ï SURGEON GENERAL'S OFFICE & UBRARY. ï K Section, / I TRAITE DE LA CULTURE DU NOPAL,* ET DE V EDUCATION •BM ZA COCKENIZZE Dans les Colonies Françaises de l'Amérique i Précédé d'un VOYAGE A GUAXACA. SECONDE PARTIE. * Orné défigures coloriées, représentant au naturel la Cochenille > U Nopal , & autres objets relatifs. ,-,,-—" >: v» îawfe-a**" TRAITÉ DE LA C U L T ¥ R F, DH NOPAL, ET DE L'ÉDUCATION "DE ZA COCMENZZZE Dans les Colonies Françaifes de t Amérique; Précédé d' un VOYAGE A GUAXACA; Par M. Thiery de Menonville , Avocat en Parlement 2 Botanifle de Sa MajeftéTrès-Chrétienne. Auquel on a ajouté une Préface , des Notes & des Obfervations relatives à la culture de la Cochenille, avec des figures coloriées. •j«i**wi^.-»vtt'v tr-;':'".:. :r»:*" ''---% Non ubi hibernos nebulofus imbres Aufier advexit properatque torrens, L. A. Senec. med. a&. Ch. V. DE LA C U L TU RE DU NOPAL, ET DE L'ÉDUCATION DE LA COCHENILLE. LIVRE PREMIER. CHAPITRE I«. Des cacles en général. Les caftes font un genre de plante très-nom- breux , auflî particulier à l'Amérique que les me[embrianthenae (i) à l'Afrique, les entherri- (i) Polyandria penfagyiv R iv i6"4 Traité de -la culture mènes à l'Europe. Cette plante pouffe en terre un pivot très-profond & des racines fibreufes,, prémorées & traînantes à un pouce de la fur- face de la terre } elles font d'une couleur grife tirant fur le jaune j les plantes font d'un verd de diverfes nuances félon les diverfes efpèces y la fubftance en eft très-tendre, charnue & épaiffe d'un pouce dans les jeunes plants} elle devient un bois très-dur dans les anciens.' Cette fubftance eft pleine d'une sève mucilagineufe, qui s'extra- vafe quelquefois de la plante comme une gomme opaque & farineufe, blanche ou jaune, fe durcit promptement, & fe diffout comme la gomme, mais n'eft ni fi vifqueufe , ni fi tenace } leurs tiges s'élèvent en arbres par la naiffance fuc- ceflive d'autres tiges fortant les unes dçs autres, fi diftinfternent qu'elles femblent jointes par articles} mais l'apparente folution de continuité s'oblitère avec l'âge de la plante , &: tous ces. articles difparoiffent par l'accroiffement des par- ties, au point que les articles des cacTres com- primés, quoique nailfant de l'auTelle les uns des autres, fe rempliffent , s'arrondiffent en tronc d'arbre fur lequel on ne voit plus la moindre trace de leur naiffance, de leur forme primitive, ni de la pofition des uns à l'égard des autres '7 il eft de ces arbres qui ont fix pieds de tour fur une hauteur de trente à quarante. De quelque forme que foient ces articles an premier coup-d'œil, ils paroiffent les feuilles de. du Nopal. 265 la plante} ils n'en font cependant que les tiges ou les branches. Ces branches naiffantes en bourgeons cilindri- ques dans les caftes opuntia portent avec elles, dans ces derniers, pendant un ou deux mois des folioles coniques, courbes, d'une ou deux lignes de haut, difpofées en quinconce fur des lignes parallèles. A l'aiffelle de ces folioles , également femées, fur les deux côtés de l'article com- primé , fe trouve placé un faifceau de foies innombrables, fubfiftantes, fragiles, plus ou moins faillantes. Autour de ce faifceau l'on voit dans tous les caftes comprimés, félon qu'ils font plus ou moins cultivés, une, deux, trois, & même douze épines de différentes couleurs , félon les différentes efpèces de caftes, longues depuis fix jufqu'à trente lignes , aiguës & folides comme des aiguilles d'acier, très-dangereufes par leur piquûre, & difpofées en rofe ou en houpe. C'eft de leur centre &: de celui du faifceau de foie que pafoît fortir indifféremment la fleur ou le bourgeon fuivant, qui fert à continuer la tige. C'eft fans doute pour en préferver le fommet extrêmement tendre dans lequel les fourmis fe plaifent à fuccr la sève de la plante, que l'au- teur de la nature a placé ces défenfes. Ce fai£ ceau ferré de foies brûlantes &; nombreufes, repouffe les atteintes des plus petits infeftes } les grandes épines protègent la plante contre de plus grands ennemis 3 mais en y faifant atten- z66 Traité de la culture tion, on voit que ces foies en faifceau ne font que le fommet des épines axillaires des fleurs ou des bourgeons futurs, qui font déjà en abrégé fous ces points quinconciaux, armés de deux, trois ou vingt épines de la sève précédente, & que ces faifceaux de foie feront à leur tour, lors de la sève fuivante qui mettra le bourgeon dehors, l'office des épines qui exiftent déjà. C'eft cet arrangement des gemmes quinconciales de la plante, joint à la forme ovée des articles applatis, qui a fait donner au premier abord par le bas peuple , le nom de raquette aux caftes opuntia. On reconnoît les folioles coniques, les mêmes faifceaux de foie dans le même ordre avec les mêmes épines fur le calice des fleurs de plu- fieurs. de ces caftes j quand fes folioles font applaties en écailles & perliftantes, comme dans le pitahiaha, on ne trouve point de faifceaux de foies , ni d'épines j c'eft ce qui permet de manger le pitahiaha fans le peler \ les fleurs comme on vient de l'entrevoir, naiffent indiffé- remment de tous les points quinconciaux, elles fortent du fommet d'un calice armé de mêmes foies & épines que les bourgeons j elles font blanches, rouges, jaunes , couleur de gris de lin, pourpre, feu, cramoifi, félon les différentes efpèces \ elles ont depuis deux lignes jufqu'à fix pouces de grandeur. Les pctales font quelque- fois, au nombre de dix, douze, dix-huit, arron- dies, ovées, oblongues, laciniées, acuminées, du Nopal. i6j quelquefois très - ouvertes , d'autres fois conni- ventqsy & fermées , à travers lefquelles paffent le piftil & les étamines, qui les furpaffent en longueur , ou font quelquefois moindres. Les étamines y font par centaine : on en a compté jufqu'à trois cent. Les filamens y font filiformes, quelquefois accouplés, l'anthère eft oblongue & jaune de la groffeur double du filament. Le ftigmate eft quelquefois en forme de clou dont la tête {èroit fendue en trois, fix ou plufieurs parties. Toutes les parties de la fleur tombant, il ne refte que le calice qui contient le germe} ce calice fe métamorphofe en baie oblongue, ovale, fouvent ronde comme une pomme, unie, locu- laire , remplie d'une pulpe , qui lors de fa maturité eft blanche, jaune, rouge, cramoifie, violette , couleur de pourpre, grife ou verte , félon les différentes efpèces de caftes. Quelque fois cette baie s'ouvre en trois ou quatre par- ties comme la baie du Sumida, & laiffe tomber fa pulpe. D'autres fois elle pourrit ou fe def- sèche avec une infinité de femences réniformes, & nichées dans cette pulpe. Les plus groffes de ces femences font de la grandeur des lentilles ; elles font couvertes d'une écorce noire, brune ou fauve , friable , cruftacée , croquante fous la dent comme l'écaillé d'huitre , & remplie d'une farine très - blanche. Les Indiens font une bouillie avec les femences d'une efpèce de Caftes, après en avoir mangé le fruit. z6$ Traité de la culture Dans quelques efpèces de caftes opuntia, la fleur étant tombée , le calice au lieu de s'ac- croître en baie s'allonge & s'applatit par fon fommet, & devient une tige fans femences , ni fruit. Dans une autre efpèce commune dans la plaine du cul-de-fac de Saint-Domingue, le calice s'accroit en baie , mûrit avec fa pulpe & {es femences , & de tous les points de la furface naiffent de nouvelles tiges qui font le produit des gemmes du calice, & non des femences qui y font contenues. Linneus a compris & réuni fous un fèul genre qu'il nomme cacles (i) , les plantes que Tour- nefort nomme milocaâus opuntia , celles que Jujfieu nomme cereus ( cierge ) , celles que Dillenius nomme tuna , & celles que Plumier nomme perefehia : il a divifé ce genre en autant de feftions qu'il y a de formes extérieures fin- gulièrement différentes \ ces formes extérieures font fi diffemblables, qu'on pourroit à peine à la première vue s'imaginer que ces feftions puiffent appartenir au même genre , fi la loi de la fructification qu'on lit dans chaque efpèce de diverfes feftions, ne les lioit néceffairement toutes par un caraftère univerfel de rapports effentiels & fimilaires \ mais en les raffemblant toutes dans une feule famille par un nom géné- rique, il leur a confervé à chacune dans leur (i) Nofandria monogyn. du Nopal. i£g feftion, le nom fpécifique des auteurs ci-deffus; c'eft pourquoi il a divifé fon genre de caftes en hériffon, melons caftes, en cierges, cierges anguleux droits , cierges anguleux ou ronds, rampans , & en opuntia comprimés à articles prolifères. Les melons caftes font des petits caftes angu- leux, d'une forme fphérique , ovale ou cilin- drique, qui s'élèvent depuis quatre pouces jufqu'à un pied & demi au plus, tel eft le melocaclus nobilis vu au Mexique, il a fix à huit pouces de diamètre : ils font ou canelés en fpirale ou mamelonnés, mais très-hériffés d'épines de foie brûlantes, embarraffées dans un duvet ou coton très-fin , tel eft le cafte mamillaire de la plaine du cul-de-fac de Saint-Domingue, qui femble fortir de terre en groupe, comme les truffes, de la groffeur d'une pomme ordinaire : ils don- nent des fruits oblongs de la groffeur d'une grofeille rouge ou du fruit du cormier. Le fruit du mamillaire eft auffi délicat que difficile à recueillir & à tirer d'entre fes tubercules couronnés d'épi- nes & de foies brûlantes : on en fait des tartres au Mexique, comme avec des raifins de Coriuthe. Les caftes anguleux droits, nommés cierges par Juflieu , font cannelés en ligne verticale. Quelquefois les angles des cannelures font cré- nelés } c'eft toujours fur ces angles faillans que font difpofées les gemmes d'où part latéra- lement le bourgeon des fleurs ou des fruits , 270 Traité de la culture du milieu d'un faifceau d'épines & de foies brû- lantes } c'eft ce que le peuple de Saint-Domingue nomme torche ; c'eft la plus grande efpèce de ces cierges qui eft le vrai cierge du Pérou j il s'élève fur une Hèche d'un pied & demi de dia- mètre , jufqu'à quinze ou vingt pieds de haut ; de-là partent horifontalement en rayons , des articles fur lefquels d'autres s'élèvent perpendi- culairement , comme les flambeaux d'un luftre, jufqu'à la hauteur de vingt-cinq à trente pieds , & s'étendent fur un efpace de foixante. Le verd glaugue & la fimétrie des branches de cet arbre fait un fpeftacle fingulier, & lui donne mieux l'air d'un magnifique candélabre que d'un cierge , quoique chacune de (es branches reffemble à un flambeau de poingt } les fleurs font de couleur de cerife , très - vif, les fruits de la groffeur d'un gros œuf, & très-bons à man- ger, mais on ne peut les cueillir fur l'arbre à caufe de fes horribles épines , ni le détacher aufîî facilement que le pitahiaha \ on eft réduit à attendre que ce fruit s'ouvre : alors, fi l'on n'eft pas prévenu par les oifeaux qui guêtent le moment de la chute de cette manne , on la puife dans le fruit avec une cuillère enman- chée au bout d'une gaule $ c'eft la nourriture des chercheurs de pitahiaha pendant le jour, ne pouvant rapporter ni conferver cette pulpe jufqu'à la maifon, ils la mangent & épargnent par-là les pitahiahas qu'ils vendent. du Nopal. 27r Le pitahiaha eft aufli cannelé, moins gros, moins haut & moins diffus, moins épineux \ mais il eft fuffifamment garni d'épines} il eft moins branchu, mais d'un verd plus fombre que les précédens} les fleurs font d'une couleur de cerife vivej le fruit brun en dehors eft delà groffeur d'un petit œuf, rempli d'une pulpe cramoifie , d'un goût acide, agréable , mais qui a autant de degrés de faveur que de différens degrés de maturité : on le cueille avec un panier emman- ché au bout d'une gaule, dans le fond duquel on le fait tomber en le touchant légèrement} il n'eft point couvert d'épines, ni de foies piquan- tes comme les autres, mais de quelques folioles fquammeufes, perliftantes de fon calice. Il n'eft point de fruit plus délicieux dans les contrées de Theguacan & Guaxaca ; il feroit honneur aux tables en France. Une troifième efpèce de cierges droits angu- leux eft dans la plaine du fac de Saint-Domin- gue , appelée pareillement par les colons torches 5 il reffemble beaucoup par fon port, au pitahiaha. La fleur en eft blanche , le fruit eft d'un beau jaune d'or, de la grandeur & de la forme d'une pomme de reinette, rempli d'une pulpe blanche très-fraîche, mais affez infipide, dans laquelle eft noyée une innombrable quantité de femences noires. Les cierges rampans font également articulés , anguleux, crénelés, cilindriques, mamelonnés. zyi Traité de la cllture- plus ou moins anguleux, épineux : il en eft au Me- xique & à Campêche une efpèce à tige crénelée, triangulaire ou quadrangulaire, d'un vert naiffant très-vif, peu épineufe, qui s'élève fur les arbres & les haies, dont les fleurs d'un blanc éblouïf- fant ont des pétales très'-étroits, frangés, longs d'un demi pied j le fruit eft de la groffeur & de la forme d'une poire de martin fec, l'écorce eft rouge de cerife en dehors, & la pulpe eft de couleur de pourpre en dedans \ le fruit eft tout au plus fupportable, quoique l'on le mange avec délices à Campêche, mais cela eft pardonnable dans une ville fi pauvre. Enfin, une cinquième efpèce eft le cafte cierge flagelliforme, qui croît parafitiquement fur les troncs d'arbres, & s'élève dans les haies de la plaine du Cul-de-Sac. Ses tiges articulées font cilindriques, très - épineufes, rondes & groffes comme le gros bout d'un fouet de pofte j fes fleurs font d'urfë couleur de cerife très-vive, aucun des caftes rarnpans ne s'élève par foi-même, mais ils rampent en fe foutenant fur les buiffons} les arbuftes s'élèvent à quinze & vingt pieds de haut* Avant de quitter ce qui concerne les caftes anguleux, on doit avertir que Tonne peut regar- der le nombre de leurs angles comme un carac- tère invariable & propre à en déterminer les efpèces, parce que l'on a vu dans les mêmes efpèces ce nombre d'angles varier dans les unes, à du Nopal. 273 e trois, à cinq, & dans d'autres de cinq à qua- torze & quinze. Tous les caftes hériflbns, melons, caftes , cierges anguleux, droits ou rampans, font arti- culés, & tous ces articles font prolifères 5 un feul mis en terre, ou pour mieux dire, un feul gemme d'un article mis en terre reproduit un article : il paroît de-là qu'il étoit inutile de carac- térifer les opuntia comprimés par l'épithète de prolifère. Les caftes opuntia comprimés à articles pro- lifères , font des caftes dont les articles levés 8c applatis ne font ni crénelés ni ftriés j mais ces articles oblongs ovales, cunéiformes ou en forme de feuilles de pourpier, naiffent les uns des au- tres } ils font quelquefois de l'épaiffeur d'un pouce & demi, de quatorze lignes au moins dans les plus petites efpèces. Les feuilles ont au moins fix pouces de long, fur trois ou quatre de large j dans les plus grandes, on les voit de trente pou- ces de long fur douze, quinze & dix-huit de large , & deux pouces d'épaiffeur quelquefois. Dans les articles qui ont quelquefois quinze pouces de large au fommet, tandis que leur bafe n'eft que d'un pouce de diamètre pendant Fadolef- cence, cette bafe s'accroît parallèlement au fom- met , la furface plane fe remplit & prend une forme cilindrique, & dans l'âge avancé, tous les > articles font tellement réunis, qu'ils ne forment plus qu'un feul tronc parfaitement cilindrique S i74 Traité de la culture fur lequel on n'apperçoit plus d'articulation} il eft une efpèce rampante de ces opuntia au Mexique. Cette feftion de cafte eft encore plus nom- breufe que la précédente} fi Linnée fè plaint avec raifon que celle-ci foit décrite peu exactement, on peut affurer que la defeription des opuntia eft encore plus incomplète, tant pour le nombre que pour les formes} il en eft au Mexique trente efpèces très - différentes de toutes celles décrites par les botaniftes connus : on n'a eu ni le temps ni la liberté de les décrire, ni les moyens de les emporter dans un voyage très-rapide. On con- feille au botanifte qui fera affez heureux pour être envoyé en ce pays avec une pleine liberté de voir & d'agir, d'y entrer par le golfe de Honduras, & de pénétrer jufqu'à Guatimala, de reprendre le chemin de la Vera-Crux par Guaxaca, & Theguacanj arrivé en cette ville de tourner vers Mexico, paffer à Chapuléo , & de-là côtoyer la mer du fud au nord-oueft jufqu'au golfe de Californie r, il auroit lieu de décrire parfaitement les caftes, & feroit certain de rapporter des richeffes infinies en plantes inconnues à la bota- nique. Les opuntia font connus en France fous ce nom & fous ceux de raquette, de cardaife, de crapaudine, figuier d'Inde. Une efpèce eft le tuna de Dillenius 5 c'eft celle que l'Efpagnol de Vera - Crux nomme tanas, bu N o p A Li ij's fceiîe que le colon de Saint-Domingue appelle raquette des bords de mer} il s'élève rarement en arbre :, fes articles font folides, épais, rigides, d'un verd clair tirant fur le vert-d'eau, & en forme de feuille de pourpier $ fes épines font jaunes, la corolle perfiftante} le fruit d'une écorce verte & rouge eft allongé en forme de figues , de la groffeur d'un petit œuf, rempli d'une pulpe pourpre, peu fapide : on en fait des gelées, des liqueurs, des firops \ on en colore les confitures 8c les liqueurs. Le perefchia eft une féconde efpèce connue à Saint-Domingue fous le nom de patte de tortue, il exifte au Môle S. Nicolas, 8c dans la plaine du Cul-de-Sac de S. Dominguej il eft très-épi- neux , & à l'âge de trois ou quatre ans, élevé en arbre, fes articles le font infiniment moins, mais le tronc refte armé d'épines épouvantables j ces épines font blanches, plus longues que celles du tuna, & plus nombreufeSé Ses articles font oblongs, fléchis en différens fens; lepiderme en eft tubercule, inégalj les fleurs font de couleur aurore} le fruit devient une pomme ronde de la groffeur d'une pomme d'apis, d'un vert clair , d'une écorce coréacée, qui ne s'ouvre point en tombant, la pulpe en eft d'un blanc grisâtre , d'un acide peu agréable au goût, on ne lui con- noît aucun ufage. Il en eft une troifîème grande efpèce à arti- cles en forme ovée, dont les tiges s'élèvent en Sij zj6 Traité de la culture arbres, fes gemmes étant rarement armés d'autres chofes que de leurs foies, 8c d'une, deux ou trois épines courtes. Ses fleurs à pétales ouverts font jaunes de paille, le fruit eft de la groffeur d'un œuf, fa pulpe qui fe mange eft affez agréa- ble, fon écorce eft jaune : c'eft ce que les colons appellent raquette espagnole. On en a apporté une quatrième efpèce de Campêche, que l'on foupçonne commune aux Antilles, pour en avoir vu la peinture de la main d'un ingénieur qui a fervi à la Martinique } ce cafte a les articles peu armés, d'une ou deux épines à chaque gemme, les jeunes articles en ont rarement, ils font oblongs, avec l'écorce , 8c parfaitement liifes, d'un vert fombre 8c très-Iui- fant dans les adultes, 8c d'un vert clair dans les jeunes articles, il s'accroît en arbres} ces articles ont depuis fix jufqu'à quinze pouces de haut, fur trois 8c neuf de large j fes fleurs font des pétales connivens, couleur d'une cerife tirant fur le pourpre, très-vif. Le piftil eft termine par un ftigmate jaune, fouffre 8c fendu en fix pièces, furpaffant les pétales avec les étamines. Son fruit de la groffeur d'un œuf de pigeon 8t tronqué au fommet eft creux, de couleur de fang y la pulpe eft de la même couleur. Ce fruit a peu de faveur, 8c a l'inconvénient comme bien d'autres d'être armé de foies brûlantes qui défo- lent quand on les touche. On n'a pas pour objet ici d'énumérer 8c d'écrire du Nopal. 277 toutes les efpèces données par Linnaeus, 8c dé- montrées dans l'école de botanique du jardin du roi à Paris ^ cela eft inutile 8c impoffible , parce qu'elles font infuffifamment décrites dans Lin- naeus , 8c qu'on ne peut pas plus, à l'aide de fes deferiptions, reconnoître ces plantes exotiques lorfqu'on les revoit dans leur patrie, qu'il n'eft pofîible d'y reconnoître celles que l'on a vues au jardin du roi, où elles ne peuvent être cultivées avec l'aifance qu'elles exigent, pour acquérir un développement fuffifant, 8c ces traits énergiques de caractère qui féparent une efpèce d'une autre, parce que d'ailleurs y fleuriffant 8c les fruits y mûriffant rarement, on perd les fignalemens les plus précieux de la plante. On n'efquiffe ici les deferiptions de quelques- unes des plus vulgaires, que pour les mieux retracer à la mémoire des habitans de la mé- tropole 8c de la colonie qui les ont vues, 8c pour en donner une notion fuffïfante à ceux qui ne les ayant jamais vues, feront tentés de les voir 8c de fe les procurer, pour s'inftruire du but que l'on a en les décrivant. On ajoutera donc feulement pour des raifons évidentes, une fixième efpèce, vue dans l'inté- rieur des terres du Mexique, depuis Theguacan jufqu'à Guaxaca, qui eft la dominante dans les champs, que l'on appellera nopal filvefire\ il s'élève en buiffon de dix-huit 8c vingt pieds de haut : fes articles font arrondis au fommet en forme de S iij i 278 Traité de la culture feuilles de pourpier, 8c ils ont dix ou quinze pouces! de grandeur fur fept 8c dix pouces de largeur} tou- tes les gemmes font armées de rofes d'épines, au nombre quelquefois de douze ou quinze épines blanches, courtes, qui s'entrelaffent les unes dans les autres, 8c empêchent abfolument de porter les doigts fur la furface de l'article, qui eft d'un vert blanchâtre ou jaunâtre} les fleurs font fur le même article, quelquefois de trois couleurs à la fois fur la même feuille, pourpre, couleur de rofe, 8c gris-de-lin ou lilas. Les pétales en font très-ouvertes, le fruit qui fuccède eft gros comme une noix, de couleur de fang peu agréable. Les plants que j'avois ont pourri en mer pendant la traverfée, avec des pitahiahas. La feptième efpèce vue au Mexique en a été apportée. C'eft le nopal des jardins du Mexique 5 il n'a été vu nulle part ailleurs dans les champs 8c les bois de ce pays. Ce nopal n'a pas eu le temps de fleurir à Saint-Domingue, parce qu'il a été dépecé fans fin, pour le multiplier à mefure que les gemmes ont produit de nouveaux articles. Une huitième efpèce nommée le nopal de Caf tille à Guaxaca, a été apportée de cette ville 8c des environs avec le vrai nopal: elle eft fans contredit la plus belle efpèce des opuntia, tant parce qu'elle eft la plus grande, fes articles ayant jufqu'à trente pouces de haut fur une largeur de vingt, qu'à caufe de fa belle couleur, d'un vert glaugue damaffé. On dit que les fruits en font du Nopal. 279 délicieux, ni eux ni leurs fleurs n'ont été vus jufqu'à préfent :, elle eft appelée nopal de Caftille, par excellence, parce que tout ce qui vient de Caftille eft excellent, 8c que tout ce qui eft excel- lent doit être de Caftille ou porter le furnom de Caftillej tant ce peuple, long-temps poffeffeur 8c habitant avec l'Arragonnois de l'Amérique, à l'ex- clufion des autres provinces d'Efpagne, eft habi- tué à une haute idée de fa patrie. On croit en pofféder une nouvelle efpèce que l'on a rapportée, 8c long-temps confondue avec les vrais nopals pendant qu'elle étoit jeune, &a fans caractère bien fâillant, à moins que ce ne foit toujours le nopal de Caftille auquel elle ref- femble beaucoup, 8c qu'elle n'en eut été féparée par accident, pendant les embarras du voyage de terre 8c de la navigation. Il ne fera queftion effentiellement dans cet ouvrage que de ces trois dernières efpèces, 8c en paffant de la troisième efpèce ci-deffus, appelée vulgairement à Saint-Domingue raquette espa- gnole : avant de détailler ces trois efpèces parti- culières , il faut terminer ce chapitre par quel- ques obfervations fur l'ufage des caftes. Le bois de caftes cierges ou caftes opuntia arborefcens eft fpongieux, long-temps humide 5 quand il eft coupé ou renverfé par accident, il fe pourrit avant d'être fec, 8c il ne refte de parties folides que les nervures qui étoient deve- nues bois, 8c qui pour lors ne font plus que le Siv 280 Traité de.la culture fquelette informe de la plante, impropre à tout ufage de charpente ou de menuiferie^ on veut dans la plaine du Cul-de-Sac que le tronc des perefchia foit un bois très-folide y cela doit être vérifié avant d'être cru. On voit le peuple françois, colon de Saint- Domingue , blanc, nègre ou mulâtre , chirurgien, médecin, ou femmelette, employer indiftinftement toutes efpèces d'opuntia qu'ils ont macérées dans le feu ou bouillies dans de l'eau, en cataplafme , en lavement, en fyrop, en bien des circonftan- ces oppofées : l'ufage de ces plantes me paroît trop univerfel. On mange le fruit de la plupart au Mexique 8c à Campêche j on n'a que les moins diftingués dans la colonie de Saint-Domingue ; ils y font peu célébrés. L'Indien du Mexique mange non-feulement les fruits de tous les caftes, mais il met les bour- geons des fleurs ou des articles dans fa marmite quand ils ont un pouce ou deux de hauteur. On vend fur le marché de Guaxaca des jeunes articles d'opuntia, longs de fix 8c huit pouces, larges de deux ou trois, cuits à l'eau, qui fe .mangent en manière d'afperges avec une fauce blanche, au vinaigre 8c à l'huile, ou avec les fauces faites avec le piment, 8c la baie du fola- num lycoperficon ( i ). (i) Pentaudria monogyn. du Nopal* 2.81 CHAPITRE II. De la propriété des cacles, relativement au but de cet ouvrage. Quelqu'attention que l'on ait donnée à chercher des cochenilles fur les melons caftes, fur les cierges droits 8c rampans, on n'en a pas vu jufqu'à préfent, quoiqu'ils nourriffent plufieurs fortes d'infeftes. Mais on voit conftamment à Vera - Crux la cochenille filveftre fur le tunas de Dillenius , dit tanas par les Efpagnols. Dans l'intérieur des terres depuis Theguacan jufqu'à Guaxaca, on voit la même cochenille filveftre habiter fur l'ef- pèce d'opuntia défignée ci-deffus fous le nom de nopal filveftre y elle y eft en telle abondance , qu'elle fait périr les articles, qui tombent en pourriture avec les infeftes. Partout où ce nopal fe trouve habité par la cochenille , il a toujours un port malade \ fon vert tire fur le jaune : c'eft peut-être la raifon pour laquelle on ne le voit jamais s'élever en arbre y l'infefte attaquant tou- jours les articles fupérieurs , comme les plus jeunes, force cette plante à prendre de l'ampli- tude , 8c à s'étendre latéralement en buiffon. La cochenille filveftre habite le cafte peref- chia, dit patte de tortue, au môle Saint-Nicolas, 282 Traité de la culture & dans le fond de la plaine du Cul-de-Sac fur les revers du petit coteau dont elle eft bordée. Quoique le tuna de Dillenius, dit raquette, des bords de mer fe trouve également dans ces deux parties , cependant il eft abandonné par la cochenille filveftre, qui préfère le peref- chia y le perefchia eft furnommé patte de tortue par le peuple, parce que ces diftercns articles oblongs font toujours droits , rigides, 8c ont les uns à l'égard des autres une fituation ver- ticale ou perpendiculaire. Quoique la cochenille filveftre habite ces deux opuntia , jamais elle n'y abonde , ni ne pullule en fi grande quantité que fur le nopal filveftre. La cochenille filveftre habite avec fuccès l'opuntia apporté de Campêche, elle y devient très-belle 8c très-groffe, mais elle ne s'y agglo- mère pas en autant de places que fur le nopal filveftre. Cet opuntia a encore le mérite de pouvoir nourrir la cochenille fine, 8c quoique ce foit à quatre cent pour cent de perte en comparaifon du vrai nopal des jardins du Mexi- que, on lui doit beaucoup d'égards, parce que quand on manque des premiers pour femer en entretien, c'eft-à-dire, pour conferver du plant, on fe fert avastageufement de celui-ci. S'en fervir pour la récolte , ce feroit une pure perte ou pour mieux dire une folie y il peut cependant fervir à récolter la filveftre, fi on manquoit des autres moins épineux. D U N O P A L. 283 Après le nopal filveftre, l'opuntia qui nourrit le mieux 8c en plus grande abondance la coche- nille filveftre, c'eft celui que l'on appelle raquette cfpagnole à Saint-Domingue ; elle y pullule tel- lement , que pour peu que l'on néglige de la recueillir chaque deux mois, les articles pourrif- fent, tombent, 8c la plante en eft ruinée ; l'in- fefte s'y plaît tellement qu'il habite également tous les articles vieux ou jeunes -y il n'a pas été pofîîble de comparer lequel de ces deux opuntia nourrit le mieux les cochenilles filveftres, parce que le nopal filveftre apporté du Mexique a péri en mer. Cela eft d'ailleurs indifférent, parce que dans la culture on doit abfolument rejeter le nopal filveftre pour les raifons qu'on en donnera. Mais ceux qui la nourriffent infiniment mieux que tous les précédens, font le vrai nopal des jardins du Mexique , 8c le nopal de Caftille. La cochenille filveftre y devient prefqu'auflî groffe que la cochenille fine 3 elle y eft moins cotonneufe que fur les autres efpèces de caftes 3 ce coton y eft moins tenace, il y eft plus lâche, plus diffus que fur toutes les efpèces de caftes fur lefquels il forme un matelat ferré , rem- bourré , qui protège l'infefte contre la pluie (1). (1) Non-feulement le coton qui enveloppe la cochenille filveftre prote'ge l'infefte contre la pluie, mais il lui fert de iléfenfe contre les fourmis. La nature en refufant cette 284 Traité de la culture Sur le même nopal il devient un flocon clair 8c léger comme la neige , 8c il eft pendant tout autour de l'infefte, comme une légère toile d'araignée , mais bien plus fin. Pour faire voir d'un feul coup-d'œil l'utilité de chacun des caftes opuntia connus dont on a parlé jufqu'ici, par rapport à l'éducation de la cochenille, car il en eft peut-être vingt autres efpèces qui peuvent la nourrir, il fuffit de les ranger par ordre, félon le degré de leurs vertus, bien conftatées par de longues obfervations, en commençant par les moindres, 8c finiffant par les meilleurs. On mettra au plus bas de l'échelle le tuna ou raquette des bords de mer : après lui le perefchia ou patte de tortue j enfuite l'opuntia de Campêche \ enfuite le nopal filveftre, puis l'opuntia dit raquette v efpagnole 3 enfin le vrai nopal des jardins du Mexique, 8c au plus haut le nopal de Caftille. Il eft prouvé par expériences, que la couleur rouge, violette, jaune ou blanche , des fruits des différens opuntia ne fert ni ne nuit à la couleur de la cochenille qui fe nourrit fur ces caftes, 8c n'eft pas une caufe, ni un indice de leur aptitude plus ou moins grande à nourrir cet infefte. ■* < armure à la cochenille fine, lui a donné pour la garantir un corfelet plus ferré: cependant la cochenille fine a des foici qui fervent aufli à éloigner les infe&es. du Nopal. 2.85 Après avoir rangé ces opuntia dans l'ordre des degrés de leur aptitude à nourrir la coche- nille filveftre, il faut encore en faire un triage, 8c les difpofer félon leur facilité à fe laiffer approcher. Pour entendre ceci , il faut favoir que tous les opuntia font épineux, les uns plus que les autres \ quoique la piquûre de leurs épines ne foit pas venimeufe, elle eft très-dou- loureufe, très-incommode. Il eft de ces opuntia, tels que la patte de tortue dans fon adolefcence, & le nopal filveftre à tout âge , dont on ne peut abfolument toucher la furface fans feblefferi leurs épines difpofées en chauffe-trape, comme les pieux de plufieurs rangs de chevaux de frife , s'entrecroifent fur l'article, tandis que les autres s'allongent en avant : quelque chargés qu'ils foient de cochenille filveftre, on ne peut la recueillir qu'avec des épingles ou des petite* pincettes, 8c le plus habile ouvrier n'en feroit pas deux onces par jour, c'eft-à-dire , qu'il ne gagneroit au plus que deux efcalins ou réaies , pendant qu'un autre ouvrier pourroit recueillir trois ou quatre livres de cet infefte par jour fur des opuntia moins épineux, 8c conféquemment gagner trente-fix réaies au moins, prix de cette denrée à Guaxaca même, ce qui équivaut par la valeur de la piaftre en cette ville à quarante- neuf efcalins 8c demi, autrement à trente-neuf livres deux fols fix deniers monnoie de la colonie françoife de Saint-Domingue. Ceci bien entendu, i86 Traité de la culture il eft évident que l'on ne peut cultiver la coche- nille à bénéfice que fur les opuntia les moins épineux : il faut donc abfolument rejeter le tuna ou la raquette des bords de mer, le peref- chia 8c le nopal filveftre du Mexique qui eft le plus féroce de tous, il ne reliera plus que l'opuntia de Campêche, la raquette efpagnole, le vrai nopal , 8c le nopal de Caftille \ c'eft aufii dans cet ordre que l'on doit les femer de cochenille à défaut les uns des autres y ainfi donc fi les nopals manquent, on fe fervira de l'opuntia de Campêche pour femer la cochenille y on conçoit qu'il n'eft queftion ici que de la cochenille filveftre} la propriété des caftes opuntia relativement à l'éducation de la cochenille fine fera la matière du chapitre fuivant. '----------------------------------------- ■ .. . . i ■ — CHAPITRE III. Des cacles propres a nourrir la cochenille fine, (Juand les opuntia épineux pourroient nourrir en abondance la cochenille fine , les raifons qui portent à les exclure de l'éducation de la coche- nille filveftre fuffiroient également pour leur refu- fer l'éducation de la cochenille fine j mais la nature de leur sève 8c la conformation exté- rieure de leur écorce fe refufent elles-mêmes à cette éducation. L'expérience a appris que les D U N O P a l. 287 petits des mères cochenilles placées fur le tuna y naiffent, mais y périffent. La même chofe eft arrivée conftamment fur les perefchia. De pa- reilles épreuves faites fur la raquette efpagnole, ont eu à-peu-près le même fuccès y on dit à- peu-près, car des nombreufes générations de dix mères cochenilles qui ont été placées plufieurs fois , deux ou trois femelles font reftées vivan- tes , mais ont toujours langui , 8c n'ont pu s'ac- croître jufqu'à la même grandeur qu'acquéroient leurs femblables fur les nopals. Tout le refte périt en dix jours de temps j ainfî, quoique cette efpèce d'opuntia ne foit pas plus épineux que les nopals, elle ne peut fervir à l'éducation de la cochenille fine. On pourroit le regretter vu la beauté de ce cafte, la facilité avec laquelle il s'accroît promptement , la grandeur volumi- neufe de fes articles fi propres à loger de nom- breux effaims 8c à donner une ample 8c riche récolte , 8c furtout parce qu'il eft déjà affez commun dans la colonie de Saint-Domingue pour fuffire à former des pépinières -y mais heu- reufement on fera bientôt confolé de fon inuti- lité par la culture du nopal de Caftille apporté du Mexique y celui-ci eft auflî grand, auflî beau 8c auflî prompt à croître , 8c il a en outre l'avantage de nourrir la cochenille fine très- abondamment. L'opuntia de Campêche, moins avantageux dans la culture de la cochenille filveftre que la raquette 288 Traité de la culture efpagnole parce qu'il eft plus petit , parce qua {es articles font moins vaftes , 8c parce que la fuperficie entière ne fe couvre pas également de cochenille filveftre , a un mérite effentiel qui le dédommage bien de fes imperfections. Il peut nourrir la cochenille fine : trois années d'expé- riences ont prouvé cette vérité y il en nourrit peu il eft vrai, mais fi toute autre efpèce man- quoit , la récolte de cochenille feroit moins abondante, cette denrée feroit plus chère, mais on en auroit j il y a toujours la moitié, fouvent les trois quarts des petites cochenilles fines qui y périffent, le refte réuflît à s'y fixer, à fe nourrir, à s'y accroître , finon en totalité , du moins en grande partie, au point où s'accroît la cochenille fine fur les vrais nopals. La cochenille y eft quelquefois deux mois 8c demi à croître y elle y eft généralement plus petite que fur le vrai nopal, mais quoiqu'on ne doive s'en fervir qu'à défaut des nopals , quoiqu'on n'en parle pas pour la recommander 8c l'a vanter dans la cul- ture y on doit reconnoître l'obligation qu'on lui a d'un fervice effentiel rendu pendant une longue traverfée j les nopals apportés du Mexique pour- riffoient : tous les jours on en jetoit à la mer -y le nombre des infeftes apportés avec la plante couroit rifque de diminuer en proportion , ou de s'anéantir faute d'aliment \ on toucha heureu- fement à Campêche , on y trouva ce cafte , on l'effaya j la tentative fut beureufe, il défraya les du Nopal» *%j îes cochenilles pendant le refte du Voyagé 8« même depuis trois ans qu'il eft arrivé à terre , on lui a continué l'agrément de remplir un fi bon office , pendant que le chétif refte des vrais nopals du Mexique, échappé des dangers d'une navigation de trois mois , s'eft refait de fes fati- gues , s'eft multiplié 8c a profpéré. C'eft à cet opuntia que la colonie françoife dé Saint-Do* fningue doit maintenant l'avantage de pofféder le vrai nopal 8c la cochenille fineé II eft plus que probable que fans fon fecours tout étoit perdu , 8c qu'une longue, pénible 8c hafardeufe entreprife échouoit. Quiconque entreprendra la culture de la Cochenille fine fans avoir déjà une pépinière fuffifante de vrais nopals du Mexique , pourra la nourrir fur l'opuntia de Campêche , qui lui fera délivré en attendant que le nopal qu'on lui fournira foit multiplié , 8c de l'âge qui fera prefcrit pour lui confier la nourriture de la coche- nille fine. C'eft cette forte de culture de la cochenille fine fur l'opuntia de Campêche que l'on doit appeler culture à femer ou à entretenir, parce qu'en effet , la multiplication de l'infefte va tout au plus à un tiers au-delà de l'entretien du nombre dans lequel on le sème. 1 2.0° Traité de la culture =J CHAPITRE IV. Du nopal. Il ya deux efpèces d'opuntia que l'on nomme nopal au Mexique, l'un eft celui que les, Indiens nomment fimplement nopal, l'autre eft celui qu'ils nomment nopal de Cafiille. Ces deux efpèces exiftent actuellement à Saint-Domingue. Tout ce qui eft connu de ces nopals jufqu'à préfent , quant au caractère de la plante , fe réduit à la forme extérieure des racines 8c des tiges, parce que l'on n'a pas encore vu fes fleurs ni fes .fruits. On ne s'hafardera pas de rapporter ce que quelques auteurs ont dit, tant par crainte d'être démenti par les faits poftéricurs, que parce que les deferiptions qu'ils ont données ne cadrent pas avec ce que l'on a appris de la bouche des Indiens. Les botanifees ne s'accordent pas entre eux dans les deferiptions de ces plantes , l'un donnant une forme ovée, l'autre une forme arrondie aux articles. Quelques - uns attribuent des fleurs couleur de fang à ces plantes, pendant que les Indiens affurent que la fleur eft pourpre. On décrira fimplement les racines 8c les tiges du nopal. On traitera enfuite de la propriété, puis de fa culture. i,e nopal eft un cafte opuntia à articles cor-,- du Nopal. 291 primés y {es racines font d'un gris cendré tirant fur le jaune y elles deviennent ligneufes avec l'âge : il y en a toujours une pivotante ou per- pendiculaire , d'autres horifontales y elles font rondes , prémorcées , tendres dans les jeunes plants , &c ligneufes dans les adultes. La tige des nopals s'élève en arbres droits comme la plupart des autres opuntia} {es articles font d'une forme oblongue, ovale j ils ont depuis dix jufqu'à dix-huit pouces de longueur, fur cinq ou neuf de large , 8c un pouce &c demi ou environ d'épaiffeur. Quand la plante a acquis tout fon développement, l'écorce des articles offre une furface douce au toucher , très-légè- rement 8c très-finement veloutée , dans les arti- cles d'un an ou de fix mois. Elle eft d'un vert fombre dans les adultes, 8c d'un vert clair 8c luifant dans les jeunes. Les gemmes font armées d'une ou deux ou trois épines au tronc de la plante, dont une eft plus grande que la féconde, 8c celle-ci plus grande que la troifième quand il y en a trois: quand il n'y en a que deux, l'une eft toujours plus grande que l'autre , ces épines font grandes d'un pouce au plus, groffes d'un feizième de ligne à la baze , ligneufes , folides , très-aiguè's èc poignantes : ce qui diftin- gue les opuntia non épineux, tels que celu*i de Campêche , les raquettes efpagnoles 8c le nopal de Caftille de ceux qui le font, n'eft donc pas le défaut abfùlu d'épines, mais fimplement la T ij 202 Traité d l la Culture moindre quantité 8c leur grandeur*, c*eft-à-dire feulement qu'il n'y a que quelques gemmes épi- neufes 8c quelques épines rares fur ces gemmes. Ces épines font toujours plus grandes , plus nom- breufes 8c plus fortes fur le tronc 8c aux bran- ches anciennes jufqu'à l'âge de deux ou trois ans -y car alors elles difparoiffent , on voit rare- ment plus d'une ou deux épines courtes fur les jeunes articles y fouvent il n'y en a point du tout , mais quand il s'y en trouve, elles ne font rien moins qu'innocentes, car elles bleffent comme les autres y au refte, les gemmes font toujours garnies de faifceaux de foies rouffes brûlantes comme tous les autres opuntia. Ces foies font au niveau de l'écorce dans les articles d'un an 8c feize mois , elles font plus incommodes que dangereufes, quand on les touche elles entrent fubtilement dans les doigts 8c les mains y 8c comme elles font crénelées de même que les barbes des épis d'orge, elles s'infinuent tou- jours plus avant d'elles-mêmes à chaque mouve- ment quand on les néglige. La partie bleffée fuppure 8c tombe en efcarre ; le grand remède contre l'incommodité de ces foies , fi on ne peut les tirer avec les doigts , ce qui eft affez difficile , parce qu'étant très-fragiles elles rom- pent fouvent 8c relient en partie dans la chair c'eft de frotter légèrement de fuif la bleffure. Par ce moyen la démangeaifon ceffe , ainfî que la douleur, 8c la fuppuration ne la fuit pas. du Nopal. , *93 CHAPITRE V. Du nopal de Cafiille. J_ OUT ce qui vient d'être dit des foies 8c des épines du nopal convient également au nopal de Caftille. Ses racines font les mêmes que celles du nopal 8c de la même couleur y il devient arbre comme lui, mais il en diffère effentielle- ment dans les tiges. Ses articles font plus grands 5 il en eft de trente pouces de longueur fur douze 8c quinze de large. Us reffemblent très-bien à une raquette par leur forme arrondie au fommet comme la feuille de pourpier , ils font d'un vert d'eau très-clair 8c très - gai y cette couleur eft une efpèce de damaffé comme celui des prunes rouges 8c brunes : le doigt l'efface en le tou- chant dans les articles de fix mois ou un an , mais non pas dans les plus âgés. Le port de cette plante eft fplendide : aucun terme ne peut mieux peindre la vivacité , la magnificence de la végé- tation , l'abondance, la grandeur , le dévelop- pement de fes articles \ en un mot on ne con- noît pas de plus bel opuntia. Cette efpèce de nopal ne vient pas de Caftille, comme fon nom femble nous l'indiquer , mais on l'a furnommé ainfî à caufe de fa beauté, 8c ce furnom n'a pu lui être donné que par les T iij 294 Traité de la culture Caftillans. On ne peut rien dire de fes fleura 8c de fes fruits , qui n'ont point été vus. C'eft. très-certainement une efpèce parfaitement dif- tinfte du nopal : a-t-elle les mêmes propriétés que celui-ci à l'égard de la cochenille fine ? Les Indiens l'affurent pofitivement -y nous en avions douté d'après des expériences faites en mer, foit que la circonftancc ne fût point favorable 8c que l'extrême jeuneffe du plant qui n'avoit que deux articles n'y convînt point y foit enfin qu'on s'y foit pris avec peu d'adreffe , peu de petites cochenilles-^s'y fixèrent , 8c y réuflirent , mais on eft bien affuré maintenant, après fix expé- riences confécutives , qu'il n'y a point de dif- férence entre la récolte de la cochenille fur cette efpèce , à celle faite fur le nopal. Mais s'il eft aufli propre à l'éducation de la cochenille que le nopal, comment les Indiens ne l'employent-ils pas indifféremment ? Pourquoi n'en ont-ils pas des jardins plantés en entier ou à moitié , ou pour le quart ? Cette plante leur feroit-elle connue nouvellement ? 8c par cette raifon le peuple toujours efclave de l'habitude n'auroit-il encore pu abandonner l'ancienne rou- tine de planter le nopal , 8c hafarder à employer celle-ci uniquement , ou par partie égale , à l'é- ducation de la cochenille ? Ce qu'il y a de bien allure , c'eft que l'on n'a point vu de nopalerie plantée en entier , ni pour moitié , ni pour le quart du nopal de Caftille, Partout depuis Té- D U N O P A L. 295 guahacan jufqu'à Guaxaca , on a vu des nopals chargés de cochenille ou déjà récoltés j mais on n'a point vu de nopal de Caftille qui en fut chargé, ou fur lequel on en eut récolté , on a vu dans prefque tous les jardins quelques plants de nopal de Caftille que certainement les Indiens y cultivent pour le fruit, mais non pas pour la culture. Le temps 8c les obfervations ou les réflexions apprendront fans doute la manière de concilier ces contradictions apparentes, mais on s'en tiendra là quant à préfent , 8c tout ce que l'on dira déformais en traitant de la pro- priété 8c de la culture du nopal , devra s'en- tendre également de celle du nopal de Caftille afin de ne pas furcharger ce traité de répétitions. Avant de quitter le chapitre de la defcription du nopal, il eft bon d'avertir que pour décrire les caftes opuntia exactement par leurs tiges , il ne fuffit pas de prendre le premier article venu pour caraftérifer la plante y car fur un plant de nopal oblong, ovale par exemple , il fe trouvera quelquefois des articles elliptiques ou à-peu-près ronds, ou cunéiformes, ou triangulaires , ou ovés. Qui voit une feuille de chêne , voit à-peu-près la forme de toutes les feuilles d'un même arbre \ il n'en eft pas de même des articles des nopals, parce qu'il s'y trouve quantité d'articles qui ont des formes accidentelles différentes de la forme générale des autres. Quand donc on veut donner une idée exafte des articles , il faut réunir men- T iv r$6 Traité de la culture talement les articles qui ont une forme exacte- ment femblable, 8c fi leur nombre furpaffe, non- feulement celui de quelques formes particulières, mais encore celui de toutes les colleftions par- ticulières de formes accidentelles , ce fera ceux- là que l'on devra choifir pour en décrire la forme & l'attribuer fpécialcment à la plante. C'eft ce défaut d'attention , où l'impoflibilité de donner cette attention, qui fait que l'on ne reconnoît pas les caftes aux deferiptions qu'en ont faites plufieurs auteurs qui n'ont point vu les plantes, & qui ne les ont décrites que fur la forme ac- cidentelle de l'article qu'on leur a apporté , 8c non fur la forme de Ja majeure partie de ces articles. CHAPITRE VI. Propriété du nopal, .L/A véritable 8c la plus effentielle propriété du nopal connue au Mexique , eft de nourrir la cochenille fine plus aifément, plus sûrement 8c plus abondamment qu'aucune autre efpèce d'opuntia. C'eft auflî la feule fous laquelle il eft impor- tant de le confidérer dans ce traité : on peut dire qu'il la pofsède dans un degré éminent. De toutes les petites cochenilles qui fortent des du Nopal 297 ïîtspofés fur un nopal, 8c qui peuvent s'y fixer avant que la violence du vent ou quelqu'autre accident les en précipitent, il n'en manque pas communément deux ou trois par centaine y dès que cet infefte a inféré fa petite trompe dans lecorce de la plante, il y eft fixé, 8c de ceux qui font ainfi fixés, on en voit rarement trois par centaine ne pas parvenir au degré d'accroif fement que la nature a fixé à chacun dans fon {exe. Eft-ce la facilité que les pattes de l'in- fecte trouvent à fe cramponner dans la furface veloutée de lecorce des articles du vrai nopal qui lui donne cette propriété ? C'eft ce que le poli 8c la liffure de l'opuntia de Campêche, 8c principalement du nopal de Caftille femble contredire , car ces opuntia font parfaitement glabres 8c polis, 8c cependant le premier per- pétue feulement la cochenille fine, tandis que l'autre la nourrit à foifon, de manière à la pou- voir récolter y eft-ce la qualité de la sève feule- ment qui fuffit pour attacher l'infecte à cette plante ? C'eft ce que paroît me confirmer l'opuntia de Campêche, qui le nourrit peu, parce que fans doute la qualité de fa fubftance eft plus éloi- gnée de celle du vrai nopal 5 8c le nopal de Caftille ne la nourrit abondamment que parce que la quantité de la fienne en eft peut-être plus rapprochée. Les Indiens n'ont rien pu répon- dre de vraifemblable à cette queftion 'y on n'a rien obfervé qui put l'éclaircir : on s'eft borné fim-> *9^ Traité de la culture plement à multiplier la plante autant qu'il a été poflible, 8c l'infecte autant qu'il étoit nécef- faire pour ne pas le perdre, en attendant que la quantité de nopil permît de le multiplier davantage. Le temps d'étudier à loifir , peut- être même le hafard, répandront dans la fuite plus de lumières fur une queftion qui importe teujours peu aux cultivateurs qui auront une ample pépinière de nopal, 8c qui ne doit fixer l'attention, ou piquer la curiofité que des phi- lofophes Se des naturaliftes. Une queftion du même ordre feroit de favoir fi le nopal eft une efpèce d'opuntia naturel au Mexique? On ne l'a vu nulle part dans les campagnes, ou fi elle eft une pure variété obtenue par la culture, puifqu'on ne l'a trouvé que dans les jardins ? Cette queftion, comme on le voit, doit être affez indifférente au but de cet ouvrage, 8c paroît d'ailleurs réfolue par les affertions qui fuivent l'une 8c l'autre pofition : cependant on ne peut conclure la négative de l'un 8c l'affirmative de l'autre , parce qu'on n'a pas parcouru toute l'Amérique , ce qui feroit néceffaire pour affurer la jufteffe de la conféquence \ car fi le nopal eft une efpèce diftinfte 8c caraftérifée , les eipèces fe perdent moins que les variétés, qui rentrent fouvent dans les efpèces y il feroit poflible que l'on trouvât cette efpèce dans quelque coin ignoré du vafte empire du Mexique, foit chez quel- qu'autre peuple dont le Mexique l'auroit reçu. D U N O P A L. 299 L'origine des arts chez chaque peuple fe perd dans la nuit des temps. L'ufage de ces arts indique une ancienne habitude , 8c cette habitude a été précédée par des expériences infinies, par des tentatives toujours nombreufes , toujours contrariées , toujours foumifes à tout ce que l'ignorance de la multitude, l'envie des rivaux, le joug &L le pouvoir des préjugés , ou un ufage contraire peuvent jeter d'entraves au génie. Un art quelconque eft donc toujours une preuve de l'antiquité d'un peuple qui le pof- sède. Si le nopal eft une variété obtenue par la culture, c'eft l'effort même de cette culture qui prouve l'antiquité du peuple chez lequel on l'a trouvé. On voit clairement comment le Mexicain trouvant par-tout la cochenille filveftre fur le nopal filveftre a pu éprouver du pre- mier abord la beauté de la teinture qu'elle pro- duit, être excité à la récolter 8c s'en tenir là} mais fi le vrai nopal eft une variété 8c non pas une efpèce primitive , il faut accorder un temps infini 8c attribuer une grande quantité de connoiffances aux Mexicains qui l'ont arraché au miftère de la nature y 8c l'on n'apperçoit pas fi clairement que ce peuple foit auflî moderne qu'on veut le perfuader : 8c fi on lui dénie ce long temps, 8c cet acquis de connoiffance en qualité de peuple moderne, renouvelle d'un peuple antérieur , il faudroit au moins accorder que les connoiffances qu'il a eues de la propriété 300 Traité de la culture des nopals 8c de l'éducation de la cochenille , eft une conquête faite fur quelqu'autre nation 8c un refte de l'héritage de fes pères qu'il a fauve du naufrage des fiécles y ce qui reculeroit encore bien plus loin l'origine de la culture du nopal 8c de l'éducation de la cochenille, laiffant à qui il appartient de traiter ces intéreffaiites matières -y il faut rentrer dans celles que l'on expofe, 8c ajouter que fi le nopal eft parfai- tement propre à éduquer la cochenille fine , il l'eft infiniment plus à éduquer la cochenille fil- veftre j 8c c'eft fur le nopal que cet infefte perd en partie la ténacité 8c la quantité de fon coton : c'eft fur le nopal qu'il acquiert une grandeur double de celle qu'il a fur les autres opuntia quand il refte abandonné aux foins de la nature y c'eft fur le nopal que les plus pau- vres Indiens qui font de la cochenille la sèment : c'eft fur le nopal que le colon de Saint-Domingue qui voudra faire toute l'année de la cochenille filveftre , devra la femer : il n'y a nulle com- paraifon à faire , foit pour la quantité , foit pour la groffeur 8c la qualité de la cochenille que nourriffent les opuntia , entre celle que nourrit le nopal 8c celle que produifent les autres efpèces dont on ne doit fe fervir que fubfidiairement. Il faudra donc s'appliquer à cultiver 8c mul- tiplier à l'infini le nopal, 8c à mefure que l'on pourra s'en paffer, abandonner les autres efpèces d u N o p a L. ^or dont on a déjà parlé pour l'éducation de la coche- nille filveftre, 8c ne fe fervir pour celle-ci que du nopal j mais en attendant qu'il foit multiplié au point fufîïfant à défrayer la cochenille fil- veftre, il convient de fe fervir pour celle-ci de la raquette efpagnole 8c de l'opuntia de Cam- pêche , 8c de ne donner le nopal qu'à la coche- nille fine. Par ce moyen le cultivateur pourra faire en même temps, 8c plutôt qu'il ne le pourroit fans ces auxiliaires, de la cochenille filveftre 8c de la cochenille fine. »■■■■■■■■■■■■■■■■■—— CHAPITRE VII. De la nopalerie. X-jE terrain dans lequel on cultive/les nopals pour y recueillir de la cochenille fine ou filveftre, s'appelle au Mexique nopalerie. On doit confer- ver dans l'art de cette culture ce nom qui eft fi beau, quoique francifé du terme efpagnol nopalerie , qui dérive avec grâce du nom propre nopal 7 nom purement mexicain. Une nopalerie doit être bien fermée de murailles s'il fe peut: fïnon d'une bonne paliffade ou d'une haie vive, non dans la crainte qu'aucun animal en mange (i) (i) Les chiens mangent le nopal, & ils peuvent faire un dégât dangereux dans une jeune nopalerie. 302 Traité de la culture les plants. On ne connoît aux grands qua- drupèdes aucun goût pour cet aliment y mais dans la crainte qu'en y entrant par hafard ou pour quelqu'autre caufe, ils ne foulent les jeunes plants 8c ne renverfent les anciens : 8c ce qui n'eft pas moins dommageable, qu'ils ne faffent crouler une récolte de cochenille dans leurs courfes, par des mouvemens violens communi- qués aux nopals. Une nopalerie d'un arpent ou d'un arpent 8c demi , eft fuffifante pour exercer les forces 8c l'attention d'un feul Indien pendant fix mois de 1 année , 8c lui-même y fufrîre. On n'a pas vu dans une culture de quarante lieues , une no- palerie qui eût plus de deux arpens j les plus grandes que l'on ait vues 8c les mieux tenues font celles d'un nègre libre à huit lieues de Guaxaca , Sl celle d'un autre nègre libre dans le fauxbourg de cette ville. La première de ces nopaleries étoit de deux arpens , 8c la féconde d'un arpent 8c demi : voilà l'étendue que l'on peut leur donner pour les proportionner aux travaux d'un feul homme intelligent 8c aftif, car il n'eft pas néceffaire qu'il foit robufte. Si la nopalerie eft fermée de murailles, cette forte de clôture recelant moins d'infeftes que les haies , il fuffira de tenir les plants éloignés de quatre pieds de la muraille j mais fi elle eft: fermée de haies, il fera avantageux que les nopals foient féparés d'elles par une allée de dix D U N O P A L." 303 pieds de large, qui régnera tout autour du jardin entre la haie 8c les nopals. Quelle que puiffe être la figure du terrain d'une nopalerie , il faut en diriger la plantation efi & ouefi, par des lignes tirées du nord au fud fur lefquelles on plantera en alignement perpendiculaire à l'eft, de manière qu'une face de nopal ( car tous les caftes opun- tia ont toujours deux faces fur lefquelles la ma- jeure partie de leurs articles font difpofés) ait l'expofition du foleil levant des équinoxes , 8ï l'autre l'expofition du même foleil couchant. On plante les nopals en pépinière ou à demeure en nopalerie. Dans le premier cas, on donne une diftance de deux pieds entre chaque plant -y dans l'autre cas , on les plante à fix pieds de dif- tance les uns des autres fur des lignes parallèles, à fix pieds également de diftance. On peut plan- ter en quinconce ou en quarré fimple , cela eft indifférent, mais comme on doit donner le plus de grâce poflible à une plantation fi précieufe 8c fî durable , il faut s'affervir à l'une ou à l'autre de ces difpofîtions. On aura foin de ne laiffer aucun arbre à l'eft d'une nopalerie , afin qu'elle reçoive tous les premiers rayons du foleil levant, ce qui eft d'une grande importance pour la marche des petites cochenilles, qui aiment fortir du nid à cette heure pour aller fe fixer fur la plante , parce qu'ordi- nairement le vent n'eft pas encore levé ou n'eft pas encore fort. On abattra de même les arbres 304 Traité de La culture à vingt toifes au moins au fud, à l'oueft, tk au nord de la nopalerie , parce qu'il eft certain que l'ombre de l'après midi 8c l'abri du vent d'oucfî: font favorables à la cochenille. Cependant les immondices des feuilles des branches sèches 8t enfin tous les infeftes nuifibles qui habitent le* grands arbres gênent une nopalerie , la faliffent , 8c nuifent aux cochenilles, dont elles recèlent les ennemis ou même les attirent. C'eft pour cette raifon que l'on aura foin d'écarter de la nopa- lerie tous débris d'animaux ou végétaux , tant pour éloigner de-là les rats 8c les fourmis qui en vivent, que pour ne laiffer aucune place commode à certaines mouches ou phalènes pour y dépofer leurs œufs. En un mot, une nopalerie doit être encore plus propre qu'un jardin d'in- digo , furtout pendant la faifon de la récolte* C'eft dans cette vue que l'on doit fercler deux fois pendant les pluies, 8c quatre fois s'il eft poflible pendant la faifon des fecs qui eft l'hiver, ( 1 ) vrai temps d'élever la cochenille y les enne- mis de cet infefte précieux ne trouvant dans une nopalerie aucune retraite pour fe fouftraire à l'oeil vigilant du maître , fe logent ailleurs , ou s'ils ne le font pas , il eft aifé de les exterminer. On pardonnera aux araignées qui courent fans tendre de toile, ainfi qu'à celles qui tendent (î) Il faut obferver que ce ne fera pas la faifon la plur. favorable dam la partie du nord de St. Dominjue. leurs DU NOPAL; jÔj leurs filets autour des nopals , quoique cela puiffe avoir un coup-d'œil défagréable* i°. Parce qu'aucune araignée ne mange de cochenille. 20* Parce que les groffes araignées mangent leà ravets ennemis du nopal. 30. Parce que celles qui tendent des filets y prennent les papillons, les phalènes, les teignes, les mouches, 8c d'au- tres infeftes nuifîbles par leurs vers ou chenilles* 4°* Enfin, parce que les fils d'araignée tendus d'une branché à l'autre fervent de route aux petites cochenilles , pour fe porter de leur nid par le chemin le plus court à l'endroit qui leur convient le mieux, 8c fouvent fur un nopal voifin, où il n'y en a pas affez. Parce qu'enfin, les toiles d'araignées empêchent les fourmis de paffer outre, de molefter les groffes cochenilles , de dévorer les petites, 8c quelquefois de manger* les mères dans les nids , auffitôt qu'elles ' font mortes y car il y en a une certaine efpèce qui dévore ces infeftes vivans. Le terrain d'une nopalerie doit être naturel- lement fec , &c ne recevoir d'autres eaux que celles du ciel, un fol marécageux, uligineux , plein d'eaux vives qui fourdent d'eaux croupif- fântes, né convient nullement pour une nopa- lerie. Le terrain de la nopalerie fera nivelé s'il eft poflible, afin que les eaux n'y féjournent pas* ou qu'elles n'en entraînent pas les terres par les ravines qu'elles fe creufent quand leur pente n'eft pas également rapportée fur la furface d'un V lo6 Traité de la culture terrain : telles font les belles nopaleries de la plaine de Guaxaca. Si on étoit forcé d'établir fur la pente d'un coteau, il feroit avantageux que les terres fuf- fent mêlées d'une certaine quantité de pierres ou de cailloux qui foutinffent ces terres , 8c entre lefquelles les nopals jetaffent de fortes racines pour réfifter aux coups de vents. Toutes fortes de terres argileufes, grave- ieufes, talqueufesou remplies de cailloux, graffes ou maigres , conviennent à une nopalerie j le nopal y réuflit à-peu-près également j on peut pourtant affurer que les terres aux environs de Guaxaca font excellentes , le nopal naturelle- ment y réuflit mieux que dans d'autres : ainfî on ne négligera pas un bon terrain pour établir dans un moindre : plus la terre eft bonne, plus le nopal doit y faire de progrès , 8c con- féquemment y être plutôt en état de nourrir la cochenille. Une des fituations les plus agréables pour une nopalerie, c'eft d'avoir de grands abris contre les violences du vent de nord 8c de la brife d'eft , toujours plus forte que celle d'oueft dans l'isle Saint - Domingue , comme dans les provinces de Guaxaca, comprifes entre les mêmes parallèles. C'eft pour cela que les gorges des montagnes , les vallons 8c les culs-de-facs, où cette brife ne peut exercer fa furie, font des places excellentes pour les nopaleries : on a remarqué que les cochenilles de la montagne DU N-0 P A L. 307 étoient plus groffes que celles de la plaine de Guaxaca -y les raifons qui font délirer cette fitua- tion font : i°. Pour que les petites cochenilles fortant du nid ne foient point emportées de deffus le nopal avant qu'elles aient pu s'y fixer. 2°. Afin que la cochenille déjà avancée en âge ne foit pas tourmentée 8c moleftée par la vio,r lence du vent qui les agite, 8c les empêche de s'accroître , foit en les defséchant, foit en dif- tendant leur trompe. Après l'avantage de l'abri pour la fituation du terrain d'une nopalerie, il en eft un également intéreffant, c'eft le degré de température de l'air 5 une température de feize degrés au-deffus de la congélation du thermomètre de Bourbon, à qua- tre heures du matin, pendant le mois de Mai a été obfervée pendant huit jours dans les gorges 8c les plaines de Guaxaca \ or l'on ne peut dou- ter qu'elle ne foit préférable à toute autre, puifc que c'eft de cette province que l'on tire la plus belle cochenille de tout le Mexique j cependant une température de dix-neuf degrés à la même heure pendant les mêmes mois, dans les bords de mer de la colonie de Saint-Domingue, dans la partie la plus brûlante de cette isle, t\c peut- être de toute l'Amérique, le Port-au-Prince, n'exclut pas la culture de la cochenille, puif* qu'elle y réuflit, 8c que les petits éclos ne per- dent que trois par cent de leur nombre y mais afin que perfonne ne foit induit en erreur à cet Vij 10$ Traité df la culture égard, il faut avouer que la cochenille y eft d'un fixième plus petite qu'à Guaxaca y cepen- dant la critique ne doit prendre nul avan- tage de cet aveu, parce que i°. jamais il n'eft venu dans l'idée d'établir cette culture fur les bords de la mer, mais au Port-au-Prince, où la feule néceflîté des moyens de vivre a forcé de faire des effais} 2°. parce qu'il eft dans cette colonie autant de températures d'air différentes où l'on peut établir la culture de la cochenille, que de nombres depuis neuf jufqu'à vingt-cinq, félon l'élévation des terres que l'on habite, ou feulement l'éloignement des foyers qui concen- trent la chaleur dans les plaines } ce qui achève de prouver qu'un pareil degré de chaleur ne peut y préjudicier effentiellement, c'eft que malgré cette température du matin à Guaxaca, à midi le thermomètre de Bourbon s'eft trouvé à vingt- quatre degrés de chaleur ordinaire pendant le mois de Mai, de même qu'il a été obfervé au Port-au-Prince pendant le même mois. Il eft très-important que les nopaleries foient placées dans une température d'air de feize degrés , à quatre heures du matin dans le mois de Mai y 51 eft encore infiniment plus intéreffant qu'elle foit aflife fous un ciel parfaitement fec pendant l'hiver, ou s'il eft pluvieux 8c que les pluies foient périodiques, il eft très-avantageux de con- noître parfaitement le retour de ces périodes, 8c leur fin. Si ces périodes laiffent un intervalle du Nopal. 309 de deux mois de féchereffe entre leur fin 8c leur retour, le territoire fitué fous un tel ciel fera propre à une nopalerie y s'il eft pluvieux irrégu- lièrement , 8c d'une irrégularité confiante, il faut abandonner ce territoire 'y il faut encore diftin- guer fi ces pluies irrégulières font des petites pluies douces 8c paffagères comme en .Europe, ou même des brumes 8c des brouillards} en ce cas il ne faut pas abandonner la partie y mais fi ces pluies irrégulières font des orages, des oura- gans ( 1 ), de ces redoutables pluies qui tombent en torrent, 8c dont les gouttes font autant de fracas 8c même de dommages que les grêles d'Eu- rope, il faut fuir 8c porter les nopals 8c la cochenille ailleurs, parce qu'alors la récolte de la cochenille feroit très - incertaine 8c peu pro- ductive : on en verra les raifons dans l'éducation! de la cochenille filveftre. Voici donc l'ordre de féchereffe du ciel, fous lequel^on doit choifir le territoire propre à affurer la culture des nopals. On doit regarder comme le plus bas degré d'ap- titude, un ciel qui verfe irrégulièrement des pluies même légères &c peu durables,. depuis le mois d'Oftobre jufqu'au mois de Mai: on peut y faire de la cochenille, mais fi ces pluies tombent au moment des femailles, il eft dangereux qu'elles (1) Les orages, les ouragans ne font point conftans dans aucune partie de la colonie ; on en éprouve cependant de très-violens, mais dans des temps indéterminés, V iij jro Traité de la culture ne faffent périr un tiers ou moitié des nouvelles cochenilles : vient enfuite le ciel nébuleux cou- vert de brouillards 8q de brume 'y il vaut mieux que le précédent, parce que les gouttes d'eau qu'il répand ne peuvent tuer par leur poids les cochenilles encore jeunes, 8c ne les glacent pas, vu que le foleil dans le climat de Saint-Domin- gue paroît tous les jours de l'année. Après un ciel brumeux, l'on doit préférer celui qui eft pluvieux régulièrement, 8c laiffe un inter- valle affuré de deux mois de féchereffe entre chaque période de pluie 'y on préférera de même celui qui pendant l'hiver donne deux intervalles de féchereffe à celui qui n'en donne qu'un y enfin on doit préférer à tous ceux-ci, le ciel qui pen- dant les fix mois de l'hiver ne répand aucunes pluies, fi ce n'eft un ou deux petits grains en Janvier} tel eft conftamment le ciel de toutes les provinces de Guaxaca 8c celui. de la plaine du Cul-de-Sac de S. Domingue , obfervé pendant les années 1777, 1778 8c 1779. Plufieurs par- ticuliers affurent qu'il ne. pleut jamais pendant l'hiver dans les quartiers d'Acquin (1) du fond du (1) M. Gauche, notre affocié au Port-de-Paix, a expofé de l'alkali fixe, du tartre, à l'air libre pendant plufieurs nuits dans h plaine du Port-à-Piment : il n'eft point tombé en deliqnium. Des feuilles de papier expofecs de même n'ont pas pris la moindre humidité. Voyez fon mémoire pour fer- vir à Phiftoire onzième du quartier du Port-à-Piment, avec l'analife des eaux thermales, de Boynes. D U N O P A L. 3IT Cul-de-Sac, 8c de laDéfolée, près de l'Artibo- nite : tant mieux pour la culture de la coche- nille , ce font des terres favorifées du ciel à cet égard} 8c cette culture peut y indemnifer les poffeffeurs des terres, de l'impoffibilité où une telle féchereffe les met d'entreprendre toute autre culture. On ajoute même qu'il y a tout au plus trois mois de pluie dans ces quartiers pendant toute l'année. Si ce fait de la plus haute importance à conftater étoit vrai , il s'enfuivroit que l'on pourroit faire quatre récoltes affurées de coche- nille pendant l'année, 8c que ces parties de la colonie françoife de Saint-Domingue l'emporte- roient même à cet égard fur toutes les provin- ces de Guaxaca. Ces parties de la colonie pour- roient toutes feules fournir la métropole de cette précieufe denrée ( 1 ). C'eft donc effentiellement 8c uniquement pour l'intérêt du public, qu'il a été demandé à tous les colons dans le N°. 3 du fupplément des affi- ches américaines du 18 Janvier 1780, un jour- nal fuccinft , ou mémoire météorologique des pluies de toute cette année, dans tous les quar- tiers de l'isle. On avoit principalement en vue de s'inftruire de ces faits, 8c de pouvoir défigner par ce moyen aux colons les territoires les plus favorables à la culture du nopal, 8c à l'éduca- (0 Voyez cet avis dans la préface. V iv $iz Traité de la culture tion de la cochenille. Inftruit de ces motifs , tout habitant éclairé, pourra déformais s'affurer par fes propres lumières du plus ou du moins d'apti- tude de fes terres à une nopalerie. Tout ce qui vient d'être dit, tant de la tem- pérature du ciel que de la féchereffe requife pour une nopalerie, doit s'entendre uniquement d'une nopalerie pour la cochenille fine y la nopalerie de la filveftre n'exige pas à beaucoup près tant de précautions, on pourra l'affeoir dans toutes les plaines les plus brûlantes, à Saint-Domingue fans diftinftion d'un ciel plus ou moins pluvieux,- 8c des faifons de la féchereffe 8c des pluies : on y pourra recueillir de la cochenille filveftre pen- dant toute l'année, cependant en moins grande quantité dans la faifon des pluies que dans la féchereffe. L'habitant qui voudra récolter de la cochenille filveftre 8c de la cochenille fine, fera pour cela deux plantations de nopal, l'une deftinée pour une efpèce d'infefte, 8c l'autre pour l'autre efpèce : ces plantations feront à la diftance de cent per- ches au moins l'une de l'autre, féparées par un ou deux carreaux de terre s'il eft poffible, plan^ tés d'arbres ou tout au moins de cannes à fucre (i), fi le terrain le permet, ou enfin de mahys ou de (t) Nous ne confeillons pas de planter des cannes à fucre, dans la crainte d'attirer les fourmis, qui d'après nos obfer-f Vations font un ennemi redoutable dans une nopalerie. D U N O P A L. 313 petit mil, 8c fi l'on ne peut faire autrement, par des halliers ou buiffons, de manière que fi la lar- geur du terrain le permet, elles foient toutes deux efi 8c ouefi fur les mêmes lignes, 8c au même vent y il donnera la droite autrement le fud à la cochenille filveftre, Sa la gauche ou le nord à la cochenille fine : fi fon terrain n'eft pas affez large pour comporter cette difpofition, 8c que fa longueur étant efi 8c ouefi l'on foit obligé de planter ces nopaleries au vent l'une de l'au- tre y alors, en obfervant de les féparer comme il a déjà été dit par une diftance de cent perches ' au moins, l'on mettra la nopalerie deftinée à la cochenille fine, au vent de la nopalerie deftinée à la cochenille filveftre : on rendra ci-après de bonnes raisons d'un arrangement fi bifàrre en apparence. Les Indiens, il eft vrai, ne prennent pas toutes ces précautions, mais on ne doit pas copier fervilement leurs modèles dans ce qu'ils ont de vicieux y c'eft peu d'imiter dans les arts utiles 8c agréables, il faut encore furpaffer quand on le peut. Le négliger eft un défaut qui met l'imita- teur au-deffous de fon modèle , parce que cette négligence l'inculpe d'ineptie ,8c de pareffe tout à fa fois. 1 314 Traité de la culture CHAPITRE VIII. Culture du nopal. Il n'eft guères de plantes dans le règne végé- tal qui exigent moins de culture 8c fe multiplient plus facilement de boutures que les nopals. Il femble que plus on les néglige Se mieux ils réuf- fiffent -y en effet, un article de perefchia, tombé 8c laiffe fur terre auprès de la haye d'un jardin s'eft élevé à dix pieds de hauteur en un an de temps , 8c a donné plus de trente articles : on voit des tunas mis quelquefois dans des terres arides , fur une fablière fous le toît, pour bou- cher le paffage aux rats , pouffer des racines , croître coproduire des articles 8c des fleurs (1)5 cependant comme ces fingularités font quelque- fois le produit de circonftances heureufes 8c inconnues , on ne les prendra pas pour règle de culture 8c de la manière de multiplier -y on ne donnera rien au hafard dans des opérations fi importantes , 8c l'on fuivra ce que l'on a vu pra- tiquer chez les cultivateurs, 8c ce qui a réufîi dans des expériences particulières , répétées de- puis quatre ans 'y tout ce que l'on dira de la (1) Cela démontre que l'air contient des principes qui coopèrent à la nutrition & au développement des plantes : cela a lieu probablement Jour les plantes graffes & dans les fat- fons pluvieufes. D U N O P A L. 315 manière de planter 8c multiplier les nopals, devra s'entendre également de la raquette efpagnole 8c de l'opuntia de Campêche. Après que le -cultivateur aura trouvé un ter- rain qui réunifie le plus grand nombre des qua- lités effentielles, exigées dans le chapitre précé- dent -y après qu'il l'aura clos le mieux que fes facultés 8c la terre le permettront, quand enfin il l'aura nivelé, s'il y a lieu, 8c pris toutes les précautions indiquées contre la putréfaftion des eaux croupiffantes 8c le ravage des eaux cou- rantes , il ne lui reftera plus qu'à planter la nopa- lerie. S'il veut faire de la cochenille filveftre fans avoir encore de nopal, il plantera en raquette efpa- gnole 8c en opuntia de Campêche de la manière ci-après. S'il n'a que peu de nopal, il doit le planter en pépinière pour le multiplier promptement , plutôt que de le planter à demeure pour y femer de la cochenille fine : s'il a beaucoup de nopal Se qu'il veuille éduquer en même temps la coche- nille fine 8c la cochenille fîiveftre , il plantera des nopals pour la cochenille fine, 8c des raquet- tes efpagnoles 8c des opuntia pour la cochenille filveftre. Enfin , s'il y a des nopals fuffîfamment pour faire une nopalerie de cochenille fine , 8c une de cochenille filveftre, il le fera y 8c dans tous les cas, voici les procédés qu'il fuivra. On préparera les terres pendant la féchereffe $16 Traité de la culture qui précède les pluies du printemps , ou pen- dant le temps ,de la féchereffe qui précède les pluies de l'automne. Si le terrain de la nopa- lerie eft rempli d'arbres 8c de buiffons, on ne les coupera pas, mais on les arrachera , en les déra- cinant exaftement -y on emportera troncs, bran- ches 8c feuilles hors de la nopalerie pour les brûler , 8c les laiffer pourrir ailleurs, parce que le feu trop violent qu'ils donneroient, fi on les brûloit fur place , cuiroit la terre , 8c la durci- roit en brique : une terre réduite à ce terme ne peut s'imprégner d'engrais, ni donner une cou- che convenable aux racines des plantes (i). S'il n'eft rempli que d'herbes, on arrachera toutes ces herbes au couteau en déracinant les plus petites 8c coupant les plus grandes entre deux terres j on les étendra pour fécher au foleil , quand elles feront bien sèches on les arrangera fur plufieurs lignes de deux ou trois pieds de large , 8c d'un demi pied d'épaiffeur , 8c ramaf- fant foigneufement avec elles tous les débris des feuilles on les brûlera -y cela extirpe déjà la majeure partie des femences qu'elles ont répan- dues fur la terre. Le feu doux 8c momentané Ci) Le procédé de la combuftion eft adopté dans la colonie pour nettoyer les terrains que l'on veut planter î il peut être nuifible pour les terres légères & fablonneufes, mais il eft utile pour les terres argileufes & compactes : d'ailleurs on a foin de ne planter que lorfque la terre a été rafraîchie par des pluies, du Nopal, 317 que donneront les légers débris de ces plantes ne peut nuire à la furface de la terre végétale ; 8c ils y laiffent avec leurs cendres des fels qui peuvent la bonifier. Le terrain ainfi nettoyé, on le défoncera avec la bêche ou louchet s'il eft poffible -y finon , s'il eft trop pierreux , on aura foin d'en ôter toutes les pierres un peu groffes , 8c on le défoncera à un pied de hauteur avec la houë , ayant foin de bien ranger les terres à mefure qu'on les remue en brifant les mottes. Par le moyen de ce défoncement de terre , on précipite au fond le refte des femences des plantes qui étoient à la furface \ elles y pourriffent, ou ne peuvent lancer leurs germes hors de terre. Les terres étant préparées de la forte, on paffera le râteau deffus pour les bien dreffer, en- fuite on prendra tout autour de la nopalerie les allées qui la féparent des clôtures y enfin , on la partagera en deux ou quatre carreaux par une ou deux allées qui fe croiferont, faciliteront le paffage, le rendront libre , feront naturellement des divi- fions de travail, 8c contribueront à la beauté du coup-d'œil. Les allées étant dreffées , on tirera dans chaque divifion des lignes du nord au fud pour mettre les plants. Ces lignes feront un foffé de demi pied de profondeur, 8c d'un pied de lar- geur. On rejettera toutes les terres du foffé du côté de tefi. S'il s'agit d'une pépinière , il faut que le terrain en foit parfaitement nivelé , 8c que les terres relevées par le bord en talus tout 318 Traité de la culture autour de la pépinière , obligent les eaux de fe filtrer intérieurement, 8c les empêchent de raviner Se découvrir les racines, dont elles emporteroient les terres dans leur cours pour les laiffer enfuite découvertes , Se deffécher par l'ardeur du foleil. On plantera alors en quarré ou en quinconce les nopals à deux pieds de diftance l'un de l'autre fur des lignes parallèles y fi l'on plante en pépi- nière , fi l'on plante à demeure pour une nopa- lerie , on placera les nopals en quarré ou en quin- conce , à fix pieds de diftance les uns des autres fur des lignes parallèles : ces lignes feront des foffés comme on a déjà vu ci-deffus. On plante toujours un mois 8c demi ou envi- ron avant le folfticc d'été 8c d'hiver à Guaxaca: la raifon en paroît bonne \ comme les sèves font alors épuifées, la plante n'eft point folli- citée par l'action de la faifon de pouffer {es bourgeons y elle ne refte pas oifive pour cela -y elle employé en racines ce qu'elle ne dépenfe point en bourgeons. Ces racines mêmes lui pré- parent un accroiffement de forces, de manière que quand la nature en amour ranime 8c déve- loppe tous les germes moins vivement en Sep- tembre , mais plus précifément en Mars , les nopals font explofion, 8c les bourgeons s'élan- cent de toutes parts avec impétuofité j ce qui n'arriveroit pas , fi on pîantoit avant les équi- noxes, parce que la plante n'auroit pas acquis dans le repos une fi grande provifion de sève, d u N o p a l. 319 ■parce qu' elle auroit pouffé moins de racines. Les nopals que l'on prend pour le plant des nopaleries à demeure doivent être compofés de deux articles , l'un au-deffus de l'autre, jamais de trois : le troifième tomberoit Se pourriroit (1). Ces articles font pris depuis le fommet de la tige jufqu'aux racines. Les plus voifins des racines font ordinairement les plus puiffans à pouffer en terre y leurs racines étant plus groffes, ils donnent des bourgeons plus grands 8c plus promptement. On ne doit pas rompre, caffer, ni arracher les articles deftinés au plant -y il faut les couper proprement avec le couteau au point d'inter- feftion qui fe trouve à l'articulation entre deux articles : il en réfulte deux bons effets , le premier que la plante reliante fur laquelle on a pris le plant cicatrife mieux 8c plus prompte- ment fa bleffure , comme cela arrive au plant hii-même : cela n'a rien de défeftueux ni de choquant à l'œil 'y fecondement on évite les maladies que le tiraillement des nervures, 8c la lacération de la fubftance charnue caufent infail- liblement. - Il eft d'expérience confiante que plus les articles que l'on plante font grands , plus ils (1) Cela n'arrive pas toujours II eft défavantageux de planter dans le temps de la floraifon , parce que les plantes fourmflent des fleurs avant de donner des bourgeons, & cela en retarde le développement. 32© Traité de la çulturl donnent de bourgeons 8c de beaux articles, de manière que fi un article étoit coupé en quatre parties, dont on mettroit chacune en terre, les articles qui en naîtroient ne feroient jamais moitié de la grandeur de celui dont ils font les quarts j il eft vrai que les articles qui naiffent de la sève fuivante font toujours de plus en plus gros, jufqu a-ce qu'ils aient atteint le terme de grandeur confiante, affigné à leur efpèce y mais cela même eft un inconvénient, car alors, les tiges étant trop puiffantes pour le tronc , le moindre coup de vent ou une pluie violente les déracinent, 8c il faut replanter de nouveau î cela juftifie la précaution que l'on prefcrit de ne planter que de grands articles. Un naturalifte certain 8c prévenu que chaque gemme de la plante eft feule capable de fournir une bouture, croiroit multiplier rapidement un plant de nopal en en divifant l'article en autant de boutons qu'il y a de gemmes : il réuffiroit pour la majeure partie à en obtenir des bourgeons ; mais ces bourgeons feroient petits, cilindriques, fpatulés, 8c ordinairement chétifs, jufqu'à la sève fuivante, que ces cilindres 8c fpatulés donneroient alors des articles d'une forme régulière, mais d'une grandeur au-deffous de l'ordinaire y il n'obtien- droit qu'à la troifième sève des plants analogues pour la grandeur 8c la forme à celui duquel il les auroit tirés y alors le poids des tiges emporte le tronc , la plante fe déracine , 8c le naturalifte cl* D U N O P A L. 32Î eft obligé de recommencer la plantation ; pen- dant que le jardinier inftruit par l'expérience , s'il a peu de plants de nopals à mettre en pépi- nière , compofera chacun d'un article entier qu'il fe gardera bien de divifer j fa nopalerie fera bien moins nombreufe en individus , mais en revanche chacun donnera deux ou trois articles femblables à lui dès la première sève j dans la féconde, les articles qui naiffent des précé- dens auront acquis la grandeur ordinaire que leur a fixé la nature, chacun de ces plants aura un tronc proportionné à fa tige, 8c le jardinier laiffera le naturalifte derrière lui occupé à replan- ter un nombre d'articles toujours moins gros, 8c fouvent moindre que le fien, quoiqu'ils aient l'un 8c l'autre commencé avec la même quan- tité. Ainfi il eft un terme que l'avidité doit craindre de franchir, 8c la nature plus lente dans fes opérations que les progrès de l'art, eft tou- purs plus fage 8c affure des fuccès plus certains. Quand l'Indien de Guaxaca plante une^.nopa- ïerie à demeure , il place ordinairement dans chaque foffe deux plants 8c même quelquefois trois , compofés de deux articles chacun , foit afin que la nopalerie foit garnie plus prompte- ment, foit enfin qu'en cas d'accident les uns fuppîéent aux autres. Sauf à arracher les fùper- flus par la fuite j quand le nopal fera auflî mu! tiplié à Saint-Domingue qu'il l'eft à Guaxaca, on potin;: en agir de la forte : d'ici à ce temps, X 322 Traité de la culture il fuffira de mettre un plant dans chaque foffeJ On place obliquement ces articles dans la foffe de manière que l'un foit toujours à plat tout entier fur la terre, Se que la moitié de l'autre au moins en forte, de façon que l'inch- naifon du plant à Youefi forme avec le fol un angle très-aigu, Se à Yefi un angle très-obtus -, on couvre l'article couché à plat fur la terre de deux pouces de celle qui eft tirée du foffé, on y remet les terres, & on les applanit , on ne peut couvrir la plante de terre avec trop de précaution : pour peu qu'elle foit trop chargée de terre elle pourrit ou languit long - temps , il vaut mieux pécher par en mettre moins que trop. Ce que l'on dit ici des caftes peut s'ap- pliquer avec peu d'exceptions généralement à toutes fortes de plantes ou herbes de Saint- Domingue , par-tout où la terre eft argileufe ou compafte. Il paroît indifférent aux Indiens que l'article pofé dans la terre y foit couché de plat ou de can , on n'en penfe pas de même : on a vérifié que les plants pofés de can pouffoient des pivots latéraux à droite 8c à gauche , mais toujours horifontalement 8c rarement des perpendiculai- res , ce qui n'affujettit pas le plant dans une jituation affez fixe ; au lieu que quand l'article eft couché de plat, il fort de la moitié de cet article en-deffous un puiflànt pivot perpendicu- laire; ce qui joint aux racines horifontales de D U N O P A L. 313 ■droite Se de gauche , donne une affiette iné- branlable au plant, 8c capable de braver Jes vents 8c les pluies d'avalaffe. C'eft la raifoH pour laquelle dans les plantations en pépinières où l'on ne met qu'un article , on le pofe à plat dans un foffé de trois pouces de profondeur, Se on jette une poignée de terre fur le milieu de la feuille. On a effayé fi les plants mis en terre verticalement réuffiroient mieux ; ils ne réufîîffent pas fi bien y on a effayé s'ils réuffi- roient mieux la face de l'article* plantée à angle obtus au couchant 8c aigu au levant, ils ne réufliffent pas fi bien ; on a effayé fi une pépi- nière abritée à Vefi, réufîîroit mieux qu'une abritée à l'ouefiy Se l'avantage eft demeuré à cette der- nière. Enfin l'on a effayé s'il étoit plus avanta- geux de l'abriter au fud que de l'abriter au nordy le fuccès a été partagé également : dans le prin- temps, où le foleil parcourt les lignes fepten- trionaux du zodiaque , la pépinière abritée au fùd a eu l'avantage, 8c pendant l'automne, où le {oleil parcourt les lignes méridionaux , la pépinière abritée au nord a repris l'afcendant ; il faut donc conclure que dans les trois derniè- res pofitions abritées , l'afpeft du foleil levant eft une faveur fing^ulière pour le plant (1). Les (1) Nous croyons que dans la partie du nord de cette colonie, il conviendrait de former un rideau au nord & fud pour couvrir les plantes & les défendre, ainfi que la cocha- jiille, de U violence des vents de ces parties. ' X ij 524 Traité de la culture articles qui ont porté 8c nourri récemment de" la cochenille ne doivent point être plantés, ils pourriraient : c'eft une expérience qui a penfé coûter cher, lorfqu'arrivant du Mexique, on voulut multiplier trop impatiemment les nopals : tous les articles qui avoient nourri la cochenille pen- dant le voyage , 8c qui furent imprudemment plantés, pourrirent. On a depuis répété cette expérience par curio- fité, 8c l'événement a été le même y voici com- ment l'on conçoit ce phénomène. Les utricules de la plante font vuides 8c épuifées de sève ■, fi on fépare ces articles pour les mettre en terre, les rameaux ne charient plus de sève dans ces utricules, qui ne font plus remplies que d'air, avant que de nouvelles racines puiffent y faire porter de nouveaux fucs -y l'aftion de l'air dont ils font pleins en corrompt les parois, la gan- grène gagne 8c la plante périt; ce qui confirme ces faits , c'eft que quelques articles qui ont échappé étoient vuides, précifément^où une co- chenille avoit vécu \ l'écorce s'y eft d'abord pourrie, enfuite defféchée : une nouvelle écorce s'eft mon- trée deffous. Si pour obtenir de beaux nopals dans une pépi- nière , on y met des engrais, il faut que ce foit un fumier moitié de bœuf 8c moitié de cheval ou de mulet, parfaitement confommé, 8c réduit en pur terreau : il faut alors le bien mêler avec la terre \ mais hors ces cas, les Indiens affurent du Nopal; 325 qu'ils ne mettent jamais d'engrais dans les nopa- leries y il faut les imiter, parce que le fumier y attirerait trop d'animaux, tels que les rats, les fouris, les léfards, les fcarabées , les fourmis 8c les ravets, 8cc. Les nopals étant plantés comme on l'a pref- crit, il faut avoir foin de farder après toutes les pluies, jufqu'à ce que l'on les sème en coche- nille j on ne peut tenir une nopalerie trop pro- prement, on en a peu vu de telles, mais la pareffe 8c la malpropreté du maître ne peuvent être une excufe pour les difciples; il ne doit y avoir qu'une feule forte d'infefte dans une nopa- lerie , c'eft la cochenille ; tous les autres, quel- qu'innocens qu'ils foient, y font dès-lors fufpefts , l'araignée exceptée; or fi on laiffe empoifonner la nopalerie d'herbes étrangères, outre que les femences s'y perpétuent, que les herbes fiiffo- quent les jeunes plants, 8c gênent les grands , ces herbes font la retraite 8c la pâture de mille infeftes pernicieux. On ne doit fàrcler une nopalerie nouvellement plantée que le couteau ( 1 ) à la main ; on coupe toutes les herbes étrangères, entre deux terres, 8c on les jette vite dehors, afin qu'elles ne laif- ( 1 ) On peut arracher les jeunes herbes à la main, ou employer la gratte. La houe & la bêche font incommodes & liangereufes à manier dans une nopalerie, & on ne pour- roit le faire qu'en s'expofantà mutiler le plant. X iij 1 326 Traité de la culture. fent point leurs femences fur place. Pour cef effet, il ne faut jamais attendre qu'elles foient grandes ; on doit bien fe garder de fe fervir de la bêche ou de la 1iouë, parce que ces inftrumens trop mordans couperaient les racines des nopals, qui s'étendent au loin à un pouce au plus de profondeur. Quand les nopals font en état d'être femés de cochenille , on peut les farcler avec une très- petite houë avant la femaille, 8c un mois après ; de manière qu'une nopalerie doit être farclée au moins quatre fois pendant l'année , mais il faut bien fe garder de farcler lorfque la cochenille eft prête d'être récoltée, parce que le moindre mou- vement peut la faire crouler; ou s'il eft néceffaire de le faire il faut farcler avec le couteau. Quand il arrive des féchereffes de plus de quatre ou cinq ]ours pendant l'été, on arrofe ; il eft très-utile d'arrofer la pépinière de nopal avec la pomme de l'arrofoir, de manière à tremper la terre feu- lement de fix à huit lignes. Le principal fruit qu'en retirent les plants, c'eft par fes tiges hu- meftées 8c rafraîchies : on voit alors les bour- geons fortir, ceux qui font fortis croiffent encore plus vîte; à plus forte raifon, peut-on l'arrofer utilement pendant les longues féchereffes de l'hi- ver, une fois chaque huit jours. Pendant les lon- gues féchereffes, qui durent fix mois à Guaxaca, les articles fupérieurs de nopal font quelquefois flétris, 8c ceux qui nourriffent les cochenilles Du Nopal. 3*7 ïidés 8c épuifés ( i ). Il femble qu'il feroit utile alors de pouvoir mettre l'eau dans une nopalerie fur les racines des plants, pendant deux ou trois minutes feulement, 8c l'en retirer fur le champ, tel feroit l'avantage d'une nopalerie nivelée ; on l'a effayé en petit avec fuccès, l'on peut abfo- lument s'en difpenfer. Mais fi cela eft utile à la plante fans nuire à lmfefte, pourquoi le lui refu- fer? Or cela lui eft utile, car il n'y a que les pluies fupérieures qui tombent fur elle qui lui font tort. La nopalerie étant plantée 8c entretenue comme il vient d'être prefcrit, les plants croiffent promp- tement ; on les laiffe parvenir à la grandeur de quatre à cinq pieds 8c demi, fix pieds au plus , ils arrivent à cette taille en deux ans de temps ; mais dix-huit mois après qu'ils ont été plantés, ils font déjà en état de recevoir la cochenille 8c on les sème. On continue à les femer pendant fix ans : c'eft le temps qu'une nopalerie peut rendre fer- vice. Au bout de fix ans, on en arrache tous les nopals 8c on les recèpe de leurs branches, ou on les recèpe à un pied 8c demi de terre. Ce dernier procédé qui eft toujours le plus expé- ditif paroît le moins utile, parce qu'une nopa- lerie de cette forte a toujours mauvaife grâce, 8c eft plus mal propre. Secondement les vieilles (i) Nous avons vérifié ces obfcrvations. X iv 328 Traité de la culture fouches 8c les troncs de ces plantes récèlent beau- coup d'infeftes nuifibles : en troifième lieu, comme - il eft confiant qu'une plante fe perfectionne d'au- tant plus qu'elle eft plantée fouvent , furtout dans le genre des caftes, qu'on n'a pu dépouil- ler des nombreufes épines ( 1 ) que par ces opé- rations répétées à l'infini, il paroît que faute de ce manège, la plante s'abrutit 8c redevient agrefte, fi on l'abandonne trop long-temps à fon propre caraftère ( 2 ). CHAPITRE IX. Des maladies , des ennemis, & des autres accidens du nopal. XL n'eft aucune de toutes les maladies, aucuns des ennemis 8c des accidens du nopal qui puif- fent ruiner une nopalerie bien établie. Quelques plants ou même quelques articles peuvent en fouffrir 8c périr ; mais cela eft rare, le dommage (1) Cette affertion mérite d'être vérifiée par de nouvelles obfervations. (2) On peut difpofer une nopalerie en pièces comme une fucrerie, en faifant des plantations fucceflives & annuelles : on VafTurera un revenu perpétuel & confiant. Nous croyons qu'il feroit avantageux de planter une nopalerie an Mois de Novembre, dans la partie du nord de cette isle, pour pouvoir la femer en Mai, qui eft le temps de la ceiiation des pluies. D U N O P A L. 3*9 n'eft jamais complet comme dans les cottonne- ries 8c les indigotteries, que les chenilles dévorent en une nuit ou deux. On a découvert trois fortes de maladies aux- quelles le nopal eft fujet; aucunes ne font con- tagieufes, ou ne paffent d'un plant de nopal à l'autre ; i°. la pourriture ou gangrène ; 2°. la diffolution ; 30. la gomme : toutes ces maladies font" locales , 8c en retranchant les parties qui ont fouffert jufqu'au-delà du vif, on fauve le refte de la plante , 8c on peut en profiter, La pourriture ou gangrène fe manifefte du foir au lendemain par une tache noire 8c fphaeéleufe ronde, à la furface des articles , plus ou moins grande , plus ou moins profonde. Si l'on enlève cette tache noire, la fubftance intérieure pourrit quelquefois 8c la pourriture s'étend 8c corrompt le refte de l'article : quelquefois auflî il s'y forme un efcarre naturellement, 8c la pourriture tombe d'elle-même : mais il ne faut pas attendre l'évé- nement ; il vaut mieux fcarifier la partie malade tout de fuite, en enlevant jufqu'au-delà du vif tout ce qui eft corrompu , dût-on percer l'article de part en part, ou en couper la plus grande partie ; le vrai nopal du Mexique eft furtout très- fujet à cette maladie. La diffolution eft une décompofition fubite de toute la fubftance intérieure de la plante , foit qu'elle foit préparée dès long-temps , ou qu'elle foit l'effet fubit d'une caufe momentanée, infini- 33o Traité de la culture ment aftive. Un article ou une branche entière ,' quelquefois le tronc feul de la plante , d'un état de fanté apparent où il étoit, paffe en une heure de temps à la putréfaftion. Vous aviez vu l'inf- tant d'auparavant la plante bien verdoyante 8c lui- fante , vous la voyez un inftant après d'un jaune fordide , l'éclat de l'écorce a difparu ; fondez-la avec une épingle, l'eau en coule en abondance ; tranchez-la avec un couteau, vous voyez tout le parenchyme pourri; il n'eft pas d'autre remède que la fearification jufqu'au-delà du vif; tran- chez impitoyablement, fi le tronc 8c les racines font affeftés , enlevez le tout, changez la terre 8c remplacez ce plant par un autre. L'opuntia de Campêche eft particulièrement fujet à cette maladie. La gomme ejl une troifième maladie des nopals ; elle fe manifefte ainfi ; la partie par où fe fait l'écoulement fe tuméfie , fe gonfle , fans que la fubftance ou la couleur foient alté- rées ; il fe forme une crevaffe d'un pouce de grandeur plus ou moins, une liqueur en découle, fe fige en larmes comme une gomme farineufe , opaque, jaune dans les nopals , blanche dans le nopal de Caftille. Ceux-ci font très-fujets à cette maladie , peut-être parce que les racines trop gourmandes de cette plante extrêmement vigou- reufe prennent plus de fubftance que les articles n'en peuvent dépenfer , cette sève s'accumulant dans les utricules de la plante fait effort pour en fortir par des voies extraordinaires. On a re- D U N O P A L. 331 marqué, en fuivant les canaux dans lefquels elle eft amaffée , que cette sève eft blanchâtre comme du lait, épaiffe 8c moins fluide que la sève, qui eft ordinairement limpide 8c coulante. Eft-ce cette sève corrompue ? ou font-ce des fiics mal digérés ? Eft-ce enfin une fubftance différente de la sève, un excès d'embonpoint de la plante, ou la corrup- tion de {es fluides ? Le remède eft encore la fcarification jufqu'au-delà du vif, c'eft-à-dire des canaux où l'on diftingue cette liqueur en fubf tance laiteufe , épaiffe 8c jailliffante des canaux. C'eft furtout aux pépinières d'un commençant que ces maladies font funeftes , elles retardent toujours fes progrès. Heureufement qu'elles font rares, 8c dans les nopaleries elles ne portent jamais une atteinte fenfible ; on n'en parle que pour prévenir le cultivateur contre les allarmes qu'il pourrait concevoir en voyant fa pépinière attaquée. Voilà quelles font les maladies du nopal con- nues jufqu'à préfent; on voit que Von en parle moins pour en craindre les fuites que pour enfei- gner à ne pas les craindre , en un mot, pour dire tout ce que l'on doit 8c ce que l'on peut dire des nopals ; car quelles que foient ces maladies , jamais un plant n'en eft attaqué dans toutes fes parties à la fois ; un article ou deux tout au plus font affeftés. Si c'eft au fommet de la tige on la jette bas , 8c le refte. fe portera bien 8c con- tinuera de remplir fà deftination ; fi c'eft au 33* Traité de la culture milieu d'une branche ou d'un tronc, on les em- porte de part 8c d'autre jufqu'au vif : les parties fiipérieures font faines , on peut les replanter ; ce qui refte au bas repouffe des bourgeons. Enfin, fi c'eft entre les racines 8c le tronc , on coupe le tronc, on arrache les racines , 8c comme alors on a lieu de fufpefter fa qualité de la terre , on la change en la jetant 8c mettant de l'autre en place ; on y replante les tiges fupérieures du nopal, c'eft le cas le plus extrême , le plus nuifible, 8c c*eft heureufement celui qui arrive le plus rarement. Lés ennemis du nopal ne font pas plus redou- tables. Les torts qu'ils lui font ne font jamais univerfels. Le premier eft le rat , on l'a vu ronger les nopals jeunes ou vieux pendant l'ex- trémité de la difette, c'eft-à-dire , au cœur de l'hiver, 8c cela n'eft arrivé que deux fois , encore c'eft dans une chambre où on avoit ferré une caiffe de nopal pour des expériences, 8c ce rat avoit fa portée dans un nid de cette chambre : on n'a pas vu ce dommage en plein champ ou en plein air ; les méthodes pour détruire cet ennemi font trop communes, trop nombreufes pour que perfonne les ignore, 8c on en laiffe le choix à qui croira avoir lieu de s'en plaindre ou de les redouter. Le fécond ennemi dont les délits contre le nopal font plus nombreux , plus fréquens 8c mieux confiâtes que ceux du rat, c'eft le bhtta d u N o p A l. 333 lucifuga de Linneus , nommé le ravet dans les colonies : quand il fe trouve dans les nopals , ce qui arrive rarement , car il préfère les mai- fons, les ruines, les débris des corps végétaux, 8c fur-tout des animaux , les vieilles haies ou mazures, où il y a toujours à paître pour cet infefte défolateur, qui s'accommode de tout ; il ronge les jeunes bourgeons des articles 8c laiffe les adultes : fi l'on n'avoit pas dans l'araignée chaffereffe furnommée venatoria par Linneus, un ennemi aftif, vigilant de nuit 8c de jour, 8c fur- tout avide à lui oppofer avec fuccès ( elle faifit le plus gros ravet 8c le dévore ) ; fi encore le dommage étoit fréquent 8c même confidérable , on confeilleroit de mettre des jattes d'un orifice étroit, à demi remplies de fyrop de fucre non aigri fous quelques nopals ; le ravet préférerait le fyrop, 8c y en eut-il mille fur un plant, tous y courraient 8c s'y noyeroient (i). Le troifième eft plus nuifible que les deux précédens, c'eft la larve d'une phalène que l'on n'a pas encore vu ; c'eft une petite chenille jaune, tranfparente 8c fans poil, de la groffeur d'une plume de perdrix ; elle fe place toujours environ au milieu du bour- geon de l'article naiffant, à couvert d'une galerie de toile qu'elle file à mefure qu'elle paît la fur- face tendre du bourgeon , quand le bourgeon eft (i) On emploie ce moyen dans les colombiers. dans les poulailliers-, & il réuflit fort bien. 334 Traité de la culture développé en articles. La larve creufe un trou â travers l'écorce 8c pénètre dans la fubftance charnue , qu'elle dévore, en confervant l'écorce comme les parois de fon logement ; une feule dé- truit la moitié d'un article, avant qu'il ait pu recevoir tout fon accroiffement ; on la reconnoit à la toile qu'elle file toujours avant de pénétrer dans l'article,à la tranfparence de l'article, dont elle ne bleffe pas l'épiderme ; enfin, les excrémens en bouillie jaune répandus fur l'article la décè- lent , 8c il ne faut pas négliger de la chercher foir 8c matin , 8c de l'écrafer en la tirant de fon repaire ; dans une pépinière qui eft en sève, elle fe trouve très - communément fur tous les opuntia 8c les nopals ( i ) ; ce dernier ennemi eft comme les précédens, moins dangereux pour une nopalerie, que pour une pépinière, mais il nuit plus à celle - ci qu'à aucune des autres dont il eft fait mention ici. Enfin, le quatrième ennemi du nopal eft un coccus ; ce n'eft pas celui que Linnœus appelle coccus hefperidum, parce qu'il eft infiniment plus grand que celui dont on parle, ni celui qu'il furnommé coccus avenidum, parce qu'il eft encore plus grand, parce que fon mâle n'a point d'aîles ; parce que la larve dont fe couvre la femelle eft couleur de pourpre, celui que l'on a en vue eft: plus petit que les deux précédens , fon mâle a des ailes, fa larve eft jaune. (i).Nous l'avons vue fur le perefchia ou patte de tortue. du Nopal; 33$ On l'appellera donc coccus de l'opuntia, tant pour le diftinguer des deux autres, que parce qu'on ne l'a vu habiter nulle part que fur l'opun- tia. On ne décrira ni la femelle ni le mâle par des caractères fpécifiques ; car le mâle eft pre£ qu'imperceptible à la vue fimple , mais feule- ment par des traits qui font fenfibles pour faire remarquer que c'eft un infefte 8c non une mala- die de l'écorce de la plante, comme on pourrait le croire au premier coup-d'œil. Les articles du nopal font donc quelquefois couverts de petits points jaunes, ces points s'aug- mentent en un mois de temps en forme orbicu- lée , dont le centre eft élevé en pointe noire comme les targes ou anciens boucliers ronds des troupes légères ; cette targe s'accroît jufqu'au diamètre d'un quart de ligne, 8c s'élève d'un dou- zième; vous appercevez deffous une petite malle informe de matière verte, il faut une bonne loupe pour voir que c'eft une femelle de coccus ( i ). Parmi le nombre infini de ces targes, vous apper- cevez de petits cilindres jaunes , longs d'une douzième de ligne, d'un diamètre proportionné : obfervez-les pendant un mois environ depuis leur naiffance, tous les matins au foleil levant ; au bout de ce temps vous verrez avec une bonne (i) Il paroît que la maladie dont M. Thiery parle ici eft une gallinfefte. M. le Fcvre des Hayes notre aflbcié en a obfcrvé dans certaines faifons fur plufieurs efpèces de, raquette?. 336 Traité de la culture loupe fortir de ce fourreau cilindrique un très- petit infefte couvert de deux ailes jaunâtres éle- vées ; on n'apperçoit rien de plus fans microf- cope : le cultivateur n'a pas béfoin d'en favoir davantage. Le nombre de ces infeftes fur une furface d'une demi ligne étonne l'imagination : on en a compté huit cent ; un article couvert de femelles a l'air d'être velouté comme une pomme groflière, jaunâtre; l'écorce difparoît fous le nombre de ces infeftes : on ne pourra jamais les méconnoître, quand on les verra dans une nopa- lerie ^fitôt qu'on les appercevra dans la moindre. quantité, on prendra une éponge 8c de l'eau, on en frottera les articles fortement, pour écrafer 8c faire tomber les targes 8c les cilindres, 8c ce qui eft dedans 8c deffous ; on lave enfuite la plante avec une autre éponge, 8c de l'autre eau que l'on a dans une baie différente ; de cette ma- nière, les progrès ne font jamais grands 8c on s'é- pargne beaucoup d'ouvrage, immanquable fi l'on négligeoit pendant un mois cette opération. Le nopal qui eft attaqué de cet infefte, s'en trouve en deux mois de temps couvert depuis les racines jus- qu'aux extrémités des tiges ; il en fouffre telle- ment que l'écorce, d'un verd vif paffe à un jaune pâle. Le fécond inconvénient de cet infefte c'eft qu'il fe répand tellement fur l'écorce de la plante, que les cochenilles n'y peuvent trouver place pour y inférer leur trompe, s'il y en a déjà ck- fixées, elles languiffent 8c périffent; enfin, fans avoir D U N O P A L. 33/ avoir atteint leur grandeur ; cet infefte n'atta- que jamais que quelques nopals ; mais n'y eut-il que dix nopals fur mille qui en fuffent attaqués, on ne doit pas laiffer que de les en purger radi- calement, parce que l'on y perd la femailîe, Se au moins quatre livres de cochenille sèche 8c fix mois de récolte, outre les nopals que la nourri- Juré de ces hôtes incommodes 8c innombrables épuife en deux mois de temps, au point de les faire périr entièrement par la pourriture Se la chute de tous les articles, les uns après les autres. Que la crainte de cet ennemi n'épouvante pas le cultivateur par l'afpeft d'une nouvelle furcharge d'ouvrage. Pour peu qu'il y faffe attention , cet infefte ne lui caufera pas plus d'une matinée de travail par mois, mais il doit favoir que toutes les efpèces de nopals 8c d'opuntia font fujets à cette incommodité. Les accidens des nopals font leur renverfement ou déracinement qui arrive par les vents ou par les pluies. Quand un nopal a été planté d'un article trop petit ou trop foible , les premiers articles qu'il pouffe font tous cylindriques : les meilleurs ou les plus beaux font fpatulés. Sur ces cylindres s'élèvent d'autres articles qui repren- nent la forme de leur efpèce : mais croiffant toujours de grandeur les uns fur les autres , juf- qu'à ce qu'ils aient acquis celle qui leur eft affec- tée , le tronc refte foible. S'il furvient un grand vent, ils font déracinés. Y 53^ Traité de la culturi? On remédie à ce malheur en replantant les plut grands articles du nopal renverfé. Pour l'éviter il faut s'aftreindre fcrupuleufement à planter comme» il a été prefcrit. Quoiqu'un nopal ait été planté dans toutes les règles, s'il furvient une pluie d'avalaffe telles que celles fi fréquentes en Amérique pendant l'été , la terre eft bientôt détrempée en bouillie à un pied de profondeur ; alors fi ces nopals n'ont pas encore pouffé un puiffant pivot 8c des raci- nes horifontales qui les attachent comme autant de cables , fi leurs tiges font trop diffufes , les vents furieux qui accompagnent ces pluies les renverfent promptement ; cela arrive plus fré- quemment fur les revers des coteaux que fur les furfaces plattes. Ce malheur eft très-rare : le remède eft fimple , gardez-vous de le replanter , mais à l'inftant que l'orage cène , prenez deux pieux dépouillés de leur écorce, d'un pied 8c demi plus grands que les nopals renverfés : pendant qu'un nègre foutiendra le nopal redre/ffé, engagez dans fes branches la tête d'un des pieux , écartez fa pointe des racines , 8c enfoncez-le d'un pied 8c demi en terre : faites-en de même de l'autre côté de la plante. Au bout de fix mois ce nopal eft plus folidement enraciné qu'aucun autre , 8c on peut lui ôter ces tuteurs. , La grêle eft rare en Amérique. Depuis cinq ans on n'en a vu tomber dans la plaine qu'une feule, du Nopal ^3$ fois, ïe 15 mai 1778; (1) elle étoit de la "groffeur d'une piaftre. Cela nuit fans contredit aux jeunes articles, mais il n'y a rien à y faire que de jeter bas les jeunes articles qui auront été bleffés : le dorn> mage que cela peut caufer eft de retarder quel- quefois les progrès de la plante de moitié du pro- duit d'une demi sève. (1) Nous avons eu dans le même temps au cap un. femblable phénomène. Y ij TRAITÉ De la culture du Nopal & de Véducation de la Cochenille. SECONDE PARTIE. Livre Second. DE L'ÉDUCATION De la Cochenille. Première Section. CHAPITRE Ier. Des coccus. SuiVANT Lampride , Martial Se Pline l'ancien, le mot coccus fignifioit la couleur rouge que nous appelons écarlatte , 8c la graine félon eux dont on tiroit cette couleur. Il paroît démontré par plufieurs paffages de Pline , que ce natura- lifte croyoit avec le vulgaire , que le coccus que l'on tiroit de la Galatie 8c des Gaules, le plus , précieux de tous , celui d'Efpagne , d'Afrique , de Gnide 8c enfin celui de Sardaigne, le moins D U N O P A L. ^41 fcftïmé entr'eux étoit un grain, fruit d'un arbre: coccum , dit-il, Galatiœ rubrum granum , ut dica- mus in terrefiribus , &c. chap. XLI. de tingendis ametheis, lib. 9. omnes tamen has ejus dotes ilex folo provocat cocco granum. Hoc primoque ceu fcapus fruticis parvœ aquifoliœ ilicis , chap. VIII. de cachrye & cocco grano, lib. 16 ; ailleurs , il pref- crit le coccus de Gnide, qui a la mêmei couleur que le coccus ordinaire , 8c a un goût brûlant comme Je poivre , contre le cours de ventre 8c le \3oi{on de la ciguë. On l'adminiftroit dans le pain afin qu'il ne brûlât point la bouche en le mangeant. On n'a vu nulle part qu'il ait parlé du coccus comme d'une fubftance animale ( 1' ) ; le Pline fuédois qui a plus vu 8c mieux vu, Lin- naeus, dans fon fyftême de la nature, s'élève juf- qu'au plus haut des cieux , jette de-là le coup- d'œil perçant 8c rapide de l'aigle fur les trois règnes , embraffe l'univerfalité des êtres connus jufqu'à préfent, en pénètre les miftères, les révèle à l'univers , 8c trace avec un burin également grave , concis Se inéfaçable le caractère propre de chaque genre dans les vraies limites [que le (1) Voyez dans le chapitre IV du livre 24 de l'hiftoire naturelle de Pline: il dit en parlant du coccus du chêne,.. efi autem genus ex eo in Attica ferc £ff Afia nafeens ederrime in vrrmiculum fe mutant quoi ideo fcolecion -vocant. On voit que Pline n'étoit pas fort éloigné de la vente' ; mai» lus plus petites diftances dans le chemin de l'obfervation font fou- \>"nt difficiles à fnnehir, Y iij 34* Traité de la culture Créateur leur a alignées (i). Linnseus, aufu* in- capable que fon fiècle d'une erreur femblable, a retenu le nom de coccus , 8c s'eft fervi du même terme pour défigner cette famille d'infeôcs hé- miptères , dont la tête n'eft qu'un point à la fur- face de la poitrine, dont l'abdomen eft terminé par de petites foies, 8c dont la femelle eft deftituée d'aîles, tandis que le mâle n'en a que deux élevées ; vingt-deux efpèces d'infedtes fe font vues tout de fuite rangées dans leur ordre par la définition géné- rique qu'il en a donnée , 8c par un bonheur affez fingulier : dans, leur nombre , fe trouve d'abord ce coccus pris par les anciens 8c par Pline lui- même pour une graine , une production végétale nommée après lui par le peuple kermès , graine d'écarlatte : c'eft le coccus ilicis , c'eft - à - dire le coccus delyenfe ou du chêne vert , enfuite le coccus de Pologne , autre infefte qui habite fur les racines du feeleranthus (i) vivace , 8c donne une couleur pourpre ; enfin le coccus du cadte coccinellifère qui eft la cochenille. Trois efpèces d'infe£tes du même genre, qui donnent les plus fiiperbes couleurs depuis le cramoifi jufqu'à la couleur du feu , 8c que l'auteur des chofes femble avoir voulu relever aux yeux des hommes par u Nopal. 351 £ueur du diamètre du corps de la femelle; à quel âge que ce foit, moins gras que le fil du vers à foie; il fe rompt avec le même bruit 8c le même effort; une fois rompu ou feulement détendu, la cochenille meurt fans qu'il lui foit poffible de fe rattacher par les pieds, 8c d'inférer de nouveau cette forte de trompe dans la plante 5 c'eft au moyen de cette trompe que la femelle en fuce le fuc gommeux, qu'elle rend enfuite par l'abdomen en excrément, fous la forme d'une petite boule véficulaire, remplie de férofité blan- che, orangée, ou jaune , ou rouge, félon les dif- férentes efpèces ou variétés (1) : elle a fur toute la furface du corps un coton ou foie infiniment fin 8c vïfqueux dont elle fe couvre, 8c que fes mouve- mens étendent tout autour d'elle, excepté fous le thorax: quant au mâle, à peine dégagé du cordon ombilical, a-t-il inféré une trompe moins grande fur la plante, on croirait qu'il fe forme un petit fourreau cotonneux 8c poudreux, d'un tiffu très-fin, d'une forme cylindrique ou même conique, par le fommet duquel à l'aide de fa, trompe il paroît fufpendu à la plante, mais ce fourreau prétendu n'eft que l'accroiffement de la peau avec laquelle il eft né, 8c dont il fe dégage peu-à-peu ; c'eft une larve dans laquelle il paffe, comme enveloppé dans un maillot, le temps de fon enfance 8c de fa jeuneffe, jufqu'à la parfaite (0 Et fitfvant les différentes époques de fon. exiftenc?. 35* Traité de la culture puberté, qui arrive trente jours après fa naiffance ; alors , fortant à reculons de ce mafque , qu'il dépouille entièrement, il paroît fous la forme d'une jolie petite mouche, couleur de feu très- foncé , tirant fur le pourpre, ayant de petites antennes moindres d'un tiers de longueur que le refte du corps, Se deux foies portiques à l'ab- domen qui font auflî grandes que fon corps : il eft orné de deux petites aîles blanches abaiffées horifontalement, Se fe croifant légèrement fur le dos; c'eft dans cet atour nuptial, également ga- lant par l'élégance de fa forme, 8c brillant par l'élégance de fa couleur, qu'il s'élance 8c voltige en fautant à la hauteur de fix pouces pour cher- cher fa femelle. Le choix ne paroît pas l'embar- raffer beaucoup, il tourne autour d'une femelle, l'acofte, la flatte quelques inftans, à droite 8c à gauche, monte fur fon dos, l'attaque, 8c finit par lui marquer fa tendreffe à la manière de tous les oifeaux ; le mariage confommé, l'époux cou- ronné des mirthes de l'amour, peut-être accablé fous leur poids, paffe de l'excès de la volupté dans un repos éternel, le même jour, fouvent à la même heure. A combien de femelles le mâle peut-il fuffire ? c'eft ce qu'on ignore ; il vaudrait mieux demander combien faut-il de mâles à la femelle? On la voit remplacer les morts par les vivans, non pas tous les jours, mais plufieurs fois entre le foleil levant 8c midi. Huit jours après que la cochenille a inféré /a trompe, du Nopal* 353 trompe, 8>c s'eft fixée fur là plante, les foies dont les marges de fon dos font bordées aug- mentent de grandeur, peut-être auflî en nombre, car le dos en paroît auflî couvert; alors on voit autant de petits flocons blancs qu'il y a de femelles cochenilles, les uns font féparés des autres , quelquefois une centaine, font grouppés enfemble ; on n'y diftingue plus rien, finon que ces flocons féparés en grouppe augmentent de volume à proportion de l'âge des infeftes ; le coton dont ils font couverts contrafte une telle adhérence à la plante, qu'en faifant effort pour détacher la cochenille, une partie du coton dont elle eft couverte refte fur la place. Trente jours après fa naiffance , la femelle eft en état d'être fécondée ; elle a acquis pour lors le tiers de fa grandeur ordinaire ; l'approche du mâle lui eft très-fenfible, on la voit s'émouvoir trois ou quatre fois à fes premières careffes, après quoi elle refte parfaitement immobile, 8c fe laiffe imprégner fort facilement ; le temps de la ge{- tation eft encore de trente jours ; dans les dix premiers elle croît promptement, 8c atteint moi- tié de la grandeur d'un pois de jardin. A moins qu'il n'y ait un retard occafionné par quelqu'accidens, tel feroit le défaut du mâle au jour nommé de la puberté des femelles , les femelles font leur part la veille , le jour ou le lendemain de la pleine lune. Si elles font nées Z 354 Traité de la culture dans la nouvelle lune , cil es mettent bas dans la féconde nouvelle lune fuivante. Le jour de l'accouchement, la femelle paie à la nature le même tribut que lui a payé le ,mâle , en mourant le jour de fes noces ; ainfi la vie du mâle n'eft que de trente jours , 8c celle de la femelle de foixante ; c'eft-à-dire deux révo- lutions complettes de lune. Le mâle expire dans le fein des plaifirs , la femelle dont la vie eft prolongée d'un mois périt dans la douleur : nou- velle preuve de la compenfation univerfelle éta- blie dans l'ordre phifique ( i ). La cochenille mâle ou femelle après avoir inféré fa trompe dans la plante ne peut plus l'en retirer fpontanément, quand elle veut fuir à l'approche de quelque ennemi qu'elle fent, tel par exemple que les teignes ou phalènes de ftrufteurs. Sa trompe fe diftend, le poids de fon corps entraîne alors fes -pieds ,. qui tirés de leur place ne peuvent plus y rentrer , la cochenille demeure fufpendue par fa trompe à la place où elle l'a inférée, fe défsèche 8c périt dans un jour ou deux ; ou fi cette trompe fe rompt, l'extrémité refte dans la plante, l'infefte tombe 8c meurt encore plutôt. On voit par-là que paffé l'inftant de fa naiffance, il n'eft pas poflible de transférer les cochenilles d'une plante à une autre ; 8c que fi par exemple (i) Cette indu&ion ne nous paroît point appuyée fur des obfervations fuffifantes pour être admife. DU N O P A l* 353 im nopal mourait, tous les infeftes doivent périr également avec lui, quand la pourriture ou la defliccation s'en emparent, moment auquel la cochenille périt auflî 8c refte fur le fquelette de la plante en fe defféchant avec lui» S'il y avoit dans un jardin à eent pas l'un dé l'autre deux nopals fur l'un defquels on eut placé des cochenilles filveftres fans en avoir mis fur l'autre , il ne feroit pas étonnant, deux mois ou même quelquefois quinze jours après d'en voir fur le dernier , foit que l'infefte s'y foit porté par rinftinft, foit que le vent ou quelqu'autres infeftes l'y aient tranfporté (i).Ce fait eft confirmé par tant d'expériences qu'il n'eft plus permis de douter de fa vérité. C'eft par cette raifon 8c par- ce que cet infefte mêlé à la cochenille fine ruine celle-ci, que l'on a preferit ci-deffus dans le cha- pitre VII du premier livre , d'établir la nopalerie^ de cochenille fine au nord à cent perches de dif. tance de la cochenille filveftre , ou fi on ne peut faire autrement, de les placer au vent à pareille diftance. La cochenille filveftre mue fois pofée fur Iô nopal s'y perpétuerait fans aucun autre foin , 8c y multiplierait jufqu'à fatiguer 8c épuiferla plante, dont les articles pourriraient 8c tomberaient tous (i) Les petites cochenilles peuvent non-feulement être tranf- portées par le vent ou par quelques infectes comme les fourmis ; mais elles peuvent pafler d'un pied de nopal à un autre pat les fils d'araignées, qui leur fervent de conducteurs. Zij 35<5 Tr'aïté de la culture les uns après les autres , fi on n'avoit foin de la recueillir chaques deux mois. Mille expériences1 dans les champs 8c dans les jardins, les obfer- vations de culture 8c celles de la nature livrée à elle-même prouvent ces faits; quand même après l'avoir recueillie on ne la femeroit pas de nouveau , les premiers nouveaux nés des petits s'échappent toujours en nombre fuffifant pour y perpétuer l'efpèce , 8c il en refteroit encore fuf- fifamment pour anéantir le nopal quatre mois après , 8c en ce cas on n'obtiendrait pas, il eft vrai, une récolte fuffîfante deux mois après , mais on en auroit une abondante au bout de ces quatre mois. L'art apprend à s'en procurer une au bout de deux mois, Se à méprifer celle dont on auroit après quatre mois obligation à la fimple nature. En effet, la cochenille qu'elle accorde de la forte eft toujours plus petite que celle que l'on obtient par la femaille , parce que dans le premier cas , les petits ne s'écartent guère de la mère , fe grouppent autour d'elle , fe gênent les uns les autres ; 8c ce qui eft de pire , font obligés de fe contenter d'une place épuifée de fubftance par le long féjour de leur propre mère. Cet épuifement eft tel , que la place où une cochenille mère a vécu pendant deux mois fe cave d'une ligne de profondeur , 8c du diamètre d'un demi pouce ; l'impreflîon qu'elle y laiffe eft jaune 8c reffemble à celle d'une boule dure fur un corps mol ; il en réfulte la maladie 8c la ruine du Nopal. 357 de la plante en cette partie, la perte d'une géné- ration ou récolte de petites cochenilles, 8c l'im- poflibilité d'une récolte fuivante. Pour obvier à la dégénération de l'infeftc 7 pour l'entretenir au contraire dans une belle qua- lité 8c même la perfeftionner ; pour éviter la ruine du plant , il faut toujours proportionner la quantité qu'il peut porter , Se compenfer les récoltes en femant chaque deux mois 8c récoltant à pareils termes : mais il faut récolter radicale- ment , Se nettoyer la plante du coton que l'in- fefte y laiffe , en la frotant avec un linge mouillé qui l'enlève ( 1 ). Par ce moyen on la purge auflî des œufs 8c des chrifalides des infeftes deftruc- tcurs qui peuvent s'être cachés dans le coton de la cochenille. Par ce moyen auflî , la cochenille femée étant de la meilleure qualité donne une plus belle génération, 8c cette génération fo place à part fur les parties des plantes qui n'ont pas été épuifées pendant que celles qui font fati- guées tempèrent leur vigueur. II faut tellement s'attacher à femer chaque deux mois, qu'il vaudrait mieux perdre une ré- colte ou deux mois de temps que de laiffer des infeftes fur la plante, qui pourraient quatre mois après dernier une ample récolte , parce que i°. (1) Il n'eft pas néceffaire que le linge foit mouillé, 'an peut fans cela enlever la partie cotonneufe, & la partir colorante de quelques cochenilles écrafées qui attireroieiifc les fourmis. Z iij 358 Traité de la culture le plant fe repoferoit 8c fe réparerait pendant ces deux mois; i°. parce qu'au bout de ce temps, en le femant, la récolte feroit toujours d'une meilleure qualité 8c plus abondante que celle que la nature feule pourrait accorder. CHAPITRE IV. De l'éducation de la cochenille filvefire. Xl feroit impoflible , comme on l'a déjà apperçu dans le traité de la culture du nopal, de récolter la cochenille filveftre à bénéfice fur les opuntia* épineux dont il a été fait mention ; le plus fiabile ouvrier n'en peut recueillir deux onces deiicchées par jour , à caufe de la difficulté de la tirer d'entre les épines, 8c cependant le même ouvrier peut en rendre trois livres sèches par jour , quand il la récolte fur le nopal de jardin. Il y a long-temps que l'Indien a com- pris cette vérité, puifqu'il a abandonné celle qui croît naturellement fur les opuntia épineux, pour la nourrir fur le vrai nopal de jardin ; mais outre l'avantage qu'il acquiert de la re- cueillir facilement fans fe bleffer, 8c pour ainfi dire à pleine main, il eft certain que la coche- nille filveftre s'eft elle-même perfectionnée fur le nopal par la multiplicité des récoltes des nou- velles femailles, 8c par la bonté même de la b u N o p a l. 359 plante fur laquelle elle perd beaucoup de la quantité 8c de la ténacité de fon coton , 8c devient conflamment plus groffe de moitié qu'on ne la voit fur les opuntia épineux, dans les bois 8c les campagnes (i) : on remarque qu'elle eft toujours plus grouppée fur ces derniers que fur le nopal des . jardins, où elle fe répand plus également , plus diftinftement, 8c trouve plus de place propre à la nourrir; peut-être même ne fe fépare-t-elle ainfi que parce que toutes les parties de l'article du nopal lui con- viennent également, au lieu que fur les autres opuntia, il y a des parties plus avantageufes les unes que les autres ; c'eft dans ces endroits où les cochenilles s'accumulent, 8c alors elles fe preffent, fe gênent ; les plus fortes oppriment les plus foibles : la moitié des infeftes y refte toujours chétive 8c miférable, fans que l'autre moitié y gagne beaucoup : cela n'arrive pas fur le nopal, ou chacune fe place à part pour vivre commodément. II faut donc pour recueillir facilement beau- coup de cochenille filveftre , l'éduquer fur des (i) Ce que l'auteur dit ici paroit contradictoire avec ce qu'il a dit dans le chapitre précédent, que fi la cochenille filveftre gagnoit une nopalerie dans laquelle on cultive la cochenille fine , elle détruifoit cette dernière. Il femble que fi la cochenille filveftre eft fufceptible d'être affimilée à la cochenille fine par la culture, fa communication devroit accélérer fon perfectionnement & ne pas être une caufe de deftru&ion pour la cochenille fine. Z iv 360 Traité de la cul turf opuntia moins épineux que ceux fur lefquels on les trouve dans les bois 8c les campagnes. Il faut donc pour recueillir la plus belle coche- nille filveftre qu'il foit poflible, la femer fix fois l'année pour en faire autant de récoltes (1), parce que l'infefte fe répand bien mieux, 8c fe fépare plus néceffairement quand il eft femé, que quand il naît naturellement fur la plante ou au voifinage de fa mère : quand le nopal fera multiplié dans les isles françoifès, au point de fournir à la nourriture de la cochenille fine 8c de la cochenille filveftre , il faudra aban- donner toute autre forte d'opuntia, 8c ne la femer que fur le nopal : en attendant que ce tnoment de richeffe pour les colons 8c la mé- tropole foit arrivé, on fourra la femer 8c l'édu- quer fur les opuntia de Campêche , 8c fur la raquette efpagnole. D'après ce que l'on vient de dire, le colon des isles françoifès de l'Amérique paroît excu- fable d'avoir négligé de s'inftruire fur l'origine 8c l'efpèce de la cochenille qu'il poffédoit, 8c fur la manière d'en tirer parti ; car ne con- noiffant pas la plante qui convenoit à la coche- nille , ni les procédés de culture , la mauvaife qualité 8c la petite quantité de cochenille qu'il auroit tirée d'entre les épines de la patte de (ï) L'auteur paroît avoir oublié que cela eft fubordonné à la conftitution des faifons. Voyez le chapitre. D U N O P A L. 3°"l tortue ou perefchia , auraient été infuffifanfes pour l'indemnifer de fes travaux, 8c n'y trouvant nul bénéfice il eut abandonné cette branche de culture 8c de commerce, 8c il fe fut peut-être établi contre cette culture un préjugé qui aurait nui aux avantages certains que des inftruftions fubféquentes pou voient procurer. Il falloit donc pour tirer avantage de cette richeffe indigène que l'on poffédoit , que des expériences 8c des obfervations puffent en indiquer les moyens, 8c il falloit enfin le courage d'aller étudier chez l'étranger l'origine 8c l'éducation de la coche- nille filveftre , 8c quand on n'en eut pas rap- porté la cochenille fine comme on l'a fait, quand tout le fruit du voyage fe fût réduit à favoir faire de la cochenille filveftre dans les colonies françoifès, on croit que l'objet de ce voyage eut été affez important, 8c qu'il n'eut pas été inutile de le faire 8c de l'avoir fait. CHAPITRE V. De la manière de femer la cochenille filvefire. On dit femer en l'air, femer une plante, mais on ne dit pas femer un infefte : il eft évident que cette expreflion tient encore de l'erreur ou l'on étoit anciennement que la cochenille étoit une graine; mais quoiqu'elle foit vicieufe, comme 3<5i Trait é de la culture elle eft ufitée chez l'Indien 8c l'Efpagnol, Se que l'on ne pourrait la remplacer que par une péri- phrafe qui jetterait de la gène dans le difeours , on la gardera : il fuffit de prévenir que femer de la cochenille, c'eft pofer des mères dans des nids, afin qu'en plaçant ces nids fur un nopal , leur génération fe répande , fe fixe 8c s'accroifle fur cette plante. Dix - huit mois après que la nopalerie a été plantée, comme on l'a enfeigné dans le livre précédent, elle eft en état de nourrir 8c d'édu- quer la cochenille filveftre ; on peut la femer à coup sûr dans l'efpérance d'une récolte imman- quable; mais on ne peut guère femer qu'en Oftobre 8c Novembre ( i ). Afin que l'âge des nopals coïncide au moment de la faifon la plus favorable de femer la coche- nille, il faut que la nopalerie ait été plantée au mois d'Avril ou de Mai de l'année précédente ; par ce moyen elle fe trouvera en état d'être femée dix-huit mois après, dans le moment le plus favo- rable; car les récoltes d'hiver comme on le dira ci-après font les plus avantageufes ; 8c fi on plantoit une nopalerie en Oftobre ou Novembre, l'année fuivante la nopalerie à ce terme n'au- rait qu'une année d'âge, il faudroit attendre juf (i) Cette faifon ne feroit pas la plus favorable au Cap, parce' que c'eft celle dans laquelle les pluies du nord com- mencent à paroitre. L'auteur t'erivoit au Port-au-Prince. du Nopal. 363 qu'au mois d'Avril fuivant pour femer, faifon moins favorable ; ou fi on attendoit jufqu'au mois d'Oftobre fuivant, on perdrait fix mois de récolte ; ainfi pour obvier à ces inconvéniens, il faut que la nopalerie foit plantée en Mai ou même en Avril. Il faut autant qu'il eft poflible femer les coche- nilles en pleine lune, 8c pour cet effet avoir foin de préparer, de deux pleines-lunes auparavant, des mères cochenilles en état de faire leurs petits à cette phafe : on peut par un tour de main retarder la fécondation 8c l'accouchement des femelles de quelques jours, 8c par ce moyen , quand le moment de leur part s'eft trop éloigné du temps des pleines lunes, l'y ramener infenfï- blement en deux ou trois générations. Le pre- mier procédé confifte à ne prendre fur le nopal que les mères qui accouchent les dernières ; car comme il y a toujours des pareffeufes qui éclo- fent huit jours après les autres, en femant celles- ci , 8c n'en prenant encore que les pareffeufes de leur génération, on aura déjà gagné quinze jours, 8c ainfi de fuite. Le fecdnd procédé confifte à ôter après l'im- prégnation le foleil aux femelles, 8c même la chaleur ordinaire, ce qui fe fait en les femant fur des nopals plantés en caiffe, que l'on tient alors dans une chambre fraîche fept oir huit jours après cet artifice. Enfin, le troifième procédé c'eft de tuer tous 364 Traité de la culture les mâles qui feroient fur un nopal en caiffe, dans une chambre froide, avant leur puberté, 8c n'en donner d'autres aux femelles que huit jours après la leur ; par ce moyen on ramène fans fe gêner toutes les femelles à faire leur part dans les premiers jours de la pleine lune. On sème les cochenilles filveftres dans des nids faits exprès. La matière de ces nids eft le pétiole des feuilles de palmier, cocos, dit cocotier ; les jeunes palmiers ne fe dépouillent de ce que le vulgaire appelle leur feuille, que long-temps après que cette feuille eft defféchée , le pétiole de cette feuille, ou pour s'exprimer comme le vulgaire, la queue de cette feuille eft amplexicante, ou embraffe la tige du palmier : tant qu'il eft vert, il eft dur, luifant, inflexible, ligneux, mais quand il eft fec, la pluie le pourrit 8c confume le parenchime, l'épiderme,8c détruit toutes les par- ties ; alors on ne voit plus qu'un triple tiffu de fibres plus ou moins groffes, d'une couleur rouffe, reffemblant à de la filaffe, croifées en fens oppo- 1 fés les unes fur les autres ; chaque queue de feuille de palmifte peut donner une furface de deux pieds en quarré ; on la découpe en petits quarrés de deux pouces chacun, on en tire les plus groffes fibres ou nervures qui font les plus inflexibles, cela forme une étoffe claire 8c cepen- dant épaiffe pour faire les nids des cochenilles : quand cette étoffe eft encore trop verte ou trop inflexible, on la fait macérer dans l'eau pendant dv Nopal, 365 fèpt ou huit jours , après quoi on la sèche 8c on la bat, jufqu'à ce que fans être défaffemblées les fibres ayent l'air dune bourfe, 8c pour lors on l'emploie. Tout l'artifice de ces nids fe réduit à prendre chaque morceau quarré de cette étoffe décou- pée ; on en raffemble les quatre angles, on les lie fortement ; cela forme une petite poche où l'on voit des ouvertures par lefquelles on met les mères cochenilles, 8c qui permettent aux petits de fortir : ces nids peuvent fervir cinquante fois , en ayant la précaution de les nettoyer avant de s'en fervir, chaque fois, 8c de les jeter dans de l'eau bouillante pour tuer les infeftes nuifibles , ou les œufs qui pourroient s'y être logés 8c y être reftés, les fécher enfuite 8c les renouer. Plus l'étoffe de ces nids fans être trop claire, eu ferrée, ou inflexible, a d'épaiffeur , meilleure elle eft; quand elle eft trop mince il faut en mettre deux ou trois doubles ; la raifon de cela eft, que la trop grande chaleur du foleil peut faire avorter les mères qui font dedans, ce qui perd beaucoup de petits : quand l'étoffe eft bien épaiffe, 8c cependant lâche, claire 8c flexible , en même, temps qu'elle réfifte au foleil par fon épaiffeur, elle admet le courant de l'air, qui en tempère l'ardeur, elle divife auflî la pluie, qui par ce moyen ne peut nuire ni aux petits ni à ^66 Traité de la culture la mère : on ne connoît pas de meilleure matière pour cet effet (i). On doit femer dès le grand matin au premier point du jour, par ce moyen les petits qui font déjà éclos, fous le fein ou fur le dos des mères que l'on cueille pour femer, ne font point per- dus, 8c font les premiers à peupler; comme ordi- nairement ce font les plus forts, ils donnent de meilleures générations ; pour cet effet donc, il faut avoir des nids préparés dès la veille, 8c n'avoir qu'à mettre les mères dedans : le jour que l'on sème, on prend les mères qui accouchent (ce qu'on apperçoit à un ou deux petits, qui font pendans à leur abdomen), 8c celles qui font les plus prêtes d'accoucher, ce dont on juge par leur extrême groffeur; on en met quatre, huit , douze, feize : i°. félon la quantité dès nids que l'on doit placer : 2°. félon la fécondité des mères : 3°. félon la quantité des mères, dont on peut difpofer : 40. félon le nombre des nopals ou des articles de nopals que l'on a à femer : ainfi un nopal qui ne feroit compofé que de deux articles ne peut comporter que deux ou quatre mères au Ci) Comme il ne faut pas que le cultivateur foit embaf- raffé à faire des nids, par la difficulté ou par l'impoffibilite de fe procurer des pétioles de palmier coco, il eft bon de le prévenir qu'il peut employer pour faire ces nids une étoffe de paille ou de fil, d'un tiffu lâche, & qui permette aux petites cochenilles de s'échapper pour fe répandre fur le nopal. du >? o p a r., 3^7 plus, pour n'être pas fatigué par leur trop nom' breufe génération : on peut fe fervir de ce prin- cipe pour proportion dans les femailles ; 8c par conféquent, un nopal qui feroit compofé de cent articles (il y en a qui en ont cent cinquante) peut comporter deux ou trois ou quatre cent mères au plus, diftribuées par quatre* en cent nids, ou par huit en cinquante nids, ou" par feize en vingt-cinq nids ; de manière qu'un nid de feize foit placé à l'aiffelle d'une branche de huit articles, 8c un nid de huit à une branche compofée au moins de quatre articles , 8c un nid de quatre fous une branche de deux articles. On croit qu'il ne faut pas trop multiplier les nids, ni trop diminuer le nombre des mères mifes en nids, 8c cependant repartir les nids le plus éga- lement poflible ; ainfi on croit qu'il vaut mieux faire les nids de huit mères, afin que le nombre des nids étant plus grand, l'infefte foit mieux diftribué, 8c ne les pas faire d'une moindre quan- tité , afin que le travail de la femaille foit moins minutieux, Se marche plus rapidement. Les In- diens n'y mettent pas tant de fineffe, mais ce ne feroit pas avoir une grande fomme d'intelli- gence Se de prévoyance, que de n'en avoir qu'au- tant qu'eux : queîqu'ancien 8c perfectionné que foit leur art, la routine 8c la pareffe ont proba- blement introduit des abus dans leur culture, Se c'en oft un grand de perdre des mères coche- nilles par l'inutilité de leur génération, trop group- 368 Traité de la culture pée Se amoncelée à l'excès, ce qui arrive toujours quand le nid eft trop gros, parce que les petits fe fuivent à la trace 8c s'établiffent trop près les uns des autres. On doit préférer 8c choifir les cochenilles mères les plus groffes à toutes autres pour les mettre cfans les nids ; l'expérience prouve que les petits font plus forts, 8c la récolte plus ample 8c plus certaine. Quand on a mis le nombre fuffifant des mères dans un nid, quand on a rempli un nom- bre de nids furîifans pour la femaille du jour , il faut promptement placer ces nids avant le lever du foleil s'il eft poflible ; on place iné- branlablement le nid à l'aiffelle des branches, en l'inférant de force entr elles, ou en l'y fixant avec une ou deux épines dont l'une attache les angles ralfemblés du nid à l'autre, un côté de ce nid, qui par ce moyen a une fituation inclinée fur les articles des nopals. L'extérieur du fond du nid doit toujours être expofé au foleil, dont la chaleur modérée excite les jeunes cochenil- les à quitter le nid. Par cette raifon on doit avoir un foin tout particulier de placer les nids fur la face du nopal qui regarde l'orient, 8c prendre garde que ces nids ne foient abrités par aucun article qui leur dérobe les premières faveurs du foleil levant. On placera les nids à commencer à un pied 8c demi de terre à la naiffance de toutes les branches, du Nopal. 369 branchés , en montant toujours 8c fmiffant à l'article pénultième ou même antépénultième de chaque branche ; fi les aiffelles des branches ne font pas commodes pour affeoir les nids, il vaut mieux les fixer avec des épines fiir une face d'article (1), Cela fait, la cochenille eft femée : on conçoit qu'il faut s'il eft poflible qu'une flopalerie foit femée en un jour ou deux, ou même trois au .plus, afin que la récolte fe puine faire fimul- tanément; cela diminue la répétition des opéra- tions , car il faut favoir qu'il n'en coûte pas plus de temps 8c de foins pour préparer 8c fécher cent livres de cochenilles, que pour une feule. Le coton dont la cochenille filveftre eft entouré lui fait braver en plein air dans la cam- pagne les orages. S'il en périt quelques-unes , il en refte toujours affez nos-feulement pour la perpétuer , mais même pour la recueillir : ainfi non-feulement on la femera pendant tout l'hiver, ou la faifon des fées, mais auffi pendant l'été, c'eft-à-dire , la faifon des pluies ; les récoltes feront moins abondantes, on doit s'y attendre ; mais elles feront affez avantageufes pour mériter d'être faites. (1) Ce procédé a l'inconvénient de produire la gomme, qui fuivant notre auteur eft une maladie* Voyez dans notre. journal le procédé que l'on peut fubftituer. Aa 370 Traité de la culture Le coton dont la cochenille filveftre ef? enouré la met en état de braver également l'extrême ardeur du foleil ; on ne s'eft jamais apperçu qu'il ait nui à la cochenille filveftre qui croît fpontanément, 8c qui réuflit parfaitement au Port-au-Prince, ce qui fait préfumer qu'elle réuffiroit encore mieux dans les autres parties de la colonie, où de l'aveu de tout le monde, la chaleur eft bien plus tempérée. CHAPITRE VI. De la manière de recueillir la cochenille filvejlre. JL/E jçur de la récolte de la cochenille filveftre eft le véritable jour du triomphe de cette forte d'exploitation ; elle eft au-deffus de toutes les autres connues dans l'univers, on ne craint pas de l'avancer : pour s'en convaincre, que l'on jette les yeux fur les récoltes les plus précieufes 8c les plus intéreffantes ; celles des grains, des raifins, des olives, des cannes à fucre, des indi- gots, des caffés, des rocoux, des tabacs , des chanvres , des lins, des légumes, des fourages, des fruits de toutes efpèces ; que l'on fe repré- fente .les travaux pénibles , durables, énormes, difpendieux, enfin le temps que l'art 8c la nature ont employés à les préparer ; les fardeaux, l'em- barras , l'encombrement de toutes ces récoltes, D U N O P A L* 371' la précipitation avec laquelle on eft forcé de les faire quelquefois pour n'en pas perdre la totalité ou partie : que l'on penfe aux opéra- tions également pénibles , aux manipulations nombreufes 8c délicates qu'exigent la plupart d'entr'elles, après qu'elles ont été féparées du fein de la terre ; que l'on compare leurs pro- duits, leurs prix avec celui de la cochenille (i) filveftre , 8c la fimplicité de l'opération par laquelle on la recueille 8c on la prépare à être gardée des fiécles entiers , 8c l'on fera forcé d'avouer qu'il n'eft point de récolte {i facile , fi peu difpendieufe à préparer , à faire 8c à garder : on récolte cent livres de cochenilles le matin 8c le foir, on les vend ; voilà comme cela fe fait. Deux mois après que la cochenille a été femée, un mois après jour pour jour que l'on a vu les mâles accouplés avec les femelles , paffer de la jouiflance au néant, on voit fortir quel- ques petites cochenilles du fein de leurs mères; voilà le moment de la récolte générale : ne le manquez pas , afin que les petites cochenilles ne fe sèment pas elles-mêmes, ce qui eft en pure perte ; car en nettoyant les nopals on fait périr (0 H femble que l'auteur n'ait pas prévu que le prix de la cochenille baifferoit néceffairement fi la culture étoit adoptée dans les colonies franqoifes, par la raifon que l'aug- mentation de quantité d'une denrée fait néceffairement dimi- nuer fa valeur. A a ij 37* Traité de la culture les jeunes cochenilles qui fe font répandues pré- maturément. Dès le matin à l'aube du jour on entre dans la nopalerie ; on raffemble pour cela amis , pa- rens, voifins, efclaves, toute la famille , femmes , enfans, vieillards , ce doit être un jour de fête, une partie de plaifîr ; perfonne n'eft de trop , tout le monde eft propre à cette cueillette légère, chacun armé d'un plat, d'un panier ou même d'un linceul attaché aux reins par les quatre coins, d'un couteau long de fix pouces, large de deux, dont le tranchant émouffé 8c arrondi comme celui d'un couteau de toilette ne puiffe couper ni incifer la plante ni l'infedle ; on paffe la lame du couteau, que l'on tient de la main droite , entre l'écorce du nopal 8c les rofes de coche- nilles dont il eft couvert ; elles tombent dans la main gauche qui les place dans le linceul ; fi .on a un plat, un baflin, un panier, on les préfente fous le couteau pour recevoir les cochenilles qu'il détache. Un enfant de dix ans peut ainfi en ré- colter dix livres par jour, qui étant tuées 8c defféchées , en produifent au moins trois livres 8c demi marchandes ; il faut ramaffer le moins de terre 8c d'ordure qu'il eft poflible. On travaille ainfi jufqu'à neuf heures du matin > 8c à ce moment on tue la cochenille fi l'on veut, ou l'on travaille toute la journée , 8c l'on attend à tuer au lendemain pour en avoir une plus grande quantité. Soit que Ton tue en petite quantité ou du N o p A L* 373 en grande , voici comme l'on doit s'y prendre. Pour dix livres de cochenille crue , ayez une baye ou un baquet de deux pieds de diamètre , 8c d'un pied de haut tout au plus ; étendez une ferpillière ou torchon dedans, de manière que les coins fortent du baquet ; cela fait, étendez fur cette ferpillière dix livres de cochenilles, ayant foin, comme elles font ordinairement grouppées en rofes , de divifer avec les doigts les plus gros grouppes , recouvrez - les d'un autre torchon ou ferpillière que vous affujettirez deffus avec des petits cailloux , pour qu'on ne les foulève pas. Cela fait vous avez de l'eau bouillante toute prête que vous jetez deffus auffitôt, jufqu'à-ce qu'elle couvre entièrement la ferpillière fupé- rieure , vous laiffez ainfi le tout pendant une, deux 8c trois minutes, cela ne peut nuire : il n'y a rien à craindre ; l'eau n'a pas le temps de diffoudre les infectes , s'ils ne font broyés , 8c la chaleur ne peut les brûler, les calciner. Elle ne fert qu'à les tuer uniquement , elle n'en ôte même félon les apparences aucunes parties effen- tielles que le phlegme dont elle facilite l'éva- poration, car il eft prouvé par vingt expériences, qu'une cochenille tuée par une bleffure quel- conque sèche plus difficilement 8c plus lente- ment qu'une tuée à l'eau bouillante. On les retire de-là après avoir décanté ou écoulé l'eau (i). (i) Cette eau eft toujours plus ou moins colorée, & il A a iij 374 Traité de la culture On les étend fort clairement fur une table, ou des planches, ou dans des baflîns d'airain ou de fer-blanc , ce qui au foleil, à l'abri d'un vent violent, vaut beaucoup mieux. Elles sèchent dans la journée, en ayant foin de les retourner 8c remuer à la, main à midi, afin d'expofer les par- ties humides au foleil. Pendant cette opération des ouvriers tuent de l'autre cochenille dans de l'eau bouillante que l'on prépare exprès , 8c continuent de même jufqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à faire. On croit qu'il eft avantageux quand tout eft tué 8c defféché dans un jour de les cxpofer encore une fois le lendemain au foleil, afin de les dcffécher plus parfaitement, 8c d'avoir l'efprit tranquille fur leur deflîccation abfolue ; cela ne coûte rien , c'eft une chofe dont on peut fe paffer à la rigueur, mais que l'on doit pratiquer pour n'avoir rien à fe reprocher , ni craindre de l'humidité ou de la corruption (i). Dix perfonnes peuvent ainfi en deux jours , préparer pour deux cent livres de cochenilles filveftres fans fe fatiguer. S'il eft quelque manière avantageufe de tuer la cochenille filveftre, c'eft l'eau bouillante; les plaques de fer chaud, ni le four, ne font ni fi eft impoffible que cela foit autrement; mais on ne doit pas apprécier les petites pertes inévitables dans une manufac- ture en grand. (i) L'auteur ne paroît pas prévoir les variations du temps qui peuvent apporter des contrariétés dans ces opérations. D U N O P A l. 37$ commodes, ni fi certains, 8c font bien plus dan- gereux , parce que leur chaleur ne pouvant péné- trer promptement partout à la fois , il eft à craindre que les cochenilles les plus à découvert ne fe calcinent, tandis que celles qui font en grumeaux ne peuvent même encore recevoir la chaleur fufîîfante pour les étouffer ou les tuer. On croit que la méthode indiquée eft la feule praticable pour préparer la cochenille filveftre ; on n'en a pas vu pratiquer d'autres pour la cochenille fine, 8c cependant celle-ci eft bien plus propre à les fouftrir, parce qu'elle n'eft jamais grumelée; chaque infe&e étant parfaite- ment ifolé d'avec un autre, n'ayant aucun coton qui puiffe lui donner d'adhérence, au lieu que les cochenilles filveftres recueillies font toujours grouppées, par deux, trois, ou quatre 8c même vingt ou trente. Quand la cochenille filveftre eft tuée, deffé- chée, on peut la garder des fiécles (ij dans des boëtes de cèdres, ou de pin marin , ou dans des fanéges de cuir de bœuf bien coufues. On la vend à Guaxaca même, toujours un tiers moins que la cochenille fine, dont elle fuit le (i) Il faut noter que quand cette graine n'a qu'un an , la teinture qu'elle rend eft blaffarde, & quand elle en a quatre , elle a perdu fa vertu ; de forte que pour l'avoir bonne, il ne la faut prendre ni jeune ni vieille. V. hiftoire naturelle de C. Plin. , liv. IX , chap. LXI, traduction du Sieur Antoine du Piney. A a iv 376 Traité de la culture prix en cette proportion. Si la cochenille fine vaut vingt - quatre réaies qui font trois piaftres gourdes , c'eft - à - dire, trente-trois efcalins de nos colonies à quinze livres douze fols, argent de France, alors la cochenille filveftre vaut feize réaies, ou deux piaftres gourdes de nos colonies y ou dix livres neuf fols argent de. France. Après que l'on a récolté, la cochenille filveftre y il faut nettoyer foigncufement le nopal avec; un linge que l'on trempe fouvent dans l'eau > pour en frotter affez fort les articles du nopal. CHAPITRE VIL De tutilité, de Véducation , & récolte de la coche- nille filvefire dans la colonie fratiçoife de Saint- Domingue. \^y E l'on ne s'imagine pas que le prix de la cochenille filveftre , moindre que celui de la cochenille fine, foit une preuve de l'infériorité de fa couleur à celle de la cochenille fine. On feroit dans une erreur décourageante qui empê- cherait probablement de fe livrer à la culture de -cette précieufe denrée. La cochenille filveftre ne difère de la cochenille fine que par le cotoa dont elle eft couverte ; cela augmente fon poids 8c abforbe une partie de la couleur ; il faut une plus grande quantité de cochenille, filvefire que d u N o p A L. 377 de cochenille fine pour opérer le même effet, 8c c'eft ce qui néceffairement 8c avec juftice en diminue le prix ; mais qui fait à quel point de fureté de qualité , de perfection peut s'élever cette production cultivée avec foin Se intelligence ? Qui fait quel prix elle pourra acquérir ? Si le roi d'Efpagne réduit en ferme la vente de cette denrée dans fes poffeflions d'Amérique, comme on en a le projet , qui fait quelle fera la valeur de la cochenille filveftre quand celle qui viendra de nos poffeflions pourra fuffire aux befoins de nos manufactures, 8c quand on pourra charger impunément l'étranger des droits fur l'importation de cette denrée ? Mais fi la cochenille eft abfolument néceffaire à la métropole , fi l'exportation en eft facile, fi le débit en eft affuré , en un mot s'il y a du béné- fice à la cultiver ; enfin fi la récolte en eft cer- taine 8c affurée , toute autre confidération doit s'évanouir , 8c un homme fenfé aimera autant faire de la cochenille filveftre que de la cochenille fine. Cette denrée eft effentiellement utile 8c même néceffaire aux manufactures de la métropole ; cela eft prouvé par l'ufage des teinturiers, qui em- ploient la cochenille filveftre au grand 8c bon teint, Se par le commerce que nos négocians en font. Son exploitation eft facile , on a pu s'en con- vaincre par l'expofé que l'on a fait. Enfin il y a du bénéfice à la récolter. Quelle mife dehors 378 Traité de la culture y a-t-il à faire pour les établiffemens de cette culture ? aucune. Quelles terres peut-on y facri- fier? les plus mauvaifes, excepté les marécageu- fes. Quels nègres peut-on y employer ? les plus foibles, les infirmes, les vieillards , les femmes groffes , les enfans. Quels travaux grofliers y a- t-il à faire ? fercler au couteau les herbes de la nopalerie ; tout nègre eft capable de cela. Quels travaux y a -1 - il à faire quand les cochenilles mères font leur part ? les prendre, les mettre dans les nids , les attacher fur le nopal , voilà la cochenille femée ; la recueillir , la tuer dans l'eau bouillante, l'étendre au foleil pour la faire fécher, voilà tout le travail, 8c il n'a rien de pénible. Chaque récolte on peut tirer cent livres de cochenille filveftre d'un carreau Se demi de terre mife en nopalerie , cultivée par un nègre intel- ligent , qui aura au-deffous de lui trois ou qua- tre négrillons ; on fait trois grandes récoltes pen- dant les fecs, 8c trois foibles récoltes pendant les pluies. Suppofé que le carreau 8c demi de terre ainfi cultivée ne donne que deux cent livres de cochenille sèche par an, c'eft toujours deux mille livres ; qu'il n'en donne que cent livres, c'eft un produit net de mille livres cours de France par an : un carreau 8c demi de bonne terre en fucrerie n'en produit pas plus 8c exige une toute autre mife dehors. On doit ajouter que le nègre 8c fes négrillons n'ont pas un mois d'ouvrage à faire dans la nopa- d u N o p a l. 379 lerie pendant deux mois que la cochenille exige pour être récoltée ; les" fix autres mois retom- bent donc tout à profit au maître, qui peut les employer dans d'autres travaux (i). Enfin, on peut regarder la culture de la coche- nille filveftre comme très-avantageufe, parce que fes récoltes fe font toute l'année , parce qu'elles font toujours certaines , parce que le produit de ces récoltes fupplée au défaut de la récolte de la cochenille fine ; la cochenille filveftre eft donc pour le cultivateur une reffource , une indem- nité ; elle l'eft pareillement' pour le confomma- teur , qui peut bien à la rigueur fe paffer de cochenille fine, mais il ne peut abfolument fe paffer de cochenille filveftre. Il n'y a que les plus pauvres Indiens au Mexi- que qui cultivent la cochenille filveftre , la coche- nille fine eft l'entreprife des plus riches : pour- quoi les pauvres cultivent-ils la première ? C'eft que fa culture exige moins de foins , 8c le pro- duit eft moins incertain ; ils ne font pas obligés d'acheter la femence de la cochenille , (on expli- quera ce que cela veut dire , en traitant de la cochenille fine). Enfin les malheurs funeftes qui ruinent la cochenille fine n'influent en rien ou ( i ) Nous croyons qu'il eft effentiel qu'un atelier foit occupé dans une nopalerie pendant toute l'année, comme dans les autres manufactures. Cela dépend de la difpofition de fes plantations & de l'étendue de terre que l'on aura à cultiver. 380 Traité de la culture que très-peu fur la cochenille filveftre : le riche Indien perd beaucoup dans ces malheurs, il peut perdre ; le pauvre ne perd rien du tout , il n'a rien à perdre : voilà pourquoi il ne s'expofe pas aux mêmes rifques (1). Les récoltes de la cochenille filveftre font affu- rées dans la colonie françoife de Saint - Domin- gue. i°. Parce qu'en tout temps on y trouve la cochenille filveftre, qui habite naturellement 8c fe multiplie fur les perefchia, ou pattes de tor- tue; il n'eft peut-être aucune partie de l'isle où il n'y en ait. z°. Parce qu'en lui donnant pour nourriture une plante infiniment plus avanta- geufe pour la développer , la multiplier 8c la perfectionner, on acquiert une certitude de plus d'une récolte avantageufe. 30. Parce qu'il eft autant de degrés de température d'air à Saint- Domingue que de nombres, depuis vingt - cinq jufqu'à neuf, en redefcendant jufqu'à la glace , 8c que l'on a vu cet infecte habiter à Saint-Do- mingue des territoires où la chaleur eft habi- tuellement de vingt à vingt-cinq degrés à midi, comme on l'a vu habiter au Mexique des terri- toires où la chaleur varie tous les jours depuis neuf degrés à minuit pendant l'hiver, jufqu'à vingt 8c vingt-cinq à midi; enfin la récolte eft d'au- (1) On voit par ce chapitre, que M. J. n'eft pas le pre.. rnier qui ait parlé des avantages de la culture de la coçhe* nille filveftre. du Nopal. 381 tant plus affurée, que l'on en a fait l'expérience pendant trois ans : quiconque voudra la répéter fera en état de le faire , 8c fuivant les règles prefcrites dans ce traité. La colonie fe peuple de plus en plus d'habi- tans fans reffource, que l'indigence y amène de France dans l'efpoir de s'y enrichir ; les grandes cultures ont envahi les meilleures terres, c'eft- à-dire, celles qui font arrofées ou arrofables; le nombre des terres diminue, 8c celui des cultiva- teurs augmente: qui a-t-il de plus avantageux que de fuppléer par l'induftrie de cette nouvelle culture à la rareté des terres ? Elle en exige peu, elle peut être pratiquée fur les plus mauvaifes : le nouvel arrivant de France n'a pas de capitaux pour entreprendre une autre culture, 8c il en faut, mais il n'en a pas befoin pour celle-là , un blanc délicat 8c d'une foible complexion ne peut bêcher la terre, la fouiller comme un nègre, mais la nopalerie une fois établie (1), le blanc n'a pas befoin de fouiller ni de bêcher, 8c il peut femer Se recueillir fans {m de la cochenille filveftre fans s'épuifer de fatigue ; enfin tout homme pauvre , ifolé , foible de conftitution, fans capitaux, pourra faire de la cochenille filvef- tre , en mettant tout à la plus baffe eftimation, (1) L'entretien d'une nopalerie n'eft pas pénible, mais il l'eft davantage de l'établir, & c'eft ce que l'auteur paroit avoir oublié en cet endroit. 382 Traite de l'a culture autant qu'il en faut pour le nourrir à mille écus de penfion , monnoie de la colonie, par an. Com- bien d'économes en gagnent bien moins, font des travaux plus rudes, 8c font chez autrui! L'homme robufte accoutumé aux travaux de la campagne en France en pourra faire trois fois? autant j mais peut-il fonger à faire un pareil revenu avec fes feuls bras, en fucre, indigo, coton, café, cacao, ou tabac ? S'il eft quelqu'un qui connoifïe la douceur de vivre des fruits de fon travail manuel, de ne pas s'obérer de dettes, de ne contracter aucune obligation de recon- noiffance dont tant de faux bienfaiteurs abufent, enfin de ne pas expofer de grands capitaux à de grandes révolutions ; cet homme cultivera de la cochenille filveftre 8c même de la fine s'il lui plaît, en fuivant les règles que nous lui avons indiquées. DE L'ÉDUCATION De la Cochenille fine, —■)————^———————^^^— SECONDE SECTION. CHAPITRE K De la cochenille fine. l_j A différence du prix de la cochenille fine, 8c de celui de la cochenille filveftre indique fuf- fifamment quelle fupériorité l'une de ces denrées a naturellement fur l'autre, 8c invite le cultiva- teur du nopal à préférer la cochenille fine, ou à l'éduquer avec autant de confiance que la coche- nille filveftre. A terme femblable de naiffance , d'accroiffe- ment, les individus de la cochenille fine font tou- jours du double plus gros que ceux de la filvef- tre ; fi celle-ci a plus de folidité dans les couleurs qu'elle donne, celle-là a plus d'éclat 8c de bril- lant : voilà de quoi conviennent les artiftes qui l'emploient , voilà ce qui lui affurera conflam- ment un ufage univerfel, ce qui en procurera le débit, 8c encouragera fa culture. De deux nopals de pareille grandeur, celui qui fera chargé de cochenille fine donnera toujours 384 Traité de la culturl au moins un tiers plus de poids de cette denrée ; que celui qui fera chargé de cochenille filveftre, parce que les cochenilles du premier font plus groffes, parce qu'il peut loger un plus grand nom- bre de cochenilles fines que l'autre de coche- nilles filveftres. La cochenille fine fe nomme au Mexique , par les Indiens 8c par les Efpagnols, grana fina , c'eft- à-dire graine fine. Elle fert dans la médecine , dans la teinture, 8c à la peinture, quand elle eft employée dans le carmin. C'eft avec elle que l'on compofé les couleurs les plus fines 8c les plus brillantes de la teinture , depuis le cramoifi jus- qu'à la couleur de feu la plus vive : fon ufage, univerfellement répandu chez tous les peuples de la terre qui cultivent les arts, affure à cette pro-1 duélion un débit qui varie peu dans le prix ; 8c fî on réufîit à les éduquer dans les colonies fran-1 çoifes , les colons doivent efpérer que la leur obtiendra de la patrie la préférence fur celle que l'on eft obligé d'acheter de l'étranger. Il a déjà été conftaté , par une expérience faite par M. Macquer ( 1 ), que celle du crû du Port-au-Prince ne cédoit en rien à celle du Mexique , 8c qu'elle étoit aufii parfaite : il refte à prouver par ce traité, 8c par des effais en grand, qu'il eft auffi facile ïk avantageux de la récolter à Saint-Domingue qu'au Mexique. (1) fameux chiraifte fauçoisi La D U N O P A L. 385 La cochenille fine étant conformée 8c organifée de même, naiffant de la même manière, croiffant dans les mêmes périodes, 8c achevant fon cours dans les mêmes termes que la cochenille filvef- tre , on n'en donnerait pas une defcription par- ticulière , fi des différences elfentielles dans les mœurs , dans l'extérieur, n'obligeoient de la dé- peindre aux lecteurs , qui, après avoir vu de la cochenille filveftre, ne fauroient à quoi s'en tenir au premier coup - d'œil, fi en leur montrant la cochenille fine , ils n'en connoiffoient pas les ca- ractères fpécifiques. On ne voit la cochenille fine nulle part dans les campagnes 8c les forêts du Mexique; elle n'habite que les cazes Se les jardins des Indiens qui la récoltent. Les femelles cochenilles accouchent de la même manière que les cochenilles filveftres , deux mois après leur naiffance , trente jours après leurs noces. Elles paroiffent alors de la groffeur d'un petit pois de France, un peu alongées, le corps applati du côté du ventre 8c de l'abdomen , le dos convexe , rayé par des rides tranfverfales , qui aboutiffent au ventre par une double mar°-e fur laquelle on voit douze petites foies dans les jeunes , qui difparbiffent dans les adultes, auxquelles il n'en refte que quelques-unes à l'ex- trémité de l'abdomen. Elles femblent blanclies au premier coup-d'œil, mais dépouillées de la pou- dre blanche qui les couvre, elles {ont d'un brun Bb 386" TRAITÉ DE LA CULTURE très-foncé ; elles ont fix petites pattes prefqu'im- perceptibles , enfoncées dans les rides de leur corps, ainfi que leur tête ou leur bec l'eft dans la poitrine. Les petits font contenus dans le ventre de la mère , attachés comme les grains d'un chapelet à un placenta cofnmun , fous la forme 8c l'enve- loppe d'un œuf. Ils meurent pour l'ordinaire fo,us cette forme quand leur mère avorte, mais ils fe dépouillent au paffage de la vulve en naiffant, 8c alors on les voit parfaitement bien organifés. Les femelles avec toutes leurs foies font faciles à re- connoître ; le mâle qui en a moins, l'eft égale- ment : la femelle eft groffe comme une petite tête d'épingle , le mâle eft moindre du double ; quelquefois ils relient deux ou trois jours avec la mère pendus à fon abdomen , tous enfemble comme une petite grappe , ou épars fur fon dos 8c fous fon ventre , jufqu'à ce que preffés par la faim , ayant affez de force pour rompre le cor- don ombilical, ils courent fe placer fur les nopals. Quoique l'on eût dit dans un mémoire écrit fur cette matière, que les petites cochenilles ne paffoient pas d'un nopal fur un autre, on a ap- perçu le contraire depuis ; cela arrive quand les branches de deux nopals fe touchent, ou quand * éloignées de deux ou trois pieds , elles font liées par des fils de toile d'araignée. On a vu alors les petites cochenilles courir for ces fils , chercher à fe placer fur un autre plan que celui for lequel b U N o p a l, 387 tlles font nées ; elles fe fixent avec leurs pattes 8c avec leur trompe, qu'elles insèrent dans l'écorce dès le même jour , au plus tard le jour fuivant. Leur trompe rompue ou diftendue , elles périffent de même que la cochenille filveftre , Se ne peu- vent pas plus qu'elle être tranfportées avec fruit de la plante où elles font déjà inférées, fur une autre. Elles femblent mettre encore plus d'appli- cation à choifir leur place fur les nopals : on les voit éviter foigneufement ï'afpecl: des articles à Yejl, chercher les meilleurs abris pour fe fixer fur la page tournée à Youeft-fud-oueft, Se éviter la violence des vents de nord Se de nord-ejl, Se fur- tout la brife à'eft toujours plus forte que celle iVoueft. Pendant ce temps la mère débarraffée de fes petits périt promptemenL, Dix jours après la naiffance, la femelle met bas fa robe bordée 8c frangée de petites foies, 8c paroît fe couvrir d'une poudre blanche très-fine 8c prefqu'impaJpable au toucher : alors elle rel femble à ces grains de poudre échappés de la houpe à poudrer du perruquier, 8c tombés par terre. Les mâles font d'abord mêlés indiftin&e- ment avec les femelles, mais après dix jours ils fe forment un fourreau cilindrique, qui eft réel- lement une larve, dont ils fe défendent à mefure qu'ils grandiffent, en refiant cachés jufqu'à leur puberté , ainfi que les mâles de la cochenille filveftre. Ce fourreau eft un cilindre à-peu - près conique, couvert de poudre blanche : c'eft par Bb ij 38# Traité de la culture leur trompe qu'ils demeurent attachés 8c pendant à la plante. L'économie de la nature paroît avoir couvert la cochenille fine de cette poudre blanche 8c graffe, pour la pré 1er ver de l'humidité d'une petite pluie ordinaire dont les gouttes roulent fur cette poudre fans pouvoir mouiller l'mfe&e , comme elle a armé la cochenille filveftre d'un coton épais, également tenace 8c fin, contre les chocs d'une pluie plus violente (i). La grande différence extérieure entre la coche- nille filveftre 8c la cochenille fine, qui paroiffent également blanches, c'eft que le corps de la coche- nille fine, malgré la poudre dont il eft couvert, s'apperçoit parfaitement bien, au lieu que l'on voit à peine la filveftre qui eft enveloppée de coton. La cochenille filveftre eft donc cotonneufe , 8c la cochenille fine farineufe ou poudreufe, mais toujours du double plus graffe que la filveftre. Vingt ou vingt-cinq jours après fa naiffance , la femelle cochenille fe dépouille encore de fà robe en la tirant de l'abdomen ou thorax, con- formité qu'elle a avec le mâle qui fort ainfi de fon fourreau : cela indique bien que l'un 8c l'autre font fous une larve. Ce fécond dépouil- lement fe fait toujours au péril de la vie de i'iufccle, foit que dans les mouvemens qu'il fait (i) Ce n'eft pas la raifon la plus probable. Voyez ci-ileflus ce que nous avons dit cUns une note fur ce fujet O U N O P A L. 389 pour fe débarraffer il rompe fa trompe , ou qu'il foit étouffé au paffage du thorax par cette robe trop étroite ; h femelle ainfi dépouillée paroît d'un brun clair , mais le jour fuivant elle eft déjà poudrée à blanc, Se la place qu'elle occupe eft tracée en cercle blanc du diamètre de deux lignes ; trois ou quatre jours après elle eft nubile, le mâle fort de fon fourreau dans l'appa- reil nuptial décrit à l'article de la cochenille filveftre , le mâle de la cochenille fine eft par- faitement femblable au mâle de la filveftre , il n'en diffère que par fa groffeur qui eft double , il employé le même art 8c les mêmes careffes pour faire agréer les feux, il les exprime de la même manière que l'amant champêtre , amor omnibus idem ; il n'eft pas plus tempérant que lui , aulfi finit-il de même. On voit par ce qui vient d'être dit du période dans lequel les cochenilles fines vivent 8c meu- rent , qu'il eft égal à celui dans lequel les coche- nilles filveftres rempliffent leurs deftinées, que la première a comme celle - ci fix générations par an, 8c que l'on pourrait les recueillir pen- dant toute l'année , fi les pluies trop violentes ne dérangeoient 8c n'exterminoient pas leur mul- tiplication. Ce feroit il femble ici le lieu d'examiner la queftion , fi la cochenille fine eft une efpèce différente de la cochenille ftlveftre , ou fi l'une n'eft qu'une variété de l'antre, 8c quelle eft Bb iij 390 Traité de la culturj l'efpèce primitive ? On a paru décider cette* queftion, en traitant d'abord de la cochenille filveftre, 8c l'on pouvoit inférer de-là qu'on la jregarde comme l'efpèce primitive, mais on ne fe hafardera pas de prononcer fur une queftion fi délicate : on fe contentera de rapporter fim- plement des faits, qui obfervés fréquemment pourraient mettre les naturaliftes en état de prononcer : on a vu plufieurs fois les mâles de la cochenille fine s'unir aux femelles de la coche- nille filveftre; on a trouvé, en fouillant plufieurs fois aux racines des nopals à trois pouces de terre, des grouppes de la cochenille filveftre ; (il étoit impofîîble que la fine s'y fût réfugiée tant elle étoit éloignée fous le vent ). Ces grouppes s'étoient abrités dans les cavités des racines ; elles étoient moins groffes que la cochenille fine, mais elles l'étoient plus que la cochenille filveftre , 8c ce qui eft digne d'une attention particulière, elles n'étoient point couvertes de coton, ni de foies ; elles n'étoient pas non plus poudreufes ou farineufes, mais elles ne paroif- foient pas éloignées de l'être; on joindra à ces faits la queftion fuivante : fi la cochenille fine étoit l'efpèce primitive, pourquoi n'exifteroit-elle pas ailleurs, indépendamment de la culture telle ou à-peu-près qu'on la voit dans les jardins ? Y a-t-il plufieurs variétés de cochenille ? C'eft ce que la diverfe couleur de leurs excrémens permet de (bupçonner. Ceux de la cochenille du Mexi- D U N O P A L. 391 que font bruns ; ceux de la cochenille de Saint- Domingue font jaunes ; ces excrémens ont con- fervé cette couleur, quoique l'on ait placé fuc-i ceffivement deux efpèces de cochenille fur le même nopal : on n'a fait nulle expérience ulté- rieure fur les preuves qui fembloient rejeter ces faits , parce que des foins plus intéreffans en ont empêché : ce fera dans la fuite l'ouvrage du hafard 8c du loifir. CHAPITRE IL De l'éducation de la cochenille fine. XL faut éduquer la cochenille fine uniquement fur le nopal de jardin du Mexique ; elle peut il eft vrai s'entretenir 8c fe perpétuer fur l'opuntia de Campêche , mais jamais elle ne s'y multi- pliera, non-feulement au point d'indemnifer le cultivateur de fes peines par une récolte, mais même de pouvoir alimenter une nopalerie de mères cochenilles pour y femer. On ne doit la (èmer fur cet opuntia que quand les nopals man- queront abfolument, ou en attendant qu'ils aient multiplié, après quoi il faut abandonner l'opuntia de Campêche , 8c ne femer que fur les nopals. Si la cochenille fine eft une variété de la cochenille filveftre, il eft plus probable qu'elle ne s'eft dépouiiiée de fon coton , 8c n'eft par- Bb iv 392 Traité de la culture venue au degré de la grandeur qu'elle a, qu'à force d'avoir été femée, que par la nourriture du nopal, qu'elle a préféré à toutes les autres efpèces , 8c que parce qu'elle a toujours été refferrée 8c nourrie à couvert pendant la faifon des pluies ; il ne faut pas fouvent le concours de tant de caufes réunies pour opérer une variété dans le genre animal ou végétal ; une feule fuffit quelquefois ; à plus forte raifon trois enfemble également puiffantes, dont cha- cune peut avoir produit la belle efpèce de cochenille que l'on récolte au Mexique (i). Si l'on doit cette belle cochenille à ces caufes, il faut dans l'éducation de cet infecte les perpétuer, fi l'on ne veut rifquer en les négli- geant de voir cette belle efpèce de cochenille rentrer dans l'efpèce commune, dont elle eft fortie par art ou par hafard. Il y aura donc trois chofes à faire effentiel- lement dans la culture de la cochenille fine ; i°. de la femer des plus belles 8c plus groffes mères cochenilles que l'on' puiffe avoir à chaque géné- ration ; 2°. de ne la femer que fur les beaux Se bons nopals ; 30. de la retirer pendant la faifon des pluies à couvert dans une café, ou dans le Ci) Nous avons comparé la cochenille filveftre qui nous a été envoyée du Môle fur le perefchia, avec celle que nous cultivons dans notre jardin, l'une & l'autre étoit également cotonneufe. du Nopal 393 féminaire , 8c l'y multiplier jufqu'au retour de la fëchereffe, pour la femer en plein air. Par une raifon qui eft la conféquence de la foppofition par laquelle on la regarde comme une belle variété obtenue de la cochenille filveftre, il faudra bien fe garder de lui permettre de la communication avec cette mère groffière, chez laquelle elle pourrait par les accouplemens revenir au point dont l'art l'a faite fortir ; c'eft fur cette raifon que l'on veut que dans letabliffcment de deux nopaleries, on les éloi- gne de cent perches l'une de l'autre , en don- nant l'avantage du vent à la cochenille fine. C'eft afin que les filveftres qui fe répandent au loin, ou en marchant ou à l'aide du vent, ne puiffent revenir abâtardir de nouveau la cochenille fine , par des méfalliances également honteufes 8c ruineufes. On fe gardera bien d'imiter la bêtife 8c la pareffe de quelques nègres du Mexique, que l'on a vu femer la cochenille fine 8c la filveftre con- fufément fur le même nopal, ce qui ne tend qu'à faire dégénérer la cochenille fine, fans que pour cela la filveftre en devienne plus belle. En effet, comme les cochenilles filveftres font de quelques jours plus précoces , 8c principalement toujours beaucoup plus fécondes, 8c qu'elles habitent le nopal toute l'année, les petites cochenilles fines font toujours fuffoquées par l'innombrable quan- tité des filveftres, ou fi elles font plus fortes que 394 Traité de la culture ces dernières, bientôt la filveftre étendant fort coton autour d'elles, les remue, les chaffe de leur place, ou les étouffe ; mais à coup sûr, bien plus vorace que la fine r la filveftre lui enlève toute la nourriture , de manière que toujours maigre 8c chétive, fi elle ne pourrit pas aupa- ravant , la cochenille fine fe trouve lors de l'ac- couchement de la filveftre au même point de gran- deur où elle étoit huit jours après fa naiffance. Dès que la cochenille filveftre a pénétré dans une nopalerie où l'on cultive la cochenille fine, elle y pullule, 8c l'on eft quelquefois deux mois entiers à la détruire. C'eft un poifon, une galle; vous avez bien vifité tout, en écrafant chaque petit flocon blanc que vous voyez paraître pen- dant quinze jours, vous croiriez être débarraffé de tout, 8c avoir détruit cet ennemi, mais quel- ques mères vous ont échappé en fe cachant fous les racines de vos plantes, 8c elles produifent une nouvelle génération qu'il faut recommencer à détruire : heureux encore fi vous parvenez à force de temps 8c de patience à vous en débarraffer tout à fait. La cochenille fine fouffre également du trop 8c du défaut de chaleur ; fi elle eft toujours moins graffe dans les plaines de Guaxaca que dans les montagnes, c'eft à la grande chaleur de la plaine qu'il faut l'attribuer ; à midi au mois de Mai, le thermomètre de Bourbon y montoit à vingt- cinq degrés au-deffus de la glace, chaleur égak D U N O P A L. ?9S à celle du Port-au-Prince, où quelquefois pour- tant il s'élève à vingt-cinq degrés ; il parait jufte d'inférer de-là, que la cochenille fine que l'on feroit au Port-au-Prince, feroit encore de quel- que chofe plus petite que celle des plaines de Guaxaca. Le grand froid lui porte une même atteinte , 8c la tue ou l'empêche de croître, en la fixant au terme où il l'a furprife ; mais il eft plus facile d'y remédier qu'à l'excefuVe chaleur ; voici l'ex- pédient dont les Indiens fe font avifés : ils ont toujours une grande provifion de crotin de che- vaux ou de mulets bien fec ; quand ils ont quel- que raifon de croire que la nuit fuivante le froid fera defcendre le thermomètre à huit degrés au- deffus de la congélation, ils répandent ce crotin fec fous les nopals , 8c ils l'allument. Le feu doux qui en fort en fumée s'enflamme, échauffe très-lentement les nopals, dilate l'air, 8c diflipe l'humidité pendant la nuit, 8c le froid ne nuit point à la cochenille, qui au contraire s'en trouve mieux (i). En prenant un nombre moyen auffi éloigné par fes extrêmes de la chaleur de vingt - cinq degrés que de celle de huit, on trouvera douze 8c vingt, 8c la température d'air, qui parcourra uniformément de minuit à midi ces huit degrés, (i) Cette opération contribue fans doute à détruire Içç fnfeftes, & ce n'eft pas un petit avantage. 39^ Traité de la culture fera fans contredit la température h plus propre à cultiver la cochenille. Cette température eft commune dans beaucoup de territoires de la colo- nie de S. Domingue, joignez-y fi vous pouvez un ciel conftamment fec pendant fix mois de l'hiver, 8c vous aurez le climat le plus favorable qu'il foit poflible d'imajiner pour l'éducation de la cochonille fine. On éduque en plein air au Mexique la coche- nille fine, depuis le 15 du mois d'O&obrc juf- qu'au 15 du mois de Mars environ ; on la sème trois fois 8c on la récolte trois fois pendant ce temps, la dernière récolte fe fait 'quelquefois en Mai ; s'il n'y pïeuvoit pas pendant toute l'année, comme on prétend que cela eft en Egypte, 011 y feroit fix récoltes de cochenille fine. Enfin s'il étoit vrai, comme plufieurs colons l'affurent, qu'il y eut des cantons dans la colonie (1) où il ne plut que pendant trois mois dans tout le cours de l'année, on pourroit efpérer d'y faire quatre récoltes de cochenilles fines, 8c on devrait établir principalement dans ces endroits. On ne doit femer la cochenille fine que for des nopals âgés de dix-huit mois au moins ; ainfi pour femer en Octobre il faut qu'ils ayent été plantés au mois de Mai ou Avril de l'année pré- Ci) Le Môle, & furtout le Port-à-Piment, les plaines de la Défolée, aux Gonaïves, ne peuvent entretenir les grandes cultures de la colonie. d u N o p a l. 397 cédente, fans cela on fatigue inutilement la plante. Les récoltes ne font jamais fi abondantes, Se même les fuivantes le font moins que les pre- mières (i). Il faut avoir un foin particulier quand on sème un nopal qui vient d'être récolté, de ne pofer les nids que dans les parties qui n'ont pas nourri de cochenilles dans la dernière récolte, 8c fi toutes en avoient nourri également de manière que la plante parût fatiguée, il faudroit lui laiffer un mois de repos avant de la femer de nouveau : on a dit, 8c on ne craint point de tomber dans les répétitions en le redifant une feconde,fois, qu'il faut avoir un foin particulier de tenir la nopale- rie propre, 8c de bien nettoyer le nopal chaque fois que l'on a récolté. On ajoutera qu'il ne faut jamais laiffer une nopalerie de cochenille fine fe femer d'elle-même, les cochenilles dégénèrent de grandeur, 8c on s'expofe à n'avoir qu'une demi récolte, 8c à fati- guer exceffivemcnt les articles, parce que les petits fuivant toujours les mères ne s'éloignent que peu de l'cnclroit où elles ont vécu, Se où elles ont ouveit par la ponction de leurs trompes des fourecs de sèves que les petits fentent bien, puif. qu'ils s'aglomèreut tout autour, Se par ce moyen épnifent les branches 8c les font périr avant la récolte. CO'On plantera au'contraire an Cap, en Oftobre ou Novembre, pour pouvoir femer en Mars ou en Avril. # TllAltÊ DL LA CULTURE' CHAPITRE III. De la femaille de la cochenille fine. Aussitôt que les pluies de l'automne auront ceffé , 8c que l'on pourra s'affurer qu'il n'y en a plus à craindre , cela arrive vers le 15 d'Oélobre au Mexique, 8c au même temps à-peu-près au Port-au-Prince , on pourra femer la cochenille fine en plein air, en obfervant d'attendre pour cet effet la pleine lune , fi elle ne doit pas tarder, car s'il y avoit plus de huit jours à attendre , il ne faudroit pas perdre un temps fi précieux que celui de la féchereffe. On prendra » dans les femaines dont il eft queftion dans le chapitre fuivant, les plus groffes mères cochenilles, auxquelles on verra déjà quelques petits éclos ; on en mettra huit dans chaque nid, fait de la même matière 8c de la même manière que ceux dont on fe fert pour femer la cochenille filveftre, 8c dès le point du jour on les placera fur les nopals, en met- tant un nid pour les articles à l'aiffelle de cha- que branche bien affujettie avec une épine, le fond du nid tourné au foleil levant, 8c une de fes ouvertures vers l'article fur lequel on l'affu- jettira, en obfervant de ne placer les nids à l'origine des branches qu'à un pied 8c demi de 39* % du Nopal. 399 terre, 8c qui ne foient abrités du foleil levant par aucun autre article. La femaille d'une nopalerie de cochenille fine doit être finie en deux jours tout au plus, afin que la récolte puiffe être faite , ainfi que la defîiccation, en auffi peu de temps ; c'eft pour cette raifon que les nids doivent être toujours faits trois jours auparavant, 8c les mères doi- vent être mifes dedans l'après-midi de la veille, ou de grand matin le jour de la femaille. On ignore fi l'on sème trois fois dans les provinces de Guaxaca pendant l'hiver ; on eft porté à croire que non. Les auteurs difent que la féconde récolte eft toujours moindre de grof- feur que la première; 8c la troifième moindre que la féconde ; ce qui prouve que la récolte féconde n'eft que le fruit des premières petites cochenilles nées 8c échappées lors île la récolte ; mais ce que l'on a vu à Guaxaca prouve le contraire. La belle nopalerie du nègre libre, où l'on acheta la cochenille vive , étant en ce moment à la veille de la troifième récolte, tous les plants Se tous les articles des plants étoient uniformément chargés, à ne pouvoir toucher un article fans écrafer les cochenilles de la plus belle groffeur que l'on ait encore vue ; la grof feur 8c l'égalité de la répartition des coche- nilles for tous les plants 8c les articles prouvent que cette nopalerie avoit été femée; celle de Valcalde de Saint-Juan del Rey étoit dans le même 4co Traité'de la clliurl état; ainfi on doit croire que l'on sème trois fois, 8c fi l'on ne sème pas trois fois, la médio- crité de la deuxième 8c de la troifième récolte prouve que l'on doit femer trois fois, puifque, quand on laiffe la cochenille fine fe femer elle- même , elle donne de moindres récoltes. Huit jours après la femaille de la cochenille, ou quinze jours au plus tard, il faut retirer de deffus tous les nopals femés les mères coche- nilles qui font dans les nids , emporter les épines, ne laiffer rien fur le nopal ; la propreté 8c l'économie l'exigent : la propreté, parce qu'en laiffant ces nids fur les plants, ils feroient un repaire pour les infectes deftru&eurs ; l'économie, parce que les mères cochenilles, pour avoir le fein creux, ne font point à rejeter pour cela ; elles contiennent encore beaucoup de parties colorantes ; mais comme en fortant des nids elles ne font pas sèches , quoiqu'elles foient mortes , il faut les paffer à l'eau bouillante , comme il fera dit ci-après, pour les faire fécher promptement 8c les vendre avec la cochenille de récolte. Trois ou quatre jours après la femaille, on voit ordinairement toutes les petites cochenil- les placées 8c répandues for toute la furface du nopal; en huit jours de temps, on voit les nopals blanchir infenfiblement, mais toutes les mères n'étant pas également prêtes à pondre, à moins qu'on ne les ait dioiûes du même âge , 8c du Nopal. 40Ï 8c au même point, comme par exemple, quand on ne prend que celles à l'abdomen defquelles on voit des jeunes petites cochenilles : il arrive que les plus tardives n'ont pas encore pondu au bout de huit jours , il faut attendre alors , 8c ne pas enlever les nids que l'on ne foit bien affuré que tous les parts doivent être finis. Il y a des femelles cochenilles qui n'ont pas encore été fécondées, 8c qui ne laiffent pas de parvenir à-peu-près à la même grandeur que les cochenilles mères; on attend alors en vain leur ponte, elles vivent plus long-temps fur les nopals que les mères cochenilles qui meurent après le part; elles vivent encore long-temps après qu'elles font féparées du nopal 8c trompent la vue, parce qu'on les croit mères ; il faut donc pour ne pas y être trompé, ne prendre que des mères auxquelles on voit des petits, pour femer. C'eft du nioment où l'on voit les cochenilles écloirre , qfks foir 8c matin, ou du moins une fois par jour, le maître de la nopalerie doit jeter un coup-d'œil général fur les nopals , afin que s'il n'y a que quelques ennemis, il les détruife lui - même , 8c que s'il y en a beaucoup, il ordonne à l'inftant un travail pour les cher- cher ; ces vifites doivent continuer jufqu'à la récolte, 8c s'il ne pouvoit les faire tous les jours , il doit du moins les faire chaque deux jours, cela ne doit point paraître gênant ni afferviffant; un propriétaire de fucrerie qui eft Ce 4<^ Traité de la culture fage, fait tous les jours le tour de fon habitation, la vifite de fes établiffemens 8c bâtimens. La vifite que l'on confeille au cultivateur du nopal, ne fera pour lui qu'une promenade comme celle du focrier , c'eft le devoir de l'état, c'eft l'in- térêt qui doit la prefcrire à l'un comme à l'autre. Si on imitoit fervilement l'Indien, le temps de la femaille étant toujours celui de la récolte, il arriverait que ces deux travaux coïncidant enfemble , pourroient jeter de la précipitation dans des opérations qui exigent de la tranquil- lité 8c de la réflexion, il en réfulteroit au moins de la perte de temps 8c des meilleurs infe&es nouveaux nés , parce qu'avant de récolter , on feroit obligé de femer , puifque fans cela les premières cochenilles faifant leur part fe sème- raient elles-mêmes ; mais comment femer fi les nopals ne font pas nettoyés , 8c comment les nettoyer s'ils ne font pas récoltés ?j 8c fuppofé qu'ils foient récoltés , 8c que l'on n'&t qu'à net- toyer , il faut qu'on facrifie les générations qui font déjà placées ; il feroit plus prudent de prendre les mères cochenilles , 8c les mettre dans les nids, en attendant que la récolte 8c le nettoyement foient finis, comme cela fe pratique chez l'Indien, qui les sème enfuite : mais il y a im autre inconvénient, c'eft que les petites coche- nilles , qui éclofent tous les jours, fortent du nid 8c fe fauvent, enforte que l'on perd les meilleures avant que les nids puiffent être placés du Nopal. 403 fur les nopals. Pour obvier à tous ces incon- véniens, on imagine de conftruire un féminaire dans lequel on prendra, 8c on aura des femences toujours prêtes. Par ce moyen on pourra récolter à l'aife, nettoyer auffitôt Se prendre avec le même loifir des mères cochenilles dans le fémi- naire pour femer la nopalerie de nouveau, après le malheur d'une pluie qui ruinerait la récolte 5 enfin il fera le confervateur par excellence de l'efpèce de cochenille fine dans la colonie , comme les cazes 8c les nopals couverts de nattes par l'Indien, le font au Mexique. CHAPITRE IV. Du féminaire de la cochenille fine. On appellera ainfî lé lieu dans lequel on gar^ dera des nopals pendant la faifon pluvieufe , pour y femer des mères qui perpétuent l'efpèce des cochenilles fines , jufqu'au retour de la fai- fon sèche. Quelques hiftoriens rapportent qu'à l'approche des pluies , les Indiens caffent les branches de nopal fur lefquelles font des coche- nilles ; qu'ils les ferrent dans les maifons 8c les gardent jufqu'aux féchereffes. Il eft certain qu'il y a ordinairement cinq à fix mois de pluies par an dans les contrées du Mexique, de même qu'à St. Domingue ; la coche- Cc ij 404 Traité de la culture nille fine faifant {es petits dans le terme de deux mois, il y a trois générations de coche- nilles en fix mois de temps ; cela eft incontef table ; n'y eût-il -que deux mères cochenilles fur les branches de nopal que l'on met à la maifon , la première génération qui furvient eft déjà très-nombreufe, quoique fi l'on en croit les hiftoriens, chaque mère cochenille produit trois cent petits ; la deuxième génération fera de dix-huit cent mille petites cochenilles : on ne peut concevoir que les branches du nopal puiffent nourrir un tel nombre d'infeftes fans être épuifées 8c fans pourrir promptement ; car cela arriveroit même aux branches qui tiendraient aux plantes, fi elles fe trouvoient chargées d'un trop grand nombre d'infeftes. Nous ne pouvons donc nous perfuader qu'une branche de nopal puiffe vivre fix mois entiers dans une cafe, ne fut-elle même chargée d'aucun infefte. Il faut néceffairement fuppléer à cette opération, qui nous paroît infuffifante, en diminuant le nombre des cochenilles qui furchargeroient la branche de nopal, ou en renouvellant à chaque généra- tion de cochenilles les nopals par d'autres plus frais, ce qui peut très-bien réunir. On ne pré- tend point nier leîs faits, on ne cherche qu'à les éclaircir ; on a appris que cela fe pratiquoit, mais on n'a pas appris de la bouche des Indiens les détails que l'on foupçonne ici. Voici des faits pour 8c contre cette méthode : le nègre libre DU N O P A L. 405 chez lequel on acheta dans le faux-bourg de las Bueltas à Guaxaca, de la cochenille vive fur des branches de nopal vif, avoit le long de la haie de fon jardin 8c des murs de fes cazes , cinq ou fix groffes branches de nopal, rompues à trois pieds de haut, fur lefquelles en vit quelques cochenilles femelles fort groffes ; on lui demanda à quel ufage il deftinoit ces branches, il répondit indirectement que c'étoit des mères cochenilles; on étoit au 17 Mai environ, à la veille de la dernière récolte ; la nopalerie du nègre n'étoit pas encore récoltée, on étoit à la veille des pluies ; on a cm inférer de-là 8c avec raifon, que ces branches de nopal ainfi rangées contre fa haie 8c fes murs, n'étoient là que pour profiter tou- jours du beau temps, en attendant que la pluie forçât de les rentrer à la cafe pour les garder , 8c s'en fervir pendant les pluies à nourrir la coche- nille fine, jufqu'au retour des fecs ; on n'a fait aucune autre queftion à ce nègre pour ne pas fe faire foupçonner, parce que l'on étoit dans une ville ; on fut plus familier avec l'alcalde de Saint Juan del Rey. On lui demanda comment il gar- doit la cochenille pendant les pluies ? il répondit que c'étoit dans la cafe ; on en ufa auiTî libre- ment avec un Indien : on voyoit dans fa nopale- rie récoltée deux ou trois nopals encore affez chargés de cochenilles ; on lui demanda comment il pouvoit conferver {es cochenilles pendant l'hi- ver? il répondit en montrant du doigt les nopals. Ce iij 4o<5 Traité de là culture Se tapen con pétales, ce qui fignific mot pour mot, on les couvre avec une natte. Il parait également vrai que quelques cultiva- teurs fe fervent de cette dernière méthode, 8c que d'autres adoptent 8c fuivent la première, mais avec des additions que l'on foupçonne dans les procédés. De quelque méthode que l'on fe ferve dans le Mexique, on ne prétend point l'imiter, on s'en eft créé une troifième qui a les avantages des deux , 8c n'a aucun de leurs inconvéniens ; c'eft de nourrir à couvert fur des plants de nopals vivans 8c enracinés en pleine terre, de la coche- nille fine pendant toutes les pluies, 8c même pendant tous les fecs : voici ce que l'on a déjà imaginé 8c éprouvé avec fuccès en petit. On conftruira un hangar de cinquante pieds de long fur vingt-cinq de large , le toît de ce hangar fera élevé en dos - d'âne de fix pieds ; fes lattes, au lieu d'être couvertes de tuiles ou d'ef- fentes, feront couvertes de chaffis volans , de groffe toile bien goudronnée en dehors 8c en dedans, qui y feront attachés avec des charnières ou des gonds, fur lefquels ils rouleront ; les petits côtés nord Se fud du hangar, qui feront fes pignons, feront revêtus de planches dans toute leur hauteur; les grands côtés efi Se ouefi qui feront ceux de face, feront également bien'plan- chés à trois pieds de hauteur depuis terre , 8c du Nopal. 407 du toît jufqucs fur ces planches, fe baifferont des nattes dans les cas exprimés ci-après. On aura foin de placgr ce féminaire fur le niveau le plus élevé, 8c de faire des rigoles d'un pied 8c demi en quarré tout à l'entour, avec pente pour l'écoulement des eaux du toît ; cela fait, on bêchera les terres du dedans du hangar, on les rangera 8c on les divifera en fix lignes à la diftance de trois pieds des parois, 8c de tous côtés, Se les uns des autres , for lefqueis on plantera perpendiculairement à l'eft des nopals d'un an ou dix-huit mois en racines ; un hangar de cinquante pieds de long, 8c de vingt-quatre de large, peut contenir quatre-vingt-quatre plants. On laiffer a les nopals ainfi plantés pendant la fai- fon des pluies, découverts de leurs chaflis deux mois entiers, jufqu'à ce que les nopals' foient bien repris 8c enracinés, après quoi on les femera pour un tiers de cochenilles fines: fi c'eft pen- dant les fecs, on les laiffera découverts. On aura foin de procurer toujours du travail dans les environs à un nègre gardeur, pour qu'il ne s'éloigne pas de l'hangar, 8c le veille nuit 8c jour durant la faifon des pluies, afin que la pluie tom- bant, il ferme les chaffis, 8c abatte les nattes , 8c que le beau temps reparoiffant, il ouvre 8c relève les uns 8c les autres, pour donner de l'air Se du foleil aux plants. Pendant les fecs on pourroit enlever les chaflis 8c tenir le féminaire à découvert fans danger; mais comme c'eft un Ce iv 4o8 Traité de la culture" corps de réferve qui doit fervir de reffource con- tre tous les accidens, pour perpétuer les coche- nilles fines dans la colonie, il faut que les chaflis volans y relient toujours, afin qu'à tout hafard ils foient prêts à fervir 8c défendre le féminaire contre tant d'accidens imprévus. On ne fémera jamais à la fois que le tiers du féminaire, ainfi les deux premières lignes étant récoltées, on les nettoyera 8c on les laiffera repo- fer, pendant que les deux fuivantes feront femées, 8c ainfi de fuite en recommençant. On arrofera une fois feulement, chaque quinze jours ou trois femaines, le pied des nopals avec le bec de l'arrofoir; on aura foin de tenir le féminaire très-propre. A l'aide d'un établiffement fi peu coûteux 8c fi fimple, on pourra toujours , chaque deux mois, y trouver des mères cochenilles en furfi- fance pour femer dix carreaux de nopalerie, 8c l'on conçoit aifément que ce qui en reliera ne fera pas perdu, 8c méritera bien d'être récolté. C'eft par cette méthode que l'on a prétendu, dans le premier mémoire donné fur cette matière, que l'on enfeigneroit à faire de la cochenille fine pendant toute l'année : l'habitant aifé qui voudra doubler, tripler ou quadrupler un pareil établiffement, fera conféquemment quatre fois plus de cochenille sèche chaque deux mois. S'il vouloit femer le féminaire en entier , ce qu'on ne lui confeille pas , il en feroit douze livres du Nopal. 4°9 chaque deux mois ; mais il peut en femer les deux tiers , de manière qu'un tiers foit déjà âgé d'un mois, au moment que l'on fémera l'autre. Par ce moyen , il aura toujours deux tiers du féminaire en cochenille , pendant que le troi- fième fe repofera l'efpace de deux mois, 8c cela donnerait un produit net de quatre livres par mois,'8c de quarante-huit livres par an, cela eft bien fuffîfant, fans contredit, pour payer les fraix d'entretien de l'établiffcment Se les journées du nègre, qui d'ailleurs peut être occupé utilement, 8c on a encore en pur bénéfice les mères pour alimenter la nopalerie en plein air, 8c même pour en vendre à {es voifins. On pourra être étonné de voir vendre des mères cochenilles à fes voifins : cela ne doit pas furprendre, ce trafic fe fait à Guaxaca (i). Tout le monde ne garde pas dans {es jar- dins ou dans fa maifon des cochenilles mères pour le retour des fecs ; il arrive, que ceux qui en gardent les voyent périr par leur négligence, ou par qnelqu'accident que ce foit, il n'importe: fouvent même quand on a femé de trop bonne heure la nopalerie, il furvient encore une pluie trop violente ; toute la famille eft perdue ; cepen- (i) On vend dans la colonie la graine d'indigo, c'eft nu objet de commerce affez important : il y a des gens de couleur & des petits propriétaires qui ne font pas d'autres; revenus, 4to Traité de la cuLTLRf cant il faut profiter du temps, 8c fe hâter de refemer de nouveau ; mais comment faire fi l'on n'a plus de femences ? On n'en emprunte pas à fon voifin. Tout le monde s'eft accordé à vendre 8c à acheter les mères cochenilles : on les achette donc, 8c on les achette fort cher dans leurs nids ; la livre de ces nids coûte quelquefois cinq, fix, 8c dix piaftres gourdes félon la rareté de la marchandife 8c le befoin de l'acheteur : les Indiens vont les uns chez les autres, chercher quelquefois ces nids , à vingt-cinq, trente ou quarante lieues, 8c ils font encore bons à femer au bout de cette marche, 8c du temps qu'elle exige (i). On a entrevu très-clairement que ce font les Indiens des "montagnes qui font ce trafic, 8c vendent les mères cochenilles aux Indiens de la plaine ; on a même compris que la cochenille des montagnes étant toujours plus groffe que celle de la plaine , les Indiens de la plaine ne fe foucioient pas de femer la leur, 8c qu'ils la Ti) Nous avons gardé pendant trois femaines dans une "boëte, des mères cochenilles qui ont fait leur part fuccef- fivement, & qui ont produit pendant ce temps des petits très-vivans, quoiqu'elles ne priffent aucune nourriture. Ce fait eft d'autant plus fingulier que cette cochenille avoit fouffert deux irrorations d'eau à plus de fpixautc degrés de Valeur, ce qui prouve que l'eau doit être bouillante pour tuer cet^ infefte. D U N~0 P A L. 411 rcnouvelloient une fois chaque année par des femences de la montagne. On voit donc clairement l'utilité parfaite 8c la néceflîté abfolue d'un féminaire dans chaque nopalerie ; mais on doit fentir auflî quel avan- tage cette invention a fur la manière de cou- vrir la cochenille dans le jardin, Se la décou- vrir tous les jours, ou d'embarraffer fa caze par des branches de nopal, couvertes de mères qui peuvent être ruinées par mille fortes d'accidens, Se. auxquels après tout on doit autant de foins Se d'attention que l'on feroit forcé d'en donner à un féminaire, fans en tirer le même revenu ; on croit qu'elle obtiendra la préférence chez tous les cultivateurs aifés. Il faut renouveller de plants le féminaire chaque trois ans. CHAPITRE V. De la manière de recueillir la cochenille fine. XL faut recueillir la cochenille fine immédiate- ment avant qu'elle faffe fon part , c'eft-à-dire, auffitôt que l'on voit fur quelques nopals quel- ques mères cochenilles qui font leurs petits : cela arrive deux mois jour pour jour après quelles ont été femées ; il faut veiller cet inftant 8c le faifir. Rien n'empêche qu'on n'en profite, parce 412 Traité de la culture que Ton voit le foleil tous les jours de l'année à Saint-Domingue. Les matinées font prefque toujours fereines au Port-au-Prince; on n'a pas vu dix jours d'exception en quatre ans de temps d'obfervations ; mais ces exceptions n'ont pas lieu pendant l'hiver, où les matinées font tou- jours belles. On peut donc toujours en difpofer librement , 8c les confacrer à la récolte de la cochenille fine. Il faut récolter avant fon part, pour deux raifons très-effentielles ; la première, c'eft que les mères étant recueillies à cette époque ont plus de poids 8c de parties colorantes, puifque cha- que petit infecte, œuf ou animal, eft colorant lui- même comme fa mère, 8c que fi on la laiffoit accoucher en entier, fon corps ne feroit plus qu'un coffre également léger 8c vuide, peu colo- rant ; ce qui feroit une perte bien palpable Se bien dommageable ; la deuxième raifon, c'eft que fi on laiffoit les mères accoucher fur les nopals, les petits feroient trop nombreux fur la plante, 8c la feroient périr en périffant eux - mêmes' pour la plus grande partie. Le jour de la récolte de la cochenille fine doit être un jour de fête 8c d'alégreffe (i); il n'eft point de récolte fi précieufe 8c fi belle dans tout l'univers ; il n'en eft point de fi aifée à (i) Toutes les récoltes des colonies font d'un très-grand rapport, mais c'eft la main de la triftefle qui les fait, la gaieté veut être libre. du Nopal. 413 faire , ni de moins mal propre , ni de moins embarraffante ; car la cochenille n'a aucune odeur dégoûtante ou défagréable , ni aucune qualité malfaifante ; il n'en eft point dont les travaux fe terminent fi promptement, Se dont le produit foit fi affuré : on peut dire que recueillir de la cochenille, c'eft recueillir de l'or, tant l'inter- valle qui fépare la vente de la cueillette eft court : un homme peut recueillir vingt livres de cochenille crue dans fa journée fans fe blcffer, fans fe gêner, fans s'efforcer, pour ainfi dire en fe jouant. Pour terminer promptement la cueil- lette , toute la famille doit y travailler ; il eft rare que fix perfonnes intelligentes ne. récoltent une nopalerie d'un arpent dans une matinée. On la commence dès le premier point du jour, pour éviter l'ardeur du foleil, après neuf heures ; chacun eft armé de la main gauche, d'un panier de paille, d'un tiffu ferré, ou d'un baflin creux de fer blanc ou d'airain , dont un des bords foit taillé 8c formé comme le tour du col d'un plat à barbe, afin d'engager dans cette échan- crure la partie étroite des articles des nopals ; alors de la main droite avec un couteau long Se large dont le tranchant émouffé ne puiffe incifer, enA le paffant entre les articles 8c la cochenille, on fait tomber celle-ci dans le baflin,' en ramaffant foigneufement celles qui s'écartent 8c tombent à terre. La nopalerie récoltée doit être nettoyée à l'inftant avec une éponge ou 414 Traité dl. la culture un torchon, que l'on trempe fouvent dans l'eau pour enlever la poudre graffe 8c blanche qui refte en tas où les cochenilles ont vécu (i). Pendant que l'on récolte la cochenille fine ' dans la nopalerie, on prépare de l'eau bouil- lante à la maifon dans plufieurs chaudières. A mefure que l'on ramaffe l'infecte, on le tue dans cette eau bouillante 8c on le met au foleil de la manière fuivante ; on a des tamis faits de cannevas ou de groffes ferpillières, dont le tam- bour foit couvert du même cannevas ou ferpil- lière félon leur grandeur; on met cinq ou fix livres de cochenille fine dedans ; on ferme le tambour ; on met le tamis dans une baie de même diamètre au moins, 8c à l'inftant on verfe de l'eau bouillante fur le tamis, que l'on affu- jettit dans la baie jufquau-deffus des bords, de manière qu'il trempe en entier dans l'eau ; on le laiffe en cet état depuis vingt fécondes jufqu'à deux ou trois minutes ; après l'avoir agité dans l'eau un inftant, pour faire paffer la terre qui pourroit être avec les cochenilles , on le tire de l'eau, on le renverfe fur une table garnie de bords en tiroirs : on expofé la cochenille au foleil le plus ardent , on l'y étend très-légère- ment , on la retourne à midi , on la remanie (i) Ces règles étant les mêmes que celles qui ont été prefcrites- pour recueillir la cochenille filveftre, il fembls que l'auteur auroit pu fe dUperf» île les répéter. du Nopal. 415 pour féparer quelques infeéles qui auraient pu fe coller enfemble, 8c on la change de place le foir ; fi on en a fait cent livres le matin, on la vend le foir, fi l'on veut, car elle n'a pas befoin d'autre préparation. La cochenille faite en petite quantité promp- tement , fans avoir été vuidée, revuidée, tranf- vafée , fecouée, balottée, par des voyages Se des ventes en crû , doit avoir l'air jafpée, c'eft- à-dire, avoir la couleur d'un gris tirant fur le pourpre ; elle a ce gris parce que n'étant pas tourmentée 8c froiffée , elle ne peut perdre tout à coup fa poudre blanche ; il lui en refte tou- jours un peu ; elle a cette couleur veinée de pourpre, parce qu'il n'eft pas poflible qu'en la recueillant on n'en écrafe quelques - unes, qui étant enfuite mifes avec les autres dans l'eau bouillante teignent cette eau , 8c colorent le refte d'une légère teinte rofe ou pourpre. On croit la cochenille fine fuffîfamment def- féchée, quand elle a eu à propos un foleil ardent depuis neuf heures du matin jufqu'à quatre heures du foir; on reconnoît qu'elle eft bien sèche , quand les graines fonnent comme le grain de bled fur la table ou les planches fur lef- quelles on les laiffe tomber ; alors elle eft mar- chande; c'eft ainfi qu'on l'achette : cependant pour une plus parfaite tranquilité d'efprit à cet égard, on fera bien de la repréfenter au grand foleil encore une fois, .depuis dix heures du matin 416 Traité de la culturi jufqu'à deux heures après midi ; quoiqu'elle exige moins cette précaution que la cochenille filveftre, qui, enveloppée dans fon coton, sèche plus difficilement : on ne doit rien négliger pour s'affurer une récolte fi précieufe. Quand la cochenille eft parfaitement sèche , fi on veut la conferver, il eft bon de la mettre dans des boëtes de cèdre , en tiroirs comme ceux des apothicaires : fi on la vend , il fuffit de la mettre dans des fanègues ou facs de cuir de bœuf faits exprès. Mais il ne faut pas oublier quand elle sèche, de la paffer avec une forte de crible affez large pour laiffer paffer les cochenilles, mais qui puiffe arrêter les bourres 8c cotons des larves des mâles , que l'on ne peut s'empêcher de récolter avec la cochenille. Pour aller plus vite, on met à part ces bourrés, parce qu'il s'y trouve tou- jours des petites cochenilles engagées, qu'il ne faut pas perdre ; 8c elles fe vendent ou féparé- ment, ou avec la cochenille filveftre. On fera fans doute furpris que dans la récolte des coéhenilles filveftres 8c des cochenilles fines, il ne foit jamais queftion que des cochenilles femelles 8c jamais des mâles ; on ne voit même dans la vente que des cochenilles femelles chez les marchands , 8c jamais on n'y voit des mâles quoiqu'ils foient colorans , quoiqu'ils puiffent donner une teinture exquife. Que deviennent-ils, demandera-t-on ? Ils . fout ordinairement en fi petit du Nopal. 417 petit nombre en comparaifon des femelles, ils font fi légers : un mâle n'a point la cinquan- tième partie de la folidité d'une femelle ; ils meurent {\ fubitement , les fourmis s'en faifif* fent, 8c l'enfeveliffent fi promptement dans leur cellier, qu'il faudroit être bien habile pour en recueillir un demi gros pefant par jour. Il n'y en a peut - être pas une demi-once dans une nopalerie de quatre arpens. On doit juger d'aprè3 ces faits , que l'économie la plus attentive n'a pas de prife par un produit fi peu important. ■ ■1 m——....... 1 « ■ 1 1 ii CHAPITRE VI. Des maladies 6* des ennemis de la cochenille fine. \Jn ne connoît aucune maladie à la cochenille fine, non plus qu'à la cochenille filvefire, à moins que l'on ne veuille nommer ainfi la peine que la première a de fe débarrailbr pour la féconde fois de fa larve, qui lui coûte fouvent la vie ; mais il n'y a aucun moyen de remédier à cet accident : il faut en faire le facrifice fans regrets, car le dommage que l'on éprouve en pareil cas, n'eft pas comme deux à cent. Il n'en eft pas ainfi des ennemis de la cochenille ; on a remis jufqu'à préfent à en traiter , pour faire voir du même coup-d'œil ceux qui nuifent Dd 418 Traité dc la culture à la cochenille fine , 8c particulièrement ceux qui nuiiènt à la cochenille filveftre. Le premier de ces ennemis eft natif du nopal même, fur lequel on éduque les cochenilles , c'eft une coccinelle nommée par Linnœus coccinella cacîi coccinelliferi : c'eft une efpèce de cet in- feéle que le vulgaire appelle en quelques endroits des petits bœufs, en d'autres des marguerites ; il eft hémifphérique, applati par le ventre, convexe fur le dos, de la groffeur d'un pois, fes aîles font couvertes d'une coleoptère ou cuiraffe convexe que l'on confond avec elle; cette forte de cui- raffe eft noire, avec un grand point rond, jaune orangé, fur chacune ; il eft très-aifé à reconnoî- tre. J^es Indiens le cherchent avec foin 8c l'écra- fent ; il faut en faire la chaffe le matin avant le lever du foleil ; parce qu'alors , engourdi par le froid, il ne peut s'envoler, on le fiiifit facile- ment ; mais fi le foleil eft levé il ne fe laiffe pas approcher, il éventre ordinairement les coche- nilles , il leur fuce les entrailles ; il eft très- commun à Guaxaca, mais on ne l'a pas vu depuis que l'on eft à Saint-Domingue ; il attaque 8c nuit également aux deux efpèces de cochenilles. Le deuxième eft une chenille d'un gris fale, grofîe comme une plume de corbeau, de la lon- gueur d'un pouce au plus, qui eft certainement la larve d'un phalène ; c'eft le plus cruel Se le plus redoutable des ennemis de la cochenille; il fe trame une toile légère pour lui fervir de du Nopal. 419 galerie fur l'article du nopal : fous cet abri il creufe une tranchée par laquelle il arrive à la fape, jufques dans les rangs les plus épais des cochenilles, qu'il maffacre en leur rongeant l'ab- domen par deffous, il leur fuce le fang, 8c leur laiffe le refte du corps qui paroît fain 8c entier le premier jour, mais qui fe defsèche 8c fe cave le lendemain ; c'eft un fléau, le véritable tigre de la cochenille, il en tue par douzaines en un jour, Se en peu de temps il détruit toute une famille ; pour le découvrir il faut fonder avec une épingle ou une épine toutes les petites toiles que l'on voit fur un article chargé de cochenille; on enlève la toile, il paroît dans fa tranchée tout enfanglanté, il s'irrite, s'agite, 8c fe laiffe tomber tout de fuite à terre en fe tortillant ; ne l'écrafez pas, tuez-le feulement, il faut le garder, le deffécher, 8c le vendre avec la cochenille, il en eft tout farci, 8c il n'y en a point qui coûte fi cher au cultivateur. On a purgé de cet infe&e les nopals que Yon a rapporté de Guaxaca, on ne l'a pas revu depuis à Saint-Domingue (i) ; il eft d'autant plus dan- gereux qu'on ne s'apperçoit du dommage que par les cadavres defféchés de fes victimes, c'eft-à- dire, quand le mal eft déjà confommé, il atta- que également la cochenille filveftre 8c la coche- (i) Nous l'avons vu particulièrement fur la raquette efpa- gnole, dans notre jardin du Cap. Ddij 420 T R A I T L DE LA CULTURE hille fine, mais il défoie la première plus sûre- ment , parce qu'on l'y découvre moins facilement que parmi la féconde. Le troifième qu'on avoit repréfenté comme une araignée eft une teigne, dont la larve fe couvre de petits brins de paille, de fciure ou ver- moulure de bois ; elle eft groffe comme une femence de poirée, fans forme, elle a l'air peu fufpedle, quand elle marche on ne s'en déficroit pas, mais elle eft auflî cruelle que la chenille ci-deffus, quoiqu'elle ne détruife pas tant d'in- feéles en huit jours que Celle-ci en un feul ; elle leur ronge l'extrémité de l'abdomen, puis le refte du corps ; on l'a trouvée à Saint-Domin- gue, rarement il eft vrai, mais il ne faut pas la veiller moins aflidûment pour cela : un des grands indices qu'elle, ou la phalène ci - deffus, menacent les cochenilles, c'eft d'appercevoir cel- les-ci fe mouvoir, 8c rompre leur trompe pour fuir, ce figne eft infaillible; cherchez attentive- ment, vous trouverez leurs ennemis : Celui - ci attaque les cochenilles filveftres de même que les fines , on le tue en l'écrafant. Le quatrième ennemi des cochenilles eft le coccus de l'opuntia que l'on a décrit dans le traita du nopal, au chapitre des ennemis de cette plante: quand un nopal eft empoifonné de ces infectes encore petits, à mefure que les femelles aggrandiffent leurs targes Se font la tortue , elles paffent fous les pLa» de la cochenille fine , 8c du Nopal. 4^* étranglent fa trompe en la refferrant de toutes parts, la cochenille tombe fouvent , ou languit 8c fe defféché : le remède eft de facrifier toutes les cochenilles pour nettoyer le coccus avant la récolte de la cochenille fine, afin qu'il n'infeéle pas fes voifins par les nombreufes émigrations de {es progénitures ; on le nettoyé en raclant la plante avec un couteau, en la frottant forte- ment enfuite avec une éponge fouvent mouillée dans l'eau, 8c en la lavant enfuite avec une autre éponge trempée dans de l'autre eau. Le cinquième 8c dernier ennemi eft la fou- ris : les Indiens prétendent qu'elle eft friande de cochenilles fines , elle touche rarement à la filveftre à caufe du coton dont elle eft couverte, 8c qui lui embarrafferoit les dents; s'il.eft vrai qu'elle aime cet infecte, on ne s'en eft pas apperçu à Saint-Domingue, mais il eft mille moyens de fc débarraffer de cet ennemi, c'eft l'affaire du cultivateur de choifir le plus certain ; le moins convenable efi un chat dans une no- palerie , parce qu'il pourroit faire tomber les cochenilles. Au refte, femblable aux médecins, qui traitent toujours gravement les maladies les plus légères comme R elles étoient mortelles, on ne prétend pas allarmer le cultivateur par des craintes chi- mériques. On lui dit ce qui eft, il doit le pren- dre au pied de la lettre, on n'exagère ni le bien ni le ma] pour animer ou attiédir {es défirs 8c Dd iij 4.1% Traité de la culture fes efpérances ; on doit l'avertir feulement qu'avec les précautions les plus légères, après une vifite faite tous les matins dans une nopalerie, il n'eft aucun de ces ennemis qui puiffe y caufcr beaucoup de dommage. CHAPITRE VIL De l'accident le plus funefie a la cochenille. (JKjand les hiftoriens parlent des grands malheurs qu'éprouvent les riches Indiens en cultivant la cochenille, ils ne difent pas quels font ces malheurs, on a long-temps cherché quels y pou- voient être ; on ne fe feroit guère imaginé que ce qui eft un bonheur pour la majeure partie des biens de la terre, eut pu être la caufe de la mine des Indiens ; c'eft cependant elle ; c'eft l'ac- cident le plus redoutable 8c le plus irréparable auquel foit fujette l'éducation de la cochenille, on a déjà dû le preffentir 8c l'entrevoir dans tout le cours de ce traité ; les deux vers de Sénèque que l'on a mis à la tête du livre, 8c defquels on a détourné le fens propre de comparaifon, dans laquelle l'auteur les place pour en faire une pro- pofition applicable au traité de l'éducation de la cochenille, l'indiquent : cet épigraphe eft le compendium de tout le traité de la cochenille. Cenfeurs indifcrets, que la vanité de paraître D U N O P A L. 423 favoir tout, que la démangeaifon de parler plu- tôt que le défir de vous inftruire 8c d'inftruirc vos femblables précipite dans des jugemens témé-, raires; vous, faifeurs de réputation, dont les voix flentoriqucs provoquent Se foulèvent les nuages 8c les vapeurs des préjugés publiés pour ou con- tre les établilfemens que vous voulez accréditer ou renverfer, laifîèz-là toutes les objections qui font forties de votre profonde pénétration, 8c de vos calculs infinis, écoutez enfin à votre tour ; prenez la férule, voici l'endroit où vous devez frapper, fur lequel vous devez vous appéfantir ; voici fobje&ion la plus redoutable que vous puif fiez faire à ceux qui élèvent de la cochenille ; c'eft la pluie : elle n'entrait pas dans vos calculs, on s'en doute bien, comment faire une objeclion d'une chofe fi commune, fi triviale? Il vaut bien mieux aller chercher des fuppofitions au loin , pour qu'on ne puiffe vous contredire aifément. La pluie fera auflî redoutable au Port-au- Prince qu'à Guaxaca : elle empêche au Mexi- que les Indiens. de récolter la cochenille fine pendant toute Tannée, c'eft elle auflî qui ruine leurs récoltes, quand ils ont femé de trop bonne beure en Octobre ; c'eft elle qui les ruine quand ils ont femé trop tard en Avril; c'eft elle enfin qui dans le cours de quelque hiver, quand la nature fait exception à fes règles ordinaires, quand par exemple un nuage perd l'équilibre au- deffus d'un territoire femé de cochenille, faccag3, Dd iv 424 Traitl di; la culture ruine Se entraine la récolte quelquefois pro- chaine , quelquefois éloignée, 8c avec elle les efjpérances 8c la fortune des Indiens ; voilà quels font les grands malheurs qu'ils réprouvent, il ny en a pas d'autres , on défie qui que ce foit d'en nommer un feul, non pas plus défaftreux, mais feulement auflî ruineux. Pour le faire comprendre à ceux qui ne con- noiffent pas l'Amérique méridionale, il faut dif- tinguer quatre fortes de pluies. iQ. Les pluies lentes dont les gouttes infiniment petites Se rares reffemblent à une brume : ces pluies ne nuifent ni à la cochenille filveftre , ni à la cochenille fine ; elles ne durent jamais plus de deux jours à Saint-Domingue, Les pluies douces , comme celles des pluies ordinaires de l'Europe, dont les gouttes font plus groffes que la brume 8c tombent plus vite, mais perpendiculairement fans être chafiees par les. vents : on n'en a point vu durer plus de vingt- quatre heures; la cochenille filveftre n'en fouffre point, la cochenille fine en eft incommodée , mais elle la fupporte quand elle eft âgée d'un mois. Après cela il y a les grains : c'eft une pluie dont les gouttes groffes comme celles de nos pluies d'Europe , tombent perpendiculairement à l'improvifte , fans être en apparence chaffées par aucun vent, 8c durent un quart - d'heure plus ou moins avec violence, la cochenille fine du Nopal, 425 ne les fupporte pas, le poids de ces gouttes d'eau la fait tomber ou la meurtrit, mais la cochenille filveftre les fupporte 8c n'en eft que légèrement incommodée (1). Enfin il y a encore les avalaffes ou orages qui font mêlés d'éclairs, de tonnerres, 8c chaf- {es par le vent avec une violence incomparable à tout ce qu'on connoît ; l'eau femble être verfëe du ciel comme d'une cataracle ; les gouttes tombent avec un fracas plus épouvantable que celui de nos horribles grêles d'Europe ; elles font le même ravage fur les jeunes plantes boréales que l'on élève dans les jardins ; la cochenille filveftre en eft endommagée, 8c tota- lement perdue , quand elle n'a qu'un mois d'âge j quand elle eft plus avancée, par exemple prête d'être récoltée , elle n'en eft pas ruinée pour cela, la pluie ne peut l'entraîner 8c l'emporter, mais il faut la récolter le lendemain, parce que celle qui eft tuée par le poids de l'eau, pourrirait promptement. Depuis cinq ans , on n'a pas encore vu une pluie d'orage, ou ce que l'on appelle une ava-* laffe à Saint-Domingue, pendant tout l'hiver; on y a vu une feule fois une pluie douce durer vingt-quatre heures, 8c être fuivie d'une brume (1) Les pluies d'orage qui tombent avec force de'tachent aufTi la cochenille filveftre ; les pluies du nord qui font très-lourdes, & qui durent fouvent plufieurs jours de fuite dans la partie du Çap, doivent être funeftes h la cochenille. 426 Traité de la culture de deux jours : ces pluies tombent à la nouvelle lune de Janvier; c'eft ce que l'on appelle dans le pays pluies du petit mil ; mais elles ne font ni durables, ni violentes. Le refte de l'hiver eft parfaitement fec, comme ce qui a précédé , 8c très-fouvent ces pluies de petit mil manquent ou font fi infenfibles 8c fi peu durables, qu'elles n'abattent pas même la poufliôre , il ne peut donc pas être queftion d'elles ici comme d'un obftacle à la culture des cochenilles. S'il ne s'agit uniquement que des grains, ou des groffes pluies 8c des avalaffes, ces fortes de pluies finiffent en Octobre, 8c ne recommencent qu'en Avril ; tout l'efpace qu'elles laiffent entre leur fin 8c leur renouvellement peut être con- facré à l'éducation de la cochenille ; cela facilite trois récoltes complettes. On ne parle ici que des pluies du territoire du Port-au-Prince, on n'a encore pu s'inftruire par foi même de ce qui fe paffe ailleurs dans la colonie, 8c fi ce que l'on en rapporte eft vrai, il eft des quartiers où l'on pourroit faire quatre ou cinq récoltes de cochenilles fines par an. Comment nne récolte de cochenille fine peut- elle être ruinée par un grain ou par une avalaffe? Le voici : quand on a femé la nopalerie en Octobre de trop bonne heure, il furvient un dernier orage, la récolte eft perdue en entier, quand elle n'eft pas affez avancée, 8c en partie quand les cochenilles font âgées y par exemple, du Nopal. 427 de fix femaines : la même chofe arrive quand on a femé trop tard en Mars, s'il furvient une avalaffe. Enfin, quand par un malheur affez étrange & très-rare , un nuage crève fur une nopalerie pendant les féchereffes de l'hiver, en tous ces cas, le mal eA-il fans reffource, la perte eft-elle complette? Non. Quand un grain fond fur une nopalerie nou- vellement femée, de trois femaines par exemple, tout eft perdu ; l'unique reffource eft de femer de nouveau bien vite fans perdre de temps; on a toujours dans le féminaire des mères prêtes à être femées, 8c l'on n'éprouve qu'un retard de trois femaines. Si vous êtes au commence- ment des fecs cela ne doit pas vous décourager, puifque vous n'avez plus rien à craindre de fem- blable. Si vous êtes au milieu des fecs vous pouvez encore efpérer de faire une bonne récolte; mais fi vous êtes à la fin, il eft inutile de faire une nouvelle femaille qui feroit en pure perte. Quand un grain fiirprend vos cochenilles âgées de cinq ou fix femaines ou même plus , alors tout n'eft pas perdu; vous faites promptement une demi récolte; car ces infectes n'ont que la moitié de leur groffeur ordinaire , 8c vous femez encore tout de fuite fans perdre de temps ; vous n'avez perdu que quinze jours, le refte étant corapenfé par le produit de la petite récolte forcée que vous avez faite. Ainfi l'on 428.. Traité de la culture voit que les pluies font d'autant moins dangc- reufes pour la cochenille, qu'elle efi plus avancée en âge. CHAPITRE VIII. Comparaifon du dommage que caufe la pluie à la- cochenille , avec celui que d'autres accidens cau- fent à d'autres cultures. C^uand une récolte de cochenille eft ruinée au treatième jour, quelle eft la perte qu'éprouve le cultivateur d'une nopalerie d'un carreau de terre? Il a perdu un mois de temps, plus une livre 8c demi ou deux livres de cochenilles crues prife dans fon féminaire, plus quatre jourr nées de négrillons pour la femer ; voilà tout : mais lïindigotier, qui voit ruiner fon herbe par la chenille du foir au lendemain , perd pour cent écus de femences, 8c quelquefois mille écus de travaux de {es nègres, outre la perte fictive de fes efpérances. La même chofe arrive au planteur de coton ; c'eft encore pire quand le feu paffe dans une pièce de cannes, ou lorfque prête de mûrir, elle eft couchée à terre par un ouragan : la pluie n'a donc rien de plus rui- neux pour le cultivateur du nopal, que le feu pour le focrier, la chenille pour l'indigotier 8c le cotonnier ; elle n'eft pas plus ordinaire que du N o p a l; 4251 ces fléaux ; mais ces fléaux découragent-ils le fucrier, l'indigotier 8c le cotonnier ? Non : la crainte des pluies extraordinaires ne doit donc pas arrêter le cultivateur du nopal. Mais fuppofons pour un moment que toutes ces cultures aient un fuccès heureux ; comparez leurs travaux, leurs fardeaux, leurs encombré- mens , les mifes dehors 8c leurs bénéfices , avec quelle peine le caffetier fait fécher une denrée que la concurrence ou une guerre avilit. Voyez quelle troupe de nègres il faut pour farcler, pour récolter, pour fécher, pour écrafer, pour tirer le caffé : il faut beaucoup de che- vaux , de mulets, pour charger pour mille écus de marchandife ; tandis que l'on voit arriver de cinquante lieues 'dans les terres, un cultiva- teur de nopal, qui porte au marché pour trois cent louis d'or de cochenille fur un feul mulet ; quels capitaux énormes ne faut-il pas pour faire par exemple cent milliers de fucre? quels capi- taux, quelle culture, quelles opérations, quelles manipulations ne faut-il pas pour faire la valeur de trois cent louis d'or en indigo? Il n'en faut sûrement pas autant pour cultiver la cochenille; mais ce feroit infulter le lecteur 8c fe défier de fa pénétration, que de pouffer les çomparai- fons 8c les détails plus loin. 4?° Traité de la culture T ■ il ■ ■ '.i ■ » CHAPITRE IX. L'éducation de la cochenille fera utile à la colonie françoife de St. Domingue. JTOUR fpéculer avantageufement dans une entre- prife de culture 8c de commerce , c'eft peu d'être doué d'intelligence 8c de raifon, il faut avoir acquis une fomme de connoiffances de faits au-deffus du vulgaire : c'eft de ces faits bien confiâtes dont on fe fert pour principe de fes raifonnemens 8c pour bafe de la fpéculation ; or ces faits ne fe vérifient que par les voyages 8c les obfervations fur les lieux. Ceux qui ont objecté contre l'utilité de la culture de la cochenille à Saint-Domingue. i°. Le prix de la main-d'œuvre des nègres. 2°. La cherté de leur nourriture 8c entretien, étoient-ils bien inftruits, quand ils ont prétendu que les Indiens vivoient à meilleur compte, 8c que le prix de leur journée étoit plus bas que celui des nègres françois ? La piaftre gourde efpagnole vaut onze réaies de Plata dans la colonie françoife de Saint- Domingue ; elle en vaut neuf à la Havanne , elle n'a cours que pour huit à la nouvelle Vera- Crux, Guaxaca 8c toute l'audience de Guatimala Se de Mexico. La main-d'œuvre des Indiens dans le Mexique d u N o p a l. 431 varie félon Téloignement ou la proximité des grandes villes; on ne parlera pas de celle de Mexico, que l'on ne connoit pas ; mais on par- lera de ce que l'on connoît , 8c que l'on a vu dans le fond des provinces. La main-d'œuvre des Indiens commandés en corvée , pour l'ex- ploitation 8c le fervice des terres des Caftillans, eft de deux réaies de Plata ; ainfi payer la main- d'œuvre des Indiens de Guaxaca à deux réaies de Plata, c'eft la même chofe que de les payer trois réaies de Plata à la Havanne , ou de la payer quatre réaies moins un tiers au Port-au- Prince. Il faut obferver ici que la corvée eft une charge impofée par le vainqueur, 8c que le prix apparent qu'il accorde au vaincu pour falaire de fon ouvrage eft une grâce , une condition dont il s'eft rendu le maître , 8c non une con- vention libre ; le vainqueur a donc donné par la raifon du plus fort le moins qu'il a pu, on fait combien les rétributions des corvées font modi- ques même en France; cela prouve encore qu'elles ne font confidérées que comme alimentaires , afin que le corvéable n'ait point de prétexte apparent ou raifonnable de ne pas travailler. Au Port-au-Prince, un nègre perruquier, cui- finicr, domeftique, fe loue par mois quarante- cinq livres ou cinq piaftres gourdes, qui font cinquante-cinq réaies de Plata, c'eft-à-dire un peu moins de deux réaies de Plata par jour; 432 Traité de la cultlrf ajoutez-y une demi réale de Plata pour fa nour- riture , ce fera deux réaies 8c demi par jour. Un nègre de ferme pour jardin fe paye trois cent livres par an : ce n'eft pas une réale de Plata par jour, fuppofons-la pourtant d'une réale, 8c ajoutons-y une demi réale pour fa nourriture, il coûtera Une réale 8c demi par jour au locataire : voilà donc fon falaire fixé au plus haut prix , compris fa nourriture, à une réale 8c demi par jour. On fait que dans les cas de liquidation', de dommages intérêts 8c de reftitution de fruits, les arrêts du confeil fupérieur du Port-au-Prince ont quelquefois adjugé quatre réaies de Plata par jour au maître légitime de l'efclave ; mais ce font des cas de rigueur, dans lefquels le magif trat armé de l'autorité de la loi févit contre le détenteur; 8c ce prix liquidé fi haut eft une peine contre l'injuftice de celui qui fuccombe ; d'ailleurs cela dépend des circonftances 8c prin- cipalement des talens d'un nègre; car on avoue qu'il y a des cuifiniers qui fe louent cent livres par mois, mais il ne s'agit ici que de la main d'œuvre d'un nègre de jardin, qui a été fixée à une réale Se demie de Plata. On voit par cet expofé fidelle, que perfonne ne peut démentir, que la main d'œuvre eft moins chère au Port-au-Prince qu'à Guaxaca $ quoique les vivres foient à meilleur compte à Guaxaca qu'au Port-au-Prince.1 La taxe de l'Indien le plus pauvre à Guaxaca eft bu Nopal. 433 eft celle des topith (1). Les ordonnances leur adjugent une réale de Plata par quatre lieues : ils peuvent gagner deux réaies, mais l'humanité 8c la reconnoiffance des voyageurs ne fe bor- nent jamais là. L'efpagnol eft orgueilleux, mais perfonne ne lui impute l'avarice 8c la fordidité fi oppofées à la hauteur de fon caractère exalté ; mais un topith gagne toujours au moins quatre ré;iles de Plata par jour quand il travaille: or , eft-ce un topith qui fait de la cochenille ? Un topith eft l'homme de peine de la communauté, il eft l'alguazil né des alcaldes, 8c fon gain n'eft pas borné aux courfes des poftes, il a des rétribu- tions de la commune où il demeure. Le topith eft cependant toujours l'homme le plus mifera- ble de la commune ; cela eft paffé en expreflîon proverbiale; malheureux comme un topith. Mais on le répète, ce n'eft point lui qui fait de la cochenille. On a mangé quelquefois chez de pauvres In- diens , on a fait maigre chère chez quelques-uns, mais on en a trouvé qui mangeoient d'excellen- tes volailles, 8c ceux-là n'étoient pas des culti- vateurs de cochenille ; la nourriture commune des Indiens font des galètes de mahys, mais ils ont ou de la viande ou des volailles, 8c ils ne man- gent le fruit des ca&es que par plaifir 8c par goût. Dès qu'un topith gagne quatre réaies ou (1) Courier de pofte. Ee 434 Traité de la culture feulement deux par jour, il peut manger un poulet avec fes tordillas, parce qu'un poulet ne coûte qu'une réale, 8c quelquefois moins, tan- dis qu'il coûte deux 8c trois réaies de Plata au Port-au-Prince. Or s'il mange un poulet d'une réale 8c pour une demi réale de tordillas, ou de pain efpagnol par jour, fans compter fon cho- colat, fa nourriture eft bien meilleure 8c plus chère que celle du nègre (i). Quelle eft la nourriture du nègre à Saint- Domingue ? C'eft l'igname, la pattate , la ba- nane , la caffave : on ne donne à un nègre domeftique qu'une demie-réale pour acheter ces fortes de nourriture : or , une demie-réale eft plus baffe au Port-au-Prince de trente pour cent qu'à Guaxaca, puifqu'au Port-au-Prince elle eft le vingt-deuxième de la piaftre gourde, 8c qu'à Guaxaca elle eft le feizième. Ainfi quand, ce qui eft faux , un Indien, un homme libre de Guaxaca ne vivroit qu'à une demi - réale de Plata par jour , fa nourriture feroit plus chère réellement que celle d'un nègre de la colonie françoife de Saint-Domingue. Mais la nourriture de deux nègres ne revient pas à une demi-réale au cultivateur de Saint- Domingue , parce qu'il n'y a que dans les villes (i) Il faut fuppofer que l'Indien qui mange de la volaille l'e'lève hii-même, & qu'il n'eft pas dans la ne'ceffité de l'acheter; les nègres de la colonie font dans le même cas. du Nopal. 43s où l'on donne de l'argent aux nègres domefti- ques pour vivre, 8c que les nègres cultivateurs font .nourris en général avec les vivres que le fol produit. Il eft donc démontré que le nègre de Saint Domingue vit à infiniment meilleur compte chez fon maître que l'Indien libre de Guaxaca le plus miférable ; le prix de fa^ main-d'œuvre eft encore plus bas. Mais pourquoi établir une comparaifon entre le pauvre Indien libre 8c le nègre efclave de Saint-Domingue , pour le prix de la nourriture 8c celui de la main d'œuvre, à deffein de recher- cher fi l'on peut foutenir la concurrence avec les Efpagnols dans l'éducation de la cochenille Une ? C'eft l'Indien aifé ( car il n'y en a pas de riche ) ; c'eft l'Indien propriétaire de terre qui cultive la cochenille , 8c non pas celui qui ramaffc des pitahiaha, ou qui marche devant des chevaux de pofte. . L'Indien libre 8c aifé a du profit à cultiver la cochenille. Ce n'eft pas le tout, le gouver- neur de province, le gouverneur de ville, i'alcalde major, fon lieutenant, l'Indien ou le • nègre , alcalde ordinaire, ont même du profit à l'acheter, à la monopoliser du cultivateur par des avances ufuraires 8c perfides, 8c par des achats prématurés ; ils la revendent enfuite aux négocians, qui la Ee ij 436 Traité de la culture chargent fur les vaiffeaux de regiftre, 8c c'eft ce qui fait hauffer le prix de cette denrée. Quel ferait donc le profit de l'Indien , s'il pouvoit mettre lui-même la cochenille fur le marché de Cadix, comme il la met à Guaxaca? Jl feroit toujours beaucoup au-deffous de celui que pourra faire, le colon françois , qui, en exploitant de la cochenille, aura l'avantage de la vendre lui-même aux navires marchands dç fa nation. On voit rarement fauteur d'une entreprife utile en tirer tout le fruit qu'il a droit d'en efpérer. Celui qui propofe la culture du nopal & l'éducation de la cochenille aux colons de Saint - Domingue le fait bien , il ne s'eft pas abufé, 8c il ne fe promet pas pour lui per-> fonnellement tous les avantages qu'il pourroit en tirer. Son âge , fa manière de vivre, fon état, le mettent trop au-deffous de toutes efpé- rances de fortune ; mais il prétend à l'honneur d'avoir enfeigné une chofe réellement utile, 8c c'eft pour obtenir à jufte titre cet honneur, qu'if a cru devoir ne rien difîîmuler, en difànt fidel- lement ce qu'il a obfervé ; c'eft-là le feul hom- mage que Khonnête homme doit à lui-même 8c au public. FIN, $UFPI»EBf£NX AU VOYAGE DE GUAXACA, Ç on tenant les lacunes recouvrées après Fim~ prejjion , indiquées aux pages 68 cy 146 , la. première par une note , & la féconde par deux lignes de points ; fuivies de Notes, qui jetteront un plus grand jour fur plufieurs endroits de et Voyage* Par M. Thiery de Menonville ] Avocat ad Parlement, Botanifte de S, M, T. C. AVERTISSEMENT. LA defcripdon de Vera-Crux , com- mençant par ces mots : j'ai dit combien r &c quife trouve imprimée pag. 6 z _, ligne 28 du premier volume, & tout ce qui fuit ^ jufqu'au départ d'Oriffava , page 68 , Ligne 15 du même volume doit être regardée comme très-imparfaite : le Lecteur voudra bien s'en tenir à celle-ci, infiniment plus fatisfaifante 9 & a laquelle L'Auteur a porté toute fon attention. SUPPLEMENT AU VOYAGE DE GUAXACAJ ^îL^ette ville eft fituée dans le Golfe du . Defc"p^ Mexique, for les bords de la mer, dans tl°^ z ** une plaine fàblonneufè 8c flérile. Pas la A 2 Voyage moindre culture n'embellit fes dehors ; aii fùd , des marais infeëts contribuent à la rendre très-mal faine ; au nord, parmi des fables arides, 011 tous les jours on pouroit recueillir le fèl concret, à leur furface eft le chemin du Mexique qui fuit pendant fept à huit lieues les bords de la mer. A Toueft , des dunes de fable apportées fur les flots ne laiflènt voir que la fbmmité des arbres les plus élevés. A mefùre que ce fable, amoncelé par les vents de l'eft & du nord, fè défleche , il eft de nouveau chafîé par les mêmes vents, & jette en avant, foit dans la ville, au point d'en couvrir toutes les maifbns, foit dans les terres, d'oîi provient l'enceinte des dunes dont elle eft formée. Les tourbillons de ce fable qu'excitent quelques fois les vents du nord, troublent fouvent la vue, & coupent la refpiration. Par delà cette plaine fàblonneufè & les montagnes qui l'environnent, on trouve des bois remplis de bêtes fàuvages , & des prairies couvertes de troupeaux. Vera-Crux eft bâtie en demi cercle , dont le grand diamètre qui a fix ou fept cents toi- les , eft le bord de la mer. Elle eft ceinte d'un fimple mur ou parapet de fix pieds de a Guaxaca. 3 haut, fur trois de large , Surmonté d'une palifîàde de pieux de bois de fer en mauvais état. Ce mur eft flanqué de diftance à autre de fix mauvais baftions, ou tours quarrées de douze pieds de haut, fur vingt de flanc j quelques-unes terraflees, les autres vuides, fans fofles , ni contrefcarpe, ni aucuns de- hors. Sur les bords de la mer au fiid-eft, & au nord-oueft de la ville , font deux re- doutes , ou pour mieux dire, deux baftions terrafles plus réguliers que les autres, avec un cavalier & quelques canons en batterie. l'entrée du port fe trouve couverte par le fèu de ces deux baftions. Toute la ville eft bâtie en pierre , à chaux & à fable, d'une excellente maçonnerie , le moellon qu'on y emploie étant des madré- pores tirés du fond de la mer ; quant à la pierre de taille on Ta tire de Campêche. M. l'Abbé Raynal, trompé fans doute par les Mémoires qu'on lui a fournis fur cette ville , a écrit qu'elle étoit bâtie en bois , mais je me fuis bien aflùré du contraire par mes yeux, & les Ingénieurs à qui j'ai mon- tré le paflàge de l'hiftoire Philofbphique , m'ont encore certifié qu'ils ne connoifloient pas une feule maifbn bâtie en bois dans toute la ville : on ne peut pas dire qu'elle ait été Aij 4 Voyage autrefois ainfi bâtie, & que- c'eft ce qui à trompé quelques voyageurs , car j'ai vu vingt maifbns de Majorats ( i ) tombées en rui- nes depuis plus de cinquante ans , & dont tous les murs font en maçonnerie ; mais j'imagine que ce qui les a induits dans une erreur fi conféquente , c'eft la vue de ces balcons de bois, lourds & maiïifs, qui ré- gnent tout au-tour des maifbns, comme à la Havanne , ce qui aura fixé d'abord leurs regards, &. leur aura fait dire que les mai- fbns étoient de bois. Elles ne font ni plus régulières, ni plus élégantes, qu'à la Havanne, mais les rues y font plus vaftes &. mieux percées -, elles font alignées , parfaitement pavées en cail~ loux, bien nivellées , & bien entretenues, ce qui contribue à leur propreté, & leur donne une meilleure grâce. Il n'y a d'édifices remarquables- que les Églifes; femblables à celles de la Havanne, elles font ornées de beaucoup d'argenterie, comme les maifbns de porcelaines, & de meubles de la Chine : c'eft là tout le luxe., ( i ) Biens nobles fubftitués de mâles en mâles à, perpétuité. A G 0 A X A C A. 5 & du refte , la fobriété des habitants eft telle qu'ils fè nourriflènt prefqu'uniquement de chocolat &. de confitures. Vera-Crux a trois portes, celle de Ma- tlelline , celle d'Oriflàva & celle de Mexico. Elle n'a pour habitants qu'une très-petite gar- nifbn, les agents du gouvernement, les naviga- teurs & un certain nombre de négociants , ou plutôt de commifïîonnaires pour la vanille, l'anis & la cochenille, qui ne peuvent être exportés que par les gallions , le principal commerce des marchandifès d'Europe fè faifànt à Xalappa, excepté celui du fer que l'on vient charger à Vera-Crux; tout cela peut former une population de fept ou huit mille âmes ; cependant, excepté le gouver- neur, l'adminiftrateur & les officiers de terre & de mer, il y a peu de monde à voir Les hommes font généralement hauts & fiers, foit parce que tel eft le caractère de la nation , foit que leurs richefles, dans un pays ou l'or eft d'un fi grand prix ( i ) , ( i ) II y a à Vera-Crux fept à huit maifons de commerce , dans chacune defqueïles on pourroit trouver pn million de pefos-fortes, Aiij & Voyage leur ait fait afficher ce ton de fupériorité Ils entendent fort bien le commerce , mais là, comme ailleurs, leur indolence naturelle & leurs fiiperftitions acquifès , leur donnent pour le travail une averfion infiirmontablè. On leur voit fans ceflè des chapelets , des reliquaires aux bras & au col , leurs mai- fbns font remplies de ftatues, & d'images de fàints , & ils paflènt leur vie en pra- tiques de dévotion. Les femmes vivent retirées dans les ap- partements d'en haut pour éviter la vue des étrangers ; cependant il eft aifé de s'aperce- voir qu'elles feroient plus accefïibles f\ leurs maris leur en laiflbient la liberté. Si elles £6rtent , c'eft en voiture, comme je l'ai remarqué à la Havanne , & celles qui n'en ont point font couvertes d'une grande mante de foie qui les enveloppe de la tête aux pieds , & n'a qu'une petite ouverture, du côté droit, par où elles voient à fè con- duire. Dans l'intérieur des maifbns , elles ne portent fur leurs chemîfès qu'un petit corfèt de foie lacé d'un trait d'or ou d'argent, & tout l'art de leur coëfrure confifte à porter leurs cheveux noués d'un ruban au-deflus de leurs têtes. Avec un ajuftement fi fimple, elle ne laiflènt pas d'avoir une chaîne d'or a Guaxaca. 7 au. tour du col, des bracelets du même mé- tal aux poignets, & les émeraudes les plus précieufes aux oreilles ; tant il eft vrai que la mode & le goût du luxe ne connoiflènt point de règle ! En général le fèxe n'eft pas beau dans cette Ville , avec les plus riches parures, il manque de grâces &; de goût , & malgré fa retenue apparente , il eft très- porté au libertinage. Les fèuls divertiflèments de ce féjour font la neogerie , efpèce de cafle où les honnêtes gens fè raflèmblent pour prendre des glaces, & quelques fimulacres de courfè de taureaux pour le bas peuple , à moins qu'on ne veuille y comprendre les procefïîons &. flagellations de la femaine fainte , temps auquel j'arrivai à Vera-Crux. Vingt fois pendant cette femaine le bruit des chaînes me fit courir à ma fenêtre. Quel trifte fpectacle .' tantôt c'étoit un pénitent habillé en femme, juppes Se. corps de toile de lin, couleur ardoifè, les bras étendus & attachés fixement dans une lituation hori- fbntale , le dos &. les épaules chargés de fèpt vieilles épées , telles que celles qui fer- vent d'enfèigne à nos fourbiflèurs , & dont les pointes raflèmblées dans un bourlet lui portaient fur le coccis , les pieds chargés A iv S Voyage de chaînes & de boulons -, dans cet attirail, le pénitent parcouroit à pas lents toute la ville , & faifbit fes ftations à chaque Églife. L'inftant d'après fè préfèntoit un autre mafque auflî habillé en femme , mais en mouflèline blanche , nu jufqu'à la ceinture, un mouchoir fur le fèin, les fers aux pieds, mais les mains libres, tenant dans la gauche un Crucifix, & dans la droite une rude dit cipline dont il fè déchiroit les épaules de cent pas, en cent pas ; on voyoit à chaque coup le fang ruiflèler fur fes reins St teindre la belle Juppé blanche falbalaflee. En huit jours j'ai compté plus de quatre- vingts mafcarades fèmblables. Les proceflîons ne font pas plus agréables à voir ; chaque chapelle a fon Saint figuré en cire, de grandeur naturelle, dont l'afpe£fc eft effrayant, & qu'elle fait porter fiir des brancards par huit hommes qui fè relayent ; ils font toujours habillés en femme , la Jup- pé , le corfèt Se. le mafque pareils : c'eft-à- dire , en toile de lin gris-ardoifè. Us tien- nent cet emploi à tel honneur , qu'ils fè montrent tout le jour , même la veille & le lendemain, dans ce ridicule accoutrement. Parmi tant de proceflîons, il en eft une qui mérite d'être diftinguée par fon objet, a Guaxaca: çf elle a lieu à Poccafion d'une fondation de fix mille piaftres deftinées à marier chaque année quatre jeunes filles pauvres & nubiles; mais par un abus trop ordinaire , le choix tombe aujourd'hui, à force d'intrigue, fou- vent fur les plus aifées ', & quelques fois fur des enfans de fèpt à huit ans ; & tandis que l'intention des fondateurs de cette pieufè inftitution a été de fbulager la mifère , & d'infpirer à ces nouvelles mères de famille l'efprit de religion & de modeftie qui leur convient, il femble que le but de la céré- monie foit de leur donner l'idée du luxe, & le goût de la frivolité ; on les conduit à PÉglifè dans des foperbes voitures, cou- vertes de robes de drap d'or ou d'argent , de dentelles magnifiques , de perles & de diamans les plus riches', que les femmes opu- lentes fè font un plaifir de leur prêter , à l'envi les unes des autres. Un Écuyer , ou efpèce de parrain , l'un des hommes les plus qualifiés de la ville , leur donne la main & les conduit comme en triomphe à la proce£ fion qui foit la bénédiction. On fît durant mon féjour la proclamation de deux années , mais en vérité de huit élues il y en avoit fèpt dont je n'aurois pas voulu pour fèrvantes. En face de Vera-Crux, à une diftance de jo Voyage quatre cents toifès , eft un iilet, for lequel eft bâti le château de Saint Jean-d'Ulloa, qui la couvre & la défend par le feu de lès ' batteries : ce fort , long - temps après fà première conftructÀon , a été renforcé par des fortifications plus régulières ; c'eft un quarré long, compofé de quatre grands baftions &de trois demi-lunes, avec contref- carpe , fofîes , chemin couvert , paliflàdes & glacis , du fùd-oueft à l'oueft-nord-oueft, où l'iilet, quis'accroit de jour en jour, accumule des fables , des coquillages & des madré- pores ; au fod, le port forme un folle bien fùffiiànt, puifque la Capitane mouille à un demi cable du rempart, qui a trente-cinq à quarante pieds de haut. Néanmoins, pour em-- pêcher le débarquement &. l'approche des canots à couvert du canon 5 on fraizoit toute la courtine qui eft nue, ainli que les flancs des deux baftions qui font for le port, de pieux1 d'un bois dur & noir comme l'ébene-, qui, éguifés & fortant d'un pied &. demi au- deflus de l'eau , empêcheront d'approcher plus près, qu'à la portée de la moufquetterie. Il y a trois cents pièces de canon, depuis douze, jufqu'à trente-fix livres de balles. La place n'eft cependant pas imprenable, malgré les refcifs qui la bordent d'un côté , & le a Guaxaca.. ii fort qui la défend de l'autre , & j'ai été con- firmé dans cette opinion par un coup d'oeil échappé à un Ingénieur François avec qui je conferois for ce fojet. Tout en foutenant la place imprenable, il jettoit les yeux vers le fùd-eft, où fe trouve en effet une paflè beau- coup plus courte que la principaje , & dans laquelle les vaiflèaux aflàillans ne feroient pas expofés fi long-temps à l'artillerie des Ouvrages qui couronnent le fort du fod-eft, au nord-oueft , & pourroient même mouiller fous la courtine, refte des anciennes forti- fications , ouvMge fort élevé , & dont le feu deviendroit par cette raifon inutile. Une tour quarrée de la hauteur de foixante pieds au-deflus du rempart, ou baftion du fod-eft, domine la ville , le port, toute la rade, & les environs, & fèrt à faire les fi^ gnaux qui font répétés par la Capitane de port. J'y fois monté ; au premier étage eft. Une terraflè for laquelle eft établie une bat- terie de quatre pièces de bronze de vingt- quatre livres de balles , avec un corps de garde de dix hommes ; au dernier étage eft une fèntinelle qui eft rekvée toutes les demi- heures , elle donne avis de ce qu'elle voit , & c'eft d'après cet avis, vérifié par le caporal, «rue celui-ci ordonne les fignaux j il n'y avoit / Ji' V O Y A G È alors qu'un bataillon en garnifon J avec une -compagnie d'artillerie, & environ mille for- çats employés aux travaux du Roi. Le port de Vera-Crux eft fermé par ce château , & l'illet for lequel il eft bâti. Quarante à foixante vaiflèaux de guerre , 8c cent marchands, peuvent y mouiller for qua- tre , & dix brafîès. Les refoifs qui l'environ- nent depuis Fille des Sacrifices au fod-eft & au nord-eft, rompent le flot, & on y eft en foreté par tous ces vents. Mais depuis le nord-eft, jufqu'à l'oueft-nord-oUeft, la plage eft ouverte, & les nords, for#tout, qui font terribles , ont fouvent déradé des navires, & les ont jettes à la côte. C'eft pourtant dans cette rade, la feule au refte de tout le Gol- fe , qu'arrivent tous les approvifionnements. du Mexique , & c'eft d'elle que partent pour FEurope les métaux & denrées, donnés en échange par ces vaftes contrées. Vue du côté du château , la Ville a une très-jolie apparence. Elle a au fodune prairie naturelle qui fert de promenade , excepté dans la faifon des pluies , car alors elle eft inondée par un ruiflîtou qui forme un marais . à huit cents toifes de la ville, & lui fournit de l'eau j mais comme ce n'eft point une fource vive , mais feulement la filtration .a Guaxaca." i$ tîès eaux des dunes voifines , qui fè rafîèm- blent dans un étang marécageux , ces eaux ne. font ni fraîches, ni agréables, & on leur préfère celle des citernes dû château. Ce- pendant dans le temps de fèc, ce qui forme les trois quarts de l'année , la filtration fè fait à une plus grande profondeur, & l'on conduit ces eaux à la ville par un aqueduc en maçonnerie. Quoique le ruiflèau ait peu d'eau, il ne laiflè pas de nourrir des Caimants de fèpt à huit pieds de long, j'en ai reconnu plufieurs fois la pifte , & j'en ai vu même plonger dans le marais , .mais ils ne font pas dangereux. Vera-Crux n'a qu'un très-petit fauxbourg au fod-eft, où font deux chapelles , des jeux de boule & cjuelques jardins, mais les jar- dins y font fans culture & fans ornemens : quelques ciroueillers, quelques choux pal- miftes, quelques cocotiers, font tous les arbres utiles : un bombax à fleurs rouges , des melias & des plumerias rouges, jaunes & blancs y font les fèuls arbres agréables : cela rend la ville fi trifte, tk lui donne un afpedt fi ftérile, que fans la prairie du fod, qui fèrt de ren- dez-vous aux carroflès , & dont la- verdure recrée la vue , Vera-Crux feroit le féjour le plus ennuyeux de l'univers. Heureufement 14 Voyage auflî la nature peu brillante dans le règne végétal, a-t'elle paré le règne animal de tour- tes fès richeflès ; la ville & les campagnes font peuplées d'oifèaux, dont les couleurs & le chant rejouiflènt l'oreille & les yeux, le plus agréablement du monde ; les rués de Vera-Crux font peuplées d'une foule innom- brable de trois efpèces de pies, parfaitement noires ; la plus petite eft auflî groflè , aufïï fèmillante , auffi nombreufè , mais moins bruyante & moins incommode que nos moi- neaux de France ; la féconde eft de la gran- deur & de la couleur de nos merles, la reflèmblance eft à s'y tromper ; la troifième eft celle que l'on nomme dans nos colonies bouts de tabac c'eft une efpèce de perroquet. Toutes ces efpèces font extrêmement fami- lières &. divertiflàntes par leurs mouvements divers : elles n'attaquent point les femences des plantes, ck ne vivent que d'infectes & de fientes de chevaux, de mulets, &c. Au-deflùs de ces trois efpèces eft celle du vielturaura fi bien décrite par M. Jaquin ; le nom de cet animal femble infpirer la terreur , ce- pendant c'eft le plus lâche & le plus ftupide des oifèaux de proie , & il n'attaque rien de ce qui a vie ; il eft de la taille dun pou- let d'Inde , il lui refîèmble fingulierement a Guaxaca. 15 par fà couleur brune & fa tête nue, couverte d'une peau prefque caronculée , &. n'a qu'au- tant de courage qu'il en faut pour voler, & emporter un morceau dans les cuifines, qui font prefque toujours ouvertes & à plein air : pour y parvenir, il fè met en vedette jufqu'à ce qu'il ne voye plus perfonne ; alors il entre d'un vol rapide & léger par une porte, ou une fenêtre, & fort par l'autre , en enlevant le morceau qu'il aura trouvé à fà portée. Son domaine le plus aflùré &. le plus abondant eft dans les égouts , les boucheries &. la campagne ; on le voit quelque fois par- tager la chair d'un mulet mort, avec les chiens, quand ceux-ci ne font pas trop allâ- mes , & veulent bien fouffrir le partage -, le Tropîllot ( c'eft le nom que les Indiens donnent à notre Vautour ) mange fans ceflè, & quand il eft raflàfié il dort for la cha- rogne , ou à côté , Se. ne la quitte que lorf- qu'il ne refte que les os. Il m'eft arrivé de voir le matin un mulet mort dans un che- min , & de n'en retrouver le foir que le fquelette , cependant je n'avois>pas vu for le fable la moindre trace d'un chien , il n'avoit donc pu être que la proie des Vautours : cet animal eft fi familier, qu'à peine fè dé- tourne-1-il de votre chemin , mais il eft fi lé V O Y A G É peureux, que quand il eft pris, il vomit à l'info tant : c'eft une reffource pour fon ennemie la Frégate , efpèce de Pélican. Le Tropillot fè prend facilement, St s'é- lève peu de terre , & l'odeur d'un morceau de viande femble lui ôter la force de fuir : fi cependant on le pourfoit, tout ce qu'il peut faire , eft de fè réfoudre à courir, & on l'attrape aifement à la courfè : les cui- finiers & les enfans en font alors leur jouet -, on attache fortement à fes aîles un grelot , une veiîîe, ou un grand ruban, & on le relâche , car les Efpagnols ne font pas def- trucfceurs comme nous , & fi Vera - Crux étoit peuplé de François , on n'y verroit bien- tôt plus d'oifèaux ; ceux-ci fèmblent avoir pris des Efpagnols le tomar fol. fl faut les voir aux premiers rayons du foleil , au haut d'un arbre , ou d'un clocher, étendre foccefîïvement & fimultanement leurs aîles, refter quelque temps dans cette attitude pour fè réchauffer, s'élever enfoite à midi , pla- ner en troupe for la ville , & cacher pour ainfi dire le ciel à tous les yeux. Sur les bords de la mer, plane fans ceflê une efpèce de Larut, qui a le pqrt & le vol de la beccaflîne , mais de moitié plus petite, &. d'une couleur gris cendré & bleu ; qu'un temporal A G U A X A .c a.x \y temporal approche , qu'un requin chaflè dans Jj port, des milliers de poiflons moindres que nos Goujons fè jettent hors de l'eau , te. vont tomber à fèc for le rivage ; c'eft dors qu'il fait beau voir le Lavus plonger avec, la rapidité de l'éclair , fè relever de même, Se. continuer cet exercice pendant plus d'un quart d'heure : j'ai eu la curiofité de comp- ter Je nombre des irruptions d'un fèul de ces' o if liions , & f en ai compté quatre-vingts en fèpt minutes ; il eft vrai que fa trop grande pétulance lui fait le plus fouvent manquer fa proie : où il fè montre plus adroit, c'eft à enlever les poiflons fans mettre fon corps entièrement dans l'eau. Les Onocrates qui font les tantalus de Linnée Se. le grand gof 1er qui eft fon Pélican, une troupe de fou & de Canards de toute efpèce , font for les bouées Se. les beaupré des navires qui font dans le port. Dans les terres, une foule de Platalées ^ trois à quatre fortes de Cigognes, autant d'efpeces de Plongeons & de Poules d'eau, des Becaflînes plus grandes du double que les nôtres, peuplent les ruiflèaux &. les ma- rais ( i ). (2) Malgré la richefTe de ces c-ifeaux, on m'a allure 18 Voyage Les prairies font couvertes d'une elpecd" d'Étourneau parfaitement noir , avec les épaules & la moitié des ailes couleur de fang. Sur les hayes & les buiflbns, les Ciris mâles & femelles paroiflènt former trois efpèces également rares ; le mâle par la beauté des couleurs qu'il raflèmble for fon plumage, & la femelle par l'habit bleu qu'elle porte en été, & le manteau gris dont elle fè cou- vre en hyver ; le Cardinal d'un rouge plus pur & plus brillant que celui de la Louifiane dont le ramage n'eft à la vérité ni fi lavant, ni fi varié que celui du Roffignol , mais qui a le timbre auffi éclatant & auflî fier ; une Alouette de la grandeur & de la couleur du Loriot, mais plus belle & chantant mieux que la nôtre y des Toucans dont le bec cha- marré de jaune & de noir eft plus long que tout leur corps , depuis la tête jufqu'à la queue ; des Trochiles de toutes les couleurs & de toutes les grandeurs , l'un s'élevant en Pair & chantant comme notre Alouette , que le pays de Tabafco, au fud de Vera-Crux, l'em- portent infiniment dans ce genre par la variété & la beauté. a Guaxaca. 19 ayant la tête & le ventre, qu'il préfènte tou- jours aux lpecrateurs , d'une couleur écar- late ; un autre du plus beau bleu célefte. Dans les bois une efpèce de Perdrix, grande comme nos Pintades, & chamarrée à peu près de même ; une autre efpèce qui n'eft pas plus groflè que nos Cailles ; des Crax de deux efpèces à crête & jabot, cou^ leur de cire , auflî grands que nos poulets d'Inde , vrais morceaux de Roi ; de peti- tes Péniches vertes , de la taille de nos Moineaux ; des Aras ou Arara-Caugas 5 des Perroquets-Amazones, verds &. jaunes ; qua- tre efpèces de Tourterelles , au rang de£ quelles eft celle que les Colons de Saint- Domingue appellent ortolans. Dans les forêts, quantité de Vaches & de Taureaux prefque fauvages ; une efpèce de Lapin plus petite que la nôtre, mais encore plus nombreufè ; une efpèce de Biches & de Cerfs de deux pieds de haut, fi com- mune , que la chair s'en vend au marché trois réaies feulement la livre ; beaucoup de Tortues de terre -, des Crabes gros comme la tête , qui pénètrent dans les maifbns & montent jufqu'au grenier ; une autre efpèce rouge , Se. qui, fi on l'approche, au lieu de fuir , fè dreflè for deux pattes & étend les Bij 20 Voyage autres *, une forte d'Ecureuil brun , parfait tement cendré Se. plus grand que le nôtre ; des Iguans ou Lézards de deux pieds de long Se. de dix pouces de circonférence , morceau exquis pour ceux qui n'ont point de maladies vénériennes. Dans la mer enfin, le poiflbn le plus dé- licieux , Se. au plus bas prix. Telles font les richeflès que j'ai remar- quées dans cette terre, où je ne fois refté qu'une faifon, Se. où par cette raifon & par celle des affaires importantes qui m'y appel- loient, je n'ai pu en voir davantage : tels font les objets dignes de la curiofité d'un naturalifte , & faits pour rendre intéreflant le féjour de Vera-Crux. Quoique le Général m'ait aflùré que le pays avoit des fèrpens à fonnettes , je n'en ai vu ni dans les bois, ni dans les marais , mais les Maringouins, les Mouftiques Se. les Karapattes vous affiegent de toutes parts ; ayez le malheur de frotter avec vos habits une branche d'arbre, de buiflbn ou quel- ques herbes, vous en êtes à l'inftant couvert; la robe du Centaure Neflus, ce fatal préfènt de Déjanire , n'eut pas un effet plus prompt & plus cruel que l'affreufè démangeaifon qu'excite la morfore de cet infecte ? qui pé- t nètre à l'inftant à travers la laine & la foie ; les Efpagnols n'ont pu s'en garantir qu'avec des pantalons de cuir d'Oriflàva qu'ils met- tent encore dans des bottes, & ils ne fe ha- lardent à paflèr les bois que dans les grandes routes. Ce qu'il y a de fingulier , c'eft que cette efpèce de teigne ou poux de bois n'eft habituée que for les bords -de la mer ; on n'en trouve plus dans les terres à dix lieues de Vera-Crux ; j'ai eu d'abord beaucoup à en fouffrir. Trois ou quatre fois dans mes courfes botaniques j'étois. obligé de me dé- chauflèr cuiflès & jambes, & de les racler avec un couteau pour en enlever la plus grande partie ; arrivé au logis, je me dépouil- lois promptement & je jettois toutes mes hardes dans l'eau , Se. j'en avois pour deux heures à me laver & à m'éplucher avec un canif; c'eft un vrai fléau pour un botanifte*, c'eft le dragon multiplié à l'infini du jardin des Hefpérides. Il y avoit un mois Se. demi que j'étois à Vera-Crux , Se ce temps ne m'auroit pas paru long , fi je n'avois pas nourri au fond de mon ame un défir impatient de pénétrer plus loin , & d'arriver enfin au comble de mes vœux fècrets. Tout ce délai ne fut cependant pas perdu B iij 22 Voyage pour mes defîèins , je prêtois l'oreille à tout y je faifois quelques queftions, mais d'une ma- nière indifférente , & fans paroître y mettre d'autre intérêt que la fimple curiofité *, ainfî je vins à bout, fans la moindre indifcrétion , de concevoir comment je pourrois mettre à £n mon entreprifè. Un jour que je faifois à M. de Ferfèn le tableau de la richeflè de nos cultures & du commerce de nos Colonies , il me demanda fi nous avions de la Cochenille ; je lui ré- pondis indifféremment que oui ; eh! quoi , répondit-il, avec une forte d'étonnement mêlé de dépit : les François veulent-ils donc nous ôter cette branche de commerce ? Pour- quoi non , lui dis-je , en raillant ! Vous croyez-vous des êtres privilégiés qui méri- tiez fèuls ce beau préfènt de la nature ? Dans quel quartier de Saint-Domingue la cultive- t-on ? Anfbnd des Nègres, dis-je , avec aflù- rance : car ayant déjà commencé à mentir , je ne crus pas devoir tergiverfèr ; je ne croyois pas fi bien dire , au moins pour Texif- tence de la Cochenille , & je ne me doutois gueres alors qu'il y eût de la Cochenille-Silvef- tre au Mole Saint-Nicolas, mais je voulois me ménager des reflburces contre la forprifè & la défiance , fi jamais on me voyoit en emporter. é Une autre fois le Major de la flotte , qui m'avoit toujours promis de me faire voir de la Cochenille aux environs de Vera-Crux, me me- na à la promenade de la prairie, & plein de con- fiance dans fès rares lumières , il me montra for un cafte que les Efpagnols appellent tunas pour de la Cochenille , une efpèce de chenille enveloppée de coton blanc , qui n'eft autre chofè que le ver du phalène def- trufteur du précieux infefte dont j'ai eu depuis tant de peine à purger mes Nopals ; je lui niai abfolument que ce fût là de la Cochenille , & cette mal-adreflè du précep- teur m'entraîna dans une erreur toute oppo- fée, ce fut de me perfuader, contre la vérité, qu'il n'y avoit point de Cochenille aux en- \ irons de Vera-Crux, & de m'ôter l'idée de pouflèr plus loin ma recherche. - Le Major ne manqua pas fans doute de raconter à D. Ulloa ce qui s'étoit pafle à cette promenade , car le lendemain étant allé dîner chez ce Général, il me demanda fi je n'avois pas vu la veille de la Cochenille: je foupçonnai dans cette queftion quelque piège , d'autant mieux que je crus m'apper- cevoir qu'il me regardoit dans la glace d'une toilette devant laquelle ilfè faifoit accommo- (der , & certes, fi cela eft , mon trouble n'a Biv 24 V O Y A G* Ë pu lui échapper; j'eflàyai cependant de mieux compofèr mon vifage , je lui dis que ce que j'avois vu n'étoit point de la Cochenille mais un ver , que les vers étoient apodes, & que celui qu'on m'avoit montré avoit le corps alongé Se. cylindrique , que la Coche- » nille au contraire avoit des pattes Se. un corps hémifphérique , ou qu'il falloit jeter au fèu Linneus, Pierre Gaza Se. Hernandez , naturaliftes Efpagnols, qui tous l'avoient décrite de cette manière. Echappé de ce danger je me vis prêt à tomber dans un autre : pendant le dîner le Général de la flotte m'offrit de me faire agréer par le Vice-Roi du Mexique, en qualité de botanifte, pour fervir for une flotte que l'on devoit équiper àAcapuleo pour faire des découvertes au nord-oueft de la Californie ; il me promettoit de me faire obtenir un bre- vet du Roi d'Efpagne avec deux mille piaftres d'appointements Se. mille une fois payées pour mon porte-manteau \ il fè faifoit fort de tout cela , Se. me propofoit de me préfènter incef- famment au Vice-Roi à Mexico , où il devoit fè rendre ; ainli je ne pouvois manquer d'ap- partenir à un Monarque à titre de botanifte : je ne me laiflài point éblouir par tant d'avan- tages , celui de fervir ma Patrie , l'efpoir de lui être utile me prémunifloit contre les offres féduifantes de D. Ulloa. Je le remerciai cependant fans affèftation Se. dans dédain ; il me preflâ , mais je lui répondis que n'ayant éprouvé ni tort, ni injuftice dans ma Patrie , je ne me croyois pas en droit de la quitter , ôt qu'étant né fojet du Roi de France, je ne pouvois , fans fàpermiffion du moins, vendre mes fèrvices à un autre Prince ; j'ajoutai que d'ailleurs je n'avois fait aucune difpoiI- tion relative à une fèmblable entreprifè, 8ç que je ne pouvois me réfoudre à jetter une famille entière Se un père dont j'étois. ten- drement aimé dans le chagrin de ne fàvoir ce que j'étois devenu , ou ce que je devien- drais ; enfin voyant qu'il infîftoit avec plus de chaleur encore , je cherchai Se. je parvins à détourner la converfation for d'autres objets. Elle tomba for l'herbe du Paraguai , je ne pus rien comprendre à la defoription qu'on m'en donna, linon que c'étoit la feuille d'un arbre. Je demandai malignement au Gé- néral , fi vu l'exceffive confommation de cette herbe il n'y avoit pas d'impôt for fà vente ; il me répondit en riant, que cela venoit, Se. voulant toujours remettre la Cochenille for le tapis, il ajouta que la vente de la 2tf Voyage Cochenille au Mexique alloit être affermée ; ce fèul mot me fit treflaillir , mais j'étois déformais for mes gardes. Je ne fais li le Général me gardoit quel- que rancune , mais quelques jours après il afrefta de parler de la botanique , avec le plus grand mépris ; il ne concevoit pas com- ment on pouvoit faire des collections de plantes, 6c s'il avoit eu le plus bel herbier de l'univers, il n'auroit pas fait difficulté de le jetter au feu. Surpris d'une fi brufque incartade , je le regardai attentivement & je lui répondis avec feu : que quant à moi j'avois le malheur de n'entendre rien aux mathématiques , à Paftronomie , à la marine , mais que s'il me tomboit entre les mains Un livre qui traitât de quelqu'une de ces foien- ces , loin de le jetter au feu, je le con- fèrverois précieufèment pour mes enfans, ou pour quelqu'autre qui fàuroit mieux l'appré- cier que moi -, je ne vis point que Dom Ulloa fut oflènfé de la fermeté de cette réponfè y Se. j'ai remarqué en général que l'Efpagnol, quoique naturellement fier 6c orgueilleux , méprifè ceux qui n'ont pas le courage de penfèr, ou de s'exprimer avec lahardieffè ou la fermeté convenables. Je dûs cependant tirer de cette aventure une con- fèquence aflèz affligeante , c'eft que le Gé- néral, quoique d'ailleurs je n'euflè encore eu qu'à m'en louer , n'avoit pour moi, ni toute l'eftime, ni toute la confiance que je pouvois délirer de lui infpirer, & que je 11e devois moi-même compter for lui, qu'avec beaucoup de réfèrve. J'étois encore moins raflùré , lorfque je me rappellois le propos d'un Capitaine de haut-bord , qui, dînant un jour chez le général, avoua naturellement, qu'étant lieu- tenant de vaiflèau , il avoit été donné avec un autre de fès camarades pour compagnon de voyage à l'abbé Chappe, dans fà route de Vera-Crux à Mexico, en apparence pour lui faire honneur, mais dans la vérité pour l'obfèrver, & l'empêcher de vifiter les ou- vrages de la fbrtereflè de Pirotté, près de Xallappa, à laquelle on travailloit : je con- cluois delà , qu'à plus forte raifon , moi qui étois venu fans paflè-port de la Cour, j'avois auffi mes efpions , ce ne pouvoit être que mes ingénieurs , je ne les voyois pas fans inquiétude obfèrver tout , 6c fureter par tout dans ma chambre : cependant lors- que je réfléchiflbis que je n'avois confié mon deflèin à perfonne, qu'aucun de mes papiers ne pouvoit me trahir, je me raflùrois un *8 V o y a g e: peu ; je pafîôis même des moments aflèz agréa- bles avec mes efpions, je les voyois fouvent, Se leur témoignois toujours beaucoup d'at- tachement 6c de confiance. Ils me parlèrent beaucoup de l'abbé Chap-» pe-de-Haute-Roche ; ils avoient fait des ob- fèrvations fimultanées 6c correfpondantes dans la Sonore , pendant l'expédition que , Fon y fit contre les fauvages, tandis qu'il obfèrvoit en Californie le paflàge de Venus for le difque du foleil. La venue des favants dans ce trifte pays eft fi remarquable , elle y caufè tant d'ad- miration , qu'elle fè confèrve dans la mé- moire par tradition , 6c y fait époque com- me l'apparition des corps céleftes qu'ils y viennent obfèrver. Un Marquis Péruvien , que je rencontrai à la Havanne , ne juroit que par M. de la Condamine ; il étoit dans la vérité généralement aimé 6c regretté des Péruviens ; mais D. Ulloa n'attribuoit pas cela à des mérites qui puflènt lui faire beau- coup d'honneur, il me dit que c'étoit un Jocofb, un homme à bons mots , qui flat- toit les Péruviens jufqu'à l'adulation, pour capter leur amitié 6c s'attirer de la confi- dération , qu'au fond c'étoit un efprit fou, plein de toutes fortes de prétentions 6c fa.* -"'À G 'U A X A C A." 29 crifîant tout au défir de la gloire ; il m'a- jouta qu'il avoit eu la petitefîè de fè faire donner par M. de Juffieu les régies d'une defoription botanique, à l'aide de laquelle il avoit décrit le Quina , 6c privé M. de Juffieu de l'honneur de cette découverte, qui étoit de fon diftrift. Je faifis cette occafion de m'afliirer de la vérité du récit que fait M. de la Condamine du meurtre de Segniergues, for lequel j'avois toujours eu quelque doute ,je queftionnaibeau- coup D. Ulloa for ce fait ; voici ce qu'il me dit: Segniergues s'amouracha d'une bourgeoîfè avec laquelle l'Alcade du lieu avoit une pro- mené de mariage , il fut aimé 6c beaucoup ; mais tant d'amour ayant épuife fà paffion, il crut ne pouvoir mieux témoigner fà recdn- noiflànce à fà maîtreflè, qu'en cherchant à renouer fon mariage avec l'Alcade ; les Ef» pagnols font au moins auffi délicats for ce point, que les Franco^; l'Alcade ne vou- lut plus en entendre parler , Segniergues voulut y employer la violence inde irœ. Pour fon malheur, Segniergues vint à un combat de taureaux, dans la loge où étoit fa maîtreflè , au moment ou le fpeftacle alloit commencer, 6c où l'Alcade donnoit des ordres #j§our faire fortir de l'arène tous 30 Voyage les mafques. Le père de la maîtreflè de Se- gniergues s'étant obftiné à refter, reçut quel- ques bourades, il cria ; fà fille de la loge où elle étoit, ayant diftingué fà voix , c'eft mon père qu'on maltraite, s'écria-t'elle en fè tordant les mains, 6c avec tous les fi- gnes de la défblation ... à ces mots, Se- gniergues , en vrai D. Quichotte, s'élança l'épée à la main dans la recouflè , il veut fè faire jour, il pouflè d'eftoc 6c de taille, le nombre des Alguafils augmente, le peuple s'attroupe , le trouble s'accroît, 6c dans ce tumulte, quoique l'Alcade ne donnât d'au- tres ordres que d'arrêter Segniergues , il fut âflbmmé. Il n'y a dans cette aventure rien que de vraifèmblable 6c de fondé for la pé- tulence de nos François , 6c for la jactance d'un chirurgien, qui, ébloui par les plus heureux débuts, 6c les plus brillans foccès, s'imaginoit être en droit de donner le tort aux Péruviens, ju^jues dans leurs propres foyers. D. Ulloa m'affora qu'au refte il n'y avoit que M. de la Condamine qui fut ca- pable de foivre le procès qui fùrvint à cette occafion. Il me raconta auffi l'aventure de la mauvaifè nuit paflee for le Pichinca, par M. de la Condamine, qui par gloriole s'étoit féparé de la bande, 6c enfin égaré, 6c corn- a Guaxaca." 51 me il le railla le matin, quand il arriva au rendez-vous , tranfi , mouillé, morfondu , 6c mourant de faim , en lui difànt, eh ! bien M. de la Condamine, voilà une belle 6ç ample matière pour votre journal. Une autre fois la converfàtion tomba fur la ducheflè de Pompadour, qu'il avoit con- nue en France ; à la manière affèftueufè dont il m'en parla, j'imaginai qu'il devoit à fon crédit les grâces qu'il avoit obtenues en Efpagne. Mais ce qui m'interrefta davantage , ce fut ce qu'il me dit touchant l'affaire de la Nouvelle Orléans ; quoiqu'il put me paraî- tre intérefle à me raconter les faits d'une manière toute différente de celle dont quel- ques enthoufiaftes en ont parlé, la naïveté avec laquelle il me rapporta les indignes traitements qu'il eut à eflùyer, le peu d'in- térêt 6c de vivacité qu'il mit dans fès récits me perfoaderent que la révolution ne fut , comme il me l'afliiroit, que le fruit de l'in- conduite 6c de l'imprudence , 6c qu'elle fut foufflée 6c attifée par la cupidité des principaux adminiftrateurs de cette Colonie. La vengeance que les Efpagnols en tirèrent ne fut pas accordée feulement aux plaintes de D. Ulloa , elle ne fut que la punition de 32 Voyage ce qu'on regardôit comme le crime de ré- bellion , 6c qu'un autre peuple auroit peut- être étendue fur un plus grand nombre de coupables. Le Général convenoit que le peuple avoit eu un jufte chagrin de fè voir aliéné par Louis XV, mais il demandoit fi lui, Gouverneur, étoit la caufè de ce cha- grin , ce qu'il y pouvoit , 6c qu'y pouvoit le Roi d'Efpagne lui-même , aflèz peu Satis- fait d'être obligé de fè contenter d'un (i foi- ble dédommagement ; ce n'étoit , ajoutoit- il, que le malheur des circonftances qu'il falloit accufèr , on devoit fè foumettre à la' loi de la néceffité , 6c for-tout à celle d'un Roi puiflant , qui après tout ne la leur a ja- mais rendue ni dure, ni amere. J'ai entendu beaucoup crier contre D. Ulloa , cependant tous les fojets de mécontentement fè ré- duifoient à l'accufèr d'une familiarité bafîè dans fà conduite , 6c d'une vile mefquine- rie dans fon domeftique ; mais on n'a jamais pu le taxer juftement d'aucune injuftice, ni d'aucune cruauté , il fut réellement le foli- veau de la fable , fon extrême patience le fit méprifèr 6c chaflèr ; Orelly vint, qui fut la Cigogne. Quelque plailir que je priflè à ces récits du Général , je ne perdois pas de vue mon objet x A 'G U A X A C A. 3 j objet; je voyois fouvent D. Athenas, & D. Lobo , deux Négocians Efpagnols , 6c je ne les voyois auffi affidùment que parce que j'étois plus dans le cas d'y entendre parler de chofes relatives à mes deflèins. Un jour que j'étois chez le premier, avec mon Ingénieur Français, je le vis examiner des paquets de vanille ; je demandai, /ans affectation, d'où on l'a tiroit : on me répondit qu'elle venoit de Guadalajara , à foixante lieues delà , ou de' Guaxaca, qui en étoit à cent, 6c que c'étoient les Indiens qui l'y cultivoient: ils parlèrent enfoite de la cochenille : ce n'étoitpssmoi, comme l'on penfè bien, qui avois amené ce fojet de converfàtion, mais j'en profitai ; j'appris que la cochenille que l'on tiroit de Guaxaca , étoit plus belle que celle de Tlafoala, ou de Guadalajara, cela me décida tout de foite à me rendre préférablement à Guaxaca ; j'en avois deux autres raifons également décifî- ves: la première , que dans un pays de pleine culture , je m'inftruirois beaucoup mieux qu'ailleurs de tout ce. qui concernoit la cochenille ; la féconde , parce que cette route n'étant pas fi fréquentée que celle de Mexico , qui étoit celle de Tlafoala 6c de Guadalajara , il me feroit plus facile de m'y C Y4 Voyage dérober aux voleurs êc aux curieux. Il eff certain, en effet, que réfolu comme j'étois de faire le voyage, quand même je n'aurais pas obtenu de paflèport, 8c en dépit de tous les Vices-Rois du monde, j'avois bien moins k craindre d'être découvert dans la route de Guaxaca , où l'on ne me foupçonneroit pas, que dans celle de Mexico, la feule ville digne d'être vue ; la feule pour laquelle j'euflè demandé un paflèport , où l'on me feroit chercher for le moindre indice de départ. Ainfi bien refolu , fi j'obtenois un paflè- port pour Mexico de n'en faire ufàge que pour Guaxaca , dont j'avois appris aflèz adroitement la route d'un Français qui avoit fèrvi l'ancien Vice-Roi, j'attendois avec im- patience une réponfè aux trois mémoires que j'avois adrefles focceffivement au Vice-Roi du Mexique , pour obtenir ce paflèport fî déliré (*), 6c n'allois plus gueres chez D. Ulloa que pour en favoir de nouvelles. Enfin le mercredi trente Mai, il m'an- (i) Les Efpagnols eux-mêmes de quelque partie du monde qu'ils arrivent à Vera-Crux, ne peuvent en fortir pour entrer au Mexique , fans un paflèport du Vicej Roi. A G U A X A C A; îV ponça très-froidement avant le dîner qu'il avoit reçu la réponfè de D. Bukarelly ( i ) , 6c qu'il lui marquoit nettement ne pouvoir m'accorder de paflèport, vu ma qualité d'étranger qui m'interdifoit l'entrée du fa- meux Keino , à moins que je n'euflè des ordres particuliers de la Cour d'Efpagne. Je reçus ce coup avec une fènfibilité bien moin- dre en apparence, que celle que j'éprouvois intérieurement , 6c je dînai véritablement fort mal, quoique je mangeaflè beaucoup fans m'en apercevoir : le Général ne manqua pas de me demander ce que j'allois faire ; je feignis d'être tout confolé 6c réfolu à de- mander ces paflèports en France 6c à les attendre à vera-Crux, ou à les aller chercher moi-même fi l'on me congédioit j mais j'avois déjà pris mon parti dans la foppofition de ce qui m'arrivoit. Comme Dom Ulloa étoit brouillé avec le Gouverneur , je penfai aflèz juftement que celui-ci n'aurait point con- noiflànce du refus du Vice-Roi , 6c je me décidai à lui demander un paflèport particu- (i) Quelque déplaifant qu'ait toujours été pour moi le nom de ce Seigneur , je le donne ici pour de bo- nés raifons qu'on p-> na fentir: on l'nppelloit Excellentiffîm s Stnor Beato Fraile D. Antonio Bul>arelli y urfm teniente General de Lor Reinor de Nueba Efpaniana. j 6* V O Y A g E lier pour Oriflàva qui étoit dans fon dis-î trier , 6c à environ quarante lieues de Vera- Crux. A l'aide de ce paflèport, auquel je me propofois de donner une petite extenfion de foixante lieues , j'efperois me gliflèr jufqu'à Guaxaca ; mais mon ame s'avouoit à peine ce vœu fècret ; à combien plus forte raifon le diffimulois-je à tout autre. Je vais donc trouver M. de Ferfèn , 8ç lui taifànt le refus que je venois d'eflùyer, je lui peins l'impatience que j'avois d'aller au Mexique , mais en même-temps le dégoût de tant de lenteurs, 6c je lui avoue que je me croirais fort heureux fi j'obtenois feule- ment la permiflion d'aller herborifèr for le volcan d'Oriflàva : il m'interompt 6c s'offre de la meilleure grâce du monde à l'aller fol- liciter lui-même du Gouverneur ; je faute à fon cou , je l'embrafïè avec affection 6c lui fais porter le foir , pour lui exprimer ma gratitude , quelques livres qu'il m'avoit paru défirer. Je le revis le lendemain , il avoit dîné chez le Gouverneur , 6c avoit obtenu le paflèport. Le famedi il me l'apporta bien conditionné ; je lui cachai la plus grande partie de mes tranfports de peur qu'il re- connut toute l'importance que j'attachois k A UUAXACA. 57 ce papier 8c qu'il n'en recherchât les motifs. Le lendemain dimanche fè paflà en prépa- ratifs, 6c je dînai chez le Général pour qu'il ne foupçonnât rien de mes projets. Le lundi je devois louer des chevaux 8c partir le lendemain mardi. Ce jour même, ce fatal lundi, je me levé avec une joie traî- treflè 6c une gaieté que je ne m'étois jamais fèntie ; je vais chez M. de Ferfèn chercher des lettres de recommandation pour Oriflàva ; j'y déjeune 6c je rentre chez moi où je m'occupe à faire mes préparatifs. Tout-à-coup je vois entrer dans ma chambre un homme en habit bleu, la co- carde rouge ; il étoit tout eflôuflé 6c avoit l'air furieux , égaré , fon regard étoit fombre 6c finiftre ; dès qu'il peut parler, il s'annonce pour le Secrétaire du Gouverneur, 6c m'or- donne en Caftillan , de par le Roi , de lui remettre le paflèport que le Gouverneur aVoit confié à M. de Ferfèn. Ces mots , que je ne compris que trop , furent pour moi un coup de foudre dont je fus terraffé ! Je rougis, je pâlis , 6c je crus devoir, pour avoir le temps de me remettre , feindre de ne rien entendre à ce qu'il me difoit , mais il me répéta tant de fois 6c fi c\i{\m&:ement,elpapelque elfeno t gobernador intreguo alfenorD. Francifco C iij 38 Voyage de Ferfèn , qu'il ne me parut plus qu'il y eût moyen de faire la fourde oreille : alors chan- geant tout-à-coup de vif âge 6c affectant un air gai 6cgracieux, comme fi je commençoisà le comprendre , je lui dis que je fois incapable d'abufer des grâces du Seigneur-Gouverneur, 6c je lui remets le papel fi défiré, en le priant de lui préfènter mes refpecfs 6c mes remercîmens. Je voulus engager le Secrétaire à fè repo- fèr, mais il s'en excufa, en m'aflùrant qu'il avoit ordre de ne s'arrêter nulle part jufqu'à ce qu'il eût rapporté mon paflèport, 6c dé- fenfe de reparoître devant fon Maître fans le repréfènter. Je compris à ces mots qu'il y avoit quel- que violent orage allumé for ma tête, mais diflîmulant toujours, je lui demandai avec l'air de la plus grande indifférence , quels pouvoient être les motifs d'un changement fi fobit dans les fèntimens du Gouverneur. Il me répondit que la pofte de ce jour avoit apporté des ordres du Vice-Roi qui me con- cernoient, 6c en conféquence il me fignifia verbalement défenfè , de par le Roi Se. le Gouverneur , de fortir de la banlieue de Vera-Crux. Je courus chez M. de Ferfèn , je ne A G U A X A C A. 39 marchois pas, je volois , je ne voyois rien, je n'entendois rien, je ne pus lui raconter qu'à la hâte Se par des mots entrecoupés ma funefte aventure , 6c je le conjurai tout de foite de me mener chez le Gouverneur pour tirer cette affaire au clair : nous nous y ren- dîmes : celui-ci très-content d'avoir ratrapé fon papel 6c qui n'y voyoit pas plus loin , me reçut fort honnêtement, mais il me réi- téra l'ordre que fon Secrétaire m'avoit intimé de ne point fortir de la banlieue , forcé, me dit-il, par des ordres fopérieurs : M. de Ferfèn le plaifanta en lui difànt que fi j'en avois cru fès confèils, il auroit trouvé les pifèaux dénichés ; puis il lui demanda plus férieufèment, quelles pouvoient être les rai- fons d'une défenfè fi févère : for cela D. Palacio nous montra la lettre du Vice-Roî motivée for un délibéré de l'audience royale du Mexique , d'après les conclufions du Procureur-Général, qui s'appuyoit entr'au- tres chofes for la crainte de découvrir à l'étran- ger les riches cultures du pays. Ici le cœur me battit fi violemment que je n'entendis plus rien, finon l'ordre contraire exprimé en ces termes : pero de Negreffac in fil tierra for lequel le Gouverneur, qui lifoit le tout fort pefàmment, s'appefàntit encore davan-. Civ At> ^ Voyage tage, en le relifànt jufqu'à trois fois, & me lé montrant écrit for la lettre : enfin il lui étoit enjoint avec rigueur d'être préfènt à mon embarquement, d'en dreflèr procès-verbal, & d'en certifier le Vice-Roi ; il m'ajouta donc de vive voix l'ordre de lui donner moi- même avis de mon départ, 6c du Navire for lequel je m'embarquerais ; je le lui promis, après quoi il me congédia, en me faifant mille excufès 6c mille amitiés : il alla jufqu'à me nommerhijomio, mon fils, mais je ne fus pas fa dupe. Sorti de chez lui, je quittai brufquement M. de Ferfèn dans la rue, 6c remontai chez moi la mort dans le cœur : je me promenois, je rn'aflèyois , je me balançais violemment dans mon hamac , au point de me frapper la tête contre les lambris de ma chambre ; au- cune lueur de confolation ne pouvoit péné- trer dans mon cœur ; je me difois en vain à voix haute, pour tâcher de m'entendre 6c de me diftraire : calme-toi infènfe , pauvre in- fènfe , ayez pitié de toi, tu es encore à Vera- Crux , voilà bien du chemin de fait ! t'y voila encore.....Oui, mais reprenoit ma douleur, tu en es chaffè , tu en vas partir, &. tu en partiras fans rien emporter ! Ton projet de quatre ans entiers eft échoué dans A Guaxaca. 41 le port même ; quatre ans font perdus pour l'état que ton goût avoit choifi, pour l'ef- poir de fortune que ton imagination avoit embrafle, les fècours de ta famille , les bienfaits du Roi font vainement 6c follement diflîpés ; tu foccombes dans une affaire en- treprifè contre l'avis de ton père, de tes amis , de tout le monde ; depuis quatre ans elle ne t'a fait rencontrer fous tes pas que des alarmes , des chagrins., des mortifica- tions , des travaux, des dangers de tout genre : oh î quel fruit tu en retires ! tu t'es engagé témérairement vis-à-vis du Miniftre ; quel compte pourras-tu lui rendre ? Tu t'es ridi- culement vanté à tes amis ; que pourras-tu leur dire ?.... La honte , l'humiliation , le ridicule 6c le mépris vont pleuvoir for toi de toutes parts, 6c pour comble de défèfpoir la chofè reftera à faire , 6c les Efpagnols Conformeront exclufivement la cochenille ! 6c tu ne meurs pas de douleur ?... Quoi ! l'on ne peut donc pas mourir de douleur ? Je paflâi toute la matinée dans ces affli- geantes réflexions , 6c dans les plus vives agi- tations , avalant plus de trois pintes de limo- nade , mais ne pouvant manger ', le moindre aliment m'auroit étouffé. Enfin, fatigué , excédé du poids de tant 42 Voyage de peines, mon ame fit un dernier effort pour s'en décharger ; à force de répéter tu es encore à Vera-Crux 9 le point fondamental d'un projet défèfperé fè préfènta à ma vue égarée ; je calculai que ne m'ayant point été fixé de jour pour mon départ, 6c n'y ayant point de Navire prêt à appareiller déplus de trois ièmaines , je pouvois achever en quinze jours un voyage à la dérobée ; il faut, me dis-je, pénétrer dans le royaume fans paflèport , il faut abfolument emporter ce que je fois venu chercher : enflammé par cette idée, la crainte de ne pouvoir la réalifèr me glaçoit d'une foeur froide Gelano levene Bollon lefpiritiy mais ce trait de lumière étoit venu m'éclairer 6c rendre à mon cœur quelque tranquillité ; je ne fongeai plus qu'à dégrofïîr mon projet, à en diftribuer les détails ; je fortis le foir pour prendre l'air, 6c je fus à la Neogerie où je régalai mes ingénieurs ; ils me félicitèrent de me trouver confolé de l'aventure «du ma- tin ; je le leur laiflai croire, 6c je me retirai chez moi , où , fans fouper, je paflài la nuit à revoir mon plan , à retran- cher , ajouter changer, calculer le proba- ble 6c l'avenir , enfin je m'endormis , 6c trois heures de fommeil rafraîchirent mon fàng, mirent plus de netteté dans mes A Guaxaca. 43 idées ; 6c à la clarté du jour je vis avec étonnement qu'il n'y avoit rien à changer aux difpofitions fpéculées pendant la nuit, parce que ma pofition étoit forcée : malum efl confllium quod mutari nequit, a dit Tacite. Je me le redis auflî, mais vaine- ment ; je n'entrevis rien de mieux, 6c il falloit s'y réfoudre, ou revenir fans foccès, 6c ce dernier parti me fèmbloit plus affreux que la mort : c'eft ce qui juftifîa à ma raifon la témérité de mon entreprifè. Je me levai le mardi un peu moins fa- ^F31"1 . c. 1 mi tr j Pour Gua* tisfait que la veille , mais allez cependant xac3a pour envifàger de fàng-froid le maximum des dangers que je pouvois courir ; le pis qui pouvoit m'arriver, fi j'étois arrêté, c'étoit de me voir ramené pieds 6c mains liés à Vera-Crux, 6c enfermé au fort, ou for la capitane , jufqu'à mon embarquement, 6c enfin de manquer mon objet, comme je le manquois en n'entreprenant pas le voyage. Tout me confîrmoit donc dans mes der- nières réfolutions. Ce n'eft pas que je me diflîmulaflè tous les obftacles. Premièrement il falloit un miracle, pour que dans une fi longue route, for laquelle étoit répandue une foule de lanciers, def« 44 v o y A G r. tinés a. arrêter les déferteurs 8C les étran- gers , il ne s'en trouvât pas un qui me de- mandât mon paflèport. Secondement, je n'étois pas vêtu en Caf- tillan, 6c ni le temps , ni ma bourfè , ne me permettoient d'obvier à cet inconvé- nient, qui me défignoit comme un étran- ger , 6c m'expofoit à être enviiàgé de plus près qu'un autre. Troifiemement, 6c cet inconvénient ren- tre dans le précédent, je ne parfois pas bien la langue Caftillane. Quatrièmement , j'ignorais abfolument la route , 6c ce n'étoit qu'avec toutes for- tes de ménagemens que j'avois pu fàvoir par quelle porte je devois fortir. Enfin, il falloit partir à pied , dans un climat, dans une faifon 6c des fables dé- vorants , fans linge, fans provifion, fans habits de rechange , fans livres, fans inftru- mens pour voyager avec fruit, 6c recueil- lir des morceaux d'hiftoirc naturelle. Voici comme j'efpérois de parer à ces in- convéniens ; je voyagerai à pied, me dis-je à moi-même, en qualité de médecin bota- nifte établi à Vera-Crux, 6c qui cherchç des herbes pour compofèr des remèdes ; j'au- rai l'air de me promener, plutôt que de a Guaxaca. 4$ voyager , je n'irai loger que chez les plus pauvres Indiens, dans les endroits écartés des routes, comme fi je m'étois égaré ; je tournerai toutes les villes, hameaux 6c vil- lages hors defquels je pourrai paflèr, ou je n'y parlerai que de nuit; je ferai Catalan de nation , frontières de France , ce qui expli- quera pourquoi je parle bon Français , & mauvais Caftillan ; je me mettrai toujours proprement, 6c me parerai de quelques bi- joux -, j'affecterai un air toujours gracieux , 6c de bonne humeur, je payerai toujours généreufement. Avec cela il y auroit bien du malheur fi l'on me prenoit pour un étran- ger , ou un défèrteur. Enfin après avoir fait quelques petites provisions pour les befoins les plus urgents, comme un grand chapeau , une retefille , un rofàire que je crus indifpenfàble , 6cc., 6c m'étant précautionné de trois cents gourdes ou environ en quadruples -, j'arrêtai définiti- vement mon départ pour la nuit du vendredi foivant. En attendant je vis mes amis 6c mescon- noiflâncesà qui j'annonçai indifféremment que j'allois paflèr le temps qui me reftoit chez Madame de Boutilloz à Madelline. J.n «-pndredi je dînai chez le Général, à 46 Voyage qui je racontai la petite fopercherie que j'a- vois faite au Gouverneur, il en rit beaucoup 6c m'aflùra que fi je m'étois hâté de partir avec fon paflèport, il n'en feroit rien arrivé. Je paflài le refte du jour avec les Ingé- nieurs , 6c je me retirai à fèpt heures chez moi pour me recueillir quelques momens avec l'entreprifè. Ce fut à neuf heures, après avoir bien en- fermé tous mes effèrs, que je fortis comme un homme qui va faire une fimple promenade. J'arrive bientôt au rempart, je l'efoalade & me voilà hors de la ville. Première Je marchai d'abord à grands pas dans les journée. fables à la lueur des étoiles, mais un grand vent ayant effacé toutes les traces du che- min , 6c le ciel s'étant couvert de nuages , je me trouvai bientôt égaré à plus d'une lieue de la ville : j'allois , je revenais for mes pas, j'écoutois le .chant des coqs, je calculois la pofition des feux que je voyois, le tout en- vain : quoique j'euflè parcouru vingt fois ces environs , la nuit, qui colore tous les objets de la même ombre, changeoit à mes yeux les points de ralliement que ma mémoire pou- voit me foggérer ; je grimpai d'énormes but- tes de fable , les unes folides , les autres mouvantes jufqu'à épuifement5 enfin l'inquié- A Guaxaca^ 47 tude 6c la fatigue me décidèrent à rentrer à la ville ; l'embarras étoit de la retrou- ver , car je n'en voyois plus les feux ; j'en découvris un à trois cents toifès, j'y courus, c'étoit la cabane d'un Nègre libre que j'avois vu dans mon voifinage ; je lui dis que je m'étois égaré en revenant de Madelline, il me remit dans le bon chemin, 6c je fus bien forpris de me trouver à un quart de lieue au fod de la ville, tandis que je m'en croyois à l'oueft 5 j'efoaladai de rechef le rempart 6c rentrai chez moi, excefïîvement fatigué, 6c encore plus affligé de ce mauvais début. Cependant après avoir changé de linge ,' je me jettai for mon hamac, où je trouvai un repos, 6c un fbmmeil auflî doux que néceflàires ; le lendemain à trois heures du matin je fortis pour la féconde fois de chez moi, j'efoaladai encore les murs de la ville j cette fois je penfài me rompre le cou j 6c voilà D. Quichotte en campagne. Je marchois avec précaution pour confèr- ver le chemin ; mais ce jour là dirigeant trop ma courfè au nord, je manquai en- core la grande route , 6c m'égarai encore durant une heure dans les fables : cependant ayant reconnu l'étoile de l'épi de la Vierge, Mars 6c Saturne, qui étoient déjà au cou- 48 Voyage chant, je courus à l'oueft jufqu'au jour : $ quatre heures du matin, j'entendis les gens de la campagne qui alloient au marché, je me guidai fur leur voix, 6c longeai la route à cent pas de diftance, pour n'en être pas vu. Enfin au lever de l'aurore le chemin s'étant trouvé percer une forêt, je fus obligé d'y rentrer, mais j'avois la précaution de ralentir ma marche , toutes les fois que j'apercevois quelques Indiens Nègres, ou Efpagnols , 6c je la redoublois vivement lorfqu'ils étoient paffés. A cinq heures à ma montre je me trouvai hors de la forêt, à deux lieues 6c demie de Vera-Crux; les chemins fè partageoient, nouvel embarras 5 j'aperçus un muletier qui conduifoit cent vingt mulets ; je le queftionnai avec pru- dence ; il me dit venir de Guaxaca, par le chemin de Monte-Calabaca , qu'il me mon- tra , en me difant que c'étoit fà journée de la veille ; bon , dis-je en moi-même , j'irai coucher à MonteXalabaca ; puis m'étant éloigné en dandinant, jufqu'à ce que je fuflô hors de fà vue, j'enfilai la route avec une felle vîtefîè , qu'à onze heures j'avois fait neuf lieues d'Allemagne. J'avois pris un verre d'eau-de-vie 6c nn oifouit, dans une taverne qui borde le grand chemin} y a Guaxaca.' 49 chemin 6c la forêt : cela m'avoit foutenu jufqu'à neuf heures, la foif me fuffbquoit; je marchois dans une plaine favanne, cou- pée de diftance en diftance par des bofquets, demimofa cornigera, de bombax, de Cei- ba, de figuiersfauvages, fort rares , la terre étoit nue, parce que nous étions à la fin de l'hyver, c'eft-à-dire , des chaleurs sèches qui brûlent toutes les plantes, 6c que les hattiers avoient confume par les flammes l'herbe sèche, pour faire place à la nou- velle : c'étoit à la vérité un fpettacle afîèz agréable pour moi, que de voir déjà de la plaine où j'étois , les montagnes d'Alvorado au fud, Oriffava à l'oueft, 6c les Sierrar- Léonar au nord-oueft, formant un rempart naturel, qui fe prolonge l'efpace de cent cinquante lieues, 6c que j'efpérois bientôt franchir ; mais je mourais de chaud , 6c j'éprouvois une foif dévorante : je rencon- trai deux muletiers , avec deux cents cin- quante mulets , je les conjurai de me don- ner de l'eau pour de l'or j ils me répondi- rent qu'ils ne vendoient point d'eau ; mais en même temps l'un d'eux détachoit de l'ar- çon de fa felle une pleine bouteille , 6c me la préfenta, je bus , même fort à mon aife, & enfuite je tirai ma bourfe ; mais eux 50 Voyage ayant piqué des deux , me dirent Ba ufled con dios, Dieu vous conduifè. Je continuai ma courfè ; à onze heures ma foif fè ralluma plus fort que jamais , je crus voir une chaumière , mais ce n'étoit qu'un de ces monumens Mexicains, dont je trouvai plufieurs for ma route, élevé en terre , en forme de pyramide , de trente- cinq à quarante pieds de haut, for vingt de bafè, reflèmblant parfaitement à nos gla- cières ; je regardois en vain de tous mes yeux , je ne voyois d'habitations qu'à plus de fix lieues au nord : le moyen de fortir , de ma route pour aller chercher fi loin des fècours. Je n'étois point fatigué, le chemin étoit beau, mais la foif me tourmentoit ; je crus avoir fait une excellente découverte , en démêlant dans les haziers une efpèce de concombre fphérique ; cela eft infipide , me difois-je , mais cela eft aqueux 6c rafraîchie fànt i j'y courus, j'en cueillis, je mordis même .... L'effet de la foudre n'eft pas plusfobit: je me crus empoifonné ; je trou- vai dans ce fruit fpongieux 6c fec , une amer- tume chaude 6c corrofive, qui redoubla l'ardeur de ma foif, comme du fouffre 6c du bitume enflammeraient un brafier. Ah ! ridicule botanifte, m'éçriai-je , tu croyois donc toutes les coloquintes petites ? ceci t'apprendra à mieux étudier les efpèces. La groffeur du fruit, fèmblable à nos melons de france , ronds, m'en avoit en effet im- pofé; je cherchai donc quelqu'autre remède pour me défàltérer ; je vis des fruits d'un cadre , nommé tunas par les Efpagnols ; c'eft une efpèce de raquete de Saint-Domingue ; fès fruits font rouges ; j'en pris deux ou trois, je les pelai, 6c les dévorai ; ils adou- cirent beaucoup l'ardeur que j'éprouvoisj je me jettai avidement for d'autres, 6c j'en mangeai focceffivement une trentaine ; mais ne les ayant fans doute pas pelé bien» exacte- ment, leurs foies brûlantes me firent en un inftant enfler horriblement la langue 6c les lèvres, 6c je me vis for le point d'é- touffèr. Je continuois cependant ma route, 6c je ne rencontrais perfbnne. Quelques fois le zéphir agitant les feuilles, je croyois en- tendre des cafoades d'eaux éloignées , ou le murmure d'un ruiflèau : comme je prêtois l'oreille à cette douce mélodie, le temps redevenoit calme, je n'entendois plus rien, 6c j'étois prêt à tomber dans le défèfpoir. Cependant l'aftre du jour, déjà élevé de quatre-vingts degrés au deflùs de l'horifon, me dardoit lès feux mille fois réfléchis par Dij ci Voyage le foyer de la plaine brûlante que je parcou- rais i j e n'avois qu'un foible vent de mer au dos : devant moi une vafte plaine de vingt-quatre lieues de profondeur ne me préfèntoit que de hautes montagnes à l'extrémité -, il fèm- bloit que toute la nature fut conjurée con- tre moi. Je crus un moment diftinguer un toit de chaume bien deflîné ; je doublai le pas , mais après trois quarts de lieue, me trouvant dans un petit bofquet, 6c ne voyant plus rien , je crus m'être abufé, 6c , pour cette fois, je perdis patience. Je m'arrêtai, 6c ayant regardé foigneufèment autour d'un bombax, s'il n'y avoit ni fèrpent, ni mous- tiques , je me couchai à fon ombre ; je dormis environ deux heures j le foleil étoit au-delà du méridien , je me levai, 6c me ramis triftement en marche : mais ô joie inefpérée ! à peine avois-je fait un quart de lieue , que je vis bien diftinétement cette maifon que j'avois déjà cru apercevoir; elle étoit encore à trois cents toifès , for le fommet d'un coteau, au bord de la ri- vière de Jamapa ; je ne fis qu'un faut juf- ques là ; la vue de cette belle rivière m'en- chanta , je me ferais volontiers précipité dedans. J'entrai dans la cabane à trois heu- res après midi, l'hôte étoit un pâtre, je le À G U A X A C A.' 5J conjurai tout de fuite, ainfi que l'hôteflè, v de me donner à boire 6c à manger, por Dios : ils le firent avec tout l'empreflèment poffible : je bus focceffivement une ' pinte d'eau, deux pintes de lait, 6c autant de limo- nade , 6c je dévorai une aile & une cuiflè de dinde, 6c trois œufs frais avant que de ■répondre à la moindre de leurs queftions : le pâtre me demanda fi j'étois Caftillan ; je lui répondis que j'étois médecin Cata- lan. Je l'ai jugé, reprit-il, à votre démarche, vous emjambez , vous autres Européens , bien mieux que les Créoles : voilà comment ceux qui font plus près de la nature l'ob- fervent bien mieux; comme il me parut curieux 6c raifonneur , je le payai, 6c fei- gnant un grand mal de tête , j'allai me jet- ter fur une claye de branchage, où je m'en- dormis. Quatre réaies que je lui donnai me valurent quatre mille bénédictions. Je dormis fi tranquillement, que je ne m'éveillai qu'à trois heures du matin du len- demain ; il ne devoit faire jour qu'à quatre heures , mais je ne laiflài pas que de partir, 6c fans dire adieu à mes hôtes , de peur de les éveiller. Je defoendis du coteau jufqu'au bord de la rivière ; je me trouvai d'abord embarraffé Diij 54 Voyage pour la paflèr ; mais m'étant rappelle que c'eft celle de Madelline , divifée en deux branches , 6c qu'elle n'eft pas profonde , je me déshabillois pour la traverfèr à pied , quand j'aperçus un long canot plat à vingt toifès plus haut ; je fautai dedans , 6c , l'a- viron àt la main , je piquai droit à l'autre bord; je ne trouvai que trois pieds de fond, for une largeur de cent toifès : en fautant à terre j'éveillai un chien qui aboya , 6c j'a- perçus un nègre qui me regardoit par-deffos une haye : je lui demandai combien on payoit pour le paflàge ; une réale , me dit-il ; cela étant, repris-je , en plaifàntant, donne la moi donc , puifque je viens de faire ton ouvrage : il fè rabattit à ne rien me deman- der , mais je lui payai toujours fà réale. J'évitai en cet endroit une première frayeur. Le véritable paflàge , comme je l'appris à mon retour, eft plus bas , 6c il s'y trouve un corps-de-garde d'employés 6c Un piquet de lanciers : mon ignorance de la vraie route me fàuva ainfi d'un grand nom- bre d'interrogats. Cette rivière paflee, je ne devois plus en trouver qu'à fèize lieues de là. Je continuai ma route gaiement par de fèntiers étroits, mais doux 6c faciles : je ne vis pas une feule a Guaxaca. $£ figure humaine pendant plus de fix lieues, 6c je me ferais volontiers cru fèul dans la nature , fi je n'euflè pas vu quantité de lapins très-peu farouches qui fè jouoient for mes' pas. On voit peu de defèrts auflî beaux : plus de la moitié eft un fond de bonne terre franche, tantôt jaune , tantôt noire , 6c propre à d'excellentes cultures , mais qui refte en favannes. A fix heures du matin j'avois en- tendu des poulets d'Inde à ma droite, ce qui m'avoit fait penfer que j'étois près de quel- que habitation ; vers fept heures j'en vis une douzaine fortir de quelques herbes sèches 6c s'envoler à mes pieds avec un bruit épou- vantable ; leur vol fut fi brufque , 6c leur fuite fi lointaine , que je fus convaincu que c'étoient des dindons fàuvages : un quart d'heure après , deux autres s'envolèrent à cent pas de moi , puis trois autres à ma gauche, ce qui acheva de me perfuader que c'étoit une production indienne, ou du moins qu'ils s'étoient naturalifés dans le pays, 6c s'y étoient affranchis de l'efolavage do- meftique. A neuf heures du matin je me vis à por- tée de ce qu'on appelle Rancho , ( efpèce de cantine ) j'y trouvai une vieille negrefîè curieufè 6c effrontée , mais ni pain , ni Div 5 6 Voyage viande , ni œufs , ni eau-de-vie ; il fallut me contenter d'un plat d'haricots durs 6c mal fricafles , 6c d'un morceau de pain que j'a- vois apporté de Vera-Crux : heureufè pré- caution ! Je me fis du ponche avec du taffia pour boiflbn , & je repofai enfuite en- viron trois heures for une claye de bamboux, en forme de châlit. A une heure après midi je me remis en route ; le ciel étoit couvert de nuages , 6c la brife fraîche ; j'avois franchi le matin cinq arroyo , ravines ou ruiflèaux , j'en tra- verfai encore douze dans l'après midi. Rien de fi ennuyeux 6c de fi fatiguant à caufè des troncs d'arbres, quartiers de rocs ou cailloux monftrueux dont ils font embarrafles. J'étois un peu dédommagé par la variété des plantes que j'y rencontrais : je vis un mimofa par- faitement fèmblable par la feuille 6c le^ port au grenadier, des juccas de foixante pieds de Haut, des fougères fingulières ; un arum à tige droite mais bafîè, à feuille palmée pincatifîde, d'une grande beauté , mais fi gros , qu'une racine pefoit dix livres ; des polyanthes , des amarillis, 6cc. J'y trouvai aufjî des che- vaux fàuvages 6c indomptés, 6c rarement de l'eau. Enfin j'arrivai à Monte-Calabaca for les a Guaxaca: 57 cinq heures du foir , très-fatigué. La crainte de m'égarer 6c de ne point trouver de litôt d'autre gîte , me détermina à m'arrêter en ce lieu. J'avois cru trouver un village , ce n'étoit qu'un rancho ou hatte, où l'on élevé des chevaux, des vaches 6c du bétail, 6c où l'on ne fème autre chofè que du mahys pour la nourriture des hommes 6c des ani- maux. Ces ranchos font compofés de trois ou quatre miférables cafés ; la terre qui en dépend, eft quelques fois un domaine de dix à vingt-cinq lieues quarrées, dans lequel errent une centaine de chevaux , trois ou quatre cents moutons, 6c quelques centaines de vaches : celui-ci étoit confidérable ; le métayer Caftillan , ou tout au moins métis, étoit un homme de foixante ans , d'une belle figure , honnête , mais grave, 6c d'un caractère, à ce qu'il me parut, un peu dur : je l'abordai, je lui demandai le couvert; il me l'accorda, en me prévenant qu'il ne te* noit point auberge, qu'il n'avoit ni pain , ni viande , ni vin , ni eau-de-vie ; mais que du refte tout ce qu'il avoit étoit à mon fèr- vice ; je lui demandai fix œufs que je man- geai avec des tordillas. Ces tordillas font des gâteaux faits avec du mahys , cuits dans une eau où l'on jette une pincée de chaux 58 Voyage vive pour en attendrir l'écorce : on le lave' enfoite , puis on l'écrafè avec une pierre cylindrique for une autre pierre quarrée de dix-huit pouces de long, for dix de large , foutenue for trois pieds ; après cette pre- mière opération , on le pétrit avec les mains , on l'arrondit, 6c on l'aplatit à quatre lignes d'épaiffeur ; on le fait cuire de nouveau for une plaque de terre , ou de fèr , on le retourne , 6c en deux minu- tes ce pain eft fait. Il eft toujours infipide, mais très-bon pour l'eftomach ; jamais in- digefte, 6c en aucun temps il ne m'a in- commodé : dans une maifon où il ny a que deux femmes , 6c cinq ou fix hommes , les premières ne font occupées , foir 6c matin, qu'à faire des tordillas ; il en faut bien cinq ou fix pour chaque repas, 6c cela ne fè garde point pour le lendemain. Mon hôte, qui me parut avoir été mili- taire , 6c qui, comme je l'appris depuis, étoit réellement un de ces lanciers que je redoutois fi fort, me fèmbla un vieux reî- tre fort retord, par les queftions qu'il me fit ; mais comme indubitablement j'avois tout l'air d'un médecin , il fut forcé de le croire. Cependant il me refufà obftinément un cheval pour le lendemain ; je me croyois a Guaxaca. 59 aflez loin de Vera - Crux pour hafarder de me donner cet allégement ; il fallut encore m'en paflèr ; je voulus lui payer fon fou- per, il le refiifa également. Je donnai alors quatre réaies à fa femme, ou concubine, car je ne pus favoir s'ils étoient mariés ; ils avoient du refte une foule d'enfans. Ma gé- nérofité me valut pour la nuit la jouiflànce d'un grand manteau, jadis bleu, 6c devenu blanc, par vétufté , dans lequel je m'enve- loppai , 6c mè couchai for une natte à terre , dans un hangard voifin : fans cette faveur je courais rifque de mourir de froid, car à peine fus-je retiré , qu'il tomba une de ces pluies terribles, que l'on nomme à Saint- Domingue avalaflè , 6c dont les gouttes font auflî groflès, 6c font plus de bruit dans leur chute, que la plus redoutable grêle d'Eu- rope : le bruit étoit affreux, l'eau chaflee par le vent perçoit comme autant de pom- pes , à travers les jours du clayonage de la café ; en un inftant tout fut inondé ; il fèm- bloit que la nue fut crevée for nous ; ce temps me fit faire les plus triftes réflexions. Dans un pays coupé de torrents 6c de ri- vières , fi cet orage devoit être foivi de beaucoup d'autres , comment pourrais - je yoyager , fur-tout à mon retour , avec le 60 Voyage butin que j'efpérois recueillir ? Le meil- leur cheval pourroit-il me fauver parmi les rocs 6c les arbres qu'entraînent prefque tous les torrents ? Ceci n'étoit rien moins que confolant ; mais ayant tout arrangé pour le mieux, il ne me reftoit plus qu'à me con- fier à la providence : je m'enfonçai donc le nez dans mon manteau , 6c m'endormis profondément jufqu'au lendemain à quatre heures du matin. Avec les ombres de la nuit difparurent les noires idées qui m'avoient affligé la veille , un ciel pur 6c fèrein , une matinée fraîche , la perfpedtive des montagnes d'Or- riflàva, dont je n'étois plus éloigné que de vingt lieues, leur appendice qui s'avançoit à huit lieues, comme un rempart inacceflîble 6c efoarpé, dans tout, le contour de cette plaine , me réjouirent 6c ranimèrent mon courage. Depuis Vera-Crux j'avois toujours marché au fod-oueft ; ici les montagnes qui font .en face de la plaine n'ayant point d'ou- vertures à l'oueft, le chemin fléchit de quelques pointes vers le fod. Il eft à remarquer que dans toute cette vafte plaine , le cours des torrents 6c des rivières eft du nord-eft, au fod-eft, 6c que leurs lits, quoique dans un pays fi plat, a Guaxaca. 61 qu'on le croirait nivelé , ont une profon- deur déméforée : cela vient fans doute de ce que tous defoendent des montagnes d'Orif- fàva, 6c de ce que les volumes immenfès de neige fondue , 6c d'eaux chaudes , qui roulent du haut de ces montagnes, ont par leur poids, & à la longue , excavé les terres dans de très-grandes diftances, 6c fè font ainfi formé par focceffion de temps , une pente qu'ils ne paroiflènt pas avoir eue natu- rellement. Quoique la pluie de la nuit eut été ef- froyable , cependant la terre fàblonneufè de ces cantons étoit déflechée depuis fi long- temps , qu'à peine étoit - elle humectée à deux pouces de profondeur. Je trouvai dans ma nouvelle route des chênes à feuille ovée, 6c légèrement dentelée ; une amarillis blan- che que j'ai rapportée ; un polyanthes , dont les Indiens employent la racine pilée aux mêmes ufàges que le fàvon, trois grands troupeaux de moutons , vingt compagnies de perdrix qui ne font pas plus groflès que nos cailles, 6c enfin des lapins fans nombre; j'eus à traverfèr fèize arrojo. Le terroir me parut généralement plus fertile , 6c d'un meilleur fond de terre que les jours précédents ; il n'en eft pas moins inculte, ni moins défèrt. 6z Voyage A onze heures du matin j'avois fait huit lieues fans manger, ni boire, qu'une limo- nade que je fis dans une chaumière que con£ truifoient deux Indiens, les feules créatures raifonnables que j'euflè rencontrées alors. Je me trouvai au pied de la première chaîne de montagnes ; mais c'eft peu de cette fa- laifè efoarpée à pic, 6c dont les rochers fè font voir à travers les brouflàilles qui y font percrues : il femble que la nature , non con- tente de cet immenfè boulevard , ait voulu fortifier encore l'entrée du Mexique par un énorme fofîe. Au pied de cette maflè infor- me de rocs , coule un fleuve de dix toifès de large , fi rapide 6c fi violent, qu'il s'eft creufé à travers dix couches de pierres diffé- rentes , un lit de quatre-vingts pieds de pro- fondeur ; c'eft-là qu'il foit comme un fèr- pent, dans ' le fable , en replis tortueux, prefque fans murmure ; mais écumant, 6c rapide comme l'éclair : en y jettant un cail- lou , je l'ai jugé profond de i 5 pieds ; la vue eft troublée quand on le regarde d'un misérable pont de fafoines pourries, for lequel il faut le paflèr : à l'extrémité de ce pont eft un rocher qui domine 6c couvre tellement le pont, que dix hommes pourraient y tenir dix régiments en échec i un paflàge angu- A Guaxaca. 63 leux 6c en \ig\igi eft creufé dans le roc par où il faut fortir, 6c par où l'on ne peut fortir que deux de front, 6c d'ailleurs la moindre artillerie placée for la cime y four droyeroit toute une armée. A une demi lieue plus bas eft un autre rivière qui fè jette dans celle-ci, on l'a nomme rio des punta , elle n'eft pas fi profondément encaifîee. Je trouvai au bout du pont, for lequel je la paflài, un Efpagnol, à' qui on payoit le paflàge ; comme il n'avoit ni pain, ni vin, je réfolus d'aller dîner à San Loren\o , quoiqu'il y eut encore trois lieues. Le rece- veur m'avertit de las aquasy de la pluie, je n'en tins compte 6c j'en fus puni, la pluie me ramena au gîte , où je fus raillé. La pluie ceflee , je repris mon chemin, 6c je trouvai bientôt une focrerie qui me parut abandonnée , quoi qu'elle eût de vaftes bâti- ments , des jardins immenfès, 6c des can- . nés de quinze pieds de haut ; j'arrivai en- fuite à un torrent, large de cent cinquante toifès, 6c de quarante pieds de profon- deur ; je crus voir l'énorme fquelette d'un fleuve mort, qu'on me paflè l'expreflîon, c'eft celle qui peut le mieux rendre les idées gigantefques que fit naître dans mon imagi- nation le fpeétacle fingulier des rocs , des 64 Voyage troncs d'arbres épouvantables, des énorme? cailloux de toute couleur, arrondis par un long frottement; le tout entafle pèle mêle. Quel afpect fombre , magnifique 6c terrible ! toutes ces maflès alors dans le repos 6c le fi- lence le plus morne , avoient eu quelque temps auparavant un mouvement impétueux, avoient roulé avec un fracas épouvantable: quelle avoit donc été l'effroyable maflè d'eau qui avoit animé toutes ces machines ? A peine ai-je pu les franchir à pied fèc: qu'on fè repréfènte cette tranchée tortueu- fe , vafte 6c profonde, revêtue for l'un & l'autre bord d'une futaie également haute, fombre 6c filen'cieufè, 6c que nos peintres eflàyent, s'ils l'ofènt, de nous peindre ce fpedtacle fàuvage 6c monftrueux. O Vernet! toi fèul aurais pu , peut-être , rendre cette belle horreur. Ce fut-là que je vis plufieurs paires de ces beaux perroquets du Bréfil, à queue en coin, nommés arara can]as^ des Amazo- nes , au plumage vert, mêlé de jaune jon- quille , de la groffeur du perroquet de Gui- née , 6c un oifèau de proie noir 6c blanc, avec des plumes rouges au-tour du bec , de la groflèur de notre bu\e. Le plus excellent fond de terre m'offrait auflS a Guaxaca. 6 $ auffi par-tout une végétation auflî abon- dante , que variée, mais hélas ! il m'étoit impoffible de me charger de tant de richefi- fès ; je marchois donc la tête baflè en fou- pirant, 6c j'évitois prefque de regarder tant de belles chofes, pour ne pas former des Vœux inutiles. . J'arrivai enfin exceflîvement fatigué à San- Loren\o. L'auberge y eft délicieufè pour un Efpagnol, 6c elle le fut véritablement pour moi; la maîtreflè me parut honnête , je fus fèrvi proprement ; je mangeai quatre œufs frais, un poulet, de bon pain, 6c bus du vin de tinto. Je partis auffi-tôt, réfolu d'arri- ^ ver ce jour là à Villa-Cordoua ; mais à peine fus-je forti du cimetière , où j'avois été pour confidérer à plaifir des frangifpa- niers pourpre , rofès , jaunes, 6cc. de trente pieds de haut, que la pluie recommença : je m'étois arrêté fous une cabane d'Indien ; en ce moment paflà un nègre avec trois che- vaux , que j'avois déjà vu à la Punta ; je n'avois ofe parler au nègre devant l'Efpagnol, mais devant les Indiens , la né- ceflîté me rendant plus hardi, je lui propo- fai de me louer un de fès chevaux: il con- vint de me mener à deux lieues de là, dans fon village, dont j'ai oublié le nom i je E 66 Voyage montai donc fans bottes, fans éperons , fans manteau ; le nègre, pour me parer de la pluie , s'avifa de me couvrir la tête d'une I natte qui me pendoit devant 6c derrière comme une dalmatique : non, jamais Ro- binfon ne fut fi grotefquement habillé ! Nous avions fait afîèz leftement une heure de route , lorfque tout-à-coup mon conducteur me montre la guarita : c'étoit un corps-de-garde d'Employés qui barrait le chemin. Je frémis en fongeant que n'ayant point de paflèport, ils avoient le droit de m arrêter , mais nous en étions trop près pour fonger à nous détourner ; je ne vis rien de mieux que de feindre d'être à moitié en- dormi for mon cheval, 6c même demi mort , fi l'on me forçoit de defoendre, ou de parler. Que j'étois bon de prendre tant d'inquiétude ! la pluie empêcha nos gens de fortir , 6c fans doute de nous voir, 6c nous arrivâmes au village à la nuit, fans autre accident. Je trouvai dans la boutique d'un épi- cier, du pain, du vin, des œufs, du chocolat, 6c je me couchai, après convention faite avec le nègre qu'il me conduirait le lende- main à Villa-de-Cordoua , moyennant treize réaiés. J'avois mal dormi ; à deux heures du a Guaxaca. 6y matin je courus à la cabane du nègre pour l'éveiller , 6c hâter notre départ; mais ce fut en vain , nous ne pûmes partir qu'à quatre. Nous entrâmes dans la gorge de la pre- mière chaîne des montagnes , par une forêt immenfè ; il paroît qu'il fut un temps ou les Efpagnols jugèrent ce paflàge de quel- que importance ; puifque de lieue en lieue où trouve des veftiges de forts , de redoutes, de retranchements, 6c autres fortifications plus ou moins ruinées , qui défendoient cette trouée. Cela forme une tranchée de cent toifès de large. Depuis San-Locurfo, jufqu'à Villa-de-Cordoua , j'ai compté fèpt de ces forts , tous bâtis en maçonnerie , m ais dont aucun ne refte entier ; c'eft à leur pi ace , ou tout auprès, que font bâtis quel- ques -uns de ces corps-de-garde, que les Efpagnols appellent guarita. Jamais je n'ai trouvé ces gardes tabacs, fi odieux 6c f\ choquants qu'au nouveau monde ; dans un pays où l'on à peine à fè procurer les pre- miers befoins de la vie , faut-il que par une barbarie atroce , une plante indigène , que la nature fème fous les pas des habitants, pour leur confolation , devienne pour, eux un fléau , 6c qu'ils ne puiflènt fans allar- Eij 68 V o/y a g r mes s'étourdir par fa vapeur narcotique l for le fèntiment de leur peine ! Le fol que nous foulions étoit un fond de terre rouge inépuifàble , 6c fingulière- ment fertile ; j'y vis encore une focrerie 6c de Canes monftrueufès ; plus loin , des champs de tabac immenfès ; ainfi la terre la plus féconde fè trouve entre les mains d'un peuple pareflèux qui n'y cultive qu'une plante qui ne fàuroit nourrir fon cultivateur. Au bout de quatre lieues nous arrivâmes à Villa-de-Cordoua. Des dômes , des tours , de nombreux clochers m'annoncèrent une grande ville , 6c me donnèrent de grandes craintes. Nouvelle guarita aux portes de la ville ! N'y avoit-il pas de configne contre moi ? N'y avoit-il pas une troupe de lanciers armés pour me jetter dans les fers ?.... Seul 6c à pied , j'aurais pu tourner la ville, comme je me l'étois propofe ; mais faire ce mouvement devant l'ennemi, faire naître des foupçonsdans l'idée de mon conducteur, ou lui faire une efpèce de confidence, à lui, à un Africain, à un individu de la nation la plus perfide, au fujet le plus aveuglément dévoué au Roi d'Efpagne ! c'eft ce qui ne pouvoit m'entrer dans la penfee : le renvoyer n'étoit pas plus sûr ; je lui fis au contraire a Guaxaca. c<> beaucoup d'amitié. J'entrai donc forcément à cheval dans la ville , mais je crus devoir jouer le même rôle qu'au dernier village : que je connoiffois mal les Efpagnols ! ils ne font pas fi diligens ; ils ne me virent point de malle , ils ne nous fouillèrent feulement pas. Je defoendis dans une auberge du faux- bourg , où je tombai fobitement malade ; je me mis au lit, 6c me fis faire du bouillon ; je me repofai jufqu'à deux heures, alors je me levai radicalement guéri ; je mangeai une aflèz mauvaifè foupe, faite avec de l'excellent mouton , je payai mon hôte , 6c lui ayant demandé le logis de l'Alcade-Major , je fei- gnis de m'y acheminer, 6c traverfaftoute la ville en longueur ; je n'y rencontrai que quel- ques nègres 6c indiens. Villa-de-Cordoua peut avoir mille toifès en quarré. Quoique ancienne, les iflets font . encore , pour la plus grande partie , en jar- dins , excepté vers le centre de la ville , où fè trouve une grande place, comme celle de Vendôme à Paris , entourée for trois faces d'arcadesgothiques ou morefques,ornée d'une fontaine de bon goût, qui jette un immenfè volume d'eau délicieufè ; l'Eglifè Major eft fur la quatrième face 3 les rues font pavées, ■J? Voyage larges, droites , tirées au cordeau , les mai- fbns pour les trois quarts font bâties en pierres , mais les habitans font pauvres. Par tout où la nature fait beaucoup pour l'hom- me , là il fait moins pour elle : accoutumé à fès bienfaits , il contrafte une pareflè 6c un engourdiflèment qui ne lui permettent pas de fè prémunir contre fès viciflîtudes. La ville eft toute for un bâton en forme de plaine , qui n'eft pourtant qu'un coteau, pro- longé entre deux vallons, bordés chacun de hautes montagnes, qui forment le paflàge pour entrer dans le Mexique : l'ouverture peut avoir trois lieues d'une montagne à l'autre 5 nulle part ailleurs que for le platon on ne peut voir une fi riche 6c une fi belle végé- tation , 6c une fi magnifique matière de cul- ture : le fond de terre rouge eft de quinze à dix pieds. Dans les jardins , les cérifiers , les pomiers, les pêchers , les abricotiers fè mêlent aux fàpotiliers, aux orangers ; les fruits des deux mondes y font ainfi réunis ; les hayes font bordées de foreaux, de frênes, d'une forte de tegetes arborefoent, dont je n'ai pu me procurer des graines ; d'une fé- conde forte de convalvulus arborefoent , dont les fleurs en cloche de huit pouces de long for trois de large font renverfées, a Guaxaca.' 71 & où le limbe termine par de longues la-' cinies. Il avoit beaucoup plu à midi les chemins étoient glifîàns ; je me décidai cependant à partir à pied pour éviter les queftions ; l'em- barras étoit de trouver le chemin d'Orrif- fava , diftante de fept lieues ; j'en foivis un à tout hafard jufqu'à l'extrémité du faux- bourg , où je trouvai des indiens qui me re- mirent dans la route dont je m'étois éloigné d'environ cent pas. La pluie me reprit après une heure de • marche; je rencontrai dans ce moment une horde de plus de deux cents mulets ; on avoit mis leurs charges à couvert fous des tentes , 6c pour eux ils paiflôient dans le grand che- min , qui eft toujours une tranchée de cent toifès d'ouverture , couverte d'un gafon tou- jours renaiflànt, n'y ayant ni ornières , ni chemin de voiture , depuis Vera-Crux , juf- qu'à Theguacan. Je fus obligé d'entrer dans une cabane d'indiens , où je bus un verre de pinas , eau dans laquelle on fait infufèr des tranches d'ananas , 6c qui vaut bien la limonade lorfqu'elle eft bien faite , il m'en coûta un réal, 6c la pluie finie je repartis. A deux lieues de là, je defcendis un ra- vin très-profond, dans lequel je vis une mai- E iv y 2 Voyage fon fort folidement bâtie en pierres de taille ,' mais fans comble, 6c abandonnée depuis long-temps ; je ne pus juger fi elle avoit été citadelle , temple ou maifon particulière ; les arbres 6c les haziers percrus tout autour 6c for les murs m'en déguifoient le deflèin : je remarquai feulement que les murs, encore de vingt pieds de haut , avoient trois pieds d'épaiflèur ; les fenêtres étoient fèmblables à celles de nos anciennes Eglifès : mais à quoi auroit fèrvi une Églifè en cet endroit, où il ne paroiflôit pas le moindre veftige de ville ou de village ? Il y a donc plus d'ap- parence que c'étoit une efpèce de château deftiné à défendre un pont bâti for une pe- tite rivière très-rapide qui en baigne les fon- demens : cependant la fituation étoit mal choifie , car en parlant la rivière au-defliis 6c au-deffous , on tournoit facilement le fort, 6c on le dominoit du coteau contre le- quel il étoit terrafle. A quelques pas de là, font fèpt à huit ca- banes près d'une autre rivière, courant pa- reillement du nord-oueft ; il y avoit dans ce ravin des foreaux 6c des frênes , d'une beauté finguliere ; à une lieue plus loin for la gauche, 6c à cent pas du grand chemin, je vis quatre monumens mexicains difpofés A Guaxaca. 73 en quarré , formant chacun une pyramide de terre de fix toifès de haut, for dix de bafè : du refte, nulle culture dans une fi excellente terre , fi l'on en excepte quelque peu de tabac ; mais des pâturages fi gras que for une peloufè d'environ une lieue en quarré, je comptai onze troupeaux de plus de fix cents moutons chacun. La nuit approchoit , mais heureufement je rencontrai un indien , qui me fèrvit à me confèrver dans le bon chemin jufqu'à Orriflava. Grâces à la pluie 6c à la nuit je ne fus fouillé, ni à la guérite de la ville , ni à une autre que j'avois trouvée for la hauteur près du ravin. J'étois harafle d'une marche de fèpt lieues faite par la pluie , 6c dans de mauvais chemins ; j'entrai focceffivement dans trois auberges , où l'on s'excufà de me recevoir, 6c d'où l'on me renvoya, en qualité d'étran^ ger, à la cafa réale , efpèce d'hofpice pour les voyageurs, dont le nom , tout refpeftable qu'il eft , me caufoit de la répugnance , tant l'ignorance des chofes leur prête fouvent une apparence formidable ! Enfin j'entrai dans une quatrième auberge, dite la grande auberge ; une boutique d'épicier en formoit le devant ; le dedans étoit une vafte cour environnée 74 Voyage d'arcades , qui fèrvoient de corridor , haut 6c bas , à quatre corps de logis ; le cafèro me préfènta d'abord une chambre infectée de fientes de poules qui y juchoient : je le regardai avec indignation, la canne haute ( i ) 6c prêt à le frapper s'il ne me logeoit diffé- remment. Pour être plus propre , l'autre chambre qu'il me donna n'étoit pas mieux meublée : une claye de bamboux , une table , un mau- vais banc dont un pied étoit pourri , une porte comme celle d'une citadelle, mais qui ne fermoit pas ; voilà le logement que je par- tageois avec une volée de chauvefouris : j'eus pour mon fouper quatre œufs, un morceau de mouton délicieux, un plat d'haricots, deux raves avec fix feuilles de laitue , 6c quant au pain 6c au vin , je fus obligé de m'en fournir à la boutique. Cette dépenfe me fit prendre alors pour un homme de confidération ; j'obtins un matelas moyennant deux réaies, 6c mon fouper m'en avoit coûté quatre. ( i ) H faut obferver qu'aucun Bourgeois honnête ; ou aifé, ne tient auberge, elles font affermées à tant par jour à un Cafero , efpèce d'homme plus vil que nos valets en France , & qu'on traite fans ména- gement. A Guaxaca: 75 Le lendemain, dès qu'il fit jour , je mé- ditai fur les moyens de connoître au jufte la route, 6c la diftance de Guaxaca. Après y avoir bien réfléchi, j'entrai dans un couvent de Carmes, où je demandai à parler au père Prieur : mes prétentions , fans doute , étoient trop hautes, on m'envoya le Sous-Prieur ; je le jugeai fur la phyfiono- mie, un homme fort rond, à qui je pou- vois me confier ; je lui dis donc , fous le fècret, qu'étant médecin 6c botanifte, mon occupation étoit l'étude de l'hiftoire natu- relle & des plantes ; que je voyageois de- puis trois ans pour m'y perfectionner ; que dans une tempête j'avois fait vœu d'aller à pied à Nueftra Senora de la Soledad en Guaxaca, ce que j'avois fidellement exécuté jufques là, mais que me fentant épuife de fatigue , 6c preflé par le temps de mon embarque- ment , je défirois favoir s'il n'y auroit pas moyen d'interpréter mon vœu 6c d'achever mon pèlerinage à cheval, offrant, comme il étoit jufte, de racheter , par des offrandes 6c des aumônes l'irrégularité de cette ma- nière de voyager : après avoir fàvamment dif- fèrté fur ce cas , mon Carme convint que je pouvois, par quelques prières ou aumônes , nizcqmtteienyeisNueftraSenoradelaSoledad, y6 Voyage je le pris for le temps , 6c tirant de ma bourfè quatre medios d'oro ( environ huit louis d'or ) je le priai de fe charger de mon offrande, mais il me refufa, en me difant que la femme étoit trois fois trop forte; j'eus beau infifter, il n'y eut pas moyen de lui faire rien pren- dre , ce qui me déconcerta un peu , ayant efpéré d'obtenir de lui, pour mon argent, quelques petits renfèignemens dont j'avois befoin ; je ne perdis cependant pas tout efpoir , d'après les honnêtetés qu'il me fit : il me préfenta en effet à quatre autres pères , me fit voir la maifon , ,1e jardin, fe récria d'admiration for diverfes deferiptions que je fis de leurs plantes, qu'ils ignoraient parfaitement. Enfin le fous-prieur étoit prêt à m'échapper , lorfque je m'avifai de lui de- mander s'il y avoit un couvent de Carmes à Guaxaca, 6c quelle pouvoit être la dif- tance de cette ville : cette fois mon hom- me donna dans le piège, il voulut paraître très-inftruit de ce que je lui demandois, 6c me donna un itinéraire fî bien détaillé , lieue par lieue , village par village , qu'un Général d'armée auroit pu s'y fier pour le plan d'une campagne, comme j'ai eu de- puis occafion de m'en afforer. Plein d'une véritable joie d'avoir enfin > a Guaxaca.' 77" après une route de quarante lieues faite à tâtons , un guide afforé 6c non fofpedl: , je me difpofois à partir, mais les Carmes vou- lurent encore me faire voir les pièces hau- tes de leur maifon ; c'eft de-là que j'admi- rai l'heureufè fituation d'Oriflàva. Cette ville a environ quinze cents toifès de long, for cinq cents dans fà plus grande largeur, les rues font larges, propres 6c bien pavées; des eaux fàlutaires 6c pures comme le cri£ tal y coulent de toutes parts , mais la fraî- cheur 6c la végétation y font telles que quelque chofè que l'on faflè, le pavé eft toujours enchâfle dans les herbes : il en eft de même pour les maifbns , quoique bâties en maçonnerie ; elles font toujours cou- vertes de moufles, de femper virens, 6c de fougères de toute efpèce ; fà population eft de 3000 blancs , 6c de 1500 nègres ou In- diens : fon commerce confifte dans quelques tanneries 6c dans quelques draperies groffieres; là eft un entrepôt de Vera-Crux aux terres froides ; c'eft un lieu de repos 6c de féjour > par les caravanes de mulets ; là, les com- miflionnaires prennent langue for le prix des denrées de l'intérieur, 6c font connoître celui des denrées d'Europe. La ville eft placée dans un vallon d'une lieue d'ouver- 78 Voyage ture ; on y réunit dans toutes les fàifbns" les fruits de l'Europe 6c de l'Amérique ; l'air y eft doux 6c vif, d'une température délicieufè : à neuf heures du matin le ther- momètre de Bourbon marquoit douze de- grés au deflus de la congélation : elle eft environnée de montagnes ifolées, qui laif- fent entr'elles autant de petites gorges 6c d'ouvertures ; les cimes de ces montagnes fbni l'effet d'une pyramide de paliflàdes, 6c font couronnées de forêtz , d'une verdure éclatante 6c recréative, leurs pointes en aiguilles paroiflènt autant de pins , for lefi. quels s'élève fièrement le volcan d'Oriflàva, dont les neiges éternelles préfèntent dans le même point de vue le contrafte fingulier de l'hiver 6c de l'été : qu'on fè figure un pain de focre, fon cône tronqué obliquement à la ville , prouve que quand il brûfloit, l'ir- ruption fè faifoit du côté de la plaine de Vera-Crux, ce qui fè trouve confirmé par les pierres ponces que j'ai trouvées for les bords du Golfe du Mexique , aux envi- rons de cette dernière ville , quoiqu'à plus de cinq lieues d'Oriflàva, qui n'a sûrement été bâtie que depuis qu'il eft éteint. Ce volcan paroît encore la menacer , 6c de Vera-Crux, quand au matin la plaine étoit a Guaxaca. 79 encore voilée d'ombres épaiflès , je me plai- fb*s à voir fà cime déjà rougiflànte , comme de l'argent, au feu des premiers rayons du foleil. La maifon des Carmes bâtie avec une opulence vraiment barbare a , quoique mat five , quelque chofè de grand 6c de noble ; elle eft très-gaie, très-propre 6c bien en- tretenue , les peintures les plus extravagan- tes y font répandues de toutes parts , mais leurs vives couleurs réjouiflènt la vue ; l'Eglifè eft à l'ordinaire dorée avec un luxe ridicule , mais on doit y remarquer dans ïe fànctuaire un tableau fort extraordinaire : il a vingt pieds de haut, for douze de lar- ge , 6c repréfènte l'Aflbmption de la Vier- ge : on y voit Marie encore for la terre, mais montée for un char foperbe, à fix roues , deux Evêques en chappes , 6c en mîtres, tiennent une main for le moyeu, 6c de l'autre un flambeau ; fix autres font grimpés for le montoir des laquais ; l'atte- lage eft compofé de douze chérubins aux aîles bleues , ils font habillés à la Romaine, avec le bas de fàije étendu for un panier, un cafque en tête, formonté de panaches , 6c de chevelures à la manière des danfèurs de l'opéra dans les ballets héroïques, ils font 8o Voyage attelés avec des bricoles, comme nos ca- noniers à un affût ; Elie for le fiége du co- cher , un lys à la main , en guifè de fouet, eft prêt à conduire le char , 6c fon difoi- pie Elifée, à cheval, lui fort de poftillon. Après avoir ainfi vifite toute la maifon des Carmes, je partis comblé de leurs civili- tés; mais au milieu de la rue un nouvel inci^ dent, que je n'avois pas prévu, vint troubler mon contentement ; je fàvois ma route paç cœur , excepté le plus effentiel, favoir par où je devois fortir ; j'ofai m'en informer , mais le fripon de marchand à qui je m'adref- fai m'enfeigna une route toute oppofée ; je fus obligé de revenir for mes pas , je revis le marchand quifourioit de ma peine , mais je lui lançai un regard d'indignation qui le fit rougir 6c pâlir ; je gagnai la vraie rue de fortie par un pont for la petite rivière qui baigne les dehors de la ville ; une rue fort large 6c qui fèrt de fauxbourg, me mena jufqu'à la barrière à l'entrée d'un autre pont. Ce paflàge étoit gardé par des employés ; l'un d'eux me demanda où j'allois ; je lui dis que j'allois herborifer, que j'étois logé chez Carmes, d'où je retournerais inceflàmment à Vera-Crux , 6c je l'accablai à mon tour de tant de queftions , qu'il fe crut fort hon- noré a G u a x a c a7 8r noré de pouvoir apprendre quelque chofè à un médecin étranger auflî fàvant que moi. Le chef des employés me tira alors à quartier dans une chambre remplie de lances, de piftolets Se d'é- pées ; pour le coup je me crus arrêté , mais j'en fus quitte pour la peur 6c pour un fpec- tacle peu agréable à la vérité, mais moins dangereux pour moi ; c'étoient les effets d'un mal qu'on dit originaire de ce pays - là même, 6c dont notre chef étoit, on ne peut plus, maltraité ; je lui preforivis un régime : après quoi , mourant d'impatience de rejoin^ dre mon chemin, je le quittai, malgré toutes fès offres de fèrvices , 6c fès inftances de prendre le chocolat. Ici le Lecteur prendra la peine de reve- nir au tome premier, page I46 ,, ligne cinquième, Voyage a Guaxaca y ou après ces mots, pour ramaffer quelques plantes , il lira ce qui fuit, qui efi pour remplir la lacune marquée par deux lignes de.................... C'eft là que j'avois rencontré en parlant un Doôteur, qui, parlant avec moi de cul- ture \ me dit, qu'on avoit tranfporté des F 82, Voyage Nopals en Caftille pour eflayer d'y recueil- lir de la cochenille, ce qui n'avoit pas réufli, 6c il en concluoit fort férieufement, qu'on ne pouvoit la cultiver nulle part qu'au Mexique. Cette anecdote, vraie ou fuppofée, avoit certainement bien lieu de m'inquiétcr alors ; mais à préfènt que j'écris ceci, 6c que je fais très-pertinemment le contraire , je ne peux revenir de la fotte vanité de cer- taines gens qui leur fait généralifèr des cho- fes qui ne font vraies qu'en particulier. Il étoit onze heures quand j'entrai à S an-Juan del Rey : j'efpérois y acheter de la cochenille, mais l'Alcade noir n'y étant pas, je réfolus d'attendre le retour de fa. femme ; elle arriva peu de temps après, je lui demandai, tout de fuite, quatre branches de Nopal , 6c fans lui donner le temps de la réflexion, je lui montrai une piaftre, à la vue de laquelle elle fè décida ; je lui re- demandai encore mille éclairciflèmens qui m'avoient échappé, ou pour les comparer avec ce qu'on m'avoit dit la veille à Gua- xaca , principalement for le mélange de la Cochenille filveftre avec la fine ; elle me fatisfit à fouhait, 6c me laiflà choifir qua- tre branches de Nopal , que je plaçai dans un cinquième caiflètin. a Guaxaca. 83 Je partis , après avoir mangé un mor- ceau , à midi précis , 6c remontai la fameufè montagne de la Cofta, en regardant fou- vent le beau pays que je laiflôis derrière moi. Combien j'y vis de plantes curieufès ! combien je regrettai de ne pouvoir les em- porter toutes ! je defoendis pourtant de che- val pour arracher des oignons du Lys St. Jacques, ou Amarillis formofîffima. Yen arrachai fix douzaines avec une peine infi- nie , parce qu'elles étoient à un pied de profondeur, dans une terre très-forte ; que je n'avois qu'un petit couteau pour les dé- terrer, 6c que le foleil alors au zénith, me dardoit à plomb fes rayons : je trouvai auffi une violette à racine bulbeufe, comme celle du lys; j'en pris une douzaine : j'ar- rachai un cent d'Oxale à racines bulbeufes, foliis oclonatis pellatis o\atis : j'y pris enfin des femences d'un chardon gros com- me nos artichaux, des fruits d'une forte d'Aferoliers , de juniperus-fabina , 6c des glands gros comme nos plus groflès noix. Pendant que je cherchois à tromper ainfi l'ennui d'une fi longue route, je m'aperçus que mon muletier m'avoit détourné du che- min Royal, ce qui leur eft très-défendu ; je me mis dans une colère épouvantable, Fij 84 Voyage & je lui promettois tout au moins de foppri- mer le pour-boire. Cependant nous com- mençâmes à defoendre par des chemins, très- mauvais , à la vérité , mais qui abrégeoient d'une lieue ; je jugeai alors que mon con- ducteur n'avoit pas tous les torts du monde, & je m'adoucis ; je trouvai au bas de la côte la belle Sauge à fleur ponceau, que j'a- vois" vue à Guaxaca ; j'en pris des femen- ces , ainfi que d'une autre à fleur bleue, par- faitement belle. Comme j'enfilois un fèntier étroit, taillé dans le roc, j'eus une rencontre aflèz plai- dante , c'étoit un Indien qui conduifoit deux cochons à Guaxaca ; ils étoient monftrueux : je m'arrêtai pour les laiflèr paflèr ; 6c com- me je les confidérois attentivement, je re- marquai qu'ils étoient chauffés ; je ne pus m'empêcher de rire : des efoarpins à un co- chon , tandis que le pauvre Indien étoit pieds nuds ! Or voici comme les cochons étoient affublés ; les deux premiers fàbots de chacun de leurs pieds fourchus étoient en- châfles dans une petite botte , à) une femelle de cuir fort, fi bien coufos , 1? bien adap- tés que l'on eut cru d'abord que cela étoit naturel ; je cherchois envain la raifon d'un fcmblable équipage , il fallut la demander à A Guaxaca. 8 <; 1 Indien ; il avoit pitié de mon étonnement 6c de mes éclats, 6c me répondit très- phlegmatiquement, que c'étoit pour qu'ils ne fuflènt point fatigués : la raifon me parut bonne , les cochons étoient en effet fi gras , ils font naturellement fi pareflèux, que s'ils euflènt ufé leurs fàbots , dans un chemin de vingt-cinq lieues , 6c s'ils fè fuflènt blefles, ils auroient maigri , 6c même feroient reftés en route. Etant depuis à dîner chez M. l'In- tendant de Saint Domingue, comme il me demandoit fi les chemins du Mexique étoient beaux , il me prit envie de lui citer ce fait, pour Je mettre en état d'en juger; mais comme il y avoit beaucoup de monde dont je n'étois pas connu , je craignis , en racon- tant une chofè fi extraordinaire, de paflèr pour un inventeur : je me contentai de lui dire que généralement ils étoient fort mau- vais ; 6c dans la vérité, quoique la route que je tenois fut celle de Guatimala, 6c le débouché unique des cultures d'une vallée de quatre cents quatre-vingts lieues, je n'ai pas trouvé trente lieues de chemins prati- cables pour une voiture Après fèize grandes lieues de mauvais che- mins , je revis encore ma chère peuplade, 6cc. La fuite au Tome Ier. page 146. Ciij NOTES A ajouter au Voyage de Guaxaca , par M. Thierry de Ménonville, recouvrées après fimprefjîon : On les joint ici en forme de Supplément _, avec L'indication des pages où elles auroient dû être placées. Note. I. Au journal de mer de fon retour de Cam- pêche à Saint Domingue, à la date du i 3 Juillet 17775 pag. 220, ligne 10, après ces mots perça philadelphica. Perça. Opercula fquammofa, ferrata ; mem- brana branchioftega radiis feptem, corpus pinnis fpinofis. Philadelphica. Corpus fufco fub rubrum, ma- culis alteris varitgatum , capite & ventrccolori rofeo , bipedali longitudine , pedali latitudine ; opercula fquammofa, antica ferrata , poftica cordata , duobus mucronibus^ membrana bran- chioftega, radiis curvis feptem ,* foffula inter na- res; nares duobus foraminibus quaeque frons punâisfanguineis afperfum; osretràctiIe,-amplif- fimum -7 maxilla fuper emarginata ; duobus denti- NOTE S. 87 bus majoribus reliquis. Hinc 6c indè cseteri den- tés fetacei , confertiflïmi in utraque maxillâ Sz linea arcunata in palato ; palatum rubrum colore puniceo vivido , cancer manibus aequalibus. In ipfius ftomacho totus repertua ut in aliorum ; pinnae pectorales 17. Illa fubrotunda ventrales ra- diis quinque fafciculatis muticis , fexto fpinofo breviore , analis decem radiis fafciculatis iner- mibus , tribus anticis gradatim à priori breviori- bus quam aliae; fpinofis ÔCpinna dorfalisindivifa, fed pars anterior fpinofa , undecim fpinis fim- plicibus , antica breviore pofteriori, pofterior 17 radiis fafciculatis inermibus, ita ut pars mé- dia inter utrafque infima fit , cauda pinna indi- vifa, radiis 18 fafciculatis. I L Au même journal, date du 2 3 Juillet 17 7 > %. pag. 229, lign. 2 8 , après ces mots un lait trçs-pur 6c très- blanc. Un de ces vaiffeaux la£tés, avoit le diamètre de mon petit doigt. La matrice dans laquelle j'ai vu très-diftin&ement les trompes de fallope , avoit dabord le vagin long de quatre pouces ÔC demi : l'orifice extérieur en étoir très-étroit, calleux & froncé en plis d'une fubftance Se. d'un tiiîu fî ferré , qu'à peine pouvoit-on y introduire de force le petit doigt, ÔC qu'il ne paroiiToit pas E iv 8 8 noie s. fufceptible d'une plus ample dilatation. Le dia- mètre du vagin, très-dilatable , avoit un pouce ÔC demi ; à ce vagin aboutifîbit de l'intérieur une forte de lèvre en foupape , très-froncée ÔC très- dilatable , ÔC la capacité intérieure du canal qu'elle formoit , moins longue que le vagin , paroilfoit avoir le même diamètre, ÔC auffi dila- table ,• au fond fe retrouvoit encore une pareille lèvre en foupape, fervant de porte à un fécond réceptacle fèmblable, mais un peu plus ample que le premier; enfin il y en avoit un troifième auquel abouttiffoient , par une pareille lèvre , les deux trompes de fallope , d'une fubftance très-fpon- gieufe , ÔC femées intérieurement d'une multitude infinie de vaiffeaux , dont les uns paroiffoient la£tés ou limphatiques , les autres fanguins , mais repliés ÔC croifés les uns fur les autres , de forte qu'au premier coup-d'œil, on auroit pu les prendre pour un amas de vermiffeaux four- millans. L'eftomach de l'animal contenoit des ; "aïs poiffons, déjà digérés au point de parortre Comme un peu trop cuits. u L. Au même journal, date du 2 5 Juillet 1777 , pag. 230, lig. 7, après ces mots : Tiburo de Linnœus. La defeription de Linna:us quadre avec le genre ôC l'efpèce de cet animal,- il avoit environ NOTES. %o cinq pieds de long, une nageoire à l'anus, cinq ports linéaires au cou pour les bronches du pou- mon ; il a une vafte tête ôc un large col, Ces dents à la mâchoire inférieure , font triangulaires , de la même largeur, mais beaucoup^ plus tranchan- tes que les lancettes ôc d'un pouce de haut -y il en a trois rangées, l'intérieure eft renverfée fur les gencives , celles de la mâchoire font fubulées comme les dents du brochet, ôc pareillement d'un pouce de haut. I V. ! Au même journal, même date , pag.' 230, ligne 19, après ces mots : au gou- vernail. Ce poifTon eft rayé tranfverfalement de ban- des noires ôcde jaunes. V. Au même journal, date du 2 5 Juillet ,' pag. 230, ligne 2 9 , après ces mots : cet animal efi vivipare. Cet animal avoit dix pieds quatre pouces de long , deux pieds ôc demi de large du dos au ventre j la peau du dos étoit parfaitement bleue, ço Note si le ventre étoit blanc ,- il avoit les proportions ôC les parties de celui ci-defTus décrit, à l'exception que fes dents de la mâchoire fupérieure étoient courbes en defcendant du fommet au finus de la gueule , mais à lancettes à grain d'orge , ÔC dentelées à dents de fcie,- il n'avoitqu'une rangée de dents à la mâchoire fupérieure ÔC trois à l'in- férieure -, la tête étoit moins large quoique de la même forme , mais plus oblongue ÔC moins aplatie que celle du mâle. Le vagin avoit fix pouces de diamètre ÔC n'étoit point calleux ÔC ïeflerré, comme ]é l'ai vu dans le Phocene. Le rectum aboutiffoit parallèlement avec l'orifice du vagin dans un cloaque que l'on peut regarder comme l'anus. A côté de la matrice paroiflbient deux mamelons que l'on auroit pris pour des tê- tes , mais dont l'orifice intérieur aboutiffoit dans la capacité de l'abdomen , fans y trouver des ca- naux glanduleux ou lacf es : le vagin avoit en- viron fix pouces de long fur un plus grand dia- mètre ,* au bout il fe féparoit comme en deux trompes de deux pieds ôc demi de long, fur un pied de large extrêmement diftenfibles-, l'orifice de chacune étoit rempli d'une matière fpermati- que , l'intérieur rempli d'une membrane fpon- gieufe extrêmement fine , attachée dans toute fa longueur à la partie intérieure ÔC fupérieure de la trompe , ôc remplie d'une infinité de célules, chacune pleine d'un œuf avec fon jaune ÔC un embrion ou faetus d'un pouce ÔC demi de long ,■ le jaune de l'œuf refîembloit affez à un jaune pale d'oeuf de poule , mais la partie mucilagi- neufe, au lieu d'être blanche , étoit d'un jaune Notes, or verdâtre comme la bile ; il falloit rompre cha- que célule pour en faire fortir un œuf*, voilà je crois bien un ovaire *, la fubftance en étoit blanchâtre , tranfparente , limphatique , graif- feufe, ôc les membranes très faciles à rompre *, le dégoût m'a empêché de compter les œufs , mais je n'en ai guère vu moins d'une centaine dans chaque ovaire : j'ai pris des fœtus ÔC les ai mis dans de l'eau-de-vie de canne à fucre. Je ne fais pas fi les femelles des amphibies ont deux vagins, mais il eft certain, parla difTection, qu'elles ont deux ovaires. V I. Au même Journal, date du 8 Août r 777 > pag. 238, ligne 13 , après ces mots : nous avions eu trois grains. On prit ce même jour un Fol, dont le plu- mage eft brun fans tache , fon bec bleu , fes yeux ardents , ÔC fe tournant facilement vers la pointe du bec, ce qui lui donne un re- gard odieux -y fes jambes ÔC fes pieds font cha-^ mois : je lui rendis la liberté. 9* Note s'Î VII. Au même journal , date du 11 Août, page 241 , lig. 25 , après ces mots : ceft le Lavus de M. Linné. Lavus. Roftrum edentulum, rectum , cultra- tum, apice fubaduncoj mandibula inferior infra apicem gibba , nares lineares, anticè latiores, in medio roftri fitae. Magnitudo columbae, cor- pore , dorfo, abdomine aropigio fufco , alae ôc canda nigrefcentes, caput grifeum , frons albi- cans, linea à bafi roftri ad fuperiorem palpe- bram nigra, palpebra inferior femi-albida. Caput compreflîufculum *, roftrum nigrum, bî- pollicari longitudine, duobus lineis latum, rectiuf- culum, cultratum, apice fubaduncum*, mandibula inferior infra apicem gibba *, nares lineares anticè latiores, in medio roftri fitae} alae implefcobipe- dali, 27 pinnis, aequales longitudine, caudae iotundatae 12 aut 13 re&ricibus:, pedes nigri, retradactili , tribus digitis palmatis connexis , pofticus digitus liber , unguiculatus *, crura ÔC femora tripollicari longitudine. Notes,' 9? VIII. Au même journal, date du 13 Août y page 242 , ligne 4, après ces mots: quatre nœuds à la minute. Nous avons eu tout le jour la voile de fortune^1 vent arrière, ÔC par l'obfervation 32 degrés 6 minutes de latirude boréale. Les matelots ont encore pris un Tiburon *, leur avidité pour cet infâme poiffon caraâérife à la fois, leur pareffe ÔC leur mauvais goût ,* il eft facile à prendre , ôc ils l'ont préféré à des Dorades, poiffon exquis, mais qui leur eût donné plus de peine à pêcher ^ ils l'ont mangé tout entier en un jour, quoiqu'il pesât plus de trente livres. Corpus teres à caudâ ad pe&us, piramidaleV conicum , quinque pedum longum, ad pe&us unius latum,fulvum , maculis duabus, nigris una pone pinnam dorfalem ultimam , altéra pone caudam in tergo 5 caput cordiforme, depreffum ; oculiin marginecapitis, latérales,* duo foramina lunaria ad apicem capitis infra oculos; quinque foramina lunaria , lateralia , pinnas peâorales inter 6c caput:, cutis capitis glabra reliqui cor- poris afperrima,* pinnse pectorales, fefquipedali longae, femipede latitas , margine inferiori Iace- rulae, bafi auriculatae , fubtrigona?. Pinna dorfalis, pedaîi longitudine , novem pollicibus lata , trigona. 94 Notes. Pinnsdua; ventrales adanumhinc ÔC indè fit* quatuor pollicares intra ventrem ôc anum cum- appendici carnofo ad unamquamque. Pinnae duae anales una in dorfo, altéra infra ventrem , inter illum ÔC caudam appendiculatae. Cauda bipedali longitudine triangulari lacera apice pênes bini appendentes bafi pinnarum ventralium parallèle. I X. Au même journal , date du 18 Août, pag. 244, ligne dernière, après ces mots: Le gafleros-terus de Linné. Gafterofterus. Caput levé ôc brève, membrana branchioftega radiis 7. Corpus ad caudam urrin- que carinatum , aculei diftin&i ante pinnam dorfi , pinnae ventrales pone pectorales fed fupra fternum. Occidéntalis. Corpus ellipticum fquammofum fquammis levibus te£fum, tutum*, fafciis tranf- verfalibus argenteis ; linea lateralis caudam cori- nans fpinis acutiffimis à medio corpore armata; caput levé brève , oculi aurei , dentés brèves conferti in maxilla inferiori , in fupera nullae ÔC in palato. Spinis feptem dorfalibus inter fe uni- tis Ievi membrana, fed à pinna dorfali diftincfis, feparatis ÔC in foffula recondendis, fpinse duae analis à pinna anali diftinâae *, pinna dorfalis radiis viginti quatuor , pinna analis viginti, ven- tralisquinque , pectorales circaviginti, falcatae , oblongae, caudales viginti duo, membrana bran- chioftega radiis feptem. / TABLE DES MATIERES Contenues dans ce fécond Volume. Traité de la culture du nopal & de l'édu- cation de la cochenille. . page 263 LIVRE I. Chap. I. Des cacles en général. Ib. Chap. H. de la propriété des cacles relative- ment au but de cet ouvrage. . 28 r Chap. III. Des cacles propres à nourrir la cochenille.......2-86 Chap. IV. Du nopal.....290 Chap. V. Du nopal de Cafiille. . 293 Chap. VI. De la propriété du nopal. 296 Chap. VII. De la nopalerie. . . . 301 Chap. VIII. De la culture du nopal. 314 Chap. IX. Des maladies, des ennemis & des autres accidens du nopal. . . 328 LIVRE. IL Section I. De l'éducation de la cochenille.......340 Chap. I. Des coccus.....Ibid. Chap. IL De la cochenille en général. 344 Chap. III. De la cochenille filvefire. 347 Chap. IV. De l'éducation de la cochenille filvefire........358 Chap. V. De la manière de femer la coche- nille filveftre......3*1 Chap. VI. De la manière de recueillir la cochenille filveftre . . . . 3 7° G T a s i:■ e des Matières. Chap. VIL De l'utilité de l'éducation & récolte de la cochenille filveftre dans la colonie françoife de St. Domingue. page 376 SECTION II. De l'éducation de la cochenille fine.........383 Chap. I. De la cochenille fine . . Ibid. Chap. H. De l'éducation delà cochenille fine. 391; Chap. III. De la femaille de la cochenille fi™.........3 98 Chap. IV. Du féminaire de la cochenille fi™.........403 Chap. V. De la manière de recueillir la co- chenille fine.......411' Chap. VI. De la maladie & des ennemis de la cochenille fine.....417 Chap. VIL De l'accident le plus funefte à la cochenille.......422 Chap. VIII Comparaifon du dommage que caufe la pluie à la cochenille avec celui que d'autres accidens caufent à d'autres cultures........428 Chap. IX. L'éducation de la cochenille fera. utile à la colonie françoife de St. Do- mingue........430 Supplément au Voyage à Guaxaca, con- tenant deux Lacunes recouvrées après Vimpreffion de l'Ouvrage. . page 1 Notes à ajouter au même Voyage, pareil- lement recouvrées après l'impreffion , 8 ^ Fin de la Table. (Vtc///,i/(/(Va&/fr/;r// Wu/////i/ /7// C l/tj'r(>Jf y,/ // ' '/".t c/ (y/c/j/e ( t>//t// (/^S-t/^^^^/^/^n^ 3 Traite de la Culture du Nopal. Volumes 1 and 2. Thiery de Menonville Paris: 1787 National Library of Medicine Bethesda, MD 20894 CONDITION ON RECEIPT: The two full leather laced-in bindings were worn and deteriorated. The spines were split, and parts of the leather were missing. The joints and internai hinges were broken. The sewing was broken in places, and the text blocks had broken in two. Most of the pages were flexible but were dirty, discolored, and slightly acidic. Many were foxed. Two folded plates in the back of volume two were hand colored; some colors were very soluble in water. The reds had transferred to facing pages. Some colors were smeared. The exterior pages were marked with graphite pencil and stamp inks. Some inks might feather or fade slightly in water. TREATMENT PRQVIDED: The pH was recorded before and after treatment: before 5.0, after 7.0. The volumes were collated and disbound. The inks were tested for solubility. The head, tail, and pages were dry cleaned where necessary; the pages were washed and then buffered (deacidified) with magnésium bicarbonate solution. Tears were mended and folds guarded where necessary with Japanese kozo paper and wheat starch paste. The volumes were sewn on linen tapes with linen thread and case bound in full cloth. Each volume was titled using a gold stamped leather label. Northeast Document Conservation Center June2001 DW/MPB