, personne ici, j'espère, n'osera s'op- poser à la légitimité de mes prétentions." On pense bien qu'après une levée de bouclier si violente et si bien calculée, il fut impossible de faire entendre raison à Cristoval ; c'était un parti pris, et tous les argumens échouèrent contre son opiniâtre résistance. On obtint cependant, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine, que l'infortunée Cornélia rentrerait avec sa famille sous le toit paternel, pour cette nuit seulement ; il voulut bien lui accorder ce délai de vingt-quatre heures pour consulter les docteurs et l'autorité ecclésiastique sur la validité du mariage. Le lendemain, Cristoval, court chez l'archevêque et réclame son appui; ce prélat fait appeler à l'instant Cornélia, sa famille, le prêtre et toutes les per- sonnes qui avaient pris part à ce badinage inconvenant. Après avoir écouté bien attentivement ce que chacun avait à dire, l'archevêque adressa une vi- goureuse admonestation au jeune vicaire, l'interdit pour un an de ses fonc- tions, lui imposa une longue retraite ; et se tournant ensuite vers les parties intéressées, il déclara solennellement que le mariage était bon et qu'il devait être confirmé. Cette décision fut un arrêt de mort pour la belle Cornélia, elle tomba sans connaissance entre les bras de sa mère. Lorsqu'elle eut repris ses sens Cristoval s'approcha d'elle, il fut repoussé avec horreur ; et s'adres- sant à son amant, Cornélia lui dit : " Cher Alonzo, si je ne puis te consacrer ma vie, je saurai du moins me soustraire aux poursuites, à l'odieuse tendresse d'un monstre tel que Cristoval." 192 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. En sortant du palais de l'archevêque, Cornélia se fit conduire au couvent des Ursulines, elle y resta long-temps sans prononcer de vœux : Cristoval pouvait mourir et lui rendre sa liberté. Mais quand elle apprit que D. Alonzo s'était marié, sa résolution fut prise à l'instant même, elle s'engagea pour la vie. Cornélia, jeune encore, est toujours au couvent, et les personnes de Sé- ville, qui ne l'avaient pas connue avant son funeste mariage, se rendent au monastère pour voir l'héroïne d'une aventure qui pendant long-temps fut l'objet de toutes les conversations. Cornélia n'a point cessé d'être belle ; de- puis six ans elle était religieuse lorsque je l'ai vue au parloir des Ursulines de Séville, où D. Cayetano me présenta comme son ami. J'avais à peine fini mon récit, quand Basilio nous avertit qu'il était plus de onze heures, et que le 24 Décembre on allait à la messe de minuit. Nous partîmes un instant après avec ces dames, et je jugeai bientôt que cette céré- monie ne se faisait pas avec plus de décence à Tolède qu'à Séville. Il y avait de plus à Tolède un chœur de soprani; ils chantaient en bâillant les hymnes joyeuses del santîsimo natale. Le premier Janvier 1813, on tira los anos, les ans, chez D. Basilio. Mon nom sortit avec celui de l'espiègle Mauricia qui me remit les deux billets élégamment pliés avec un ruban rose formant lacs d'amour, elle y joignit un quatrain pris chez le confiseur, et me les récita comme un écolier dit un com- pliment. Mauricia me présenta le petit paquet avec toute la grâce castillane, qui cependant est encore bien loin du salero andalou. Le jour des Rois los estrechos succédèrent à los anos, et le nom de Mauricia vit encore la lumière en même temps que le mien. Mais comment se fit-il que le hasard amena deux fois de suite ces deux noms ? La chose n'était pas impossible, sans doute, en calculant les chances de la probabilité Ce n'est point ainsi qu'il faut ex- pliquer ce jeu du sort. Il est aussi facile de faire sortir ensemble les deux noms que l'on veut accoupler, qu'il était aisé à un préfet de faire tirer les bons numéros aux conscrits assez riches pour payer cette ruse, qu'il est facile aux moines de Guadalupe d'opérer des miracles à volonté, etc. Que de choses faciles ! D. Manuel était bavard et me racontait les histoires les plus extravagantes avec un sérieux risible. Si j'avais l'air de ne point ajouter foi à ses contes ridicules, il allait aussitôt chercher son recueil d'anecdotes, et me faisait quel- quefois l'honneur de me prêter le vieux bouquin en me recommandant de le lire avec attention et d'en avoir le plus grand soin. On y trouvait les aven- tures merveilleuses de Rodrigue lorsqu'il descendit dans la caverne d'Her- cule; une statue de bronze vint l'arrêter, et ses menaces le forcèrent de rétrograder ; il avait pourtant fait la moitié du chemin, et la caverne a trois lieues de longueur. D'autres chevaliers plus téméraires que Rodrigue vou- lurent tenter le même voyage, ils bravèrent les menaces de la statue, et les atteintes de l'épée flamboyante qu'elle brandissait contre eux ; mais un tor- rent épouvantable les attendait plus loin, ils s'arrêtèrent alors et plusieurs moururent de peur, d'autres revinrent très malades. Je voulais visiter à mon tour le terrible souterrain, D. Manuel s'offrit pour m'y conduire, son courage me surprit d'abord ; mon étonnement cessa bientôt, ce guide me fit entrer dans l'église de San Ginez, non pour m'accompagner dans la caverne, mais pour m'en faire voir la porte qui depuis long-temps était murée. Au retour, nous parlions beaucoup du souterrain et des prodiges qui lui sont attribués par les Tolédans. Basilio me dit à l'oreille: " Vous a-t-on montré ce qu'il y a de plus curieux dans l'église de San Ginez?-Qu'est-ce que c'est?-Une ame qui n'a pas pu trouver de place au paradis ni au purgatoire, et que l'on conserve dans une boîte de fer-blanc, en attendant que les prières des fidèles l'aient délivrée." D. Manuel possédait encore un livre, on devine que c'est le fameux roman espagnol Don Quichotte de la Manche : cet ouvrage se multiplie dans ce payn ; on le trouve dans toutes les maisons, et quelquefois à chaque etage. Don Qui- chotte et des patenôtres, telle est la bibliothèque ordinaire de la plupart des Espagnols. D. Manuel lisait si souvent l'un et l'autre que l'empreinte de ses lunettes, dans la crasse tracée, s'y montrait à chaque page. Quand il avait fini le dernier volume, il reprenait bravement le premier, et toujours avec un MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 193 nouveau plaisir ; si je l'interrompais dans ses jouissances, il posait son livre et s'écriait avec l'enthousiasme d'un imbécile et la confiance d'un ignorant : "Voilà, le chef-d'œuvre de la littérature-Espagnole, répliquais-je.- Non, de tous les pays ; vous autres Français vous ne savez pas, vous ne pou- vez pas l'apprécier.-Nous estimons sans doute les belles choses qu'il con- tient, mais fort heureusement nous n'avons pas, comme vous, des inquisiteurs qui, en condamnant au feu tous les livres qui auraient à peu près le sens commun, nous forcent d'admirer des fadaises.-Des fadaises, seigneur che- valier ?-Oui, des fadaises. Qu'est-ce que c'est que votre chevalier errant, monté sur une rosse pour courir les aventures, faisant la guerre à des trou- peaux de moutons, à. des moulins à vent ? Vous me direz que c'est un fou, d'accord, mais du moment que sa folie est connue, rien n'étonne plus, tout l'intérêt du roman s'évanouit, et les extravagances du héros n'inspirent que la pitié. D. Manuel, vous êtes le meilleur homme du monde, mais vous res- semblez à la plupart de vos compatriotes, les moines se sont emparés de votre esprit et vous ont jeté un voile épais sur les yeux. Ils vous permettent de lire Don Quichotte parccqu'ils pensent que les aventures du vainqueur des marionnettes, ses amours avec Dulcinée du Toboso, les raisonnemens de Sancho Pança, n'ont rien de dangereux pour la politique monacale. Certes, si les jésuites reviennent un jour, ils trouveront l'Espagne au même point où ils l'ont laissée, ces bons pères n'auront pas la peine de vous faire rétrograder afin de rendre ce pays essentiellement religieux et monarchique. Le maréchal duc de Dalmatie donna des soirées magnifiques pendant le carnaval, toutes les dames de Tolède y furent invités, et particulièrement les pensionnaires del Colegio de las Doncellas. Ces demoiselles y venaient simplement vêtues de leur modeste robe de laine grise et blanche, et n'avaient d'autre parure que les grâces de la jeunesse et la candeur de l'innocence ; qu'elles étaient belles ! Les demoiselles que l'on élève dans ce colegio appartiennent à des familles nobles et pauvres, le gouvernement fait les frais de leur éducation, mais ne leur donne point de dot ; il faut qu'elles s'industrient pour attraper un mari, si elles ne veulent pas rester au collège toute leur vie. Bien que cet établisse- ment soit dirigé par des religieuses, l'accès en est facile, et les hommes peuvent le visiter intérieurement ; quand je m'y présentai avec d'autres français, soixante jeunes beautés vinrent se grouper autour de nous, chacune faisant valoir scs moyens de plaire. On assure qu'elles sont d'une sagesse irréprochable, elles veulent absolument faire la conquête d'un mari. J'en ai vu, cependant, plusieurs qui voyageaient à la suite de l'armée française, et qui n'avaient encore trouvé que des amis. Le clergé d'Espagne est très riche ; les archevêchés et certains évêchés ont des revenus immenses: celui de l'archevêché de Tolède s'élève à trois millions de francs ; l'archevêché de Sarragosse est un des moins dotés, et rend six cent mille francs ; l'évêché de Murcie cinq cent mille francs ; les canoni- cats de Tolède sont d'un revenu de vingt-cinq mille francs, ceux de Valence de quinze mille francs, certains couvons ont six et sept cent mille francs de rente. Madrid est du diocèse de Tolède, et n'a par conséquent pas de siège épiscopal; l'archevêque de Tolède est primat de l'Espagne. La cathédrale de cette ville possède un trésor dont la valeur ne peut s'apprécier en millions ; la quantité d'argent, d'or, de diamans, de pierres précieuses qu'il renferme tient du prodige. La plus grande part ces objets avait été cachée, et comme Tolède n'a été le théâtre d'aucun combat pendant les campagnes de 1808 à 1813, qu'il n'y a pas eu même une émuete populaire qui pût fournir un pré- texte de dévastation et de pillage, toutes ccs richesses sont restées parfaite- ment intactes. Les Anglais mêmes, les plus grands déprédateurs de l'Es- pagne, les ont respectées. Je n'ai pu voir que les objets que l'on avait laissés à leur place, tels que la statue de la Sainte-Vierge. Elle est dans une cha- pelle obscure qui, les jours ordinaires, n'est éclairée que par une seule lampe ; une grille en fer, dont les énormes barreaux se prolongent jusqu'à la voûte, en défend l'entrée à la cupidité sacrilège. Cette grille s'ouvre les jours de solennité, la chapelle est illuminée alors par des milliers de flambeaux sup- portés par des chandeliers d'argent, de vermeil, d'or ; la statue est d'argent, l'enfant Jésus d'or massif il a près de trois pieds de hauteur. Toutes les 194 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. richesses du Nouveau-Monde sont réunies sur la robe dont la Sainte-Vierge est revêtue ces jours-là : sa couronne est de diamans superbes, le chapelet qu'elle tient à la main est de diamans mêlés avec des perles. Le reste de l'église est décoré avec la même magnificence, les fenêtres sont en vitraux coloriés d'une rare beauté. Dans un lieu obscur et contre l'un des piliers on aperçoit une conque en marbre, on la prendrait pour un bénitier, mais elle est garnie d'un petit matelas, c'est là que l'on dépose les enfans trouvés. Quand l'armée française arriva pour la première fois à Tolède en 1808, l'archevêque y était encore, je le vis officier alors; ce prélat est l'oncle du roi Ferdinand. Il est seigneur d'une infinité de villes, bourgs et villages ; les chanoines sont aussi de petits seigneurs, presque toutes les maisons de Tolède leur appartiennent. Le pape et le roi d'Espagne sont chanoines honoraires de cette métropole, c'est un beau titre sans doute, mais un roi pourrait fort bien s'en passer. Le palais archiépiscopal est près de la cathédrale, il est magnifique ; le maréchal Soult l'occupait. Quoique le climat de la Castille soit beaucoup moins chaud que celui de l'Andalousie et que l'hiver s'y montre quelquefois très rigoureux,les moyens pour se garantir du froid sont les mêmes que l'on emploie à Séville, où l'hi- ver, n'est qu'un printemps. Il n'y a point de cheminées dans les apparte- mens, on se chauffe autour d'un brasero, cela n'est pas commode et ne peut être agréable que dans certaines circonstances dont les Espagnoles savent tirer parti. Tolède a plusieurs belles promenades, en hiver on recherche le soleil. Un jour du mois de Février, c'était un dimanche si j'ai bonne mémoire, j'accom- pagnais Basilio, sa femme et la petite Mauricia au rendez-vous des prome- neurs, et nous aperçûmes de loin un groupe d'officiers français qui se pres- saient autour d'un aide-de-camp du duc de Dalmatie, Cet aide-de-camp ar- rivait de Madrid et nous apprit les désastres de l'armée de Russie. Cette nouvelle se répandit à l'instant parmi les Français et les Espagnols; il est facile de se faire une idée des effets divers qu'elle produisit sur les uns et les autres. Les gens du monde, qui ne savent pas ce que c'est que la vie mili- taire, penseront sans doute que les officiers français de l'armée d'Espagne, au récit de cette horrible catastrophe, s'estimèrent heureux de ce que la for- tune les avait retenus dans un climat tempéré, et s'applaudirent en secret do n'avoir pas fait partie d'une expédition dont les succès et les revers avaient été si près les uns des autres. Point du tout, il n'est aucun de nos officiers d'Es- pagne qui, dans ce moment, n'eût voulu se trouver à l'armée de Russie. Us ne regrettaient pas d'avoir manqué l'occasion de s'ensevelir sous les neiges de Krasnoë, ou de se noyer dans la Bérésina ; mais ils portaient envie à la gloire immortelle de leurs frères d'armes, aux récompenses que les restes de cette malheureuse armée avaient si bien méritées et si chèrement payées. On n'entendait pas nos officiers d'Espagne s'écrier : " Que nos camarades de Russie doivent avoir souffert ! quels dangers n'ont-ils pas courus ! quello infortune! quels désastres!" Mais au lieu de ces exclamations multipliées, on n'en entendait qu'une seule. " Que d'avancement dans cette armée !!!" Chacun se transportait en idée à l'armée de Russie et s'imaginait être du petit nombre des survivans. Voilà ce qui fait les bons soldats, les héros in- trépides. Dans toutes les entreprises, ils ne considèrent que la gloire, jamais le danger. L'empereur était à Paris ; on levait trois cent mille hommes en France, et Napoléon voulant rassembler ses plus habiles généraux rappela le maréchal duc de Dalmatie, qu'il se plaisait à nommer le premier manœuvrier, titre non moins flatteur que celui de brave des braves dont il honorait le maréchal Ney. Le duc de Dalmatie partit de Tolède et laissa le commandement de son corps d'armée au général de division comte Gazan. Tous ceux qui avaient conservé quelque espoir de retourner en Andalousie furent forcés d'y renoncer. Les désastres de la grande armée qu'il fallait réparer prompte- ment, les hordes du Nord qui menaçaient nos frontières appelaient nos troupes sur d'autres points, et l'on ne pouvait plus attendre les renforts dont nous avions un si pressant besoin. La retraite devenait pour nous inévi- table, et les moins clairvoyans avaient déjà présumé que toutes nos forces d'Espagne allaient se réunir sur le Duero. A l'armée toute le monde s« MEMOIRES d'uN APOTHICAIRE. 195 mêle de raisonner, les officiers et les soldats, les employés et les commis s'occupent des opérations militaires et censurent les généraux ; de même que les commères raisonnent sur la médicine et jugent les docteurs, et que les dévotes raisonnent sur la religion et jugent le pape et les jésuites. La petite Mauricia était mi ano, et mi estrecho, deux titres, dont chacun en particulier vaut mieux encore que celui de tocayo. J'avais pour cette aimable Castillane toutes les petites attentions obligées que la galanterie espagnole prescrit aux jeunes gens envers leur ano et leur estrecho. Je m'é- tais pourtant bien gardé de rien dire qui pût faire croire à cette senorita que je devais l'emener avec moi lorsque nous partirions. Elle fit part de mon prétendu projet à Basilio, à sa femme et même à D. Manuel son tuteur. Celui-ci, tout dévot qu'il était, l'aurait laissée partir sans opposition et sans lui faire la moindre remontrance, dans l'espérance de jouir des biens de sa pupille quand elle aurait décampé. A mesure que le moment du départ approchait, Mauricia devenait plus pressante: elle parlait de mon projet à Basilio comme d'une chose certaine, elle somma D. Manuel de lui faire un trousseau convenable ; des habits d'homme pour le voyage et des robes de femme pour les villes où l'on séjour- nerait. Son tuteur y consentit de grand cœur, et lui dit seulement qu'il dé- sirait se concerter avec moi pour cet objet essentiel. Mauricia vint aussitôt dans ma chambre, sa figure rayonnait de joie, elle m'invita à passer chez D. Manuel qui avait quelque chose à me communiquer. " Si D. Manuel veut me parler, qu'il vienne, je l'attends, lui dis-je." Mauricia sortit, je vis ar- river D. Manuel un instant après. Je lui demandai ce qu'il me voulait, il avait l'air fort embarrassé, ne savait par où commencer sa harangue, enfin il entra en matière en ces termes. " La senorita Mauricia m'a fait part de scs projets, je sais qu'elle doit partir avec vous, et je viens m'entendre avec votre seigneurie afin de....- L'en empêcher, lui dis-je en l'interrompant.-Non, afin de l'habiller d'une manière convenable et selon votre goût.-Eh quoi ! c'est D. Manuel Moralès qui me tient ce langage? C'est un dévot dont toutes les poches sont pleines de reliques ! le grand admirateur des moines de Guadalupe, de Santiago de Compostela et d'autres lieux ! enfin le tuteur de Mauricia!" Après une alter- cation assez vive dans laquelle je fis apercevoir à. D. Manuel toute la gravité de ses torts, il fut décidé que sa pupille resterait à Tolède. La petite es- piègle écoutait à la porte ; quand elle eut entendu dans quel sens je parlais à son tuteur, elle courut s'enfermer, s'abandonna au plus violent désespoir, et se jeta dans la bouche une poignée d'aiguilles. La jeune Antonia qui l'entendit gémir, entra pour voir ce qui lui était arrivé. Antonia appelle tout le monde à. son secours, et chacun s'empresse d'extraire les aiguilles qui s'étaient fixées dans la bouche de Mauricia en piquant la langue, le palais, les gencives. Elle s'opposait aux soins qu'on voulait lui donner, fermait la bouche afin de faire croire qu'elle voulait mourir absolument. Nous parvînmes cependant sans beaucoup de peine à lui en- lever les aiguilles; aucune n'avait pénétré plus avant. Toute la maison était en alarmes; j'étais moi-même au désespoir de ce qui venait de se passer, et je ne pouvais me consoler d'avoir été la cause d'un accident qui aurait pu devenir un grand malheur. Le caustique Basilio se moqua de moi. "Vous êtes bien bon de vous inquiéter, me dit-il, si vous connaissiez la rusée vous seriez un peu plus tranquille sur son compte. Pour mettre en repos votre conscience, je vous dirai que l'année dernière elle avait pour amant un de vos compatriotes nommé Déglan, qu'elle suivit à Madrid; ses parens allèrent la chercher et la ramenèrent ici. Maintenant, elle veut partir avec vous dans l'espoir de rejoindre son ancien, et je suis persuadé qu'elle vous planterait là quand elle l'aurait trouvé.-Voilà pourquoi M. son père la laissait partir en liberté, il est facile de concevoir qu'il ne serait pas fâché de s'en débarrasser. Mon cher Basilio, je vous remercie de l'avertissement que vous me donnez, j'en ferai mon profit." 196 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. CHAPITRE XLI. Retour à Madrid.-La veuve consolée.-Burgos, tombeau du Cid.-Bataille de Vittoria. -Je retrouv • le chanoine.-Rentrée en France. Partis de Tolède le 26 Mars, nous fûmes rendus à Madrid le 27 ; le lende- main je me présentai chez D. Domingo Alonzo. Je l'avais laissé mourant le 3 Novembre, je le croyais défunt et cependant je ne voyais aucune marque de deuil qui me l'annonçât. Ces apparences me firent penser qu'il pouvait être revenu de sa maladie, et je demandai de ses nouvelles. " Il est mort, me répondit gaîment sa belle mère ; si nous ne sommes point en deuil c'est que ma fille est remariée depuis un mois.-Quoi, sitôt ?-Oui, seigneur chevalier, qu'y a-t-il d'extraordinaire dans ma conduite, dit la veuve de Domingo ?- Oh ! rien, veuillez me pardonner, les usages du pays ne me sont pas bien connus, je croyais qu'ici comme en France une veuve ne se remariait point avant dix mois comptés du jour du décès de son époux. Mon ami Domingo n'est mort que depuis quatre mois, vous êtes remariée depuis un mois, je craignais que le public n'eût trouvé cette diligence un peu singulière.-Senor, répondit-elle, avec toute la grâce d'une Castillane et la naïveté maligne d'une Andalouse, si pour le public, mon mari n'est mort que depuis trois mois, il 'était pour moi depuis sept ans." Je ne pus m'empêcher de rire : " Quoi! D. Alonzo?.... Je le croyais le modèle des maris.-Si senor, il était le plus honnête homme du monde, mais-Mais?....- Ya era viejo, il était déjà vieux, dit-elle, en se pinçant les lèvres pour ne pas rire trop fort." Et moi qui croyais qu'elle allait mourir de chagrin et suivre Alonzo dans la tombe! Le 10 Avril je partis de Madrid pour me rendre à Arrevalo, je restai dans cette ville ou dans ses environs jusqu'au 18 Mai. Le 20 j'étais à Toro où l'on me logea chez un prêtre de l'espèce du moine Tadeo qui poignardait nos camarades du ponton. J'allais dans la tertulia de la marquise de Tordesillas à qui j'aurais volontiers conseillé défaire emplette d'une perruque pour cacher des cheveux blancs qui ne s'accordaient pas avec ses prétentions et sa coquet- terie. Elle avait pour camériste une Gitana de dix-huit ans charmante ; les dames de Paris se montrent plus avisées. En arrivant à Burgos, le 11 Juin, je fus très surpris en voyant au milieu de la promenade de YEspolon un monument tout neuf qui n'existait point lorsque je passai dans cette ville pour la première fois en 1808. C'était un tombeau assez mesquin sur lequel on lisait l'inscription suivante, en gros caractèrés : Le général Thiébault, gouverneur des deux Castilles, a fait transporter ici les restes du Cid et de Chimène, avec les débris de leur tombeau. Ce tombeau était auparavant dans l'église de la Chartreuse de Burgos ; était-ce pour ajouter à la gloire de D. Rodrigue que le général français s'em- pressa de produire les restes du héros castillan au grand jour? Craignait-il que l'Espagne reconnaissante ne perdît le souvenir d'un brave qui l'avait sauvée ? Ou bien voulait-il que le nom de Thiébault, que beaucoups de gens ignoraient sans doute, parvînt à la postérité sous le patronage du vainqueur des Maures et de l'amant de Chimène ? Je laisse à mes lecteurs à décider la question, peut-être seront-ils assez malins pour appliquer au général français deux vers que Damis récite dans la Métromanie ; je ne prendai point une telle licence. Je voudrais bien savoir si les Espagnols fanatiques du curé Mérino, les Espagnols constitutionnels de Mina, ou bien les Espagnols royalistes de Ferdinand ont porté le respect qu'ils devaient à leur ancien gouverneur Thiébault jusqu'à conserver le monument de moderne fabrication et surtout l'inscription qui le décorait. Un maire de Cavaillon, ma ville natale, après avoir fait planter, redresser, embellir la promenade aux frais et dépens de la commune qu'il administrait, a poussé la bouffonnerie jusqu'à faire graver sur un pilier : " Ce cours a été restauré par la munificence de messirc Senchon de Bournissac." Ce qui doit paraître plus étonnant encore, c'est que les habitans aient été assez bons en fana MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 197 .pour laisser subsister l'inscription fastueusement impertinente de leur singu- lier rémunérateur. Nos forces étaient encore trop divisées pour en venir à une action décisive contre l'armée anglo-espagnole. Le maréchal Suchet occupait la Catalogne ; un de ses licutenans, le général Robert, commandait à Tortose qu'il défendit en héros jusqu'à, la dernière extrémité. Le duc de Feltre, en Biscaye et en Navarre, faisait poursuivre des guérillas que f n aurait dù mépriser ; nous n'avions donc à. opposer à l'ennemi que le corps d'armée qui s'était réuni en Andalousie. Le général Clausel, qui avait sous ses ordres les troupes que le général Mannont commandait en Navarre aurait été d'un puissant secours pour notre armée. Les Anglais nous menaçaient, et il fallut attendre que l'ordre de marcher vers nous fût demandé à Paris, et partit de cette ville pour que ce mouvement si essentiel s'opérât. Le général Clausel reçut enfin cet ordre et ne put nous joindre à temps, notre sort était déjà décidé. Un maté- riel immense d'artillerie et de munitions provenant des évacuations succes- sives des villes que nous abandonnions avait été accumulé à Vittoria; tout ce •ateriel aurait dû être dirigé sur Bayonne, on l'avait imprudemment laissé à Vittoria; peut-être les moyens de transport manquaient-ils? Pendant que nous perdions du temps à attendre des ordres que l'on expé- diait de si loin, le général anglais, n'ayant plus rien à craindre sur ses der- rières depuis la reddition d'Astorga et l'évâcuation du royaume de Léon, suivit le revers des montagnes dans la direction de la route de France. Une divi- sion espagnole qui venait de la Galice se joignit à son armée qui marchait sur notre flanc de manière à nous couper la communication de Bayonne en débouchant sur Briviesca, Miranda ou Vittoria, selon ce que la fortune lui offrirait de plus avantageux à faire. Lorsqu'on fut informé de ce mouvement, il était déjà trop tard pour rallier tout notre monde, le général anglais avait l'avantage de ne dépendre de personne. Nous nous retirâmes du Douro sur Burgos, puis sur l'Ébre, enfin sur Vittoria où l'on devait se réunir aux corps qui se dirigeaient sur ce point Mais l'armée anglaise fut plus diligente et déboucha sur la droite de la nôtre qui combattit en avant de Vittoria, faisant face à l'ouest. L'action s'engagea sur toute la ligne, nos soldats et même leurs chefs étaient persuadés 'que la grande supériorité du nombre des ennemis présentait une lutte trop inégale. Us se battaient pourtant avec leur valeur accoutumée et soutenaient l'attaque sans désavantage, lorsqu'un régiment de cavalerie arriva par la gauche de l'armée anglaise, se porta sur la route de Vittoria à Bayonne et poussa jusqu'à notre parc d'artillerie où se trouvaient les voitures des réfugiés qui nous suivaient. Ce mouvement jeta le desordre dans nos rangs; l'armée française avait fait des prodiges de bravoure, et pen- dant cette journée mémorable et décisive elle disputa long-temps le terrain, mais enfin le nombre l'emporta sur le courage et l'expérience. Vers quatre heures du soir la victoire se déclara pour les Anglo-Espagnols, et l'ennemi s'empara de la grande route. Depuis midi les équipages étaient rangés en avant de Vittoria, en attendant l'ordre du départ; dès que l'on s'aperçut que la retraite était coupée, la peur s'empara de ceux qui devaient diriger ces convois. Les voitures changèrent de route et s'engagèrent dans un petit chemin rural ; le plus grand nombre se mit en marche à travers lesjchamps de manière qu'au premier ruisseau que l'on rencontra tout fut arrêté. On se figure aisément la confusion, l'embarras des fourgons, des caissons, des voitures, des mulets se pressant sur un petit pont, ou renversés les uns sur les autres dans le fossé. La cavalerie anglaise, poursuivant son attaque, fondit sur nous au galop et s'empara d'un parc de cent cinquante pièces de canon, de plus de deux mille voitures y compris les caissons et les carrosses. De tout ce qui roulait sur un essieu l'on ne sauva qu'une seule pièce de canon, une partie des équipages portés à dos de mulet tomba même au pouvoir des ennemis. Les soldats du train coupèrent les traits de leurs chevaux, aban- donnèrent l'artillerie et les caissons pour se sauver. Beaucoup de ces cais- sons étaient remplis d'or et d'argent; les Français les ouvrirent et s'occupaient à les vider quand les Anglais arrivèrent. On se battit autour de ces trésors, et comme il y avait assez d'argent pour contenter les deux partis, et que les soldats trouvaient plus de profit à prendre des rouleaux qu'a donner des coups 198 MEMOIRES d'üN APOTHICAIRE. de sabre, on vit des Anglais et des Français puiser en même temps à la même source. Je galopais au milieu de cette tourbe de fuyards dont la plupart avaient jete leurs armes pour s'alléger, leur condition était la même : il était démontré qu'ils s'éloignaient de l'ennemi parce qu'ils ne voulaient pas se mesurer avec lui, cependant ils s'injuriaient réciproquement, s'appelaient lâches, poltrons et se battaient quelquefois entre eux. Les voitures de luxe étaient occupées par des familles espagnoles qui abandonnaient leur patrie pour se soustraire aux persécutions qui les menaçient. A l'approche du danger ces familles lais- sèrent leurs carrosses et leur fortune et prirent la fuite ; mais les personnes qui ne furent pas assez diligentes ou qui se trouvaient trop en arrière restè- rent entre les mains des Espagnols qui les égorgèrent dans leurs voitures. Qu'on se représente l'état d'une jeune femme courant à travers les champs pour se dérober à la fureur de l'ennemi, obligée de franchir les haies et les fossés, de gravir les montagnes en petits souliers de satin, en robe de mous- seline. L'état d'une mère appesantie par l'âge, soutenue par sa fille qui porte elle-même son jeune enfant dans ses bras. C'est ce que l'on voyait à chaqffc instant ; ces images déchirantes n'inspiraient qu'une pitié stérile, chacun était assez embarrassé de sa personne et ne pouvait aider les autres dans leur malheur. Au milieu de cette mêlée je rencontrai plusieurs de mes anciennes con- naissances, un mot jeté en courant, un signe de la main ou de la tète, "au revoir si Dieu le veut," telle était la conversation laconique, improvisée et terminée au même instant. Le hasard me plaça pendant quelques minutes à côté d'un inspecteur des services réunis, mon compatriote, qui avait acheté le palais de l'inquisition â Séville. Le pauvre homme pleurait comme un veau, se lamentait en me faisant l'énumération de ses pertes ; quand il en vint à son palais, je lui dis en riant qu'il aurait bien fait de le placer sur des roulettes pour l'amener en France et le colloquer à Paris sur le boulevart Italien. " Vous souvient-il de l'apologue " de la belette ? " Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir." Mon compagnon trouva que l'affabulation était de mauvais goût, l'à-propos déplacé ; cette pensée philosophique vint aigrir sa douleur au lieu de la charmer et fit sur lui l'effet d'une escouade anglaise, il piqua des deux pour s'éloigner au plus vite du méchant plaisant qui sans intention aucune venait de le molester. On m'avait toujours dit que dans les grandes infortunes il faut avoir recours à la philosophie, il parait que cette règle n'est pas sans ex- ceptions. Le fournisseur désappointé m'avait à peine quitté lorsque j'aperçus D. Cayetano sur sa mule, je le joignis à l'instant. " Eh bien, cher ami, que dites-vous de la journée du 21 Juin ?-Je dis qu'elle nous sera funeste." Il était presque nuit, l'ennemi, retenu par le riche pillage de nos caissons et de nos voitures, avait cessé de nous poursuivre ; nous étions au milieu d'un bois à. une demi-lieue de Salvatierra, et pour comble d'infortune les chênes sous lesquels nous reposions ne pouvaient nous fournir des glands dans cette sai- son. Nous cherchâmes un endroit pour bivaquer, et je partageai avec le chanoine de la cathédrale de Séville un morceau de pain de munition qu'un soldat m'avait donné. Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route, nous étions entraînés par le torrent des fuyards qui pêle-mêle allaient à l'aventure. D. Cayetano était silencieux et triste ; je lui parlais, il ne répondait pas, je re- spectai sa douleur, j'en connaissais la cause et je marchai à son côté en ob- servant le même silence. Hélas, le malheureux avait embrassé trop ouver- tement notre parti, il pensait comme le plus grand nombre de ses compatriotes que l'Espagne devait être heureuse sous la domination française. Les évé- nemens avaient détruit ses plus chères espérances ; les désastres de l'armée de Russie rendaient désormais impossible toute nouvelle tentative, et D. Cayetano devait s'exiler de sa patrie que les Français abandonnaient. Il souffrait encore des maux dont elle était menacée, la destruction des cou- vens était un des bienfaits de l'armée française ; tous les vrais Espagnols MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 199 savaient l'apprécier et regrettent encore que notre entreprise n'ait pas eu assez de succès pour assurer l'affranchissement de ce beau pays. " Vous souvenez-vous, dis-je au chanoine, des observations que nous faisons au sortir de Séville, en passant en revue l'armée française et les personnes qui la suivaient ? Il serait plaisant de les continuer ici.-Cela est vrai, nous trouverions de nombreux exemples des vicissitudes humaines et des caprices de la fortune.-Voyez-vous cette malheureuse montée sur un âne ? c'est cette belle dame qui partit de Séville dans un superbe équipage, sa voiture est restée embourbée au milieu d'un fossé, ses chevaux sont dans l'écurie de Wellinton, elle s'est sauvée à pied, son amant qui a perdu tout ce qu'il pos- sédait l'a abandonnée, et c'est à la pitié d'un soldat qu'elle doit sa misérable monture." J'allais poursuivre mon examen lorsque j'aperçus un champ de fèves, je m'empressai de le montrer à mon compagnon ; nous y courûmes. Après avoir fait un repas abondant avec ce précieux végétal nous eûmes la précaution d'en remplir nos poches, et cette prévoyance nous fut très utile. Nous marchâmes encore deux jours et une nuit avant d'arriver à Pampelune, où nous fîmes notre entrée le 24 à cinq heures du matin. Nous étions abî- més de faim et de fatigue, notre premier soin fut de chercher quelque chose pour manger, et nous nous couchâmes ensûite pour prendre un peu de repos. Nous repartîmes le même jour dans l'après-midi, et nous passâmes la nuit dans la vallée de Roncevaux : l'ombre de Roland semblait voler autour de nous, un vieux refrain injurieux pour les Français me trottait dans la tête et troubla quelque temps mon sommeil. Je ne puis exprimer la joie que j'éprouvai en revoyant la France : du haut des montagnes de Roncevaux je planais sur de riches campagnes couvertes de troupeaux ; des vaches, des chevaux, des poules, des pigeons,se promenaient ou voltigeaient auprès des fermes. Hélas, depuis long-temps on ne pouvait jouir de ce spectacle en Espagne ! lorsque enfin je vis ces mots écrits en grosses lettres sur un mur: Premier village français, je n'osais en croire mes yeux, je m'arrêtai un instant pour respirer l'air de la patrie ; qu'il était douç et pur ! je le savourais avec volupté, des larmes coulaient de mes yeux, et je saluai la France en répétant avec enthousiasme le fameux vers de Voltaire : A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! Après avoir pris possession du sol français, que je revoyais après tant d'in- fortunes, je tirai Cayetano de sa rêverie. "Allons, mon ami, quittez ce flegme espagnol, nous voici en France, abordez votre nouvelle patrie avec un air riant.-Vous avez raison, me dit-il." La conversation s'anima, le chanoine avait retrouvé sa gaîté ordinaire, nous doublâmes le pas, et mon compagnon était tout-à-fait en belle humeur quand nous arrivâmes à St-Jean-Pied-de- Port. Avant d'entrer dans cette ville, le chemin est étroit et plus bas que les terres qui le bordent des deux côtés; nous fûmes obligés de nous ranger dans l'angle d'un petit mur pour n'êtrc pas écrasés par les fuyards qui se pré- cipitaient en foule sur la route, et par les chevaux et les mulets qui formaient alors tous les moyens de transport de l'armée ; il n'existait plus un seul four- gon ni une seule voiture. "Mais pourquoi toutes ces malheureuses ne sont-elles pas restées à Vitto- ria ?-C'est qu'elles ont craint avec raison d'être massacrées par le peuple.- Hélas ! que vont-elles devenir ?-Je vous l'ai déjà dit. Ceux qui, comme nous, n'emportaient rien, et qui par conséquent n'ont rien perdu, peuvent se permettre de rire de ceux qui se disent ruinés parce qu'ils ont perdu tout ou une bonne partie de ce qu'ils avaient volé. On en rencontre beaucoup de ceux-là: en voilà un qui se trouve dans une position tout-à-fait singulière, c'est un directeur-général de je ne sais quelle administration. Il avait fait toujours d'excellentes affaires, et s'était appliqué à amasser une superbe col- lection de quadruples. Vous savez qu'à Vittoria, la veille de la bataille, on a payé deux mois de solde à tous les officiers de l'armée afin d'alléger les four- gons du trésor. Les officiers d'infanterie cherchaient de l'or à tout prix ; notre directeur-général profita de la circonstance et s'empressa de changer son or contre de l'argent, chaque quadruple lui était payée 100 ou 110 francs au lieu de 80. Rassuré par son fourgon et sa voiture qui devaient porter ses 200 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. duras, il convertit en argent pour cinquante mille francs d'onces d'or. La voiture, le fourgon, sont restés à la bataille, et le directeur-général s'est sauve à, pied; il est sorti d'Espagne comme il y était entré." CHAPITRE XLII. Réorganisation de l'armée d'Espagne -Le maréchal Soult la commande.-Je vais à Laonce.-J'y retrouve le brave Salmon quelques heures après sa mort.-Séjour à Campo-Bayta.-J'écris mes Mémoires dans cette ferme.-Départ pour Paris.-Je ren- contre en route un employé des administrations de l'armée ; c'est encore mon ami le chanoine de Séville.-Il voyage avec un joli amazone.-Je donne des soins à cette chevalière.-Jalousie de chanoine inquisiteur.-Nous nous séparons à Bordeaux. Quelques jours après mon arrivée à St-Jean-Picd-dc-Port, je fus dirigé sur Orthez où l'on me logea chez M. Lalane, riche propriétaire qui exploitait lui- même scs domaines. Il avait auprès de lui sa sœur, et son frère comman- dait un régiment de gardes nationales à Bayonne. Les mœurs patriarchales s'étaient conservées avec toute leur pureté dans cette respectable famille. Elle me reçut d'abord avec une politesse pleine de franchise et d'amiabilité, me traita bientôt comme un ami de la maison, et peu de temps après comme un frère. Il est impossible d'exercer l'hospitalité avec plus de loyauté, de prévenances et d'affection. Il m'est doux de pouvoir exprimer ici toute ma reconnaissance pour ces dignes compatriotes, pour ces amis précieux, et c'est d'effusion de cœur que je le fais. En apprenant la défaite de Vittoria, l'empereur écrivit à. son frère Joseph qu'il allait lui envoyer une autre armée et un autre général. L'armée pro- mise n'arriva point, et le maréchal Soult revint pour prendre le commande- ment des troupes françaises qui avaient échappé au désastre de Vittoria et des corps qui évacuaient la Catalogne et la Navarre. Le duc de Dalmatie réorganisa l'armée d'Espagne, et comme le personnel de l'administration était trop nombreux depuis que l'on avait réuni les débris de trois armées, beaucoup d'employés furent envoyés à l'armée du Nord. Dans cette réorga- nisation, M. Blondel fut remplacé par M. Jacob ; celui-ci commença par dé- truire tout ce que son prédécesseur avait fait, c'est l'usage. Il disait que nous étions des mauvaises têtes, parce que nous avions témoigné à, M, Blondel tout l'attachement que ce chef méritait. M. Jacob m'éloigna d'Orthez où je me trouvais fort bien, pour m'attacher ù la 7e division commandée par le général Maucune. Je partis pour Bayonne, j'étais depuis quelques jours dans cette ville lorsque j'appris que mon ami Forget était à. Laonce ; j'allai le visiter. J'avais déjà, parcouru plusieurs fois les salles de l'hôpital de Laonce avec Forget; mais comme je m'y présentais en amateur, aucun malade ne m'é- tait connu, je passais et repassais devant les lits sans m'occuper des malheur- eux que d'autres devaient secourir; le service était d'ailleurs fait avec beaucoup d'exactitude. Un jour, c'était, il m'en souvient, le 24 Août 1813, j'entre dans le jardin de l'hôpital, il avait plu le matin, et parmi beaucoup de papiers que l'on avait froissés et jetés dans un coin, je vois un fragment de lettre que la pluie avait collé à terre. Ce papier était en quelque sorte affiché pour se présenter à. mes regards : lavés par l'eau de la pluie ses caractères d'une forte proportion n'étaient couverts par aucune saleté; ils frappèrent ma vue, et je lus avec la plus vive émotion : " à M. Salmon, grenadier au 24e régiment de ligne, 3e batallion, Ire compagnie." Enchanté de cette découverte, je rentre à. l'hôpital, je trouve le lit du grenadier, mais hélas ce brave était mort la nuit même des blessures qu'il avait reçues à. Vittoria ! Ce funeste événement, la fatalité qui privait ce guerrier généreux des secours d'un ami, secours bien précieux dans un hôpital militaire, où le grand nombre des malades empêche que l'on ait pour chacun d'eux tous les soins que leur état réclame, la joie que je venais 201 d'éprouver en retrouvant la trace de cet excellent homme, tout s'unit pour rendre ma douleur plus cruelle. A St-Jean-de-Luz on me dit que la 7e division que je cherchais était au camp de la Baïonnette ; ce camp est une position dans les Pyrénées où l'on donna la bataille fameuse par l'invention de la baïonnette. Les Basques avaient épuisé leurs cartouches, ne pouvant plus tirer ils attachèrent leurs couteaux au bout des fusils et taillèrent en pièces les Espagnols. Comme cette bataille eut lieu près de Bayonne, la nouvelle arme prit le nom de baïonnette. Il était nuit quand j'arrivai sur le champ de bataille, j'y cherchai vainement la 7e division. Errant dans cette solitude je demandais aux échos mon corps d'armée absent, comme l'illustre Chateaubriand demandait aux rochers de Misitra des souvenirs de Léonidas et de ses braves compagnons d'armes. Après avoir interrogé la plaine et les vallons, après avoir parcouru les taillis et tourné jusqu'au moindre buisson, je vis que la troupe ne m'avait point attendu puisqu'elle ne répondait pas à l'appel ; je me couchai au pied d'un arbre, espérant que l'astre du jour éclairerait mieux mes recherches que la lumière incertaine du disque argenté de Diane. Le lendemain je rencontrai un général qui me mit sur la trace de la 7e division, je descendis la mon- tagne, et trouvai enfin le quartier-général de cette division à Urrugne petit village basque. On me logea dans une ferme située au pied des Pyrénées, à une demi-lieue d'Urrugne, ayant nom Campo-Bayta ; je ne sais pas si ce nom était celui de la ferme ou du brave homme qui l'habitait. Je n'entendais pas le langage du pays, le basque est inintelligible ; il devrait pourtant avoir des rapports avec l'espagnol et le français, point du tout : cet idiome est aussi étranger à ces deux langues que le malais et le syriaque le sont. Pendant trois mois de séjour à Campo-Bayta, tout ce que j'ai pu apprendre de cet idiome singu- lier, c'est que andria signifie madame et escacha mademoiselle. Je laisse aux savans à tirer des conséquences du rapport qui existe entre le mot basque andria et le mot grec andros qui signifie homme ou monsieur, si l'on veut, et à. conclure de là qu'une colonie, partie l'Attique ou de la Phocide, est venue s'établir sur le penchant des monts qui séparent les Gaules de l'Ibérie. Les Basques sont braves, agiles, intelligens et fidèles ; à Bayonne, à Pau, à Orthez, tous les domestiques sont basques. Le pays est pauvre, le pain de blé est réservé pour les gens riches ; les paysans, le peuple, les domestiques, mangent de la polenta, espèce de gâteau fait avec de la farine des maïs. Les paysans marchent nu-pieds dans toutes les saisons, et ne mettent leurs sabots et leurs souliers que quand ils vont à la ville et au moment d'y entrer. Le soir on fait chauffer de l'eau, et tout le monde se lave les pieds avant de se coucher. Quoique la ferme de Campo-Bayta fut très peuplée, j'y vivais néanmoins dans un isolement complet, sicut passer solitarius in tecto. Je ne pouvais m'entretenir en aucune manière avec des paysans qui ne me comprenaient pas, et dont j'ignorais le langage ; la lecture m'aurait procuré quelques dis- tractions agréables, mais il n'y avait pas de bibliothèque à Campo-Bayta. Désespèrent de trouver des livres, j'imaginai d'en écrire un pour employer les heures qui me restaient à dépenser après mes promenades et les courses que je faisais sur les montagnes pittoresques et fécondes pour un botaniste, qui m'envirfonnaient. C'est là que je burinai avec une méchante plume de dinde, les Mémoires que l'on vient de lire ; cette circonstance fera sans doute pardonner les négligences de style que la critique y remarquera sans doute. " Comment voulez-vous que je ne fasse pas des fautes d'orthographe, j'écris avec une plume d'auberge," dit Coco-Danières. Je ne sais pas si j'aurai été plus heureux que lui ; dans tous les cas j'ai recours à la même excuse, elle est sans réplique, et j'espère que mes lecteurs voudront bien l'accepter. Ecrits depuis quinze ans, ces Mémoires n'étaient pas destinés a voir le jour; ma famille et quelques amis les avaient lus avec intérêt, cela devait être ; je les avais moi-même oubliés, lorsque mon frère le musicien vint me voir l'an passé et me dit qu'on pouvait les lancer dans le tourbillon des livres de ce genre que l'on offre tous les jours au public. Un libraire actif et intelligent dont le nom s'attache aux productions les plus brillantes de notre littérature MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 202 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE» moderne, M. Ladvocat me proposa de placer me» faibles essais dans une collection de Mémoires contemporains, que les amateurs ont reçue avec empressement ; je me laissai séduire. J'avais bravé l'artillerie anglaise, et je tremblais de m'exposer à celle des journaux ; l'amitié fraternelle a voulu me rassurer encore sur ce point, et me persuader que les traits de la critique sont bien moins redoutables que les boulets et la mitraille des canonnières et des forts de Cadix. Mais revenons à Campo-Bayta pour le quitter à l'approche de l'ennemi qui nous poussa vers Saint-Jean-de-Luz, et quelques jours après sur Bayonne où je retrouvai mon ami Forgct. Le 15 Janvier 1814, la 7e division, commandée alors par le général Villate, reçut l'ordre d'aller joindre la grande armée. Je passai par Orthez, et j'allai directement chez M. Lalane, qui me reçut comme si j'avais été son fils; les soins les plus affectueux me furent prodigués, et l'on voulut à toute force me laver les pieds selon la coutume des anciens patriarches ; c'est en vain que je tentai de me dérober à. cette cérémonie, il fallut obéir et laisser accomplir le vœu du maître de la maison. Notre divi- sion partit d'Orthez sur • des charrettes traînées par des bœufs ; il semble d'abord que cette manière de voyager ne convenait guère à des troupes que l'on voulait faire arriver en poste. Mais les soldats allaient nuit et jour, n'éprouvaient aucune fatigue, et la continuité de la marche faisait qu'ils avançaient encore avec une certaine rapidité. Les non combattans reçurent des feuilles de route pour aller à. leur destination à petites journées. Monté sur mon coursier, je pris le chemin de Bordeaux. A Langon je logeai à l'auberge des Trois-Rois, près du port. Tandis que je me reposais dans le salon, en attendant le souper, j'entendis un voyageur qui se disputait vivement avec l'hôte. La voix du pèlerin ne m'était pas in- connue ; son accent espagnol me l'avait à peu près signalé quand j'entrai dans la cuisine, et je vis mon chanoine de la cathédrale de Séville, le familier du Saint-Office, le senor D. Cayetano qui faisait le tapageur depuis qu'il avait endossé l'habit militaire. Il criait comme un enragé, /nenaçait de casser les plats et les assiettes si l'on ne s'empressait pas de lui donner à souper; il redoutait surtout que le lièvre qui tournait devant un feu très ardent, ne se consumât. " Un lièvre trop cuit est un morceau détestable, autant vaudrait manger un hareng." Je le surpris et l'embrassai au moment où il lâchait cet apophthegme canonial, cet axiome gastronomique. Je ne l'avais jamais vu qu'en soutane ; le frac aux boutons d'or, le chapeau militaire, le pantalon galonné, les bottes éperonnées et l'épée, avaient métamorphosé le chanoine en officier d'état-major, et ses cheveux courts et sans poudre ne laissaient apercevoir aucune trace de la tonsure et de la frisure en écuelle arrondie. Il était méconnaissable, et je dois dire qu'il avait tout-à-fait bon air; sa tournure même n'annonçait pas un ex-inquisiteur. Chargé par le duc de Dalmatie d'une mission administrative, D allait à Bordeaux et voyageait avec une jeune et jolie-dame que les habits d'homme qu'elle portait rendaient encore plus séduisante. C'était, disait-il, la femme d'un colonel espagnol au service du roi Joseph; son mari avait été tué dans les derniers combats et elle s'était mise sous la protection de D. Cayetano qui devait la ramener en Espagne quand les circonstances le permettraient. Dans ce temps-là les dames qui couraient le monde avec des militaires, des employés ou des cha- noines, étaient toutes femmes ou veuves d'officiers supérieurs, de colonels surtout. Les unes allaient joindre leurs maris, les autres se retiraient dans leur famille. Je soupai avec D. Cayetano et sa jolie amazone ; le lendemain nous nous embarquâmes sur la Garonne avec cinq autres passagers. Le bateau n'était pas grand ; il contenait en outre mon cheval et les montures de trois de nos compagnons. Toutes les fois qu'un quadrupède remuait, le bateau s'enfon- çait d'un côté ou de l'autre, et semblait près de chavirer ; ce que nous donna très souvent de vives alarmes. Le hasard, ou peut être une volonté réciproque fit que je me trouvai assis à côté de la belle Espagnole. Le bateau était découvert et mouillé, j'étendis mon manteau sur le banc afin que la senora fût plus commodément assise, et que l'humidité ne vînt pas altérer une santé si florissante. Elle fut sensible à ma galanterie et poussa la reconnaissance jusqu'à me donner la moitié de sa cape pour me garantir des injures de l'air. Nous voilà, donc enveloppés dans le même manteau; assis devant nous, Cayetano enrageait et ne pouvait déguiser son impatience. La dame ne fut pas la dernière à s'en apercevoir, et soit pour montrer qu'elle n'était pas sous sa dépendance, soit qu'elle voulût s'amuser de la jalousie comique du chanoine, elle se montra d'une gaîté folle et ne cessa de me faire mille agaceries tant que dura notre petite navigation. Cayetano ne pouvait plus contenir sa mauvaise humeur. Nous arrivâmes à Bordeaux avant la nuit, je suivis un commissionnaire qui me conduisit à l'hôtel de Lot-et-Garonne. Cayetano boudait et ne voulut pas y venir, il s'empara de sa belle Espagnole et se dirigea du côté opposé. Je courus après cet ancien ami, je lui pris la main, " Nous allons nous séparer, peut-être pour toujours, lui dis-je, je ne voudrais pas vous quitter de cette manière; vous me ferrez l'honneur de dîner demain avec moi?-Je ne sais pas.-Mais encore !-Je ne puis rien vous promettre.-Au moins nous nous reverrons.-C'est selon." Après ces réponses ambiguës il se sauva bien vite, je ne l'ai plus rencontré, je n'ai même plus entendu parler de lui. Les Es- pagnols sont jaloux, et cette aventure me prouva que les chanoines le sont autant que les maris, et même davantage. MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 203 CHAPITRE XLIIL Prisonniers (le guerre espagnols en cantonnement à Angoulême.-Je soupe avec plu- sieurs de leurs officiers.-Je chante Toque soy contrabandista ; eflèt que produit cet air national.-Réflexions sur les prisonniers de guerre.-Campagne de Paris.-Meaux, Soissons, Bar-le Duc, Saint-Dizier, Troyes, Sens-Fontainebleau, dernière revue de Napoléon dans la cour du château.-Six cents grenadiers de la Garde l'accompagnent à Pile d'Elbe.-Jeretrouve le brave Montchoisy.-On in'envoi en Normandie.-Evreux, Verneuil ; nous sommes licenciés.-Je reviens à Paris ; j'y rencontre mon frère l'officiér. -Retour au pcïs. Je retrouvai mon ami Forget à Bordeaux, il me donna une lettre pour son cousin M. de Béranger; ce chansonnier spirituel n'avait point encore la grande réputation qu'il doit à ses opuscules et aux persécutions dont ils ont été l'objet. En passant à Angoulême nous rencontrâmes des prisonniers espagnols, notre auberge était pleine d'officiers de cette nation. Plusieurs soupèrent avec nous, un plus grand nombre, et les femmes qui étaient avec eux, restèrent auprès de la cheminée. Chacun parlait de son côté, et le bruit était si grand dans la salle qu'on avait beaucoup de peine à se faire entendre de son voisin. Pour ramener la paix dans cette assemblée tumultueuse, j'imaginai de chanter l'air espagnol : Yo que soy contrabandista, orné des fioritures et du salera andalous. Tout le monde cessa de parler, on forma le cercle autour de moi pour m'écouter avec plus d'attention. J'obtins un suc- cès complet: après les bravos unanimes et les applaudissemens prolongés do l'assemblée, on m'adressa des complimens et ces officiers voulaient absolument qus je fusse un véritable Espagnol ; malgré mes protestations je ne réussis pas à les persuader que j'étais Français. Il y avait dans cette auberge la femme d'un colonel; elle était de Séville, et je fus assez heureux pour lui donner des nouvelles de sa famille. Quel contraste se faisait remarquer entre les concerts de louanges et do bénédictions que ces prisonniers adressaient à la France et les cris de douleur et de mort, les hurlemens de désespoir qui s'élevaient des pontons de Cadix ! Chez nous les captifs espagnols étaient traités avec la plus grande douceur ; nos compatriotes leur témoignaient tout l'intérêt dû au malheur. Libres au milieu des villes, les soldats travaillaient dans nos ateliers, dans nos manu- factures, les officiers traduisaient les chefs-d'œuvre de notre littérature pour en enrichir leur patrie alors affranchie du joug de l'inquisition. Les presses d'Avignon, de Nîmes, d'Alais ont imprimé une infinité d'ouvrages de ce genre, je crois même que le poète espagnol Mélendez figurait parmi ces laborieux traducteurs. Les moines que la guerre avait rejetés en France étaient con- 204 MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. sidérés comme des martyrs par les mères de ceux qu'ils avaient fait égorger à Valence, à Lebrija, à Truxillo. Rien n'est plus inutile, plus impolitique, je dirai même plus absurde que les cruautés exercées par les gouvernemens sur les prisonniers de guerre. Que dans une émeute populaire la canaille assiège une prison, en brise les portes et massacre les infortunés qui s'y trouvent enfermés, cela se conçoit: la canaille est partout la même, elle est plus nombreuse et plus féroce dans les lieux où la civilisation est moins avancée. Mais, que l'on voie sortir du cabinet d'un souverain ou d'un ministre des ordonnances dont la barbarie froidement calculée n'a d'autre but que la destruction des prisonniers, voilà, ce que l'on ne saurait imaginer. Cet infâme projet, cette intention machiavé- lique, infernale, reçoit malheureusement une exécution entière. Ministres insensés ! vous faites périr quelques centaines de soldats innocens ; ils seront bientôt remplacés par des milliers de vengeurs qui feront payer bien cher à d'autres malheureux tout aussi peu coupables les tourmens que vous leur aurez fait souffrir. Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor. Je sais bien que la politique n'admet pas en considération les souffrances et la mort des personnes qu'elle condamne, mais elle doit au moins prendre garde à un point essentiel : les cruautés qu'elle ordonne tournent à l'avantage de la nation contre laquelle on les a exercéés. Dès que le soldat connaît le sort que la captivité lui réserve, il ne se laisse plus prendre, il combat jus- qu'au dernier soupir, et son désespoir est funeste à ses adversaires. Bien plus, ces cruautés donnent lieu à d'effroyables représailles: les massacres d'Alba, de Badajoz, la dévastation et l'incendie de plusieurs cités de l'Espagne ont été des sacrifices expiatoires offerts à. nos compagnons d'armes tombés sous le fer des assassins, ou condamnés à périr de faim et de misère dans les cavités infectes des pontons, sur lés rochers stériles et brûlans de Cabréra. Gardez-vous bien de penser que ces horribles traitemens qui font frémir la nature ne sont à redouter que dans les pays à demi-sauvages, tels que l'Es- pagne, le Portugal, la Russie. Les Anglais, nos voisins, nos rivaux en civi- lisation et en industrie, sont parvenus, sur ce point, à un degré de perfection- nement que les Espagnols n'ont que faiblement imité. Les pontons de Ply- mouth étaient des lieux de torture, des tombeaux cent fois plus redoutables que les prisons flottantes de Cadix dont j'ai donné la description affreuse mais fidèle. Je croyais avoir touché au dernier degré des misères humaines, mes camarades d'Angleterre étaient bien plus malheureux que moi. Et pourtant des capitaines anglais nous faisaient porter des secours en rade sur les pon- tons, ils alimentèrent nos malheureux prisonniers que les Espagnols laissaient mourir de faim. Peut-être devions-nous ces actes d'humanité aux sentimens généreux des amiraux et des capitaines de vaisseau témoins de nos souf- frances ; parmi les nations les plus barbares on rencontre des hommes ver- tueux. Peut-être encore était-ce l'œuvre de la politique insidieuse des An- glais : par cet adroit artifice ils se montraient nos bienfaiteurs sur une terre ennemie, et tout l'odieux des cruautés exercées contre nous retombait ainsi sur les Espagnols. Si les habitans de la Péninsule ont déposé la haine implacable qu'ils por- taient au nom français, nous le devons à la manière dont leurs prisonniers ont été traités dans notre patrie et non pas aux secours que la France a don- nés à Ferdinand VII. en 1823. Les peuples ne sont pèint assez attachés à leurs souverains pour se montrer reconnaissans, et même pour tenir compte de semblables sacrifices à une nation voisiné. On avait dit aux Espagnols que nous étions des sauvages, des bêtes féroces, des juifs, des hérétiques, des impies ; ils ont trouvé la France plus civilisée, plus réellement religieuse qui l'Espagne; enfin, ils ont vu le contraire de ce qu'on leur avait affirmé. En rentrant dans leurs foyers, ces prisonniers ont détrompé leurs amis qui eux- mêmes ont combattu l'erreur si fortement accréditée, et c'est ainsi que le peuple entier a pu connaître la vérité et rendre justice à notre nation. Mal- gré les heureux changemens opérés par le retour des captifs, on remarque encore une différence entre les Espagnols qui ont voyagé en France et ceux MEMOIRES D'UN APOTHICAIRE. 205 qui n'ont jamais quitté Séville, Tolède ou Valladolid, et qui par conséquent nous connaissent moins. Comme les événemens qui ont précédé la prise de Paris sont très connus, je ne les rappellerai point ici, je vais conclure ces Mémoires en marquant seulement mon itinéraire au milieu des armées qui se croisaient autour de la capitale. Arrivés à Versailles, on nous dirigea sur Corbeil : je quittai mes camarades, je leur laissai mon cheval et ma feuille de route, et j'allai à Paris où je restai quinze jours pour voir cette ville que je ne connaissais pas. J'y rencontrai mon confrère Bar, de l'armée d'Espagne, et nous partîmes en- semble sans trop savoir où nous allions. Nous prîmes une diligence qui nous conduisit à. Meaux où jè logeai chez M. de Corbière ; en sortant de cette ville nous entrions sur le théâtre de la guerre et nous fûmes obligés d'aller à pied ; je mis les choses qui m'étaint les plus nécessaires dans une musette, petit havresac de cuir, et j'abandonnai mon cheval et le reste de mes effets. Nous allâmes jusqu'à Soissons en passant par la Ferté-Milon, nous avions pris la route de Lajfon ; mais à une lieue de cette ville nous rencontrâmes un aide-de-camp qui nous fit rebrousser chemin, en disant que les Cosaques étaient entre l'armée et nous, et qu'ils pourraient bien enlever notre petite troupe. Cet avertissement nous fit retournner à Soissons, et comme la 7e division n'était pas de ce côté nous revînmes â Meaux où l'on nous dit qu'elle occupait Provins. Je laissai Bar à Meaux, et me dirigeai sur Provins où je trouvai la 7e di- vision. Je ne parlerai point de toutes les marches et contre-marches que l'on nous fit faire, et qui nous ramenèrent plusieurs fois dans les mêmes vil- les. A Bar-le-Duc on nous reçut avec des transports d'enthousiasme, c'est la ville natale du maréchal Oudinot qui commandait notre corps d'armée, nous vîmes avec plaisir son buste, couronné de lauriers, placé dans la salle de l'hôtel-de-ville. En sortant de Bar-le-Duc nous revînmes encore sur nos pas à Saint-Dizier, Troyes, Sens et enfin à Fontainebleau. Déjà la trahison avait ouvert les portes de la capitale, il était décidé qu'on ne se battrait plus. J'ai assisté à la dernière revue de l'empereur dans la cour du château, j'étais dans le champ où l'on rassembla la garde impériale pour choisir les six cents braves qui devaient l'accompagner dans son exil. J'ai vu ces vieux grena- diers verser des larmes et se disputer l'honneur de le suivre ; je reconnus parmi leurs officiers plusieurs de mes compagnons du ponton la Vieille-Cas- tille, M M. Carmier, Vermondans, Gamot et d'autres encore. On nous assigna des cantonnemens dans la Normandie. En partant de Fontainebleau, je traverse un bivac de cavalerie ; un cuirassier s'offre à mes yeux, et je lui demande s'il connaît M. de Montchoisy : " C'est mon capi- taine," me dit le cavalier. Je suis ses pas, il me conduit vers une cabane, et j'ai le plaisir d'embrasser encore une fois le vaillant Montchoisy, le héros de l'Argonaute, le frère d'armes du pharmacien. Dans toutes les villages que nous traversions, an voyait les murailles tapissées d'affiches et de placards ; c'étaient des provocations à la désertion. Nos soldats se débandaient par centaines, et nous avions à la suite de la division six charrettes chargées des fusils que les déserteurs avaient abandonnés. Arrivés à Evreux, on nous signifia l'ordre de quitter la cocarde tricolore pour prendre la cocarde blanche, et l'on nous distribua la décoration du lis avec la plus grande libéralité. Quel- ques jours après je fus envoyé à Verneuil ; c'est là que nous reçûmes nos lettres de licenciement, et je revins à Paris. Mon frère Elzéar avait fait la dernière compagne de la Péninsule; il ser- vait dans un corps d'armée que les chances de la guerre tinrent toujours éloigné des contrées que je parcourais. Aide-de-camp du général Rottem- bourg, il était à Burgos, à Valladolid ou commandait la place de Logrono, lorsque je traversais les royaumes de Grenade et de Léon. Après l'avoir en vain cherché sur le territoire espagnol, je le trouvai dans la rue Vivienne et nous nous préparâmes à regagner nos pénates. J'avais eu ma bonne part des maux de la guerre, on me congédia sans me donner les moyens d'assurer ma retraite jusqu'aux bords de la Durance. J'étais léger d'argent, mais mon frère l'aîné m'avait recommandé à son ami D. Saucède qui m'offrit ga- lamment de me prêter ce dont j'aurais besoign; j'acceptai, et calculai si bien 206 MEMOIRES D'üN APOTHICAIRE. le trajet de la bombe, que je fis ma rentrée à Avignon avec une pièce de qua- rante sous dans ma poche, elle fut la récompense de l'honnête commission- naire qui porta ma valise. Après avoir embrassé tendrement père, mère, frères, sœur, oncles, tantes, cousins, cousines, amis, amies, je pris la licence d'affirmer que Sedaine a tort, que son grand cousin dit réellement des bêtises, que la guerre n'est pas une belle chose ; et pourtant j'en étais revenu !